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30/12/2010

Pleines de fantômes

Une mère Noël attentionnée m’a offert un livre qui rend joliment compte de la vie (surtout) et de la mort (un peu) des livres quand ils franchissent notre seuil :
Des bibliothèques pleines de fantômes, un essai de Jacques Bonnet. Il s’ouvre sur une citation chère à Dominique : « Après le plaisir de posséder des livres, il n’y en
a guère de plus doux que d’en parler. »
(Charles Nodier)

 

 

Lorsque Bonnet, alors au service d’une maison d’édition parisienne, a dîné dans un restaurant russe avec Pontiggia, écrivain et critique italien, les deux hommes se sont tout de suite entendus en découvrant leur point commun : « nous possédions tous deux une bibliothèque monstrueuse de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages. Non pas une de ces bibliothèques de bibliophile aux ouvrages si précieux que leur propriétaire ne les ouvre jamais de crainte de les abîmer, mais une bibliothèque de travail où l’on n’hésite pas à écrire dans les livres, à les lire dans son bain, et où l’on conserve tout ce qu’on a lu – livres de poche compris et les multiples éditions éventuelles d’un même ouvrage – ou que l’on a l’intention de lire plus tard. »

 

Bonheur et malédiction. Pas un mur d’épargné, à part au-dessus de son lit (pour échapper au sort d’un compositeur, Alkan, mort écrasé par sa bibliothèque). Si leurs visiteurs occasionnels réagissent à peu près de la même manière et avec les mêmes questions en découvrant leur monde de papier, eux s’étonnent plutôt, lorsqu’ils pénètrent chez quelqu’un, ou de l’absence de livres ou de la maigre collection « d’un soi-disant confrère » ou encore des rangements « d’apparat » derrière des vitres.

 

Comment en arrive-t-on à rassembler plus de vingt mille ouvrages (minimum envisagé par les deux convives pour un projet d’association jamais abouti) ? Pourquoi tant de livres ? Parmi les réponses de Jacques Bonnet, il y a ce « besoin d’avoir à sa disposition tous les livres, puis toutes les peintures, les musiques, les films, comme éléments de liberté intérieure. » Les bibliothèques décrites dans les romans, la différence entre collectionneurs spécialistes et « entasseurs », les ouvrages rares, les lecteurs acharnés… Les sujets abordés sont légion. Sans limites, la curiosité « se nourrit d’elle-même, ne se satisfait jamais de ce qu’elle trouve, va toujours de l’avant, et ne s’épuise qu’avec notre dernier souffle de vie. »

 

La question du rangement et du classement se pose à quiconque possède une bibliothèque – Perec, Manguel l’ont abordée à leur façon. Bonnet préconise « le panachage de plusieurs ordres avec une grande latitude vis-à-vis des règles que l’on s’est fixées. » – « Il s’agit d’un principe pouvant d’ailleurs être étendu à la vie en général ! » Voilà le ton de cet érudit sans pédanterie, mais généreux en références et en citations, on n’en attendait pas moins d’un tel bibliomane. Il s’est permis depuis longtemps, écrit-il, de séparer Flamands et Wallons sur ses rayonnages, classement par langue oblige, mais ne dit pas où il place les écrivains francophones de Flandre ou de Bruxelles.

 

La lecture est le cœur battant des Bibliothèques pleines de fantômes. Comment on
lit pour se mettre « en présence des richesses et des misérables banalités auxquelles peut se résumer l’existence humaine » ; comment le titre d’un livre lu n’a plus rien à voir alors avec ce qu’il représentait auparavant, quelle que soit la manière dont il survit dans notre mémoire ; comment certains livres arrivent dans notre bibliothèque à la suite d’une conversation, d’une rencontre, chargés ensuite de souvenirs.

Jacques Bonnet, en quelque cent trente pages, traverse le bonheur de lire et de posséder des livres en tous genres. Son évocation des livres d’art est particulièrement stimulante. S’il constate qu’« Internet et la télévision ont chassé l’ennui qui a toujours été l’aiguillon le plus sûr de la lecture », l’auteur ajoute : « Curieusement, la source d’informations infinie que constitue Internet n’a pas pour moi le même statut magique que ma bibliothèque. »

28/12/2010

Sans folie

"Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit."

 

La Rochefoucauld, Maximes

 

Podkowinski, La Folie.jpg
Władysław Podkowiński (1866–1895), La Folie

25/12/2010

S'il te plaît

« Hogarth, mercredi.

1er février 1922

 

 L’unique nécessité, selon le docteur, est une lettre du grand maître de la biographie. Cela me remettrait sur pieds. Alors s’il te plaît pose ce livre, de qui qu’il soit – serait-ce encore Voltaire ? – et écris une longue, longue lettre remplie à ras bord.

(…)

Ne pourrais-tu pas me prêter les épreuves de ton nouveau livre ?

Cela ferait quelque chose à lire. Comment se fait-il – avec tous tes défauts – qu’on prenne plaisir à te lire ?

 

V. W. »

 

Virginia Woolf – Lytton Strachey, Correspondance

 

Couverture Correspondance Woolf-Strachey (détail).jpg

 

23/12/2010

Virginia - Lytton

Comme son Journal, la Correspondance de Virginia Woolf (1882-1941) n’en finit pas, à côté de l’œuvre, de raconter une part à la fois intime et publique de sa vie, au début du XXe siècle, à une époque où les échanges épistolaires étaient le principal moyen de rester en contact, une activité journalière, une forme élaborée de conversation. La Correspondance entre Virginia Woolf et Lytton Strachey couvre à peu près vingt-cinq ans : elle débute en novembre 1906, quand, peu après la mort de son frère Thoby, Virginia Stephen invite Lytton Strachey (1880-1932) à Gordon Square (Bloomsbury) et se termine peu avant le décès de celui-ci. Lionel Leforestier a traduit, complété et annoté ces lettres dans l’édition de Léonard Woolf et James Strachey, le frère de Lytton.

StracheyWoolf.jpg

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:StracheyWoolf.jpg

Dès avril 1908, « Cher Mr. Strachey » s’est mué en « cher Lytton », Virginia et Lytton se tutoient, potinent, rivalisent d’esprit et d’humour dans leur description de la vie qu’ils mènent. « Si tu vois en moi une femme de grand bon sens, j’ai de toi cette image très nette – celle d’un potentat oriental en robe de chambre à ramages. » (V., août 1908) Chacun rapporte ses voyages, ses rencontres, mais après le va-et-vient de l’été, Virginia aspire au calme : « Je veux un bon feu, un fauteuil, du silence et des heures de solitude », répond-elle en novembre 1908 à Lytton qui se plaignait d’être seul après quelques jours de vacances passés en Cornouailles avec Virginia et son frère Adrian – « Imagine-moi dans une solitude extraordinaire,
prêt à vendre mon âme pour un peu de conversation. »

Que retient-on de cette correspondance ? Lorsqu’on dispose et de l’envoi et de la réponse, on s’amuse du talent de Virginia et de Lytton pour se surprendre mutuellement, de leur subtilité, de leurs escarmouches. On admire la formulation d’un moment : « Etait-ce Noël ? Nous étions assis autour du feu et avons regardé la neige tomber dans une étrange lumière blanche qui éblouissait. » (V., janvier 1909) La jeune Virginia rêve souvent d’une vie plus légère : « Si je pouvais faire ce que je voulais, je dînerais en ville chaque soir, puis j’irais à une réception ou à l’opéra, puis je souperais au champagne, avant d’aller au lit dans les bras de quelque être merveilleux. Ca ne te plairait pas ? On frémit quand on pense à la pâle existence qu’on mène. Mais je suppose qu’il y a les triomphes de l’Art. » Puis en post scriptum : « Je voudrais que tu viennes tous les jours prendre le thé. »

Des liens très particuliers rapprochent les deux correspondants. Leurs familles se connaissaient. Thoby, le frère aîné de Virginia, a étudié avec Lytton à Cambridge.
Puis il y a en 1909 la fameuse demande en mariage suivie d’une rétractation, confiée par Lytton à son frère James en ces termes : « Le 19 février, j’ai demandé sa main à Virginia, qui m’a agréé. Comme tu peux t’en douter, ce fut un moment délicat, d’autant que j’ai aussitôt compris que la perspective m’épouvantait. Mais son tact est étonnant, et heureusement il s’est avéré qu’elle n’était pas amoureuse. J’ai donc pu faire une retraite assez honorable. » A Virginia, il précise : « Mais quoi qu’il arrive, l’important, comme tu l’as dit, est l’affection que nous avons l’un pour l’autre : et là-dessus aucun de nous ne peut avoir de doute. » Elle le sait homosexuel. Strachey encouragera Léonard Woolf à l’épouser.

Des lettres de Virginia à Lytton, de Lytton à Virginia, on retient bien sûr leurs lectures, leurs opinions littéraires, leurs confidences sur leur travail : recension de livres, écriture de nouvelles et de romans pour Virginia, d’articles et de biographies pour Lytton. Si parfois, indiquent les éditeurs dans la préface, ils donnent l’impression de rester sur la réserve, c’est sans doute que « chacun craignait un peu le jugement de l’autre : dès qu’ils s’écrivaient, ils se surveillaient et ne se sentaient pas aussi libres que dans leurs rapports avec des gens pour qui ils avaient moins d’admiration et de respect. » De plus, ils occupaient tous deux une place centrale au sein de leur groupe d’amis.

Elans affectueux : « J’ai été au supplice de te voir si peu de temps l’autre jour. J’aimerais te voir tous les jours des heures d’affilée. C’est ce que j’ai toujours voulu. Pourquoi faut-il que ce soit impossible ? » (L., novembre 1912) – « S’il y a quoi que ce soit d’autre – de la bague en saphir au chat siamois – que tu aimerais que je te procure, dis-le moi et ce sera à toi. » (L., janvier 1914). En 1915, après des mois de maladie (les médecins traitaient les crises de Virginia par le repos et la suralimentation à bas de lait et de viande), Virginia reprend sa correspondance. « Très cher Lytton, Quel bonheur d’avoir de tes nouvelles !
Mais tu peux ne pas écrire, je sais qu’à la fin tu ressurgis, et que tu ne disparais jamais vraiment. »

Les éloges de Lytton Strachey pour La Traversée des apparences, son premier roman, comblent Virginia Woolf. « Ce que je voulais faire, c’était donner le sentiment d’un grand tumulte de vie, aussi divers et désordonné que possible, que la mort viendrait interrompre un moment, mais qui reprendrait son cours… » (V., février 1916) Devant le succès de Victoriens éminents par Lytton Strachey, Virginia veut tout savoir : « combien d’exemplaires tu as vendus,
combien de guinées, combien de comtesses, combien de manifestations d’adulation, et si au fond tu es toujours le même. »
(V., mai 1918)

Celle qui rêvait d’une vie plus mondaine est épuisée par son installation à Monk’s House : « L’effet d’un déménagement sur le moral et la vigueur intellectuelle est des plus désastreux. » (V., septembre 1919) – « Somme toute j’aime en premier lieu faire une promenade ; ensuite prendre le thé ; et enfin m’asseoir et imaginer toutes les choses agréables qui pourraient m’arriver. » En 1925 : « Trouve-moi une maison où personne ne vienne jamais. J’aime parler avec toi, mais avec personne d’autre. Ta vieille sorcière débauchée au coin du feu. »

21/12/2010

Pour l'artisan

« Comme tout est différent pour l’artisan qui transforme une partie du monde avec ses propres mains, qui peut voir son œuvre comme émanant de son être et peut, à la fin d’une journée ou d’une vie, regarder un objet – que ce soit un
carré de toile peinte, une chaise ou un pot d’argile – et y voir un réceptacle stable de ses talents et un reflet exact de ses années d’efforts, et se sentir ainsi rassemblé en un seul lieu, plutôt que dispersé dans des projets depuis longtemps évaporés, réduits à rien de tangible ou de visible. »

Alain de Botton, Splendeurs et misères du travail (VI. Peinture)

Grilles en fer forgé travail français 1925.jpg

20/12/2010

Du travail / 2

Splendeurs et misères du travail, l'essai d’Alain de Botton quitte les voies de l’industrie et du transport pour nous amener à contempler un peintre au travail. Stephen Taylor peint depuis cinq ans le même chêne auprès duquel il se rend dans une vieille Citroën avec tout son matériel, à nonante kilomètres au nord-est de Londres, « submergé par le sentiment que quelque chose dans cet arbre très ordinaire demandait à être peint, et que s’il parvenait à lui rendre justice, sa vie serait, d’une façon indistincte, justifiée, et ses épreuves sublimées. » Taylor a vu ce
chêne pour la première fois, cinq ans avant, après la mort de sa petite amie. L’art de peindre les feuilles lui a été enseigné par Homme à la manche bleue du Titien, à la National Gallery : « Titien lui avait appris l’économie : comment suggérer les choses plutôt que les expliquer ».

 

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Pylônes électriques à la Gare Vimont à Laval, photo Francely Rocher (Wikimedia commons images)

 

VII. Pylones et câbles raconte un tout autre voyage, en voiture et à pied avec un installateur de pylônes pour suivre l’itinéraire d’une des lignes à haute tension les plus importantes du Royaume Uni. 542 pylônes, 175 km. Le compagnon d’Alain de Botton lui montre son encyclopédie de poche des pylônes, de toute taille et de toute forme. Il lui explique « l’effet de couronne », ce bruit intense sous la ligne, la composition du câble, nonante et un brins d’aluminium tordus comme une corde.
En le voyant noter des équations qui calculent la force gravitationnelle exercée sur le câble, Botton envie les ingénieurs pour leur langage concis et international, rêve d’un pareil code applicable aux sentiments. Comme les moulins à vent ont été magnifiés par les peintres paysagistes hollandais, il faudrait que les pylônes à haute tension et leurs câbles soient appréciés à leur juste valeur, et qu’on ne les efface plus des paysages de cartes postales.

 

Le chapitre sur la comptabilité a pour décor un de ces nouveaux immeubles de verre
le long de la Tamise, avec leur hall où « l’attente semble être la plus ancienne activité humaine ». Dans une entreprise de cinq mille employés, Botton a l’occasion d’observer les comportements durant une journée de travail. Réveil à cinquante kilomètres de Londres. Dans le train, lecture du journal – « Lire le journal, c’est porter un coquillage à son oreille et être assourdi par le brouhaha de l’humanité ». Au bureau, chacun joue son rôle. « Qu’il est rassurant d’être cantonné dans un certain rôle par l’idée que les autres se font de soi, au lieu d’être contraint de songer, dans la solitude du petit matin, à tout ce qu’on aurait pu être et ne sera jamais… » Le bien-être mental des employés est devenu une préoccupation majeure des patrons.

 

Tout autre est l’univers des inventeurs, des petits entrepreneurs. A leur salon annuel, Botton a rendez-vous avec un Iranien inventeur de « chaussures qui marchent sur l’eau », mais celui-ci est retenu à l’aéroport où on le traite comme suspect de terrorisme. Un compatriote inventeur d’une protection anti-collision vient à sa place. Admiratif de l’esprit d’entreprise, de toutes ces personnes convaincues du potentiel
de leur innovation, l’essayiste est douché par les statistiques qu'on lui communique : 99,9 % de ces candidats échouent, preuve que « nous préférons finalement l’excitation et le désastre à l’ennui et à la sécurité ». Mais il suffit d’un « Sir Bob » à la réussite stupéfiante pour ressentir devant ces héros de la réussite commerciale une envie mêlée d’un sentiment d’insuffisance.

Le dernier chapitre intitulé Aviation découle d’une commande par un journal slovène d’un article sur le Salon du Bourget. Du représentant solitaire de l’Arabie Saoudite assis au milieu d’un stand luxueux mais vide aux jeunes et timides responsables du marketing d’un nouveau jet japonais, Alain de Botton observe les choses et les gens, inlassable curieux de notre monde, philosophe intéressé par nos grandeurs et nos petitesses. Pour conclure Splendeurs et misères du travail, l’auteur, aux accents parfois mélancoliques, observe que finalement, l’importance exagérée que les mortels donnent à ce qu’ils font, « loin d’être une erreur intellectuelle, est en réalité la vie elle-même coulant en nous ».

18/12/2010

Cruelle idéologie

« Je quittai Symons plus conscient de la cruauté irréfléchie qui se cache dans la magnanime affirmation bourgeoise que chacun peut parvenir au bonheur par le travail et l’amour. Ce n’est pas que ces deux choses soient invariablement incapables de procurer ledit bonheur, seulement qu’elles ne le font presque jamais. Et lorsqu’une exception est présentée comme une règle, nos infortunes individuelles, au lieu de nous sembler des aspects quasi inévitables de l’existence, pèsent sur nous comme des malédictions particulières. En niant la place naturelle réservée au désir et à l’erreur dans la destinée humaine, l’idéologie bourgeoise nous refuse la possibilité d’une consolation collective pour nos mariages maussades et nos ambitions non exploitées, et nous condamne à des sentiments solitaires de honte et de persécution dus à notre inaptitude obstinée
à devenir ce que nous sommes. »

 

Alain de Botton, Splendeurs et misères du travail (IV. Orientation professionnelle)

 

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16/12/2010

Du travail / 1

Splendeurs et misères du travail : Alain de Botton a placé son dernier essai sous un titre balzacien. L’auteur de La Comédie humaine voulait, à l’instar de Buffon pour les animaux, inventorier les espèces humaines. Botton, comme dans « un de ces
tableaux urbains du XVIIIe siècle qui montrent des gens au travail ici et là, des quais au temple, du Parlement au bureau des comptes »
, un panorama de Canaletto par exemple, propose quelques « scènes exhaustives qui servent à nous rappeler la place que le travail accorde à chacun de nous dans la ruche humaine ». Les nombreuses photographies en pleine page (noir et blanc) de Richard Baker tout au long de l’ouvrage donnent à voir ce spectacle quotidien.

 

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Panorama urbain de Londres avec la Tamise au premier-plan.
Photo de Mewiki sur Wikimedia commons images

 

Londres, un lundi d’octobre. Le navire Goddess of the Sea entre dans le port. Ce n’est jamais banal, un quai de port, mais pas de touristes pour y déguster une glace dans l’odeur des moteurs diesel, peu d’habitants de la capitale bien que leur approvisionnement en biens de consommation divers en dépende. Il existe pourtant des passionnés de cargos qui s’en émerveillent comme des pèlerins devant les tours
de Chartres et qui, comme les voyageurs d’autrefois, jugent l’observation du travail aussi stimulante que celle de la nature ou du patrimoine. « Ces hommes au bout de la jetée m’ont incité à tenter de composer un hymne à l’intelligence, l’étrangeté, la beauté et l’horreur du lieu de travail moderne et, notamment, son extraordinaire prétention de pouvoir nous fournir, avec l’amour, la principale source du sens
de notre vie. »
(I. Cargos)

 

En visitant une plate-forme de cinq kilomètres carrés d’entrepôts dans la campagne
du Northamptonshire – « beauté horrifiante, inhumaine, immaculée caractéristique de tant de lieux de travail du monde moderne » – Botton voit
dans le va-et-vient des camions « la vie elle-même qui passe, dans ses manifestations les plus indifférentes, sauvages, égoïstes, dotée de cette même volonté impassible qui force les bactéries et la flore des jungles à se propager irrésistiblement. » Il y apprend que sur les vingt mille articles d’un supermarché moyen, quatre mille produits réfrigérés sont à remplacer tous les trois jours, les seize mille autres à réapprovisionner dans la quinzaine. La disjonction entre les choses que nous consommons ou rejetons et leurs origines et créations l’a poussé à entreprendre « un voyage logistique » pour faire le chemin inverse de la marchandise, vers sa source. Comment les poissons des mers chaudes arrivent-ils sur nos tables ? Un photoreportage en vingt pages (vingt images et leur commentaire) rend compte de ce périple hors du commun où l’écrivain a ressenti plus d’une fois la méfiance suscitée
par sa curiosité. (II. Logistique)

 

L’exploration du monde des biscuits (on en distingue de cinq sortes : ordinaires, semi-fantaisie, saisonniers, salés, crackers et assimilés) avec l’aide d’un directeur de projets de United Biscuits lui fait découvrir les arcanes de la fabrication des « Moments » – il a fallu décider de leur dimension, leur forme, leur enrobage, leur conditionnement, leur nom, de manière à doter ces biscuits « d’une personnalité aussi subtilement et adéquatement nuancée que celle d’un protagoniste dans un grand roman ». Botton découvre des emplois hyperspécialisés et s’interroge : « Quand un travail semble-t-il avoir un sens ? » Selon lui, « chaque fois qu’il nous permet d’engendrer du plaisir ou de réduire la souffrance chez les autres ». Est-ce le cas aux cinq mille postes de travail sur les six sites de production de United Biscuits ? Une visite d’usine s’impose. Ce sera en Belgique, entre Verviers et la frontière allemande, en compagnie d’un cadre qui incarne l’idéal protestant par sa manière dévouée et méticuleuse de faire son travail. (III. Biscuits)

 

« Quelle étrange civilisation c’était : démesurément riche, mais encline à accroître sa richesse par la vente de choses étonnamment petites et dotées du sens le plus lointain, une civilisation tiraillée et incapable de choisir raisonnablement entre les nobles fins auxquelles l’argent pouvait servir et les mécanismes souvent moralement futiles et destructeurs de sa production. » Et pourtant, l’épanouissement du commerce apporte aussi de quoi améliorer les conditions de vie et l’hygiène publique.

 

La réflexion sur les splendeurs et misères du travail passe par l’orientation professionnelle, liée à cette croyance contemporaine « que notre travail doit nous rendre heureux ». Quelques semaines à observer un psychothérapeute conseiller d’orientation révèlent une grande attention à la personne et à ce qu’elle aime faire (ce qui déclenche chez elle des « bips de joie »), l’importance de l’estime de soi, le constat que pour la plupart, « les grandes espérances » ne se réaliseront jamais –
« Il n’est pas naturel de savoir ce qu’on veut. C’est un rare et difficile accomplissement psychologique » (Abraham Maslow, Motivation et personnalité). Puis par l’aérospatiale, lorsqu’il assiste en août 2007 au lancement d’un satellite en Guyane française pour la chaîne de télévision japonaise WOWOWS TV, « un événement impossible à décrire et à représenter » mais qui nous vaut une description riche en contrastes de la région, des installations, des professionnels et des visiteurs.

Changement total au chapitre VI, Peinture : la rencontre avec un peintre qui peint le même vieux chêne depuis cinq ans – je vous en parlerai dans le second billet que je consacrerai à cet essai passionnant, non seulement par les tableaux qu’il offre de notre société, mais aussi par les multiples questions qu’il pose, et que nous nous posons avec lui.

14/12/2010

Raconte-moi

« Bon, viens ici, près de moi. Pose ta tête. Comme ça. Une histoire ? Quelle histoire veux-tu que je te raconte, dis-moi ?

-        L’histoire d’un petit garçon, celui qui…

-        Celle du petit garçon ? Dis donc, mon vieux, c’est une histoire difficile. Enfin soit, pour te faire plaisir… Eh bien, voilà : il était, paraît-il, une fois, un petit garçon. Eh ! oui. Un petit garçon d’environ quatre ans. Il vivait à Moscou. Avec sa maman. Et ce petit garçon s’appelait Slavka.

-        Comme moi ?

-        … Assez mignon, mais fort malheureusement c’était un bagarreur. Et pour se bagarrer tout lui était bon : ses poings et se pieds et même ses caoutchoucs. Un beau jour, il rencontre dans l’escalier la petite fille du numéro 8, une petite fille gentille comme tout, douce, jolie, et il lui envoie un livre en pleine figure.

-        C’est elle qui…

-        Une minute. Ce n’est pas de toi qu’il s’agit.

-        C’est un autre Slavka ?

-        Absolument. Mais où en étais-je ? Ah ! oui… Alors… »

 

Boulgakov, Un psaume in Articles de variétés et Récits

 

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© Nathalie Parain, Petit garçon au chandail rouge

http://www.cyber-centre-culturel.fr/index.php?module=cms&desc=default&action=get&id=14855

13/12/2010

Moscou 1923

Courtes journées, trop occupées encore… Des miettes de lecture, tout de même, glanées dans les Articles de variétés et Récits (1917-1927) de Boulgakov qui suivent, dans La Pléiade, La Garde blanche et les nouvelles dont je vous ai déjà parlé. Moscou et ses habitants inspirent le jeune Boulgakov.

 

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Photo JPR 2004

 

Scènes moscovites raconte « L’histoire de l’apparition de Karl Marx dans l’appartement d’un avocat qui le haïssait cordialement ». Ce dernier a pressenti la tournure des événements et, pour en conserver la jouissance, bouleverse l’organisation de son logis, camoufle ses biens, y invite sa cousine et son cousin promu secrétaire, dissimule sa bibliothèque – « Le diable en personne n’en aurait pas trouvé l’entrée ». De six pièces, il est ainsi passé à trois, se munit de certificats divers sur son état de santé, le besoin d’un supplément de surface pour raisons professionnelles, la nécessité d’un piano pour que sa cousine puisse donner des leçons de musique, d’un lit pour loger Sacha la cuisinière, etc. L’avocat ouvre lui-même la porte aux vérificateurs. « Trois années durant, des hommes en capote grise et en manteau noir mangé aux mites et des filles ayant des serviettes à la main et portant des imperméables en toile de bâche montèrent à l’assaut de son appartement comme l’infanterie monte à l’assaut de cordons de barbelés et n’arrivèrent à rien. » C’est alors qu’il achète quatre portraits : Lounatcharski, le commissaire du peuple à l’Education « à la place d’honneur dans le salon », Marx dans la salle à manger, Trotski dans la chambre du cousin, Karl Liebnecht pour la chambre de sa cousine qui n’en veut pas. La tête des vérificateurs lors du « nouvel assaut » ! Irrésistible.

 

« La perle des villes », c’est Kiev, avec son parc Marinski. Il faudrait en réécrire les enseignes – en ukrainien ? pourquoi pas ? « Mais que les mots soient grammaticalement corrects, et partout les mêmes. » Les Perles du quotidien, ce sont une « Chanson d’été », un été très pluvieux à Moscou, qui fait pousser les « têtes rouges » (les miliciens dans leurs nouvelles tenues) comme des champignons, « Un jour de notre vie », ou encore « Un psaume », une jolie histoire racontée au petit Slavka qui aime prendre le thé chez « un homme seul » à qui sa mère recoud
ses boutons.

 

Août 1923 figure dans les annales de La ville dorée pour la première exposition agricole d’URSS dans l’ancien jardin Neskoutchny (aujourd’hui Parc Gorki). Boulgakov, prié d’écrire un reportage sur le sujet, a présenté une note de frais exorbitante pour deux personnes (« je ne vais au restaurant qu’accompagné d’une dame »). Remboursée. Des tramways pleins à craquer, une fourmilière humaine devant les entrées. « Les eaux d’écaille de la Moskova séparent deux mondes.
Sur l’autre rive, les maisonnettes toutes basses, sans étages, rouges, grises, le confort de la vie de tous les jours, et sur celle-ci, déployée, hérissée de toits, de faîtes aigus, toute piquante, la ville-exposition. »
Le pavillon de l’artisanat regorge de bibelots et de colifichets, de petits bustes de Trotski dans diverses matières, de fourrures, de jouets en bois, de pierres semi-précieuses de l’Oural. On se bouscule pour visiter le bâtiment principal, « un bizarre mélange de bois et de verre », et son parterre de fleurs, dans la pénombre, le parterre Lénine, un portrait « gigantesque, jusqu’à la taille, d’une ressemblance stupéfiante ».

 

Boulgakov retourne à l’exposition deux semaines plus tard. Pendant ce temps, « la ville de bois s’est radicalement transformée » : peinte de toutes les couleurs, débarrassée des échafaudages, envahie par la cohue les jours de congé. On y
apprend comment éviter les incendies, préserver les forêts, fabriquer du caramel, préparer du tabac ou de la bière, cultiver le chanvre, exploiter les vers à soie. Au coucher du soleil, magnifique – « au loin, les bulbes dorés du Christ-Sauveur jettent leurs derniers feux » – une halte au spectacle de marionnettes, de la propagande pour le « coopératisme ». A l’embarcadère des Amis de la flotte, un hydravion, « oiseau en aluminium », embarque des Japonais pour un survol de l’Exposition. « Et les lumières brillent en grappes, en bouquets, et les réclames agitent leurs ailes. Du jardin Neskoutchny parviennent les accents cuivrés d’une marche. »