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14/05/2013

L'âge du silence

« Un matin, alors qu’elle fouillait dans les caisses, elle découvrit l’exemplaire moisi de L’histoire de l’amour. Elle n’avait jamais entendu parler du livre, mais le titre attira son attention. Elle le mit de côté et, un jour où il y avait peu de clients, elle lut le premier chapitre, intitulé « L’âge du silence ».

Le premier langage des humains était fondé sur les gestes. Il n’y avait rien de primitif dans ce langage qui coulait des mains des hommes et des femmes, rien de ce que nous disons aujourd’hui qui n’aurait pu se dire à l’aide de l’ensemble infini de gestes possibles avec les os minces des doigts et des poignets. Les gestes étaient complexes et subtils, ils nécessitaient une délicatesse de mouvement qui depuis a été complètement perdue. 

Pendant l’âge du silence, les gens communiquaient davantage, et non pas moins. La simple survie exigeait que les mains ne soient presque jamais au repos, et ce n’était que durant le sommeil (et encore) que les gens cessaient de se dire des choses. »

Nicole Krauss, L’histoire de l’amour 

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13/05/2013

D'une Alma à l'autre

Dédié en premier à ses grands-parents « qui (lui) ont appris le contraire de la disparition », en second à son époux, le premier roman traduit en français de Nicole Krauss (par Bernard Hoepffner) s’intitule L’histoire de l’amour (2005). Comme dans La grande maison, le récit déploie plusieurs intrigues, mais ses personnages que tout semble séparer vont peu à peu se rejoindre dans leur quête de vérité et de bonheur. 

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© Jean Lambert-Rucki (Cracovie, 1888 - Paris, 1967) 

Il y a d’abord le vieux Léopold Gursky qui fait chaque jour « un effort pour être vu » par quelqu’un : demander quelque chose dans un magasin, hésiter, sortir sans rien acheter, par exemple. Ou même, expérience périlleuse, en réponse à une petite annonce, poser nu devant une classe de dessin pour quinze dollars. Léo a travaillé cinquante ans comme serrurier chez un cousin. Son ami d’enfance, Bruno, s’est installé dans le même immeuble que lui, il passe régulièrement et multiplie les attentions.

Enfant, Léo aimait écrire. Son premier livre parlait de Slonim, l’endroit où il vivait en Pologne, puis il a écrit une fiction « pour la seule personne de Slonim dont l’opinion (lui) importait » : son amie Alma. Son troisième livre, sa lectrice bien-aimée n’a pu le lire, partie en Amérique dès 1937 – « Aucun Juif n’était plus en sécurité. » Sa mère a sauvé Léo en l’envoyant se cacher dans la forêt, il y est resté trois ans et demi, avant de rencontrer des Russes et d’échouer pour six mois dans un camp de réfugiés. Les autres membres de sa famille n’ont pas survécu à la Shoah.

En 1941, il est parti chez un cousin à New York. Quand il a retrouvé Alma, elle lui a appris qu’elle était enceinte de lui quand elle avait quitté la Pologne. Isaac, son garçon, est le frère d’un autre enfant né deux ans plus tard, Alma a épousé le fils de son patron. « Tu as cessé d’écrire. Je te croyais mort. » Elle refuse de le suivre à présent.

Une nuit, quelqu’un appelle Léo pour une porte à ouvrir à l’autre bout de la ville. Il ne travaille plus, mais l’homme insiste, et Léo va le dépanner. Dans la bibliothèque de cette belle maison, il y a un recueil de nouvelles d’Isaac Moritz, Maisons de verre. Léo étonne le propriétaire en se déclarant le père de l’écrivain – il suit la vie de son fils, année après année, il s’est même rendu à une de ses lectures publiques, sans jamais avoir trouvé la force de lui dire qui il était. Mais un jour, il met dans une enveloppe kraft toutes les pages qu’il a écrites et les lui envoie.

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Alors commence le récit d’une autre Alma, Alma Singer, qui va avoir quinze ans. Elle écrit sur sa famille, sur son frère Bird, sur leur mère inconsolable de la mort de leur père. Celle-ci est traductrice. Un certain Jacob Marcus lui écrit pour lui demander de traduire en espagnol, contre une bonne rémunération, « L’Histoire de l’amour » de Zvi Lirvinoff, un Polonais exilé au Chili en 1941, un livre publié par une petite maison d’édition et devenu quasi introuvable. Or l’héroïne de ce roman porte le même prénom qu’Alma. Coïncidence qui ne va cesser de lintriguer.

Et puis Léo Gursky apprend par le journal la mort de son fils romancier à l’âge de soixante ans. Il décide d’aller à ses funérailles, s’achète avec peine un costume convenable et arrive en retard, à la fin de la cérémonie. Bernard, le demi-frère d’Isaac, n’accorde de l’attention au vieillard que lorsqu’il lui parle de Slonim. Chez Bernard, Léo reconnaît une photo d’Alma enfant avec lui, que ses fils ont trouvée à la mort de leur mère quelques années plus tôt. Il la subtilise avant qu’on le reconduise chez lui.

L’histoire de l’amour, par tours et détours, révèle peu à peu les dessous de textes écrits par quelqu’un, confiés à quelqu’un d’autre, et leurs voyages dans l’espace et dans le temps. A Slonim, Alma avait plus d’un admirateur : « Elle était douée pour garder les secrets. » A New York, la jeune Alma Singer espère un improbable rendez-vous avec une autre Alma. Il faut parfois se perdre pour trouver.

Dans un entretien, Krauss répond à la question « A quoi sert la littérature ? » :
« Bellow disait que la littérature est une compensation pour la méchanceté du monde. J’aime ce mot : compensation. Je dirais aussi que la littérature est une longue conversation sur ce que c’est d'être humain. Les grands livres nous empêchent de nous recroqueviller face à la peur, ils réduisent la distance entre les individus, ils nous enseignent l’empathie. » (Libération)

11/05/2013

L'amour

« L’amour dure trois ans, dit-on, ou même moins, et c’est vérifiable quand il ne s’agit pas d’amour. En réalité, l’amour dure toujours. Il faut simplement mieux définir ce toujours. D’une façon ou d’une autre, visible ou invisible, vous sacralisez quelqu’un dans son existence entière, sa respiration et sa mort. L’amour, s’il a lieu, est plus fort que la mort. Dans l’amour, quoi qu’il arrive, même aux confins de l’horreur ou de la démence, vous touchez du doigt la défaite de la mort. »

Philippe Sollers, Portraits de femmes 

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09/05/2013

A la Sollers

Portraits de femmes, le dernier opus de Philippe Sollers, je l’ai ouvert d’abord pour Dominique Rolin – il parle d’elle magnifiquement. Les articles de Sollers font plus souvent mon bonheur de lectrice que ses écrits de fiction, que donnerait-il en portraitiste ? 

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Femme écoutant un satyre (sculpteur non identifié) 

Eh bien, c’est comme en peinture, on reconnaît le sujet, mais autant et parfois davantage la manière de l’artiste. Sous une citation de Machiavel à propos de l’amour, Portraits de femmes commence ainsi : « On ne naît pas homme, on le devient. » Des portraits donc, et autant d’autoportraits en homme qui aime les femmes. « Supposons un réfractaire de naissance » : voilà sa famille, son enfance, « une mère, des sœurs, des tantes ». Un modèle : « Vous avez un grand maître pour jouer sur le théâtre du monde : Molière. L’amour est médecin, vous serez médecin dans cette région agitée et sombre. »

Sa mère, la plus jeune de trois sœurs, lui a donné beaucoup, « en positif comme en négatif ». Souvent malade, elle aime son petit dernier, un garçon « enfin » après deux filles. Elle n’est plus. « J’ai vécu ce charme discret de la bourgeoisie, qui a été emporté par le raz-de-marée du temps. » Sa sœur aînée, Laure, règne et le surveille « l’air de rien ». Sa mère préférait Proust, Laure lit Dostoïevski. Lors de ses maladies infantiles, c’était elle qu’il demandait à son chevet, pour la douceur avec laquelle elle lui caressait le bras – ça lui faisait un bien fou (« Voilà de l’érotisme torride ou je ne connais pas la musique. »)

Eugenia, son premier coup de foudre (elle a trente ans, lui quinze), vient du pays basque espagnol, c’est une anarchiste. « Brune, chaleureuse, ironique », elle fait le ménage « en attendant mieux ». Lui s’initie au « canto jondo », le chant profond, aux gestes précis. Il lui dédiera son premier roman. 

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Photo Paris Match n° 2653, 30 mars 2000

Source : http://sollers.unblog.fr/

Le succès d’Une curieuse solitude lui vaut une rencontre avec une femme du jury Femina : « Stupeur : c’est Dominique, la plus belle femme que j’aie jamais rencontrée (photo), mélodieuse et rieuse. Coup de foudre immédiat de ma part. » (Pourquoi ces parenthèses ? Le livre ne contient pas de photos, excepté celle de l’auteur en bandeau). Dominique Rolin vit près de Paris, elle a 45 ans, lui 22. « Aucun doute : une déesse à séduire. » Son rire cascadant est irrésistible. Elle vient de perdre son second mari, dessinateur et sculpteur (Le lit raconte cette fin, un très beau récit).

Dominique aime les chiens. Caramel, son boxer, est jaloux. Entre eux deux, « tout de suite un accord de fond : la musique. Silence, écriture, amour, lecture, écriture, musique. » Elle voit mieux la peinture que lui, il lui fait entendre « le dessous des notes ». Voyages, partages, et puis « le bel appartement de Dominique » à Paris avec sa lumière « hollandaise » où ils aiment dîner en tête à tête et puis marcher, les soirs d’été, au bord de la Seine. Deux nuits par semaine. Pendant plus de trente ans, incognito, ils sont ensemble à Venise au printemps et à l’automne. Dans ses livres, elle l’appelle Jim. En 2000, Bernard Pivot le révèle en les invitant ensemble dans son émission.

Philippe Sollers a sa conception de l’amour, trouve « lumineuse la distinction sartrienne entre amours nécessaires et amours contingentes ». Il a accompagné Dominique dans la maladie, elle « est restée très belle jusqu’à la fin de sa vie. » Il parle de ses livres, les cite. « Domi, en musique, donne l’air suivant : DO MI LA DO RE / LA SI FA SI LA MI ».

Autre portrait : Julia (Kristeva). On remonte le temps. Arrivée de Sofia à vingt-cinq ans (cinq de moins que lui), elle vient l’interroger à Tel Quel, il l’invite à La Coupole – « on ne s’est plus quittés depuis ». Ils se marient. Ils s’aiment. Elle devient la reine de sa maison dans l’île de Ré. Lectures, études, « Julia travaille beaucoup, je n’ai jamais vu quelqu’un travailler autant. » Sollers aime son essai « Le langage, cet inconnu », signé Julia Joyaux (sous le patronyme de Joyaux (Sollers), une introduction à la linguistique que je garde dans ma bibliothèque). Ils ont un fils, David. « Les femmes et les enfants, grand chapitre. Que vient faire un homme dans cette dimension ? J’ai trouvé : de la ponctuation. »

Vers le milieu du livre, Sollers se fait plus général : « L’enfance est un royaume dont les femmes ont la clé. » Il parle alors de ses romans – Femmes (1983), bien sûr – et de leur réception. Des changements dans les rapports entre les sexes. De la régression profonde en ce temps de crise, « sous des airs de libération ». D’autres prénoms féminins, d’autres lieux, d’autres temps. Quelques sentences sur ses contemporains.

Lesbiennes, homosexuels, prostituées, certains l’ennuient, d’autres pas. Il y a aussi les femmes qu’il aime en rêve, les femmes peintres et « à vrai dire, toutes les femmes des anciens peintres ». Actrices de cinéma, musiciennes, Cecilia Bartoli, of course. Et voilà Sollers au temps de Voltaire, côté femmes, ou bien pourfendant « la sorcière Duras ». Portraits de femmes tourne au monologue. Un coup par-ci, un coup par-là. L’actualité sexuelle, politique, littéraire, et des femmes historiques. Cléopâtre – celle de Shakespeare (Antoine et Cléopâtre), explications de texte.

« S’il faut recommander Portraits de femmes à une catégorie de lecteurs, ce sera aux jeunes hommes. Car ce livre est aussi un guide pratique de l’amour, de son usage, de ses raisonnables folies, de ses dangers, de ses bonheurs. Tous les conseils de Philippe Sollers. L’amour ou la liberté ? Non, l’amour et la liberté. » (Bernard Pivot) Je ne serai pas si tendre avec ce livre qui se délite en chemin, ni si sévère qu’Alice Ferney : « une collection de figures féminines, dans un style suffisant et ennuyeux. » Voyez plutôt la critique du Monde : « D'une page, voire d'une ligne à l'autre, le plaisir ou l’agacement l'emporte, constante oscillation qui sied au rythme soutenu du texte, comme à la matière disparate qu'il charrie. » (Florent Georgesco)

07/05/2013

Clairière

« Ta mort me donne beaucoup de travail. Ce livre en est le signe le plus apparent. Ce n’est pas tant un journal qu’un chantier semblable à ceux que des bûcherons ouvrent dans une forêt. Coupes sombres, coupes claires, brindilles, branches et troncs partout répandus, feux allumés ici ou là – et peu à peu, lentement, le vrai nom, le nom du travail accompli : clairière. »

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur 

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06/05/2013

Bobin, autoportrait

Avril 1996 – Mars 1997. Christian Bobin écrit Autoportrait au radiateur pendant l’année qui suit la mort de sa femme. « Ce qui aide, c’est ce qui passe », écrit-il en première page, comme la « note gaie, fraternelle » d’un bouquet de tulipes. « La gaieté, ce que j’appelle ainsi, c’est du minuscule et de l’imprévisible. Un petit marteau de lumière heurtant le bronze du réel. La note qui en sort se propage dans l’air, de proche en proche jusqu’au lointain. » 

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Jour après jour, quelques lignes. « Je me suis fait écrivain ou plus exactement je me suis laissé faire écrivain pour disposer d’un temps pur, vidé de toute occupation sérieuse. » Des journées traversées par les questions du deuil – « Mon Dieu, pourquoi avez-vous inventé la mort ? » – et surtout par l’attente, l’attention à « ce qui reste, ce qui insiste, demeure, triomphe – de la vie aujourd’hui passée au crible – au tamis, au pressoir – de la mort. »

Le titre aurait pu être « Autoportrait aux fleurs ». Leitmotiv de ce carnet, les deux bouquets achetés chaque semaine dans une rue en pente près de chez lui, et qui lui parlent de l’absente. Des tulipes d’abord, puis des roses, puis dautres. Bobin aime presque toutes les fleurs et celles qu’il n’aime pas, il les essaie tout de même, observe leur façon de finir leur vie, leur allure, de leurs débuts prometteurs jusqu’à l’épanouissement puis le déclin.

« Un bœuf avec des ailes : voilà exactement ce que je suis. » Un homme qui ne sait voir que les femmes et les enfants. « Je n’aime pas ceux qui savent, j’aime ceux qui aiment. » Il voudrait écrire « comme on chante » et puise de la joie à relire quelques lettres de sa femme : « Les écritures manuscrites sont comme les voix : elles disent autre chose que les mots qu’elles transportent. (…) Ton écriture te ressemble. Accueillante, calme, immédiatement donnée : ton âme m’a fait plaisir à voir. »

Bobin est poète, même en prose. Chaque phrase porte, sans peser. « Je n’écris pas un journal mais un roman. Les personnages principaux en sont la lumière, la douleur, un brin d’herbe, la joie et quelques paquets de cigarettes brunes. » Peu à peu, d’autres présences s’y insèrent : ses filles, un poète, une image vue à la télévision, Thérèse d’Avila (« une libellule »), Mozart…

A jamais perdu « le son de ta voix dans la maison claire du temps. » Quand ses proches se plaignent de ses silences, il écrit, en août : « Je suis le premier à me demander pourquoi je me tais si longtemps. Je n’ai pas de réponse. » Il y a cette pièce dans l’appartement où il n’entre plus. Reste l’espérance : « C’est l’imprévu que j’espère, et lui seul. Partout, toujours. Dans les plis d’une conversation, dans le gué d’un livre, dans les subtilités d’un ciel. Je le guette autant que je l’espère. »

Bobin est un veilleur. Le 4 septembre, la page du jour s’allonge. Le froid est revenu et les radiateurs ne marchent pas. « J’ai quarante-cinq ans et j’ai envie de vivre et parfois cette envie pâlit et s’éloigne un peu, mais si trois fois rien me tue, moins que rien me ressuscite, et l’envie pleine de vivre m’est revenue ce matin par le chant des radiateurs froids, simplement par ça, alors je crois que je ne serai jamais perdu, même quand je le serai à nouveau. » 

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Il est difficile d’écrire sur Autoportrait au radiateur sans avoir envie de citer encore et encore. Beauté des fleurs, des arbres, du brin d’herbe. Beauté du monde. Choix d’écrire, refus des chemins de vie tout tracés. Voie d’amour : « plus on aime et plus ce qu’on aime est à découvrir, c’est-à-dire à aimer encore, encore, encore. » A quelques jours de Pâques 1997, Christian Bobin termine son voyage dans ce paquebot lourd et lent de l’immeuble où il vit – d’art, d’amour et de travail. « Il y a un style Bobin, une façon de prendre la littérature par la joie que dégagent les mots, par la lumière qu'ils portent. » (Guy Goffette

04/05/2013

Ravie de vous revoir

« – Je suis Victoria, dit la jeune femme en face d’elle. Vous m’avez permis de passer une nuit ici, quand j’étais petite.
Jessy avait vu des enfants défiler dans cette cuisine pendant des années, et certains étaient noirs, surtout vers les derniers temps, durant la période tiers-monde d’Edward. Qui était cette jeune Noire incroyablement chic ? Elle se sentait baignée d’une douce chaleur, remplie d’un souvenir presque nostalgique – elle avait aimé cette époque où des enfants allaient et venaient dans la maison.
– Eh bien, dit-elle. Je suis ravie de vous revoir.
Après avoir avalé le café en grimaçant, car il était brûlant, elle bondit sur ses pieds.
– Il faut que j’y aille…
Mais elle était déjà partie. »

Doris Lessing, Victoria et les Staveney 

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02/05/2013

Victoria était noire

Etre les derniers dans la cour de récréation à attendre, alors que tous les autres sont déjà partis, ce n’est pas drôle. Victoria, neuf ans, essaie de consoler Thomas, plus grand qu’elle mais deux ans de moins. Celui-ci proteste quand arrive enfin son grand frère, un adolescent blond : « Tu m’as oublié, oui, tu m’as oublié ! » La fillette se retrouve toute seule. Sa tante chez qui elle vit a été emmenée d’urgence à l’hôpital le matin. Elle a froid, s’inquiète, et finit par essayer de passer entre les barreaux du portail, mais s’y retrouve coincée. 

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Norman Rockwell, Notre problème à tous (1964), une Victoria américaine

Heureusement M. Patel, du café en face de l’école, vient à son secours. A travers ses larmes, Victoria lui explique qu’on devait venir la chercher avec le petit Thomas Staveney. Son frère Edward réapparaît, affolé, et s’excuse, « désolé ». Pourquoi ne l’a-t-il pas vue ? « Il restait que le fond du problème, le fait incontournable, était qu’il n’avait pas vraiment vu Victoria parce qu’elle était noire. »

Edward vient d’une famille blanche libérale et il se passionne pour le tiers-monde, les victimes du sida, les injustices – il est d’autant plus honteux de son « oubli ». Aussi est-il plein d’attentions pour Victoria qu’il ramène chez lui, dans une maison londonienne dont les vastes pièces laissent la fillette bouche bée. « L’appartement de sa tante aurait tenu tout entier » rien que dans la cuisine où le garçon lui prépare quelque chose à boire.

Victoria a perdu sa mère depuis cinq ans, elle n’a pas eu de père. Ce matin-là, sa tante avait averti l’école et la secrétaire avait réussi à joindre Jessy Staveney pour lui demander un coup de main. Son mari, un « socialiste à l’ancienne », avait voulu que leurs fils passent quelques années dans cette école « de seconde zone » avant d’aller dans un meilleur établissement.

Une gêne, voilà comment Victoria se considère : pour sa mère quand elle avait voulu aller travailler, pour sa gentille tante Marion et à présent pour l’amie de sa tante, Mrs Chadwick, chez qui Victoria restera après cette nuit passée chez les Staveney dans une maison où chacun a sa chambre, ce qui l’a fort impressionnée.

Sa tante rentrée de l’hôpital, la fillette lui sert de garde-malade. Le souvenir du gentil Edward l’obsède, et le souvenir de cette brève incursion dans la richesse, l’abondance, l’espace. De temps à autre, elle va regarder la maison des Staveney, croise parfois un des membres de la famille, mais ils ne la remarquent pas.

Seule Phyllis Chadwick se soucie d’elle. Et à la mort de Marion, Victoria, quatorze ans, qui s’imaginait avoir enfin un endroit à elle, ne comprend pas qu’elle ne puisse rester dans l’appartement de sa tante alors qu’elle a été seule à la soigner pendant des années.  Phyllis a une fille, Bessie, et deux garçons turbulents, sans compter leur grand-père, mais elle l’accueille chez elle. Malgré le peu de place, c’est mieux que l’assistance publique. 

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Victoria et les Staveney de Doris Lessing raconte le parcours difficile d’une petite fille noire tôt confrontée aux aléas de la vie. Elle réussit bien à l’école, mais se dépêche de trouver un emploi de vendeuse pour aider Phyllis. Celle-ci sait que Victoria peut prétendre à beaucoup mieux et l’encourage à se présenter dans les beaux quartiers, où elle finit par travailler dans un magasin de disques.

Un jour, elle croit y voir entrer Edward, mais c’est Thomas Staveney, dix-sept ans, surpris de reconnaître cette ravissante jeune femme. Victoria devient sa petite amie de l’été, elle tombe enceinte. Elle nen dit rien à Thomas qui va bientôt reprendre ses études. Avec un bébé, elle peut enfin obtenir un logement indépendant.

Doris Lessing a, j’espère, conquis de nouveaux lecteurs grâce au film tiré des Grands-mères, une des quatre nouvelles publiées en anglais sous le titre The Grandmothers (2003) avec Un enfant de l’amour, Victoria et les Staveney et The Reason For It. Mêmes qualités : intrigue simple, justesse dans l’observation des caractères et des situations sociales, des préjugés, des hypocrisies. Victoria, qui voulait d’abord sa fille rien qu’à elle, puis a donné naissance à un garçon, d’un autre père, devra faire des choix, au risque de la perdre : sa petite Mary à la peau « caramel » est aussi une Staveney.

« Cette pauvre jeune femme qui chemine dans la poussière en rêvant d'une éducation pour ses enfants, croyons-nous être mieux qu'elle –  nous qui sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins de vêtements, et qui étouffons sous le superflu ? » questionnait Doris Lessing à la fin de son discours de réception (prix Nobel de littérature 2007). Il y est question de maisons et de livres, d’écoles et d’espace pour vivre, lire, écrire.

30/04/2013

Comme le chat

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« Des jours, des moments, comme le chat, il nous prend envie de nous frotter aux objets, au pied d’une table, aux basques d’un habit, aux troncs des arbres et même aux nuages, pour manifester aux yeux du monde notre joie de vivre et notre reconnaissance au Créateur. Le silence est notre voix, plus forte que mille voix réunies. »

Franz Hellens, Mémoires d’Elseneur

29/04/2013

Théophile ou démon

Cousin d’Hamlet, le héros des Mémoires d’Elseneur (1954) de Franz Hellens (1881-1972) est un de ces personnages dont on cherche à mieux cerner le caractère, à chaque relecture, mais qui toujours surprend, questionne, déroute. « Je suis obligé d’être cruel, si je veux être bon ! » : l’épigraphe est extraite d’Hamlet. 

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Portrait de Franz Hellens par Modigliani (1919)

Théophile est le narrateur dans ce roman terriblement séduisant : « Je veux le dire en commençant : j’ai vécu plusieurs vies ; autant qu’il fut en moi de personnes. Et la dernière, pas plus que les autres, je ne l’achèverai. Je suis mort plusieurs fois, et ressuscité. Mourrai-je tout à fait après ma dernière aventure, cet hiver où je suis, saison de sable, de neige et de bois mort ? » (incipit)

« Du lit de la mère au lit de la terre », le Livre premier conte sa naissance et son enfance bourgeoises. La grosse tête de Théophile effraie sa mère. Son père vétérinaire est déçu, il espérait une fille. Le Bouddha de bronze dans la chambre maternelle dira un jour à l’enfant : « Tu ne ressembleras jamais à un autre que toi-même, tu n’appartiendras jamais au troupeau. » Pour sa mère, qu’elle le caresse ou le gifle, il est « un monstre », parfois un « gros matou ».

Théophile aime leur jardin sans bornes (comme celui où grandit Franz Hellens, dans la région gantoise) et aussi Séraphine, la fille du jardinier. Un jour où son père emmène son fils avec lui pour ses visites dans les fermes en cabriolet, il est surpris de voir son père fouetter la jument et pleurer, ce qui n’est jamais arrivé en sa présence. Trois jours plus tard, son père meurt dans son lit. L’enterrement à la cathédrale d’Anvers fait du fils unique le point de mire, fier de son costume noir, fier de sa mère qu’il considère comme une « grande poupée vivante, faite pour s’amuser et pour l’amusement des autres ». 

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En général, Théophile est seul, livré à lui-même. Les amitiés qu’il noue tournent mal, d’abord à l’école du village, où Zéphirin devient son souffre-douleur. Après Pâques, la mère de Théophile épouse l’oncle Victor, le jeune frère du vétérinaire. L’enfant qui ne l’aime pas se jure de ne jamais lui obéir.

Puis il va en pension chez les Jésuites à Anvers. Le dimanche, le cousin Jean, chanoine à la cathédrale, l’accueille chaleureusement. « J’aime les gras et les francs, moi », déclare ce bon vivant, bien servi et nourri par Toinette, plutôt ravi d’initier le collégien aux plaisirs de la table.

Quand Théophile rentre chez lui, c’est chez le jardinier et sa femme Cordélia, sa nourrice, qu’il trompe son ennui – Séraphine a un petit frère à présent. Devant elle, il accule un matou qui a mordu Belzé, leur chatte noire, et le tue sauvagement. Il en demande pardon à sa première communion, mais d’autres crimes le hantent en rêve, comme celui d’étrangler son oncle. Il guette un signe de Dieu ou du diable, mais rien : il se sent définitivement « seul ».

« Travaille et cherche ton chemin », lui conseille le chanoine. A quinze ans, Théophile se juge « rien moins que pervers, violent, outrepassant, cruel, et d’une douceur inconcevable. » Une visite au zoo d’Anvers où le cousin Jean l’a envoyé avec Toinette, qui se laisse embrasser, lui donne le désir de posséder une vipère. Il va jusqu’à faire voler et à voler lui-même pour y arriver. Il sera renvoyé.

Séraphine s’occupe de nourrir la vipère dans sa cage de verre quand Théophile retourne à Anvers, cette fois au collège épiscopal. Le chanoine lui donne de l’argent de poche pour se promener seul en ville. Le garçon de 17 ans rêve d’évasion devant le Slonsk amarré au port. Il prend congé du collège à l’aide d’une fausse lettre et en profite pour aller faire l’amour à Toinette, avant de rentrer à pied chez lui. Dans une auberge, il entend des rumeurs sur la mort mystérieuse de son père.

Quand il fait irruption dans la chambre de sa mère, où se trouve aussi Victor, il les défie avant de se réfugier au grenier. Là, un éclat brillant attire son attention, il tend le bras : une grenade explose et lui arrache la main gauche. A la clinique, sa mère lui raconte pourquoi elle l’a mis en nourrice : il mordait le sein jusqu’au sang. « Je m’ennuyais ? – Dès ta naissance, je me suis aperçue que j’avais mis au monde un monstre. – Nous rîmes tous les deux. »

Obnubilé par le souvenir de son père en larmes, Théophile pousse sa mère et son beau-père à bout, aussi froid que sa nouvelle main de fer. Pour lui, il y a désormais une vipère derrière chacun de nos désirs. Et celle qu’il a confiée à Séraphine va bientôt faire plusieurs victimes. Sa vengeance accomplie, le jeune homme embarque sur le Slonsk.

Une autre vie s’ouvre pour lui sur ce cargo polonais qui fait la navette entre Anvers et Dantzig. Le capitaine prend Théophile en amitié et finit par l’engager : il tiendra le cahier de bord. Le Livre deuxième, « La tentation du monstre », est le récit de cette navigation. Il se passe d’étranges choses à bord de ce vaisseau fantôme, la nuit surtout, comme la disparition de Julia, la seule passagère, une veuve polonaise qui s’intéressait à Théophile. Le temps change de matière quand la vie devient « non pas sommeil, ni rêve éveillé, (…) mais un élément dans l’élément aérien et liquide, un météore sans limites dans les météores qui ne font que passer. » Le capitaine aussi a ses secrets et son pacte avec Théophile peut ouvrir le paradis ou l’enfer. « Mon cœur ? Pauvre rapace, est-ce quun aigle ou un vautour, même blessé, possède ce qu'on nomme un cœur ? »

Retour au bercail dans le Livre troisième : « Le retour du fils magnanime ». A cinquante-trois ans, Théophile découvre l’existence de son demi-frère prénommé Victor comme son père, un nouveau rival. Leur mère, malade, ne quitte plus la chambre, elle redoute leurs disputes. Mais Théophile semble apaisé et raisonnable à présent, comme un Lazare ressuscité ; c’est l’autre fils qui endosse le mauvais rôle. Où cela va-t-il mener ?

Mémoires d’Elseneur est un chef-d’œuvre du « réalisme fantastique » ; Hellens, poète et romancier, y déploie son imaginaire avec force et dans une très belle langue. Fasciné par le cercle, son Théophile, sensible et cruel, ignore les frontières entre le bien et le mal, le rêve et la réalité, la nature et le surnaturel. Les paysages et le climat de la Flandre, de l’Escaut, son terroir, ouvrent et ferment le récit d’une vie – de plusieurs – que hantent la solitude et la quête de soi.