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08/10/2013

Artiste

« Il l’a mise en garde ; il ne faut pas chercher la gloire, car si ce sentiment devient le principal moteur d’un artiste, il cesse d’être un artiste, il perd l’essentiel de son instinct artistique. Il lui avait dit aussi : Polia, être simplement « douée » ne sert à rien si tu n’as pas les autres traits de caractère indispensables pour réussir : le courage, l’ambition, la persévérance, ceux-là sont indissociables des débuts d’un artiste. Et encore : Polia, il faut être infatigable. »  

Capucine Motte, Apollinaria, une passion russe  

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Apollinaria Suslova en 1967
(photo Alexander F. Eyhenvald, Wikipedia)


07/10/2013

Apollinaria la muse

Ecrire, aimer : Apollinaria, une passion russe, tourne autour de ces deux obsessions de l’aînée des filles Souslova. Capucine Motte a placé son roman sous l’égide de Dostoïevski : « Nous ne savons pas où aller, à qui nous adresser, ce qu’il faut aimer ou haïr, respecter ou mépriser. » C’est lui, « l’Ecrivain », comme elle l’appelle en elle-même, qu’Apollinaria va écouter à l’université de Pétersbourg, avec Nadia, sa sœur cadette. Certains étudiants chuchotent au passage de ces filles connues pour être nées en servage autant que pour les résultats brillants de Nadejda.  

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Peinture de Vassili Koltzinski en bandeau de couverture

En lisant Humiliés et offensés, Apollinaria s’est identifiée à Natacha Nikolaïevna qui quitte sa famille pour devenir la maîtresse d’Alexeï, le fils du prince Valkovski. Et la voilà en train d’observer Dostoïevski, qu’elle trouve laid et plus vieux que ses quarante ans, mais peu importe, il est « son frère d’âme – élevé loin de la vie, comme elle, éternellement blessé, comme elle. » Sa conférence la bouleverse. Elle le suit hors de l’amphithéâtre et ose fendre la foule qui l’entoure pour solliciter un rendez-vous, elle voudrait lui parler seul à seul. De quoi ? « Je voudrais vous montrer ce que j’écris. » 

Devenir une femme de lettres ou, selon ce que sa nourrice a lu dans le marc de café, une muse célèbre, voilà son destin. Le grand-père d’Apollinaria, moujik devenu domestique, a fait instruire ses fils. Prokov, le père d’Apollinaria, et son frère, intendant et régisseur, sont ainsi devenus « les véritables maîtres du domaine » de Panino : le seigneur a accepté de les affranchir à condition qu’ils restent à son service. Prokov épouse alors la belle Alexandra, et après Apollinaria, née en 1840, ils ont eu quatre autres enfants. 

L’aînée, une fille « pensive et rêveuse », est la plus compliquée. « Apollinaria était rétive à la musique, Apollinaria aimait les mots ». Elle écrit des poèmes, lit de jour et de nuit les livres empruntés à la bibliothèque seigneuriale. Lermontov est son auteur préféré : elle est « la Tamara du Démon et la Bella d’Un héros de notre temps ». Quant à Nadia, « pasionaria des amphithéâtres », elle prône la liberté morale et sexuelle, mais sa sœur ne croit pas que Tchernychevski et elle soient amants ; le rédacteur en chef du Contemporain est trop occupé par « l’avènement de la Raison » et Nadia par ses études de sciences – elle suit en auditrice libre les cours de médecine interdits aux filles. 

Depuis leur installation à « La Cité des Brumes », leur mère est obsédée par l’idée de recevoir et d’être reçue, ainsi que par le désir de bien marier ses filles, qui n’en ont cure. Apollinaria est souvent malade, refuse de manger, se fait gronder par ses parents. Elle croit en une espèce de transmission de la capacité d’écrire d’un auteur expérimenté vers un plus jeune et, en ce mois de janvier 1861, tous ses espoirs sont dans ce rendez-vous accordé par Dostoïevski. 

Elle demande à Nadia de l’accompagner au Temps, la revue qu’il a créée à son retour d’exil, et là, celle-ci le bombarde de questions, avant qu’Apollinaria lui remette son manuscrit. « Apollinaria Prokovna, je sais, je sens d’ores et déjà quelque chose de bon et de beau vibrer dans ces pages », dit alors l’écrivain, et elle comprend qu’il va la publier, sans savoir si c’est pour sa beauté ou pour son talent. Dès lors, les deux sœurs vont être invitées régulièrement chez Michel, le frère de Dostoïevski, qui habite « à deux pas de chez elles ».

Alternant avec le récit, le journal d’Apollinaria dévoile l’évolution de ses sentiments. Elle aime la façon qu’a l’Ecrivain de discuter avec elle, tantôt abrupte, tantôt pudique. Elle s’était promis en pension de ne jamais ressembler « à ces jeunes filles qui essaient de dire quelque chose de gracieux, prennent conscience de leur nullité et finissent par se taire dans une confusion gênante ». Le 19 février 1861, Alexandre II signe le décret affranchissant tous les serfs russes, « un coup de tonnerre ». Des troubles s’ensuivent, et Dostoïevski, comblé par cette nouvelle, lui conseille de se mettre à l’abri quelque temps. Prokov, du même avis, envoie ses filles au domaine de Panino.

Quand Apollinaria rentre, ses retrouvailles avec l’Ecrivain sont marquées par la correspondance passionnée qu’ils ont échangée. Ils se voient souvent. Pour lui, les gens du peuple « sont simples, ils sont préservés de la culture, des conventions sociales, du mensonge. Ils ont le sens de la fraternité, ils ne craignent pas de montrer leurs sentiments, leur humilité, et même leur férocité. » Elle ne se reconnaît pas dans ce portrait, mais ses confidences sur son enfance, les crises d’épilepsie, son attachement envers sa femme l’émeuvent. 

Le départ de Dostoïevski pour l’Europe, qu’il critique sans y avoir jamais mis les pieds, un départ sans promesse ni serment, plonge la jeune fille dans le désarroi. Des lettres la réconfortent bientôt : il se réjouit de ses gains à Wiesbaden, déplore la tristesse de Paris s’il n’y avait ses monuments admirables, relate sa rencontre à Londres avec Alexandre Herzen. A son retour, au premier rendez-vous, il se jette sur elle : Apollinaria subit l’assaut, la douleur, s’évanouit, puis s’étonne d’être encore en apparence la même « que la vierge qu’elle a été pendant vingt-trois ans ».

Apollinaria, une passion russe (ce second roman de Capucine Motte, née en Belgique, a obtenu le prix Roger Nimier cette année) est l’histoire de cette fascination pour l’Ecrivain mise à l’épreuve par la violence de l’homme. Quand il sent la jeune femme prête à rompre, Dostoïevski lui propose de l’emmener avec lui en Europe, son rêve depuis longtemps. A Paris, seule et libre d’aimer, d’écrire ! Apollinaria espère s’y accomplir, la réalité va la mettre à l’épreuve. 

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Apollinaria Souslova a écrit son journal intimeMes années d’intimité avec Dostoïevski, pendant les années 1863-1865.  (Nadia Souslova, sa sœur, a été la première femme médecin russe.) Dans un entretien, Capucine Motte dit avoir ressenti en lisant ces mémoires, où la jeune Russe décrit sa liaison passionnelle avec l’écrivain, le désir d'écrire une biographie romancée de celle qui a inspiré les traits de Pauline dans Le Joueur de Dostoïevski et sans doute plusieurs de ses héroïnes.

***

Trois jours d'absence, mais je serai heureuse de lire
vos réactions et d'y répondre à mon retour. A bientôt !

Tania

05/10/2013

Jardiner demain

« Regarder pourrait bien être la plus juste façon de jardiner demain. » 

Gilles Clément, La sagesse du jardinier 

Rayol (16).JPG

http://www.domainedurayol.org/jardin-Jardiner+les+paysage...


03/10/2013

Jardins du Rayol

« Le jardin des Méditerranées » : ce pluriel m’intriguait, en plus de la réputation des jardins du Rayol (Canadel-sur-Mer), un domaine de vingt hectares en bord de mer acquis par le Conservatoire du littoral français en 1989. Revenez en mai ou en juin, à la saison des fleurs, me dit-on à l’accueil quand je quitte ce jardin exceptionnel après trois heures de visite, si enchantée que je promets d’y revenir. Je n’y ai certes pas tout vu, mais la visite guidée passionnante (comprise dans le prix d’entrée), quelque peu prolongée par un jardinier enthousiaste qui a tant de choses à montrer, à expliquer, est une base fertile pour flâner une prochaine fois, le plan-guide à la main. 

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Hôtel de la Mer 

En cette mi-septembre encore estivale après trois mois de sécheresse, certains végétaux souffrent, d’autres reprennent grâce à la pluie des deux derniers dimanches. Le « voyage en Méditerranées » débute dans l’Hôtel de la Mer ; c’était la « villa d’hiver » d’Alfred et Thérèse Courmes, achevée en 1921 – pour l’histoire des aménagements et des propriétaires, je vous renvoie au site, bien illustré. Le Conservatoire du littoral a pour vocation de racheter des terrains et de préserver des paysages, il ne peut financer la restauration des bâtiments, dont certains sont pris en charge par d’autres organismes, comme le Rayolet, leur seconde résidence, plus moderne, bâtie en 1925, mais pas celui-ci, qui porte encore de jolis bas-reliefs en façade.

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Carte et caractéristiques du climat méditerranéen

Avant d’arpenter les jardins, quelques mots sur le climat méditerranéen qui se retrouve aussi ailleurs qu’en bordure de la Méditerranée (d’où l’appellation du domaine) : Canaries, Californie, Chili, Afrique du Sud, Australie. Dans ces pays, la flore doit affronter deux éléments : la sécheresse et le feu. Quelques plantes séchées, sous verre, illustrent l’ingéniosité dont certaines font preuve pour y résister. Le feu destructeur peut aussi régénérer : certaines plantes ne fleurissent qu’après son passage, qui provoque pour d’autres la dissémination de leurs graines pour assurer leur descendance, c’est le cas du callistemon (ou rince-bouteilles). par exemple.

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De la terrasse, la vue est superbe sur la mer et les Iles d’Hyères. Entrons dans le premier jardin, celui des Canaries. Gilles Clément, le paysagiste qui a conçu « le jardin des Méditerranées » est parti du jardin existant, avec ses apports exotiques, pour créer un jardin « planétaire » où se retrouvent des flores adaptées aux mêmes conditions climatiques mais séparées par des milliers de kilomètres. Ici de grandes euphorbes du maquis, des dragonniers et des palmiers phœnix – la plupart des palmiers de la Côte d’Azur viennent des Canaries.

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Dans le jardin de Californie, une des sept installations de « Land art » exposées jusqu’au 11 novembre au Rayol, s’intègre à merveille : ce sont les « Anémochores » de Marie-Hélène Richard et Stephan Bohu, dont la couleur orange pallie l’absence des fleurs pendant la saison la plus sèche au domaine. « Faire avec la nature et jamais contre », tel est le principe de Gilles Clément, qui a prévu des zones de transition entre les jardins et n’hésite pas à adapter leur tracé au mouvement des plantes qui se ressèment ou à conserver les arbres qui y ont grandi depuis des années en cohabitation avec les autres.

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La plupart des mimosas, en réalité tous des acacias, sont originaires d’Australie (près de mille espèces). Dans le jardin australien pousse un impressionnant eucalyptus globulus, déjà très haut malgré sa jeunesse (75 ans) ; mais rien ne pousse sous son feuillage aux propriétés antiseptiques et antibactériennes, actives sur le sol même. Plus loin on aperçoit des « blacks boys », « modèles d’adaptation au feu », puis on s’arrête près d’un arbre au tronc étonnamment vert, le brachychiton discolor : son tronc produit de la chlorophylle pour compenser la perte des feuilles durant l’été.

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Une grande perspective trace l’axe principal du « jardin des Méditerranées », avec une pergola dans le haut. Plusieurs chemins traversent ce « grand degré » et en bas, on peut s’y asseoir pour contempler la seule ligne droite du jardin. 

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De l’Amérique aride (Basse-Californie et Mexique), voici des yuccas, des cactus et cactus-cierges, des agaves (à ne pas confondre avec les aloès africains). Le yucca rostrata se protège par sa jupe de feuilles fanées – le jardinier amateur qui les ôterait quand elles en sont pas encore entièrement brunes leur enlèverait en même temps leur système de protection contre le froid (il en va de même pour les palmiers).

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Le jardin méditerranéen, près de l’ancien verger où on a installé la pépinière, présente entre autres le caroubier (dont la graine a donné naissance au « carat »), le laurier-sauce et le laurier-rose, la lavande des Maures qui tend à s’imposer dans les zones laissées à l’état sauvage, l’arbousier dont le tronc s’incruste dans la roche, etc. 

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Notre guide prend la défense du lierre, faussement traité de parasite, précieux pour isoler un mur crépi par exemple (pas un mur de pierres dont il attaquerait les joints) et très mellifère quand il est assez âgé pour fleurir, comme le sont aussi les cistes, régal pour les abeilles au printemps. 

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C’est dans le jardin du Chili, il me semble, que voltigeaient d’ingénieux mobiles « éoliens » (Rémi Duthoit et Franck Feurté) ornés de plumes, véritable ballet aérien sous l’action du mistral. 

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L’heure avançant, nous sommes descendus rapidement jusqu’au rivage, à la Maison de la Plage, lieu de départ de l’exploration du jardin marin pour les amateurs (palmes, masque et tuba). Magnifiques, ces rochers sous les pins où se brisent les vagues. 

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Mais nous remontons déjà vers le vallon humide, le jardin de Nouvelle-Zélande aux fougères arborescentes et palmiers. Alexandra Dior et Benoît Floquart y ont tendu les fils d’un « fleuve rouge » sur les traces de l’eau (source, cascade, rivière…) peu visible en été. C’est là que règne un majestueux chêne-liège de trois cents ans, jamais démasclé, superbe !

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A voir aussi, les cycas et les bambous d’Asie, les protées d’Afrique du Sud, l’acacia à grandes épines (un de ses moyens pour se protéger des prédateurs) et l’araucaria de Bidwill… Il faudra revenir, je vous le disais. Pour s’attarder peut-être au Café des jardiniers ou à la Librairie du même nom, une mine, verte évidemment.

* * *

P.S. Sur Plantes des jardins et des chemins, un appel à signer une pétition pour sauver les activités de recherche au Jardin Botanique de Brooklyn, appel lancé par Tela Botanica :
http://www.tela-botanica.org/actu/article5885.html

01/10/2013

Irremplaçable

« Tout ce qu’on peut remplacer est éphémère. Seule la personnalité humaine est irremplaçable et immortelle. »

Walter Bondy (Manfred Flügge, Amer azur) 

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30/09/2013

Sanary, Amer azur

Son Exil en Paradis devenu introuvable dans ma bibliothèque et indisponible en librairie, j’ai trouvé sur place Amer azur (2007), le nouvel ouvrage consacré par Manfred Flügge aux « artistes et écrivains à Sanary ». Deux cents pages d’informations et d’anecdotes passionnantes pour qui s’intéresse au passé de Sanary-sur-Mer et à ceux qui y trouvèrent refuge et inspiration dans la première moitié du XXe siècle, en particulier des écrivains allemands. Ce nouveau titre, qui reprend et complète le premier, dit mieux leur situation, la souffrance de l’exil et des années de guerre. 

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Les terrasses du quai Charles de Gaulle

C’est en se documentant sur l’histoire de Jules et Jim que l’auteur a fait connaissance avec « la capitale de la littérature allemande en exil » (dixit Ludwig Marcuse) : c’est à Sanary que se réfugient en 1939 l’écrivain Franz Hessel (Jules) et Hélène Grund, sa femme, (les parents de Stephane Hessel), qui ont inspiré le roman écrit par Henri-Pierre Roché (Jim) à la mort de Franz sur leur amitié et leurs amours. 

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Pour qui a déjà parcouru la liste des exilés affichée sur le mur de l’Office du tourisme de Sanary ou s’est arrêté avec curiosité devant les plaques commémoratives indiquant où certains d’entre eux ont vécu, Amer azur est une lecture indispensable. Huxley a écrit ici Le Meilleur des Mondes, Thomas Mann y a passé sa première année d’exil, Walter Bondy y a eu un atelier de photographie – précieux apport aux archives locales. 

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« Le mistral devint mon ami, écrit Ludwig Marcuse, car il faisait pour moi la même chose que pour le ciel : il chassait les nuages et apportait de la clarté. » Beaucoup d’écrivains et artistes allemands ou autrichiens ont fui le nazisme dans les années 1930 et ont trouvé refuge sur la Côte d’Azur, entre Marseille et Menton. Flügge résume d’abord l’histoire des échanges culturels franco-allemands et l’évolution de cette région paradisiaque par son climat et ses paysages, mais où ces exilés ont souffert de leur situation hasardeuse et de la méfiance à leur égard. 

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Une « brève histoire de Sanary » précède un chapitre consacré aux auteurs anglais qui ont découvert les premiers les charmes du littoral varois : le Midi attire d’abord Katherine Mansfield à travers les couleurs de peintres comme Cézanne ou Van Gogh. La mort de son frère tué à la première guerre mondiale la pousse à quitter l’Angleterre pour se réfugier à Bandol : « Et in Arcadia ego », note-t-elle dans son journal en 1915. D.H. Lawrence s’y installe avec sa femme en 1928 pour soigner ses poumons malades, jusqu’à ce qu’une pleurésie l’emporte en 1930. Ses amis Aldous et Maria Huxley résideront sept ans à Sanary. 

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Que tant d’Allemands viennent s’établir non loin de Toulon, le plus important port militaire français, a éveillé bien des soupçons quand la seconde guerre a éclaté. La romancière anglaise Sybille Bedford (von Schönebeck) a beaucoup parlé de Sanary dans ses livres, souvent de façon imprécise. Flügge l’a rencontrée en 2000 et la première biographe d’Huxley lui a laissé l’impression de ne pas avoir tout dit de ce qu’elle savait des intrigues politiques des années 30 et 40. Mais elle a laissé de belles pages sur l’atmosphère de Sanary dans ces années-là. 

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« Walter Bondy, de Montparnasse à Sanary » m’a fait connaître ce « peintre, dessinateur, photographe, collectionneur d’art et auteur ». Né à Prague, formé en Autriche et en Allemagne, il a vécu à Paris jusqu’en 1914, il y fréquentait les artistes de Montparnasse. Durant un séjour à Sanary en 1926, Bondy peint des paysages et des jardins : « Il aimait l’intensité de la lumière, le mistral, le caractère sauvage de l’arrière-pays. » Après qu’on l’a insulté en rue à Berlin, il décide de quitter l’Allemagne en 1932. « Emigré avant l’heure », il se fixe à Sanary. Tombé amoureux de Camille Bertron, une jeune peintre qu’on lui a présentée, il y loue avec elle un appartement et y installe un atelier de photographie. Les habitants de Sanary se rendent volontiers chez cet Autrichien qui travaille à la lumière du jour et pense que « la photographie doit documenter la beauté ». 

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Walter Bondy, Port dans le Sud de la France
 http://www.arcadja.com/auctions/en/bondy_walter/artist/34...

Manfred Flügge insiste sur la présence des peintres dans le Midi, comme Erich Klossowski qui a obtenu la nationalité française en 1939 et décidé alors « de ne plus prononcer un mot d’allemand ». Ses fils seront peintre (Balthus) et écrivain (Pierre Klossowski). Ou le peintreAnton Räderscheidt et sa compagne Ilse Sahlberg qui achètent Le Patio, une maison cubique qui existe encore sur la colline de La Cride. Fin 1940, il est interné au camp des Milles, mais réussit à s’échapper du « train fantôme vers Bordeaux » pour rentrer à Sanary. Un brave boucher les a fait passer en Suisse, mais ses tableaux ont été perdus. Ou encore Moïse Kisling, « le grand nom lié à Sanary dans le monde artistique ».

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Moïse Kisling, Paysage à Sanary

Etre alsacien n’était alors pas commode non plus. René Schickele, écrivain de langue allemande, habite Sanary de 1932 à 1934, et c’est lui qui y fait venir Lion Feuchtwanger et Thomas Mann. Schickele est le seul à avoir écrit un roman sur Sanary (La Veuve Bosca) qui commence ainsi : « En Provence, les saisons changent imperceptiblement en une nuit. » Son journal intime est un témoignage capital.  

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Heinrich Mann connaissait la Côte d’Azur – surtout Nice, sa ville de prédilection – bien avant que son frère Thomas, Nobel de littérature en 1929, ne se résolve à l’exil. C’est à Sanary que Thomas Mann, quoiqu’il n’y soit resté qu’un an, en 1933, y a peu à peu apprivoisé ce statut frustrant. Ses enfants, Erika et Klaus Mann, l’avaient précédé, et ont décrit dans Le Livre de la Riviera les plus beaux endroits de la Côte, dont Sanary, « parfait petit port, agréable et intime » à première vue, mais en fait « point de rencontre pour le monde de la peinture venant de Paris, de Berlin ou de Schwabing, et pour la bohème anglo-saxonne. » Avant d’emménager dans la Villa La Tranquille, Thomas Mann avait commencé à Bandol ses fameuses « soirées de lectures » pour recréer l’atmosphère intellectuelle qui lui manquait tant. 

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Entrée de la villa La Tranquille

Lion et Marta Feuchtwanger ont séjourné à Sanary de 1933 à 1940 et y ont attiré beaucoup de visiteurs. Ils s’y plaisaient tant qu’ils ont eu du mal à en partir, même lorsque c’était devenu dangereux (deux internements aux Milles, entre autres). Arrivé aux Etats-Unis, Feuchtwanger écrira un rapport sur ce qu’il a vécu dans une France « pas si douce que ça ». 

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D’autres noms, d’autres expériences, heureuses ou malheureuses, sont à découvrir dans Amer azur. Citons encore Franz Werfel et Alma Mahler (sa femme, veuve de Mahler, divorcée de Gropius) qui habitent un temps Le Moulin gris, dont la tour à douze fenêtres abritait la chambre de l’écrivain, le bas de l’habitation étant dévolu à Alma – elle supportait mal leur situation et considérait l’émigration comme « une maladie grave », une « solitude forcée ».

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Le Moulin gris 

Très documenté (chaque chapitre comporte une bibliographie), l’essai de Manfred Flügge s’attarde sur tous les noms de la plaque commémorative, bien que certains de ceux qui s’y trouvent cités n’aient pas vécu à Sanary mais ailleurs sur la Côte. L’auteur résume enfin les années de guerre à Sanary, l’occupation allemande, les destructions. « L’avenir de la mémoire », dernier chapitre dAmer azur, rend hommage à ceux qui œuvrent pour la préservation de ce patrimoine culturel à Sanary, alors « pôle Sud de l’espoir » et désormais ville témoin de l’exil, thème « inépuisable et toujours d’actualité ».

28/09/2013

En accéléré

« En l’espace de quatre-vingts ans, de 1923 à 2003, la Villa Noailles sera passée par tous les états possibles dans l’existence d’une maison : la construction, l’extension, l’effervescence, l’éclat, les malentendus, la guerre, les mondanités, le déclin, la vente, l’abandon, la ruine, la restauration, la réutilisation. (…) Aussi, avec l’avantage du raccourci et un peu comme un film en accéléré, la Villa Noailles offre un rare spectacle des aléas de la vie, et ouvre un champ d’interrogations qui intéressent l’architecture, l’art et la culture dans leur étrange rapport au temps et au monde. »

François Carrassan, Une petite maison dans le Midi in La Villa Noailles (l’yeuse, 2003) 

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To be contained. Aldo Bakker à Sèvres 

http://www.aldobakker.com/news

"Sèvres est entièrement dédiée à la porcelaine." "On peut lui donner presque toutes les formes qu'on souhaite, sans oublier les couleurs et les glaçures. Mais je ne veux pas que mes idées et mes formes soient sous le contrôle de la matière. Il faut laisser de la place à l'imagination."
(Design Parade 8, Hyères, 2013)

 

 


26/09/2013

A la Villa Noailles

Combien de fois, en passant par Hyères, avons-nous projeté de visiter la Villa Noailles ? Cette fois, nous avions l’adresse et la confirmation de l’ouverture l’après-midi, jusqu’à la fin de septembre. Sans en savoir grand-chose, sinon que son architecte, Rob. Mallet-Stevens, était belge, nous avons emprunté la Montée Noailles en haut de laquelle, première surprise, se dressent les murs d’enceinte d’un monastère disparu. C’est à l’emplacement du clos Saint-Bernard, un terrain sur les hauteurs offert par sa mère au comte Charles de Noailles pour son mariage avec Marie-Laure Bischoffsheim, en février 1923, que le jeune couple décide de faire construire « une petite maison intéressante à habiter ». 

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Passé l’enceinte, deux possibilités : à gauche, l’entrée du parc Saint-Bernard (les jardins en restanques, comme la maison, sont à présent domaine public et de libre accès) ; à droite, une rampe vers la Villa, dont on découvre d’abord le jardin en pointe, comme la proue d’un vaisseau, où les carrés plantés d’aloès alternent avec des rectangles d’émaux de couleurs. Il y manque « La joie de vivre », une sculpture de Lipchitz, qui tournait sur son socle.

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Le chemin d’entrée longe la façade du « château cubiste », comme on l’a appelé, et le regard est capté d’abord par le jardin qui lui fait face sur la gauche, pourvu de sièges baroques et colorés et de transats. Les larges baies dans le mur blanc qui le clôture s’ouvrent sur un paysage splendide, plein sud : la végétation, la vieille ville, au loin la mer et les îles d’Or.

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La villa initiale se voulait fonctionnelle avant tout. Le couple d’aristocrates amateurs d’art et de nouveauté s’est tourné vers un architecte d’intérieur décorateur aux conceptions d’avant-garde : « organiser une installation pratique, hygiénique, commode, où règne à profusion l’air et la lumière », tel est pour Mallet-Stevens le rôle de l’architecte moderne. Charles de Noailles veut que tout y soit fait « pour avoir le soleil » et refuse quoi que ce soit de « seulement architectural ». (Il fera détruire le belvédère conçu pour marquer verticalement l’axe central, il n’en reste qu’un escalier ne menant à rien.)

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Du hall d’entrée, on accède par quelques marches au « salon rose » ajouté après coup à l’arrière. Un défi, la pièce ne dispose d’aucune fenêtre. Mallet-Stevens y remédie grâce au vitrail du plafond, un agencement orthogonal de quatre sortes de verre cannelé. Dans le cadre de la huitième édition de « Design parade », festival international de design organisé dans la Villa Noailles centre d’art, on y expose des sièges de Marcel Breuer en tubes et cuir. Inspiré par le guidon de son nouveau vélo, ce « jeune maître » du Bauhaus dessine un mobilier tubulaire aux formes nouvelles. On y reconnaît des fauteuils devenus célèbres, bientôt imités en grande série.

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Un long couloir vers la droite mène à deux chambres d’amis au rez-de-jardin, chacune dotée d’un cabinet de toilette, comme toutes les autres (cinq au total, dans la première villa). Le mobilier d’origine manque, on y présente les plans de la maison, des photographies des lieux ainsi que des artistes célèbres qui y sont passés : Cocteau, ami d’enfance de la comtesse, Dali, Buñuel, Francis Poulenc, Braque, Giacometti... Mécènes très actifs, leurs hôtes soutenaient le cinéma, la littérature et l’art. Ils organisaient de nombreuses fêtes où se retrouvait toute l’avant-garde.

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Pour meubler leur intérieur, les Noailles se sont adressés à divers créateurs tantôt conseillés par l’architecte, tantôt repérés dans des Salons. Une horloge identique dans toutes les pièces donne la même heure grâce à un réglage centralisé : des aiguilles triangulaires et des chiffres (un cadran de Francis Jourdain) simplement apposés au mur. 

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De l’autre côté du hall, on accède à un salon de lecture puis à deux salles à manger séparées par des portes miroirs coulissantes. On y montre du mobilier design de l’entre-deux-guerres, comme cette belle lampe en spirale dont je n’ai pas noté l’auteur. Ce qui frappe, 90 ans plus tard, c’est la modernité, la simplicité dont font preuve ces précurseurs.

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Les Noailles aimaient le cinéma. Amusantes, ces images de Biceps et bijoux (Jacques Manuel, 1928, illustration ci-dessus), projetées dans une petite pièce près du hall, où l’on voit toute une bande en tenue rayée suivre un cours de gymnastique collectif sur le solarium près de la piscine. Ils ont permis à Cocteau de réaliser Le sang d’un poète. Après le tournage de Man Ray, Les mystères du Château du Dé (1929), Buñuel écrit en partie à la Villa Noailles le fameux Age d’or de 1930 : ce « film surréaliste parlant » produit par les Noailles provoquera un tel scandale qu’il sera interdit en France pendant un demi-siècle ! Et la réputation de ses mécènes en sera très affectée.

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A l’étage, également orientées au sud, la chambre de monsieur, agrémentée plus tard d’une chambre en plein air (on pouvait dormir dans cette petite pièce fermée par des vitres coulissantes). Dans la chambre de madame, des photos, de petites figures féminines de Giacometti, portraits de Marie-Laure de Noailles en pied ou en buste.

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Très vite, le couple manque d’espace pour recevoir, pour loger les domestiques. A la villa initiale s’ajouteront de 1925 à 1932 une annexe, des communs, la « petite villa » et puis une piscine, un gymnase, un squash. On ignore qui en sont les concepteurs, Mallet-Stevens n’intervenant que pour le « salon rose » en 1926. Au final, cela fera quelque 1800 mètres carrés habitables et 600 mètres carrés de terrasses.

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Bio Composite © Mugi Yamamoto, 2013 
http://www.mugiyamamoto.com/ 

Comme la plupart des espaces, actuellement (jusquau 29 septembre), les grandes salles voûtées donnant sur le « jardin cubiste », jadis utilisées pour les réceptions, abritent les œuvres des jeunes designers en concours. Mugi Yamamoto (suisse) présente ses différents essais pour aboutir à un matériau « bio-composite » écologique et recyclable à base de glaise locale (Lausanne) et d’éléments biodégradables, sans cuisson, le résultat final étant assez stable et résistant pour fabriquer des meubles à bon marché.

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Dyade, 2013 © Julie Richoz
 
http://www.julierichoz.ch/

C’est une Suissesse, Julie Richoz, qui a remporté l’édition précédente de « Design parade ». Elle signe un amusant dessin d’une table où plusieurs personnes occupent des chaises aux formes variées et accueillent la nouvelle venue par cette phrase : « Entre, dessine ta chaise et installe-toi ! » Il faut monter à l’étage de la piscine (la maison s’est agrandie sur le côté et par le haut, le long du terrain en pente) pour admirer quelques-unes de ses créations récentes, dont la plus géniale est sans doute cette lampe « Dyade » mobile, jouant sur le plein, le vide et le mouvement. 

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Avant de redescendre et d’aller vous promener dans le parc, arrêtez-vous un instant sur la grande terrasse solarium qui jouxte la piscine (aujourd’hui vide et recouverte de verre) pour rendre hommage au grand pin parasol qui lui fait face. Vous en verrez d’autres dans les jardins, mais d’ici, cette noble architecture naturelle complète magnifiquement le modernisme de la Villa Noailles.

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Dans un intéressant coffret de trois livrets édité par l’yeuse, La Villa Noailles (2003), François Carrassan donne un aperçu historique (illustré en noir et blanc) des étapes par lesquelles elle est passée : un bref âge d’or (1923-1933), un long déclin jusqu’à ce qu’elle soit achetée par la Ville d’Hyères, en 1973. Trente ans plus tard, sa restauration s’achevait grâce à la volonté de Léopold Ritondale : « C’est un autre paradoxe de l’aventure : quand le temps ne cessait d’aggraver la ruine, que tout était dans l’impasse, savoir que la Villa Noailles serait rendue à sa vérité perdue par le fils d’un jardinier du vicomte devenu maire de la Ville d’Hyères. » (François Carrassan, Une petite maison dans le Midi)

24/09/2013

Epreuve

« Je rentrai chez moi, seule, défaite. J’étais émue par sa demande. J’étais bouleversée qu’il ait aussi envie d’un enfant avec moi. J’étais prisonnière. Enchaînée. Je n’arrivais plus à imaginer la vie sans Sacha. Et pour combien de temps ? Sacha avait-il raison de dire que je ne m’aimais pas assez pour m’accorder d’être avec lui ? Mais comment vivre sans le respect des traditions et des valeurs qui étaient les miennes ? Et comment respirer avec elles ? Quel était le sens de cette épreuve ? Était-ce un signe et, si oui, lequel ? Quel était l’horizon de cet amour s’il était interdit ? » 

Eliette Abécassis, Et te voici permise à tout homme 

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23/09/2013

Le chantage du guet

Et te voici permise à tout homme (2011) est ma première incursion dans l’univers littéraire d’Eliette Abécassis, philosophe, romancière et essayiste française, et ce roman court m’a fait découvrir une coutume religieuse juive dont je n’avais jamais entendu parler, le « guet », point focal du destin de la narratrice qui se joue en quelque cent cinquante pages. Edifiant. 

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Anna, trente-huit ans, libraire à Paris, lève les yeux sur un homme à la voix mélodieuse : « Je cherche un livre, disait-elle. Un livre à offrir. Un livre qui ouvrirait une porte. » Elle l’accompagne à travers les rayons consacrés à la pensée juive, évoque quelques grands auteurs « qui avaient exploré la dimension humaine du judaïsme ». Sacha Steiner reviendra presque chaque jour à la librairie et peu à peu, l’homme, qui est photographe, s’installe dans la vie d’Anna et dans ses pensées. Elle finit par accepter de prendre un café avec lui et se présente, divorcée, mère d’une fille de huit ans. Lui est le fils de rescapés de la Shoah, « il n’avait jamais été proche de la religion. »

Ce dont n’ose lui parler Anna, « née dans une famille de stricte observance », c’est des lois religieuses qui régissent son mariage, même après un divorce civil. Sur sa relation de plus en plus forte avec Sacha, beau, amoureux, attentionné, pèse le refus de Simon, le père de sa fille Naomi : malgré le prononcé du divorce depuis presque trois ans, il ne lui a pas encore donné le guet (ou « guett », acte de divorce religieux juif, dont le titre du roman est une formule rituelle) que seul un mari peut donner à sa femme : « Eh bien, sache que tu ne l’auras jamais. »

Munie de la « kétoubbah » calligraphiée avec soin par son père, ce parchemin décoré où figurent toutes les circonstances et obligations du mariage, Anna espère trouver compréhension et soutien chez un rabbin du Consistoire, mais celui-ci confirme la règle – « c’est le mari qui décide ». Il ne peut y être contraint, cela ôte toute valeur au guet. Et sans ce dernier, une femme ne peut se remarier ni avoir de contact avec un autre homme. Un enfant d’une autre union serait un « mamzer », un bâtard, « qui ne pourrait jamais se marier religieusement, sinon avec un autre enfant adultérin, et ceci pour dix générations. » Peut-être pourrait-elle négocier le partage de leur patrimoine ?

Sacha ne comprend pas qu’Anna, divorcée, ne se comporte pas en femme libre, mais en femme mariée. Simon, pour sa part, réclame une nouvelle chance, des vacances ensemble avec leur fille à la montagne, en échange de quoi, si cela n’aboutit pas à une réconciliation, il lui donnera le guet. Anna s’y résigne. Sacha la surprend en se rendant au même hôtel qu’eux, pour être avec elle avant l’arrivée de Simon. Malgré tout, elle se refuse à lui, qui accepte de passer la nuit avec elle sans aller plus loin.

Cette semaine à la montagne est « terrible » : Simon se plaint de tout, ne parle que d’argent, « joue à l’époux et au père parfaits » en public, reprend son vrai visage dans la chambre. De retour à Paris, Anna revoit Sacha en secret, ils se découvrent plein de points communs, des lieux, amis, fêtes, qui auraient pu les faire se rencontrer des années avant. Mais rien n’est résolu. Une fois de plus, Anna comprend que son ex-mari l’a manipulée, qu’il ne tiendra pas sa parole, qu’il n’a jamais eu l’intention de lui rendre sa liberté.

Des bruits commencent à courir dans son entourage sur le fait qu’elle fréquente un autre homme. Simon réclame à présent la part d’Anna dans leur appartement. L’avocate consultée la met en garde quand elle lui fait part de son souhait de lui laisser tout son patrimoine. Les lois civiles la protègent, sauf si elle renonce d’elle-même, elle lui conseille donc de prendre encore le temps d’y réfléchir. Mais Anna veut sa liberté, même au prix fort, et dans le respect des lois religieuses. L’obtiendra-t-elle ?

Eliette Abécassis montre à travers les tourments d’Anna le conservatisme des juifs orthodoxes, pour la plupart attachés aux traditions, même si celles-ci maltraitent les femmes. Le grand écart entre le point de vue de Sacha, laïc, et celui d’Anna, soucieuse de ne pas rompre avec sa communauté, met leur amour à l’épreuve. Une spécialiste du droit rabbinique, prête à l’aider par désir de faire évoluer les règles, sera son seul appui.

Dans un entretien, la romancière attire l’attention sur le versant positif de cette histoire, Et te voici permise à tout homme est aussi une histoire d’amour et une quête de soi : « Oui, je voulais écrire un livre entre l’ombre et la lumière, pour montrer qu’il faut de l’ombre pour créer de la lumière. Ce n’est pas un principe théologique, mais plutôt en effet un message d’espoir. Après un divorce, il est possible de se reconstruire, et même de se trouver, et d’aimer comme jamais. »