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02/04/2015

Au bout de soi-même

Into the Wild m’a bouleversée. J’ignorais quand j’ai vu ce film que Sean Penn s’y inspire d’un récit : Into the Wild. Voyage au bout de la solitude (1996, traduit de l’américain par Christian Molinier). Pour le magazine américain Outside, Jon Krakauer a enquêté sur les circonstances de la mort par dénutrition de Christopher McCandless en 1992, un jeune homme de 24 ans retrouvé quatre mois après dans un vieil autobus, son dernier abri dans la nature sauvage en Alaska.  

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Une photo de Chris McCandless retrouvée dans son appareil photo.

L’article a suscité beaucoup de réactions : les gens ont été touchés par la vie et la mort de McCandless, les uns pleins d’admiration « pour son courage et son idéal », les autres de colère contre « ce casse-cou sans cervelle », un farfelu narcissique « qui devait sa fin tragique à son arrogance et à sa stupidité ». Krakauer, hanté par ce drame « et aussi une parenté vague, dérangeante, entre sa vie et la (sienne) », a passé plus d’un an à « retrouver la piste compliquée qui conduisait à sa mort dans la taïga », attentif au moindre détail pour comprendre ce jeune idéaliste passionné par les idées de Tolstoï sur le renoncement. Des cartes permettent de situer les étapes de son périple de 1990 à 1992. Malgré quelques considérations personnelles, Krakauer s’est efforcé d’être impartial. Chaque chapitre porte en titre un lieu où « Alex » est passé. En rupture avec sa vie d’avant, McCandless avait choisi de s’appeler « Alexandre Supertramp ».

 

Le récit débute avec une carte adressée de Fairbanks à un ami. Il raconte qu’il ne lui a pas été facile « de faire du stop dans le Yukon » mais qu’il est enfin dans ce grand Nord dont il rêvait : « Maintenant, je m’enfonce dans la forêt. » L’homme qui l’a véhiculé l’a trouvé sympathique, tout en s’inquiétant du peu de nourriture emportée et de son équipement minimal, une carabine 22LR insuffisante pour abattre un élan ou un caribou. Il l’a persuadé d’accepter ses vieilles bottes en caoutchouc pour suivre « la piste Stampede » près du Mont McKinley.

 

Des passages soulignés dans les livres (Jack London, Thoreau, Pasternak…), des lettres, des notes donnent une idée de l’état d’esprit de Chris-Alex tout au long du récit. « Je désirais le mouvement et non une existence au cours paisible. » (Tolstoï) Dans son dernier refuge, des chasseurs ont trouvé son cadavre en septembre 1992, et une note fixée à la porte de l’autobus, terrible S.O.S. – il se savait près de mourir, demandait qu’on l’aide et qu’on l’attende, parti à la recherche de baies pour se nourrir. 

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Couverture du magazine où Krakauer a publié son premier article sur le sujet. 

En mai 1990, cet étudiant brillant, élevé en Virginie par un éminent ingénieur aérospatial qui avait fait prospérer sa petite société de conseil avec sa seconde épouse, la mère de Chris, a obtenu un diplôme universitaire à Atlanta. Un ami de la famille lui avait légué 40000 dollars pour ses études et il lui en reste alors 24000, dont il fera don à une organisation humanitaire, au lieu de financer des études de droit comme le pensaient ses parents.

 

Chris leur reproche de vouloir lui payer une nouvelle voiture alors qu’il a une Datsun B210 « légèrement cabossée mais en parfait état mécanique » avec 206000 km au compteur. Il les prévient qu’il va « disparaître pour quelque temps ». Ils ont l’habitude de ses longs trajets en solitaire pendant les vacances, ils n’y prêtent pas trop attention. Fin juin, il leur envoie un mot d’Atlanta avec la copie des notes obtenues – sa famille ne recevra plus aucune nouvelle de lui ensuite, même pas sa sœur Carine, la plus proche.

 

La Datsun a été retrouvée sur la rive sud du lac Mead, le plancher recouvert de boue, en parfait état de marche. McCandless avait installé sa tente près d’un cours d’eau ; surpris par des pluies soudaines, il n’a pu dégager la voiture du lit de la rivière emprunté malgré l’interdiction et l’a laissée sur place. Il a décidé de continuer à pied et en stop. 

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Krakauer a pu reconstituer ses faits et gestes en rencontrant les gens qui ont croisé sa route et à qui il s’est confié. En Californie, Jan Burres, une « rubber tramp » de 41 ans (vagabonde qui se déplace avec son fourgon) s’est prise d’amitié pour ce « brave garçon » qui a campé avec elle et son ami pendant une semaine. Il lui a dit avoir brûlé tout son argent et abandonné sa voiture, et avoir survécu en mangeant des plantes comestibles. A Topock, Arizona, il avait acheté un canoë d’occasion pour descendre le Colorado jusqu’au golfe de Californie, mais une journée « tout à fait désastreuse » de janvier 1991 l’a obligé à l’abandonner et à remonter vers le nord.

 

A Bullhead City, Arizona, Chris travaille chez McDonald’s. On s’y souvient d’un jeune travailleur et sérieux, qui refusait de porter des chaussettes en dehors de ses heures de travail. Puis il va retrouver Jan Burres aux Slabs, une ancienne base aérienne où quelque cinq mille « marginaux, routards et vagabonds » s’assemblent en hiver. A sa brocante, il l’aide à vendre des livres, fait de la gymnastique pour se préparer à « la grande odyssée en Alaska », un sujet sur lequel il est intarissable.

 

Alex en parle aussi à Ronald Franz, 80 ans, quand leurs routes se croisent à Salton City ; à Wayne Westerberg avec qui il a travaillé dans les champs à Carthage. A tous ceux qui lui ont offert compréhension et amitié, il donnera régulièrement de ses nouvelles. Pour Krakauer, McCandless « était à la recherche de quelque chose et éprouvait une fascination irréaliste pour la rudesse de la nature », comme d’autres avant lui, mais il était « sain d’esprit ».

 

Les témoignages, l’histoire de sa famille, relatée peu à peu, la description des objets personnels (notamment des autoportraits photographiques) dessinent la personnalité d’un jeune homme à la fois solitaire et sociable qui se lance des défis de façon radicale, mort selon Krakauer à la suite de quelques « erreurs ». L’auteur estime avoir eu plus de chance que Chris-Alex en survivant à une aventure du même genre en Alaska.

 

Quel désastre, me suis-je dit en refermant Into the Wild. McCandless a été intransigeant avec ses principes, implacable dans sa critique de la famille et de la société. Il ne semblait pas suicidaire, mais voulait aller au bout de soi-même, lui qui a écrit en marge de « Docteur Jivago » que « le bonheur n’est vrai que quand il est partagé. »

31/03/2015

Dérive

ozouf,mona,la cause des livres,essai,littérature française,lecture,correspondances,histoire,révolution,culture« Il y a encore une autre dérive de l’idée démocratique, apparemment moins ruineuse pour les libertés, mais aussi plus insidieuse, et qui naît paradoxalement moins des échecs de la démocratie que de sa réussite. On peut, faute d’un meilleur terme, l’appeler la dérive prosaïque. Dans le monde moderne, en effet, où l’opinion commune est reine, que régente la publicité avec sa traîne de besoins artificiels, la contrainte n’a nullement disparu : mais c’est une contrainte douce, qui parvient à imposer l’uniformité des comportements et des mentalités. Inutile, tant il est criant, d’évoquer le déficit esthétique de cette uniformité. Le déficit civique ne l’est pas moins : chacun bricole désormais sa représentation particulière de l’intérêt public, l’idée du bien commun se décolore, le souci de soi se solde par le repli sur soi, loin des grandes causes et des grands projets. Le désenchantement atteint tous les individus démocratiques, privés d’une représentation de l’avenir. »

 

Mona Ozouf, Le thérapeute de la croyance in La cause des livres

30/03/2015

Une grande liseuse

Mona Ozouf a rassemblé dans La cause des livres (2011) des articles écrits pour Le Nouvel Observateur sur près de quarante ans. Depuis longtemps, je prends plaisir à ses allées et venues entre littérature et histoire, par penchant pour la première, sans doute, et aussi pour le ton, le rythme de ces promenades critiques, pour cette belle langue déjà admirée dans Les mots des femmes.  

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Willy Van Riet (1882 - 1927)

Sa préface annonce un rangement thématique (chaque article est daté) : littérature (surtout française) et correspondances, portraits féminins, dialogue de la France et des Frances, Révolution, livres d’historiens. Pour Mona Ozouf, la littérature « illustre la profusion d’un univers que nous ne percevons bien qu’à travers des livres capables de démultiplier nos vies étroites », selon la formule « du grand liseur qu’était Jaurès ». 

La potion de Montaigne ouvre la première partie où se succèdent des titres propres à éveiller la curiosité : Madame de La Fayette, nous voilà !, Tout contre Sainte-Beuve, Les écrits frappeurs, Le guide Michelet… A propos de sa Correspondance générale, elle voit en Mirbeau un « peintre manqué », le justicier des artistes, pourfendeur de l’académisme, « célébrant la gloire de Monet et de Rodin, découvrant Cézanne avant tout le monde, écrivant le premier grand article posthume sur Van Gogh, proclamant le génie de Camille Claudel. » (Un tendre imprécateur)

 

La phrase d’entrée est souvent une porte qui s’ouvre : « Il n’a rien, vraiment rien pour nous plaire, cet homme. » (Un contemporain paradoxal) « A Brest, la mer est au bout des rues, et le vent partout. » (Victor Segalen : l’équipée intérieure) « Qui était-elle, au juste ? » (La Sévigné de la bourgeoisie) « Rien, mais vraiment rien, ne pouvait annoncer entre ces deux-là le coup de foudre de l’amitié. » (L’ermite, la bonne dame et le facteur) Derrière ces « rien », Mona Ozouf a quelque chose à dire qui n’est jamais banal ou convenu.

 

Le livre, l’auteur, elle les fait vivre en trois, quatre pages qui suffisent à donner le goût d’une visite plus approfondie, si affinités. On passe d’un siècle à l’autre, le nôtre en prend souvent pour son grade : « Notre époque professe mollement que tous les goûts sont dans la nature, que les œuvres se valent toutes, que l’élève est égal au maître. Et les différences, dont les vagabonds font leur miel, elle les dissout dans le grand flot tiède de la conformité. » (Le rôdeur des lisières)

 

Mona Ozouf commente des classiques et des contemporains. Heureuse surprise de découvrir dans La cuisine des tortues sa fréquentation des héroïnes d’Anita Brookner, dans Professeur Nabokov un hommage à ses fameux cours universitaires (Littératures) et à son « don de voir et de faire voir ». Henry James, à qui elle a consacré son essai La muse démocratique, est bien sûr en bonne place.

 

Au milieu du recueil, le curseur se met à pencher davantage vers l’histoire, la culture françaises : Appelez-moi Marianne, Galanterie française, et autres tableaux d’un pays « où l’on revient toujours ». « Lumières, Révolution, République » s’attarde sur cette période que Mona Ozouf cherche sans cesse à mieux comprendre et restituer (c’est le sujet de son dernier essai publié dans la collection Quarto : De Révolution en République. Les chemins de la France).

 

Sur le rêve d’une société parfaite, il y a toujours matière à réflexion. Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses justes limites. Qu’elle se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. » Mona Ozouf : « L’idée neuve apportée par la Révolution, ce n’est pas le bonheur, mais la liberté. » Avec plus loin ce corrélat : « Plus désirable est devenu le bonheur, et plus lourd le fardeau de la responsabilité individuelle. » (La fabrique du bonheur)

 

« Les anciens communistes, il y en a plus de variétés que d’asters ou de dahlias. » (Que reste-t-il de nos amours ?) Dans les derniers textes de La cause des livres, dont un éloge de Pierre Nora (Le sourcier de l’identité française) et un inédit consacré à François Furet pour Le Passé d’une illusion, Mona Ozouf s’implique davantage : membre elle-même du parti communiste de 1952 à 1956, elle dit ses appartenances, ses erreurs, son amitié pour sa « tribu » et fait sien ce questionnement : « comment vivre quand nous ne pouvons plus imaginer une société autre alors que nous ne cessons d’en parler ».

28/03/2015

Bouquets

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Marc Chagall, Mémoires in Catalogue Marc Chagall, rétrospective 1908-1985, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 2015.

 

Marc Chagall, La mariée à double face, 1927, collection privée.

26/03/2015

Chagall texto

Le catalogue de la rétrospective Chagall à Bruxelles permet de la revisiter à travers de très belles illustrations, la part des textes y est aussi essentielle. Michel Draguet, commissaire de l’exposition, qui écrit dans la préface que « Chagall n’a, sans doute, jamais été autant d’actualité », y signe une belle analyse : « Chagall et la modernité : entre fable et utopie ».

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Photo de Chagall © Studio Lipnitzki / Roger-Viollet

Pourquoi Chagall « texto » ? Parce que si on connaît son autobiographie Ma vie, écrite en 1921-1922, on découvre ici pour la première fois la traduction française de ses notes ultérieures en russe, retrouvées dans les archives de Marc et Ida Chagall. « Mémoires » de Marc Chagall, un texte d’une trentaine de pages, fournit une splendide entrée à ce catalogue.

 

« Les années passent, les mois et les jours s’envolent. Tant de pluie est tombée, tant de neige ! On se réveille un beau matin et il semble qu’un an vient de passer, mais ce n’est qu’un nouveau jour, et çà et là une nouvelle ride a surgi : dans le dos, au plafond, sur la joue. Que de tristesse, de sourires, d’attentes, de rencontres et d’espoirs ! Quand vais-je laisser mes pinceaux et prendre la plume pour écrire encore quelques lignes sur ma vie ? Il y a près de cinquante ans, à Moscou, j’ai écrit en hâte ce petit livre sur neuf ou dix cahiers d’école, et voici la question : qui suis-je ? Je ne suis ni Michel-Ange, ni Mozart, ni Haydn, ni Goya, mais simplement un certain Chagall de Vitebsk, et je n’ai aucune envie d’imposer ma biographie aux autres. »

 

C’est le début de ce texte émouvant, où l’artiste qui a tant aspiré à la paix cherche à guérir de la guerre, des larmes, des souffrances. Après la seconde guerre mondiale, il veut récupérer à Berlin les tableaux laissés chez Walden, à la galerie Der Sturm. Le galeriste lui demande de nouveaux tableaux, maintenant qu’il est célèbre – « Mais vos vieux tableaux, je ne les ai plus. » Au procès contre Walden, le juge lit à voix haute une lettre où Robert Delaunay a écrit que « Chagall ne connaît pas son métier. » Déception, amertume des amitiés trahies. De retour à Paris – « Quel air, quel mirage, quelle ivresse ! » –, Chagall constate qu’à La Ruche aussi, toutes ses affaires ont disparu : tableaux, lettres, livres, photographies, son chevalet même.  

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Marc Chagall, rétrospective 1908-1985, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Fonds Mercator/MRBAB, Bruxelles, 2015.

« Tout art est le résultat du travail : du travail en atelier, de l’observation de la nature. C’est ainsi. Mais depuis longtemps je considère que tout ce qui nous traverse l’esprit – même si ce n’est pas toujours logique – est aussi important que le reflet du monde extérieur. C’est peut-être justement l’expression de notre monde intérieur mais aussi du monde extérieur lui-même. Pour moi, dans l’art, les soupirs ont de l’importance. »

 

La Bible, les voyages, l’exil, la musique, Kafka (« Non seulement je le connais, mais je le porte en moi, ou bien c’est moi qui suis en lui, depuis l’enfance »), les couleurs, le plafond de l’Opéra de Paris…, Chagall écrit sur tout ce qui compose sa vie d’homme, sa vie d’artiste. Il ne faudrait pas que ses merveilleuses couleurs et sa fantaisie fassent oublier les difficultés et les malheurs qu’il a rencontrés.

 

Draguet le rappelle : « l’œuvre de Chagall s’ouvre sur une fuite éperdue du village juif prisonnier de la Russie impériale de la fin de siècle. » Antisémitisme d’Etat, racisme ordinaire ont fait de lui un exilé habité par l’héritage hassidique de sa vie en Russie ; « le blasphème que constitue le simple acte de dessiner » l’a isolé de son milieu familial. Le voilà « nomade », voué à peindre et figurer sans cesse son « pays de nulle part », un monde imaginaire ancré dans l’existence terrestre.

 

« Dieu, toi qui te dissimules dans les nuages,
Ou derrière la maison du cordonnier,
Fais que se révèle mon âme,
Ame douloureuse de gamin balbutiant.
Montre-moi mon chemin.
Je ne voudrais pas être pareil à tous les autres :
Je veux voir un monde nouveau (…) »

 

« Seul est mien
Le pays qui habite mon âme
J’y entre sans passeport
Comme chez moi
Il voit ma tristesse et ma solitude
Il m’endort
Et me couvre d’une pierre parfumée »

Jean-Claude Marcadé examine le terreau russe dans l’oeuvre de Chagall, il souligne sa « très grande affinité » avec le monde poétique d’Essénine. Marcello Massenzio met en garde contre les lieux communs réduisant son art « à la seule dimension onirico-fantastique ». A côté des toiles « idylliques », d’autres expriment les drames de son époque. Dès 1933, sa peinture devient l’une des cibles principales de la propagande nazie antisémite – Le rabbin jaune est transporté dans les rues de Mannheim puis exposé pour faire savoir au contribuable « comment on gaspille (son) argent », c’est la campagne contre « l’art dégénéré ». Cette année-là, Chagall peint La chute de l’ange et Solitude. L’Apocalypse en lilas. Cappricio (gouache de 1945-1947, ci-dessous), montrée à l’exposition, projet d’une œuvre jamais réalisée, est une puissante vision de l’Holocauste. 

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Marc Chagall, Apocalypse en lilas. Capriccio, 1945 © The London Jewish Museum of Art

L’analyse des tableaux de Chagall par Ugo Volli non comme un espace fictif ou narratif, mais comme un discours où la présence simultanée de figures ou de « nuages de figures » est avant tout « relation de sens », aide à comprendre comment les motifs récurrents y fonctionnent, surtout comme des symboles ou des attributs (« Une peinture hiéroglyphique ? »). Enfin pour tous ceux qui aiment les petits commentaires éclairants, le catalogue offre une très utile « lecture critique » d’une cinquantaine d’œuvres de Chagall. Un beau livre à acquérir ou à emprunter en bibliothèque, je vous le recommande.

 

 

 

 

24/03/2015

Gaie et sociable

Dernières lignes des Essais de Montaigne   

« Les plus belles vies sont, à mon avis, celles qui se conforment au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans rien d’extraordinaire et sans s’écarter [de ce modèle]. [Je dirai] maintenant que la vieillesse a quelque peu besoin d’être traitée plus tendrement. montaigne,les essais,en français moderne,essai,littérature française,autoportrait,philosophie,vie,vieillesse,cultureRecommandons-la au dieu protecteur de la santé et de la sagesse* – mais une sagesse gaie et sociable : 

Frui paratis et valido mihi,
Latoe, dones, et precor, integra
 

Cum mente, nec turpem senectam 

Degere, nec cythara carentem.** 

 

[Accorde-moi, ô fils de Latone, de jouir avec une santé robuste des biens que j’ai acquis et, je t’en prie, avec des facultés intellectuelles intactes ; fais que ma vieillesse ne soit pas déshonorante et qu’elle puisse encore toucher la lyre.]

* Apollon / ** Horace, Odes, I, 31, v.17-20.

Anonyme, Portrait de Montaigne, vers 1590.

 

23/03/2015

Moi que je peins

Avertissant d’emblée le lecteur des Essais qu’il écrit sans autre fin « que domestique et privée », Michel de Montaigne (1533-1592) est explicite : « C’est moi que je peins ». Voici pour ce troisième billet quelques lignes de cet autoportrait aux couleurs changeantes. « Il se produit mille mouvements de l’âme irréfléchis et capricieux chez moi. Ou l’humeur mélancolique s’est emparée de moi, ou bien c’est l’humeur colérique, et sous leur autorité particulière, à telle heure la tristesse prédomine en moi, à telle autre l’allégresse. » 

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Montaigne vers 1580, à l'âge de 47 ans © Montaigne Studies

Quand Montaigne entreprend de se décrire, c’est d’abord au physique : « la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras, mais plein ; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude (…) ». A peine écrit-il qu’il a la santé « forte et vigoureuse,  rarement troublée par les maladies jusqu’à un âge bien avancé » qu’il corrige : « J’étais tel, car je ne me considère plus [ainsi] à l’heure actuelle où je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant depuis longtemps franchi les quarante ans. » Il a 47 ans. « Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi. Je m’échappe tous les jours, et je me dérobe à moi. » 

Puis au moral : « rien de vif », seulement « une vigueur pleine et solide », et ne valant rien s’il a un autre guide que sa « pure et libre volonté », « extrêmement oisif, extrêmement libre et par nature et par dessein prémédité. » Montaigne ne cache pas son caractère délicat et « incapable de [supporter] l’inquiétude », à tel point qu’il préfère qu’on lui dissimule les pertes et les désordres qui le touchent. Ni sa manière d’être, « endormie et insensible (…) devant les événements malheureux qui ne (le) frappent pas directement – « manière d’être que je considère comme l’une des meilleures qualités de mon état naturel ».

 

Il déteste les masques : « Un cœur noble ne doit pas déguiser ses pensées : il veut se faire voir jusqu’au-dedans : ou tout y est bon, ou au moins, tout y est humain. » Non qu’il faille toujours tout dire, « mais ce qu’on dit, il faut que ce soit tel qu’on le pense ; autrement, c’est de la perversité. »

 

Le Livre III commence bien : « Personne n’est exempt de dire des sottises. Le malheur est de les dire avec sérieux. » Montaigne y répète son objectif : « J’expose une vie humble et sans gloire ; cela n’a pas d’importance : on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie ordinaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe : chaque homme porte [en lui] la forme entière de la condition humaine. »

 

De qui recherche-t-il la société ? De ceux qu’on appelle « honnêtes hommes » et « habiles hommes » (savants, talentueux). « Je reconnais les gens qui me conviennent à leur silence lui-même et à leur sourire et je les découvre  mieux, peut-être, à table que dans la salle du conseil. »

 

Accablé à trente ans par la mort de son ami La Boétie, Montaigne s’en est distrait par l’amour et c’est pour lui l’antidote à la tristesse que de changer de pensée quand une pensée pénible l’occupe. « Toujours le changement soulage, désagrège et disperse. Si je ne veux pas combattre cette pensée, je lui échappe, et en la fuyant je m’écarte du chemin, je ruse : changeant de lieu, d’occupation, de compagnie, je me sauve dans la foule d’autres passe-temps et pensées, où elle perd ma trace et me perd. » (« Sur la diversion »)

 

Voyageur à cheval plutôt qu’à pied – « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent pourquoi je fais des voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non ce que je cherche » –, Montaigne sait que « ce plaisir de voyager porte témoignage d’inquiétude et d’inconstance. » Il le confesse : « seule la variété me contente, et la possession de la diversité, si du moins quelque chose me contente. » – « Une seule corde ne suffit jamais à me retenir. « Il y a de la vanité, dites-vous, dans ce passe-temps. » Mais où n’y en a-t-il pas ? Et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité toute la sagesse. »

 

Terminer la lecture des Essais dans cette version en français moderne « destinée au plus vaste public », ce n’est certes pas en avoir fini avec Montaigne, ni même avec ses trois Livres qui n’ont jamais fini de dire ce qu’ils ont à dire, pour reprendre une des définitions d’Italo Calvino (Pourquoi lire les classiques).

 

Comment ne pas y revenir ? Montaigne dans sa « librairie » se peint de façon si vivante qu’il nous entraîne à réfléchir sur mille et un aspects de notre vie, de notre condition. Compagnon, témoin, penseur, il écrit pour lui, pour nous, ni juge ni moraliste sinon de lui-même : « La peste de l’homme c’est de penser qu’il sait. »

21/03/2015

Majesté

« Quinze ans ! c’est l’âge rêvé pour un éphèbe. Pour un chat, c’est un âge de majesté et de face-à-main, d’irritabilité aussi, surtout s’il est de ce poids, de ce poil, de cette taille, de cette opulente sombre tacheture.

le-gout-des-chats.jpgLe voici qui est arrivé, parce que l’avenue cesse et que c’est la maison avec les quatre volets clos et la porte close aussi, afin de faire la nuit parce que tout le monde dort.

Vous lui dites mille termes aimables. Il s’assied : établit sur vous un vieux regard ferrugineux royal.

Vous voudriez le prendre. Le porter, le tenir – c’est émouvant un animal pareil ! Mais d’abord, le pourriez-vous faire, il ne ronronnerait pas – je sais bien que c’est ça, ce tonnerre entre des enrochements du Zambèze ou du Niagara que vous voudriez entendre ; eh bien il ne le ferait pas – ensuite il s’en faut de beaucoup que vous le puissiez jamais atteindre. Voyez où il est déjà, et comme il marche plein d’offense et en se retournant ! Dans les hauts pois de senteur, il y a un peu d’ombre. Va-t-il dormir ? Plutôt, il a une idée. Il se dresse et se fait les griffes de toute sa longueur et de toute sa force contre une borne qui est là qui lance des étincelles. »

 

Charles-Albert Cingria, Canicules sardes in Le goût des chats

19/03/2015

Le goût des chats

Quoi de mieux qu’un chat sur les genoux, entre le bureau et mes mains au clavier, pour vous parler de ce petit livre pour aficionados ? Le goût des chats, dans l’esprit de la collection du Petit mercure, réunit des textes choisis et présentés par Jacques Barozzi, un de ses auteurs réguliers. Une centaine de pages, une trentaine d’auteurs, de Louis Nucéra à J.-K. Huysmans. 

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Mina

Dans l’introduction, Barozzi cite Théophile Gautier : « Les chats se plaisent dans le silence, l’ordre et la quiétude, et aucun endroit ne leur convient mieux que le cabinet du littérateur. » (Gautier aimait aussi les chiens, rappelez-vous Fanfreluche.) Et Mallarmé qui parle dans une lettre de Neige, « une adorable maîtresse toute blanche ». Il y aura bien d’autres jolis de noms de chats dans ce petit recueil comme Muezza, la chatte préférée de Mahomet ou Mysouff, le chat d’Alexandre Dumas, qui le conduisait tous les matins « jusqu’à la rue de Vaugirard » et tous les soirs l’y attendait.

 

Baudelaire est bien sûr à la place d’honneur : « C’est l’esprit familier du lieu ; / Il juge, il préside, il inspire / Toutes choses dans son empire ; / Peut-être est-il fée, est-il dieu ? » (Le chat, II) Je révise le sonnet des Chats, me souvenant d’un mémorable dîner d’anniversaire à Moscou, où, après que Sergueï, notre guide-interprète, nous avait fait la grâce de réciter des vers russes, pour nous faire entendre la poésie dans sa langue, je m’étais lancée : « Les amoureux fervents et les savants austères… »

 

Poésie, prose, conte, mémoires, le chat se faufile dans tous les genres. Frédéric Vitoux, à qui l’on doit l’excellent Dictionnaire amoureux des chats, rapporte ce mot de Léautaud à Céline : « Vous allez sans doute être liquidé à la Libération, et vous l’aurez bien cherché, je ne verserai pas une larme, mais vous pourrez mourir en paix, sachez que je suis prêt à recueillir Bébert qui seul m’importe. » Qui sait si ce gros matou de Bébert n’a pas inspiré à Marcel Aymé, ami fidèle de Céline, ses fameux Contes du chat perché ?

 

Le goût des chats ménage des rencontres entre Esope et La Fontaine, Buffon et Chateaubriand. On y fait la connaissance de Gouttière (Forlani) et de Beauty (Balzac), on y retrouve Le Chat Murr d’Hoffmann, un de ces textes dont je reporte je ne sais pourquoi la lecture – il en va de certains livres comme de certains voyages, qu’on entretient longtemps à l’état de rêve.

 

Yves Navarre a décidé de faire raconter sa vie de chat par son Tiffauges après sa mort –  Michel Tournier, « qui disait ne pas aimer les chats » lui avait offert ce chaton –, « Abel Tiffauges est le héros du Roi des Aulnes ». Anny Duperey est de la partie avec ses Chats de hasard. Paul Léautaud ne cache aucun détail de la mort de Souris, « la merveilleuse petite chatte angora gris-bleu de la rue Garancière », treize jours à peine après l’avoir recueillie chez lui.

 

Beaucoup plus d’écrivains que d’écrivaines dans Le goût des chats (en plus de Duperey, Mme Michelet, Colette, Doris Lessing). Mâle ou femelle, le chat en littérature serait d’essence féminine, selon Barozzi, tandis que le chien serait perçu comme masculin : je me garderai bien d’en débattre. Saviez-vous que Du Bellay avait écrit une Epitaphe de deux cents vers à la mémoire de Beleau, son petit chat gris ?

17/03/2015

Première question

« Pourquoi suis-je ici ? » demandait-elle
chaque fois, quatre-vingt-dix ans, les yeux

 

cernés de rouge depuis que les larmes
n’y venaient plus. « Pourquoi suis-je ici ? »
A peine capable de se mettre debout,

 

l’appétit déclinant. « Pourquoi suis-je ici ? »
J’avais beau lui expliquer patiemment
trois fois, quatre fois, que cela faisait déjà

des années qu’elle ne pouvait plus vivre seule,

 

ne tenait plus sur ses jambes, elle savait encore

parfaitement l’année de ma naissance, mais pas

celle où nous étions, que « bleu outremer » était

la couleur de la porte d’entrée chez ses

grands-parents, mais pas le nom de l’infirmière

 

qui venait la laver et l’habiller tous les jours.

« Pourquoi suis-je ici ? » Puis avec un choc

je compris : et si ce n’était pas une question

d’aujourd’hui mais d’autrefois et là-bas, la première

 

du catéchisme, celle avec la promesse

d’un ciel, et je lui répondis : « Pour servir
Dieu et être heureuse en ce monde

et dans l’au-delà. » Elle ne me jeta même pas
un regard : « Tu y crois encore, à ces bêtises ? »

 

Huub Beurskens

 

(Hôtel Eden, 2013, traduit du néerlandais par Hans Hoebeke) 

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Eerste vraag
 

« Waartoe ben ik eigenlijk hier ? » vroeg ze
telkens weer, in haar negentigste, rood
 

Omrande oogjes vanwege het gebrek aan
traanvocht. « Waartoe ben ik eigenlijk hier ? »
Amper nog in staat overeind te komen,
 

weinig eetlust meer. « Waartoe ben ik eigenlijk
hier ? » Hoe ik ook geduldig probeerde het
haar uit te leggen, drie, vier keer, dat ze al
jaar geleden niet meer zelfstandig wonen 
 

kon, niet goed ter been, mijn geboortejaar
wist ze feilloos, maar niet dat waarin we
heden leefden, dat “diepblauw” de kleur
van de deur van haar grootouderlijk huis

was geweest, maar niet hoe de verpleegster
 

heette die haar dagelijks waste en kleedde.
« Waartoe ben ik eigenlijk hier ? » Tot ik met
een schok dacht : wie weet is het geen vraag
van nu, maar een van toen en daar, de eerste
 

uit haar catechismus, die met de belofte
van een hemel, en antwoordde: “Om God
te dienen en daardoor hier en hiernamaals
 

gelukkig te zijn.” Ze keek me er niet eens
bij aan : “Dat jij nog gelooft in dat gezemel.”

 

Huub Beurskens

 

In Septentrion, n° 1, mars 2014,
Le dernier cru : poèmes choisis par Jozef Deleu