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29/08/2015

Retrouver un nom

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« Dans ce grand « cache-cache » qui se joue dans la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n’y a pas une série d’approximations graduées. On ne voit rien, puis tout d’un coup apparaît le nom exact et fort différent de ce qu’on croyait deviner. Ce n’est pas lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu’au fur et à mesure que nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où un nom est distinct, et c’est par un exercice de ma volonté et de mon attention, qui augmentait l’acuité de mon regard intérieur, que tout d’un coup j’avais percé la demi-obscurité et vu clair. »

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe

27/08/2015

Charlus et Albertine

Sodome et Gomorrhe tourne autour de ces deux personnages essentiels de La Recherche. Le baron de Charlus, dont le narrateur surprend par hasard le manège avec Jupien, est donc de ceux que Proust appelle les hommes-femmes. « Jusque-là, parce que je n’avais pas compris, je n’avais pas vu. »  

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© Candida Romero, Marcel l'Insecte, 1998

http://www.candidaromero.com/sodome.html

Monsieur de Charlus lui apparaît désormais comme « une personne nouvelle » de la race des « invertis » : « fils sans mère » à qui ils sont obligés de mentir, « amis sans amitiés », « sans honneur que précaire », « sans situation qu’instable » – « franc-maçonnerie » plus étendue que l’autre. Dans ce long exposé sur la place des homosexuels (Proust n’emploie pas ce mot) dans la société fleurissent des métaphores inattendues : « Méduse ! Orchidée ! »

Il comprend à présent la drôle de soirée chez le baron, observe ses manœuvres pour recommander Jupien et sa nièce brodeuse à « toute une brillante clientèle », remonte aux récits bibliques éponymes, puis conclut à propos des invertis: « Certes ils forment dans tous les pays une colonie orientale, cultivée, musicienne, médisante, qui a des qualités charmantes et d’insupportables défauts. »

A la fameuse soirée chez la princesse de Guermantes, le narrateur est surpris de la voir se lever pour l’accueillir, lui qu’elle ne connaît pas. Son d’ambiance : le jacassement du baron de Charlus et le susurrement de M. de Sidonia, tous deux « monologuistes », qui « avaient pris la détermination, non de se taire, mais de parler chacun sans s’occuper de ce que dirait l’autre ». 

Le narrateur à présent sait « l’exacte valeur du langage parlé ou muet de l’amabilité aristocratique » : tant de gentillesse n’est qu’une fiction « pour être aimés, admirés, mais non pour être crus » – « croire l’amabilité réelle, c’était la mauvaise éducation. » Cherchant quelqu’un pour le présenter au prince de Guermantes, il croise des invités, entend les commentaires des uns sur les autres.

Grand moment, sa marche avec la duchesse de Guermantes entre une double haie d’invités curieux du « jeune homme » qui accompagne Oriane. Elle trouve le palais trop « historique » à son goût, critique Swann qui veut la présenter à sa femme avant de mourir. Celui-ci est mal vu depuis qu’il a pris parti pour Dreyfus, lui qu’on considérait comme un Juif si « français ».

Au retour, pas d’Albertine chez lui comme espéré. Quand elle téléphone enfin, se dit empêchée, il la réclame, inquiet du bruit qu’il entend autour d’elle, et la persuade de venir tout de même ; Françoise est mécontente d’être dérangée si tard. « Pour Albertine, je sentais que je n’apprendrais jamais rien, qu’entre la multiplicité entremêlée des détails réels et des faits mensongers je n’arriverais jamais à me débrouiller. » 

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Il écrit à Gilberte pour tenir la promesse faite à Swann, mais il ne ressent plus rien pour sa fille, qui a hérité des millions d’un oncle de Swann. Quant à Odette, son salon est devenu très élégant, avec Bergotte en vedette, et ses soirées passent pour être plus excitantes, plus intellectuelles que chez la princesse.

Puis c’est le deuxième séjour à Balbec, très différent du premier. Le narrateur rêve à présent du château de la Raspelière, loué pour la saison par Mme Verdurin au marquis de Cambremer. Le Grand Hôtel réveille brutalement le souvenir de sa grand-mère – « Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. » Il rêve d’elle, la revoit dans sa mère qui a pris avec elle des affaires à elle, un sac, des volumes de Mme de Sévigné…

Il se reproche et son chagrin capricieux, celui de sa mère est véritable, et son aveuglement lors du premier séjour : Françoise lui a dit à quel point déjà elle se sentait mal alors. Une vraie journée de printemps fait renaître le désir d’Albertine, tenue à l’écart. Leurs sorties, leurs promenades à peine recommencées, une remarque du Dr Cottard au Petit Casino, où ils la regardent danser avec Andrée, éveille ses premiers soupçons « gomorrhéens ». Désormais, il se méfie de toutes les femmes qu’elle regarde, pense à Swann « joué toute sa vie » par Odette, craint une tromperie continuelle. Quand il le lui dit, Albertine proteste – « L’être aimé est successivement le mal et le remède qui suspend et aggrave le mal. »

Sodome et Gomorrhe déroule le fil des mondanités à Balbec : Mme de Cambremer invite à Féterne – « On vous sent si vibrant, si artiste » – Mme Verdurin à La Raspelière. Propriétaire et locataire se disputent leurs invités. Le narrateur y retrouve le baron de Charlus, entiché de Morel, jeune militaire et violoniste très demandé chez les Verdurin. Il fait la connaissance des fidèles, tous persuadés qu’elle est ce qu’il y a de plus chic, et de Saniette, leur souffre-douleur.

Les conversations, les étymologies de Brichot pour qui les toponymes n’ont pas de secret, l’effet surprise que produit M. de Charlus, avec ses incroyables reparties, les manœuvres de Morel pour cacher que son père était valet de chambre, tout va crescendo jusqu’à l’arrivée chez Mme Verdurin des Cambremer eux-mêmes, la marquise et « Cancan » comme on appelle son mari. Bourgeois et aristocrates se mêlent en villégiature, le narrateur observe l’instabilité croissante des situations et des jugements mondains.  

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Tous les jours, il sort avec Albertine, en train ou en voiture, lui fait des cadeaux, la fait passer pour sa cousine. Le baron de Charlus apprécie ses jolies toilettes – « Il n’y a que les femmes qui ne savent pas s’habiller qui craignent la couleur. » Entre le baron et Morel, il sert quelquefois d’intermédiaire. L’idée de se marier avec Albertine lui semble une folie – il annonce à sa mère qu’il va rompre – mais quand la jeune femme lâche incidemment qu’elle connaît bien l’amie de la fille de Vinteuil, il fait tout pour l’empêcher d’aller la retrouver, songe à nouveau au mariage, alors qu’il voit s’éteindre toute espérance de bonheur avec elle.

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25/08/2015

Art déco

Avenue Cambier (49).JPGMerci encore au propriétaire de cette belle maison art déco, qui nous a invités à y entrer. Il l’a rénovée avec un grand respect de son caractère, la façade rendue à sa beauté d’origine en préservant les châssis. Des grilles doivent encore être remises en place. Les moulures ont été conservées à l’intérieur, les cheminées en marbre aussi, avec l’un ou l’autre aménagement. Certains parquets ont dû être remplacés.

Avenue Cambier (52).JPGLa modernisation de la façade arrière a permis une meilleure isolation de la maison, aussi par la toiture qui s’ouvre à présent sur une terrasse spacieuse en intérieur d’îlot. Du côté de l’avenue Cambier, les fenêtres ornées de vitraux donnent sur le parc Josaphat – jolie vue !

24/08/2015

Avenue Cambier

Rendez-vous était donné par PatriS à l’angle de la place Meiser d’où part l’avenue Cambier, une autre belle artère de Schaerbeek. On y va ? Avant la promenade, Cécile Dubois a présenté la place, si encombrée aux heures de pointe, si calme en ce week-end du 15 août. Elle s’est appelée Cambier comme l’avenue puis a pris le nom d’un héros de 1914-18, Jean-Baptiste Meiser. 

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Place Meiser (à l'arrière-plan, la tour Reyers)

D’un côté de la place, des constructions basses, de l’autre, de hauts immeubles. Le coût de la construction a augmenté après la première guerre. Le succès des appartements, moins chers, a conduit à promulguer en 1924 la loi sur la copropriété : avant, les immeubles « de rapport » à trois ou quatre niveaux, sans ascenseur, n’accueillaient que des locataires – le propriétaire habitait ailleurs –, après, on va quasi doubler la hauteur des immeubles conçus cette fois pour une clientèle bourgeoise. 

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Immeuble "moderniste" (1935) au 14, place Meiser

Celle-ci apprécie dorénavant de vivre à l’horizontale avec tout le confort : ascenseur, réceptions, espaces privés, services, chambre de bonne – un habitat considéré comme plus moderne et plus économique. Les domestiques peuvent servir plusieurs propriétaires, un seul concierge veille sur tous. (Aujourd’hui, une conciergerie signifie plus de charges communes et on recherche souvent de petits immeubles sans concierge.) 

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L'avenue Cambier, vue de la place Meiser

Il nous a fallu un moment pour repérer sur la place les immeubles « jumeaux » construits dans les années ‘30 par l’architecte Schaepherders : des façades similaires, une alternance de briques rouges et d’enduit blanc, des terrasses symétriques séparées par une colonne (photo 1). Plus près, entre les avenues Rogier et Cambier, un immeuble blanc tout en rondeurs (photo 2) paraît plus « moderniste ».  

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Dans un ensemble de douze villas de style cottage (1922-1923), architecte Prosper de Meyst

Le plan d’origine prévoyait que le parc Josaphat s’étende jusqu’à la place, mais il s’est arrêté à la ligne de chemin de fer au-dessus de laquelle passe l’avenue Cambier. En 1914, Schaerbeek obtient une dérogation pour y vendre des terrains pour villas, dans une avenue arborée, avec des jardinets à l’avant. Les grilles de jardinets pourront être remplacées par des haies. La première villa construite est aujourd’hui un restaurant. (Pour ceux que le passé du quartier intéresse, deux sites à consulter : celui de Bruciel, des vues aériennes de Bruxelles à différentes époques, et celui de l’Inventaire du patrimoine architectural.) 

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Avenue Cambier 30 (photo 2013) © MRBC-DMS

Nous marchons à la découverte de maisons souvent groupées par deux ou trois, de style pittoresque ou art déco ou encore « normand » avec des colombages (souvent faux). Beaucoup ont été construites entre les deux guerres. Les entrées sont soignées. Au numéro 30 (ci-dessus), la tourelle d’angle « sous terrasse à parapet à amortissements en boule » cache une entrée latérale, prisée pour les villas à trois façades. 

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Villa à trois façades conçue par et pour l'architecte G. Hano, 1922.

Celle de l’architecte G. Hano est très différente, d’inspiration « beaux-arts », avec une entrée monumentale où trône un hibou de pierre et un mascaron à la clé de voûte. De maison en maison, la guide nous fait observer des détails, comme ces bas-reliefs sur celle du sculpteur G. Vandevoorde, à qui on doit le monument aux martyrs de la place des Carabiniers, près de la RTBF. 

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Villa à trois façades conçue par l'architecte J. Van den Hende pour l'entrepreneur Robert Martiny, 1923

Chaque maison a son histoire, son style. Celle construite au 24 par un architecte gantois pour son beau-frère entrepreneur est raffinée : un enduit de simili-pierre présente de faux joints qu’on ne remarque pas au premier abord. La toiture est à corniche débordante, des « denticules » et des « chapelets de perles » ornent la façade ainsi que des feuillages en bas-relief. 

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A l’angle de la rue des Pavots, une villa très pittoresque, art déco et « cottage », donne l’occasion à la guide d’expliquer la différence entre une toiture à croupe ou à croupette – leçon de vocabulaire. Au bout de cette rue vers le boulevard, une maison habitée par Jacques Brel, de 1962 à 1965, fait face à une grosse villa à logements multiples. 

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Villas jumelles, G. Leemans, 1926

Aux 101, 103 et 105 de l’avenue Cambier, on se rapproche de l’art déco dont nous verrons de belles réalisations plus loin. Mais nous jouons d’abord au jeu des comparaisons devant deux maisons de G. Leemans « en miroir », dont les façades ont évolué très différemment, l’une couverte de céramiques, l’autre d’un enduit uniforme. Cet architecte, déjà croisé avenue Demolder, aimait varier la disposition des briques pour orner les façades. 

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L'entrée d'une maison de rapport art déco joliment restaurée, au n° 105

Arrivés à la ligne de chemin de fer, nous sommes invités à entrer dans le jardin potager écologique Cambier (sur un terrain loué à Infrabel), où on peut déposer ses déchets organiques pour en faire du compost, après accord passé avec la commune. Un apiculteur, au fond, s’occupe de ses ruches. 

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Cécile Dubois veut terminer la promenade au monument Ernest Cambier près du parc Josaphat. Mais comment ne pas s’arrêter devant la belle Parc Résidence avec ses lanternes intégrées de part et d’autre de l’entrée ? Comment ignorer la sympathique invitation d’un jeune propriétaire qui vient de rénover une maison art déco dans les règles de l’art ? 

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La balade s’achèvera donc devant le monument au major Ernest Cambier (1844-1909), son visage en médaillon sur le socle. Au service de l’Association internationale africaine contre l’esclavage, il a œuvré à la fondation de Karema et à la construction du chemin de fer au Congo. Les feuillages du parc Josaphat encadrent joliment ce monument dû à Claus Cito (1920).

22/08/2015

Mobiles

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« Malgré cela il faut se rappeler que l’opinion que nous avons les uns des autres, les rapports d’amitié, de famille, n’ont rien de fixe qu’en apparence, mais sont aussi éternellement mobiles que la mer. »

Marcel Proust, Le côté de Guermantes

20/08/2015

Le côté de Guermantes

« Une fois passés ces livres de la jeunesse et de la jouissance sensible que sont Du côté de chez Swann et A l’ombre des jeunes filles en fleurs », écrit Anne Simon dans le Magazine littéraire – pour elle, Proust est tout sauf un écrivain du bonheur. Le côté de Guermantes s’ouvre sur le pépiement matinal des oiseaux, « insipide à Françoise » qui se sent en exil dans le quartier calme où la famille du narrateur a déménagé, mais il sera riche en pertes et en désillusions. 

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Le personnage d'Oriane, duchesse de Guermantes (Valentine Varela dans le téléfilm de Nina Companeez)
doit beaucoup à la comtesse Greffulhe © FRANCE 2 - Jacques Morell / Cine Mag Bodard

Lui aussi a du mal à s’habituer à un nouveau cadre, et Proust le dit d’une manière très drôle : « pareil à un boa qui vient d’avaler un bœuf, je me sentais péniblement bossué par un long bahut que ma vue avait à « digérer » ! C’est parce que sa grand-mère n’est pas bien que ses parents ont emménagé dans un appartement qui dépend de l’hôtel de Guermantes à Paris, où vit aussi la marquise de Villeparisis. 

Et ainsi le nom de « Guermantes », reflet de lanterne magique et vitrail d’église à Combray, va perdre ses couleurs et sonorités anciennes pour prendre de nouvelles teintes. D’abord avec la duchesse de Guermantes, réputée pour son élégance, dont il guette l’apparition quand elle monte dans sa calèche, inaccessible.  

Ce qui l’obsède à présent, c’est d’être un jour reçu chez elle, malgré la morgue de son mari, qui reproche à Jupien, ancien giletier qui a sa boutique dans leur cour, de lui dire « Monsieur » et non « Monsieur le Duc ». Françoise et Jupien vont bientôt s’entendre et ainsi le Narrateur apprend bien des choses sur les Guermantes, comme le riche mariage de son ami Saint-Loup qui serait presque décidé. 

Une des plus belles descriptions de Mme de Guermantes est sans doute celle du gala à l’Opéra. Le jeune homme, de son fauteuil, y assiste aux allées et venues des aristocrates. La princesse de Parme a placé ses amis dans les loges, balcons, baignoires : « la salle était comme un salon où chacun changeait de place, allait s’asseoir ici ou là, près d’une amie. » La perfection de la Berma le surprend, à mille lieues de sa déception la première fois qu’il l’avait entendue.  

La princesse de Guermantes est belle « comme une grande déesse » couverte de perles, mais lorsqu’arrive la duchesse de Guermantes, c’est comme si celle-ci « avait voulu lui donner une leçon de goût » : « une simple aigrette », « un flot neigeux de mousseline sur lequel venait battre un éventail en plumes de cygne » et ensuite la robe, moulante et sobre, d’un raffinement « exquis ». 

Quelle n’est pas sa surprise, tandis qu’il la contemple, de voir soudain la duchesse, qui ne l’a vu qu’une fois, agiter sa main gantée de blanc dans sa direction et faire « pleuvoir sur (lui) l’averse étincelante et céleste de son sourire ». Tous les matins dorénavant, il sort pour la voir partir en promenade. Elle est sa nouvelle femme « idéale » et il faudra le bon sens de Françoise pour lui faire savoir qu’elle est excédée de le trouver sur son chemin.

Le Narrateur a beaucoup à apprendre des rapports sociaux, il va comprendre peu à peu que l’autre « est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer ». Un séjour à Doncières, pour voir Saint-Loup, neveu de la duchesse, va lui changer les idées ; il ose un soir le prier de parler de lui en bien à sa tante que son ami appelle « cette brave Oriane ». 

Le côté de Guermantes conte comment cette obsession de s’introduire dans « la première maison du faubourg Saint-Germain » mène le Narrateur à y être reçu et à en découvrir l’envers : antidreyfusisme, conservatisme esthétique – le duc méprise les Elstir qu’il a achetés, la duchesse se moque de Maeterlinck –, rivalités entre nobles, niaiseries, médisances, voire méchanceté inhérentes au fameux « esprit » des Guermantes. 

Mais c’est aller trop vite dans ces six cents pages. Avant cela, il fréquente le salon de Mme de Villeparisis, trop intelligente pour cette société élégante. Avant cela, Saint-Loup lui présente sa maîtresse – il reconnaît sans rien dire la Rachel croisée dans une maison de passe. Avant cela, M. de Charlus souffle le chaud et le froid. Mais surtout, le Narrateur voit sa grand-mère mourir. Albertine vient lui rendre visite, se laisse caresser cette fois, alors qu’il ne pense qu’à son rendez-vous avec Mme de Stermaria au Bois de Boulogne – manqué.

Le côté de Guermantes décrit une « Cène sociale » éblouissante et décevante : « On ne disait que des riens, sans doute parce que j’étais là (…) ». En compagnie du Narrateur, on écoute des manières de parler, des vacheries, des généalogies, on regarde le mobilier, les chapeaux…  Et on s’attarde avec lui, qui distingue mieux à présent ses désirs imaginatifs des femmes réelles, devant des poiriers en fleurs tels des anges ; on sursaute avec lui de voir Bloch renverser les fleurs que peint à l’aquarelle la charmante marquise de Villeparisis ; et on regarde le Narrateur soudain hors de lui se venger sur un chapeau haute forme de l’énorme scène que lui a faite le baron de Charlus.

Le côté de Guermantes se termine par une invitation chez la princesse de Parme, si inattendue qu’il se rend chez le duc et la duchesse pour vérifier que ce n’est pas une erreur. Mais eux, qui se préparent pour un bal costumé, ne veulent rien savoir ni du cousin mourant qui pourrait les priver de leur soirée, ni de Swann, qui décline leur offre de les accompagner en Sicile et leur annonce sa fin prochaine. Le duc : « Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! » 

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18/08/2015

Un tour sur la tour

Tour RTBF verticale.jpg

 

 

La tour Reyers, généralement interdite au public, accueille de temps à autre des visiteurs, chanceux ou malchanceux avec la météo (vidéo 2013).

Stromae n’y a vu que dalle mais aimerait bien y avoir un appartement (vidéo 2013), certains y ont sauté à l’élastique (vidéo 1994). La nuit, la tour est joliment éclairée depuis décembre 2006.

17/08/2015

La tour de la RTBF

Un désistement m’a finalement permis de participer à la visite de la Tour de la RTBF organisée par PatriS, dans le cadre des Estivales 2015 à Schaerbeek. Le jeudi 13 août à midi trente, Cécile Dubois attendait à l’entrée du site au bout de l’avenue Colonel Bourg un premier groupe de quinze personnes (vu le succès des inscriptions et le nombre limité de visiteurs, le suivant était attendu une heure plus tard). 

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A droite, les bâtiments actuels de la RTBF et de la VRT

Qu’on sorte de l’autoroute E40 ou du tunnel Montgomery pour emprunter le boulevard Reyers vers la place Meiser, célèbre pour ses embouteillages, cette tour est une espèce de phare au-dessus d’un quartier qui a connu bien des transformations et va en connaître de nouvelles avec la démolition du viaduc Reyers et la construction de la nouvelle « cité des médias ». 

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Il y a un siècle, ce site était occupé par le Tir national, qu’une grande plaine séparait du boulevard. La guide nous a montré des photographies de ce bâtiment en style néo-médiéval : sur l’une d’entre elles, on voit des moutons brouter paisiblement à l’avant. Les militaires venaient s’y entraîner au tir et s’exerçaient à l’arrière aussi, sur un terrain vallonné. Les civils y avaient accès. 

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Source : http://www.delcampe.net/page/item/id,11386374,var,Guerre-...

Durant les deux guerres mondiales, le Tir national a été réquisitionné par l’armée allemande. Parmi les personnes exécutées ici pendant la grande guerre, on peut citer Philippe Baucq, architecte résistant à qui un monument est dédié au parc Josaphat, deux héroïnes infirmières, Gabrielle Petit et Edith Cavell (arrêtée il y a juste cent ans, en août 1915). Durant la seconde guerre, 261 personnes ont été exécutées sur le site – je vous en reparlerai sans doute un jour, quand je visiterai l’Enclos des fusillés tout près d’ici. 

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Dans les années 1960, le Tir National est démoli et le terrain cédé à la Télévision belge qui se sent à l’étroit à Flagey. Les nouveaux bâtiments de la RTBF et de la VRT (la scission linguistique a lieu en 1977) sont construits en plusieurs phases, de 1964 à 1981, sur un site de 21 hectares. De grands studios projetés plus près du boulevard n’ont jamais été réalisés et ces terrains ont été revendus, à présent occupés par des immeubles de bureaux. 

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La construction de la tour Reyers, inaugurée en 1981, est une véritable prouesse technique. Cette tour de béton armé de 89 m de haut a été dessinée par l’architecte Roger Bastin. Elle ne pouvait monter plus haut vu la proximité de l’aéroport national. Sur le fût de 70 m édifié par coffrage grimpant sur un socle de 9 mètres de profondeur, on a soulevé en quatre jours par câbles une superstructure de 4000 tonnes ! La Sonuma diffuse un film d’archives sur cet événement. 

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On peut monter dans la tour Reyers par un escalier de 460 marches, mais nous avons préféré l’ascenseur qui mène au vingt-quatrième étage, le dernier se monte à pied. Un responsable de la sécurité nous a rappelé les consignes : regarder où l’on met les pieds sur la plate-forme (34 m de diamètre) et ne pas rester planté devant une antenne. La tour ne propage pas d’ondes radio, elle sert uniquement d’émetteur par faisceaux hertziens vers les relais de Wavre et de Hannut. Le passage au numérique a changé la donne. 

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http://www.adt-ato.brussels/fr/zones-strat%C3%A9giques/reyers

Avant l’ascension, Cécile Dubois nous a présenté le schéma du futur pour cette « zone stratégique » en région bruxelloise : d’ici 2028-2030, le nouveau quartier comprendra du logement (55 %), des commerces (10 %), le nouveau « Media-park » (30 %, la VRT et la RTBF y auront de nouveaux bâtiments) et un parc qui pourrait porter le nom d’Edith Cavell. Le site sera beaucoup plus accessible au public qu’aujourd’hui et certains rêvent d’utiliser alors la tour pour une activité touristique ou même un restaurant. 

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Derrière les bâtiments de la télévision, un espace vert de 8 ha - le futur parc

De là-haut, le panorama est à couper le souffle : c’est très impressionnant. Il faut tout un temps pour s’habituer à regarder Bruxelles à cette échelle-là. On distingue beaucoup mieux la distribution des espaces verts dans la ville. L’œil va du plus proche – la place Meiser si paisible vue d’ici, le viaduc Reyers à moitié emmailloté pour les travaux de désamiantage – au plus lointain : Palais de Justice, Atomium, Cinquantenaire, Altitude 100, etc. 

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En bas, la place Meiser ; en face, l'avenue Cambier vers le parc Josaphat au bout duquel émerge le Brusilia

Nous avons eu de la chance pour profiter de cette vue à 360° : ni pluie ni vent, juste une brume de chaleur (ou de pollution ?). J’aurais volontiers passé plus d’une heure là-haut. Aussi suis-je déjà partante pour une nouvelle visite de la tour Reyers (elle-même divisée entre la RTBF et la VRT, l’imaginiez-vous ? A la sortie de l’ascenseur, deux portes se font face sur le palier, vers l’une et vers l’autre).

15/08/2015

Une femme sur deux

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« Le monde tel que le reflètent les médias
est donc un monde où une femme sur deux
est gommée. »

http://www.ajp.be/gmmp-synthese2010/

 

Illustration : un « index d’égalité des genres » (Conseil de l’Europe)http://www.coe.int/t/dghl/standardsetting/equality/default_FR.asp

L’interface en ligne à consulter sur
http://eige.europa.eu/gender-statistics/gender-equality-index

P.-S. sur une question d'actualité
http://www.lalibre.be/debats/opinions/les-prostituees-ne-...

 

13/08/2015

Où sont les femmes ?

C’est l’excellent titre lu vendredi dernier dans un dossier réalisé pour La Libre Belgique par Jean-Claude Matgen et Stéphane Tessin, consacré à une étude de l’Association des journalistes professionnels (AJP) sur « les contenus des quotidiens belges en matière de diversité (sexe, âge, origine, professions, handicap) ». 

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Hélas, La Libre est classée journal le plus « masculin » si l’on ne tient pas compte des rubriques sportives, tandis que Nord Eclair remplace La Dernière Heure à la place du quotidien belge francophone le plus « macho ». En gros, l’analyse montre que « la presse écrite continue à attribuer un rôle mineur aux femmes et aux jeunes (…) et « zappe » complètement les handicapés. » Seul progrès, la présence plus forte des « non-blancs ».

51% des Belges sont des femmes, mais elles ne représentent que 17% des intervenants dans les médias écrits (contre presque 37% à la télévision). Même sur le thème de l’enseignement, secteur où elles sont majoritaires, leur présence recule (37% de représentation en 2015, contre 43% en 2011).

Un autre aspect de ce problème : les journalistes identifient mieux les hommes (nom, prénom, profession cités dans 84% des cas) que les femmes (désignées même par leur prénom seul dans 41% des cas). De plus, celles-ci apparaissent régulièrement « dans des rôles passifs ou des postures de victimes ».

Les experts et porte-parole cités dans la presse écrite sont à 86% masculins. Pourtant, « Il y a des expertes pour tous les sujets », proteste Martine Simonis, présentée comme « l’inoxydable » secrétaire générale de l’AJP. Cette trop faible présence des femmes en tant qu’expertes la choque. Selon elle, ce n’est pas forcément dû au machisme, mais à la routine journalistique : « Lorsqu’on connaît bien quelqu’un à qui on a souvent à faire, il est plus facile et efficace de le solliciter. » Aussi l’AJP va proposer bientôt à ses membres un « annuaire des expertes » ainsi qu’une autre base de données pour des experts « issus de la diversité ». Martine Simonis se dit déçue de l’évolution observée depuis l’enquête précédente en 2011, restée sans effets notables.

Je vous renvoie à La Libre pour les autres catégories étudiées dans cette enquête. Elle montre par ailleurs que les jeunes de 19 à 25 ans et de 26 à 30 ans sont surreprésentés par rapport à leur importance dans la population belge, et que là aussi, 70% des intervenants sont masculins.

L’étude est disponible in extenso sur le site de l’AJP, avec ce sous-titre à propos de la représentation selon le genre (p. 14) : « On trouve moins de 18% de femmes dans l’information. Les hommes y sont surreprésentés. L’identification est différenciée selon les sexes. On est très loin de la parité. »

J’ai observé au passage le tableau des thématiques reprises dans l’info au quotidien en 2013-2014 (p. 10) : le sport l’emporte (33%), suivi par la culture au sens très large – « Culture / art / divertissement / loisirs » (14,5% ) – et la politique (11%). Le mode de calcul est expliqué dans le document.

En page 34, le tableau des catégories socioprofessionnelles mises en avant dans les six journaux étudiés montre des variations intéressantes : plus de cadres et dirigeants dans Le Soir et La Libre Belgique, plus de sportifs dans Nord Eclair, la DH et Le Courrier de l’Escaut, plus de professions artistiques dans Metro.

Les commentaires qui suivent l’article en ligne dans La Libre.be sont plutôt consternants. Pour ma part, je l’ai lu avec intérêt et curiosité. La question de la visibilité des femmes dans les médias, dans la presse écrite en particulier, est trop peu souvent abordée, excepté la traditionnelle figuration qui leur est octroyée le 8 mars. L’observatoire de la parité dans la presse écrite française, édition 2014 de EDD (Européenne de Données), va dans le même sens.

Cela montre combien le combat pour plus d’égalité entre les femmes et les hommes dans notre société est loin d’être achevé. C’est l’occasion de souligner le travail de l’asbl Amazone (Bruxelles), qui a constitué la première base de données en ligne belge de femmes expertes et d’expert-e-s en genre sous le nom de VEGA (Valorisation des Expertes et de l’Approche de Genre) : les coordonnées de plus de 500 femmes francophones et néerlandophones dans divers secteurs et domaines professionnels et de plus de 200 femmes et hommes experts en genre.