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15/10/2015

Muses modernes

12 muses qui ont changé l’Histoire : Bertrand Meyer-Stabley présente sous ce titre douze femmes qui « ont été au cœur de la création du XXe siècle ». Entendez donc « qui ont changé l’Histoire de l’art ». Muses ou égéries, elles ont fasciné leurs contemporains et inscrit leur destin dans le sillage d’un ou de plusieurs artistes. 

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Misia Sert par Toulouse-Lautrec / Gala par Dalí

Misia Sert, Gala Dalí, Kiki de Montparnasse, Youki, les premières évoquées sont des modèles ou des amies d’artistes, Dan Franck a décrit ce milieu dans Bohèmes. Misia était aussi pianiste, Youki fut la « Neige rose » de Foujita avant de devenir la « sirène » de Desnos. En une trentaine de pages pour chacune, l’auteur raconte leurs débuts dans la vie, et surtout leurs rencontres avec des artistes qui vont changer leur vie. Dans ce registre biographique, l’auteur porte autant d’attention à la petite histoire qu’à leur rôle artistique. 

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Nu couché à la toile de Jouy (Kiki) et Youki au chat par Foujita

Peggy Guggenheim, grande collectionneuse d’art, et Lee Miller, photographe un temps aux côtés de Man Ray, se font aussi un nom dans le milieu de l’art par elles-mêmes, à travers une galerie à Londres puis à New York pour la première, par son travail pour Vogue et ses reportages pour la seconde – Lee Miller a notamment montré la libération des camps de concentration. 

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Peggy Guggenheim par Alfred Courmes / Lee Miller par Man Ray

Deux des femmes qui ont partagé la vie de Picasso figurent dans cet essai : Dora Maar et Jacqueline Picasso. Celui que Françoise Gilot traite de « monstre d’indifférence » dans ses mémoires voulait qu’elles se vouent entièrement à lui et le libèrent de tout souci d’intendance, lui laissant la liberté de créer et d’inventer sans cesse.

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Dora Maar et Jacqueline aux mains croisées par Pablo Picasso

Matisse, qui engage Lydia Delectorskaya comme assistante quand il est déjà un vieux monsieur, fidèle à son épouse, est en comparaison un modèle de respect et de générosité envers ses employés. Mais Lydia devient si indispensable et omniprésente à Cimiez que Mme Matisse, dont elle a aussi été la garde-malade, exige son renvoi. Elle lui reviendra. 

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Lydia Delectorskaya par Matisse /  L'été (détail) de Maillol (Dina)

Dina Vierny, qui a posé pour plusieurs peintres, voit son nom associé surtout à celui du sculpteur Maillol, à qui elle a inspiré tant de chefs-d’œuvre. C’est elle qui a convaincu Malraux de placer les statues offertes à l’Etat aux Tuileries. Elle s’est dévouée corps et âme à la création du musée Maillol à Paris. 

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Les deux dernières muses évoquées dans cet essai me semblent moins connues : Annabel Buffet, que Bertrand Meyer-Stabley présente après avoir résumé la carrière de Bernard Buffet, et Ultra Violet, « la reine de l’underground » qui a su se faire une place dans la Factory d’Andy Warhol, et aussi plaire à Dalí. 

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Une vingtaine de photos N/B sont encartées au milieu du livre. Chacune de ces femmes mérite une biographie à part entière, il en existe d’ailleurs. Cet essai grand public donne envie de chercher leurs portraits peints, sculptés, photographiques, et d’en apprendre davantage sur certains de ces destins romanesques.  

Et si on inversait les rôles, quels seraient les « 12 hommes qui ont changé l’Histoire » dans l’ombre ou la lumière de femmes artistes ? Avez-vous des noms à suggérer ? Il semble que « muse » n’ait pas de masculin, ni « pygmalion » (titre de la collection) de féminin.

10/10/2015

Fortune

Vert Livre de la mutation de Fortune.jpg

« Inconstante, versatile, imprévisible, la déesse Fortune porte dans les images de la fin du Moyen Age une robe rayée ou mi-partie. On la voit ici entourée de ses deux frères, tels que les décrit Christine de Pisan dans son célèbre Livre de la mutation de Fortune (1400-1403). A gauche, Heur est un jeune homme vêtu de vert et couronné de feuillage. A droite, Meseur (Malheur) est un paysan rustaud et court vêtu dont la massue prête à frapper est quelque peu inquiétante. » 

Michel Pastoureau, Vert. Histoire d’une couleur 

Miniature d’un manuscrit du Livre de la mutation de Fortune de Christine de Pisan
(vers 1420-1430). Chantilly, Musée Condé.

 

08/10/2015

Les aléas du vert

Michel Pastoureau, après Bleu et Noir, a consacré un album à la couleur verte, qui n’a pas toujours eu bonne réputation sa couleur préférée. Vert. Histoire d’une couleur (2013) déroule sa chronologie en cinq phases : une couleur incertaine, une couleur courtoise, une couleur dangereuse, une couleur secondaire, une couleur apaisante. Comme pour les essais précédents, l’édition originale est merveilleusement illustrée (je lui emprunte les illustrations et légendes ci-dessous). 

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L’auteur s’interroge d’abord sur la place très discrète réservée au vert « du néolithique jusqu’au début du Moyen Âge », au point qu’on s’est demandé si les Grecs voyaient cette couleur, pour laquelle aucun mot précis n’existe en grec ancien. Nietzsche écrit même que leur œil « était aveugle au bleu et au vert ». C’est l’occasion pour Pastoureau de rappeler que pour l’historien, « c’est d’abord la société qui « fait » la couleur, pas la nature, ni le couple œil-cerveau. »

 

« Viridis » a donné « vert » et « verde » aux langues romanes, le latin dispose d’un vocabulaire des couleurs précis. Mais pas plus qu’en Grèce, le vert ne colore les objets ni le vêtement des Romains de l’antiquité – teindre dans un vert « solide » n’était pas aisé, le mélange du jaune et du bleu était alors inconnu. Seule la verrerie offre alors de beaux verts (et bleus).

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Sir Lawrence Alma-Tadema, A Coign of Vantage (1895) Collection particulière.

Sous un titre amusant, « L’émeraude et le poireau », Pastoureau décrit la plus forte présence du vert sous l’Empire romain, notamment dans les peintures murales et les mosaïques. C’était la couleur préférée de Néron : « Il aime s’habiller de vert, collectionne les émeraudes, soutient l’écurie verte dans les courses de chars et, en matière de cuisine, se délecte des poireaux. »

 

Dans la liturgie chrétienne, le vert est une couleur « moyenne » portée par le célébrant pour les jours ordinaires, moins solennelle que le blanc, le rouge et le noir. Bien que Pastoureau se limite à l’histoire des couleurs en Occident, il ne peut passer sous silence l’élection du vert comme couleur de l’islam : couleur toujours positive dans le Coran, le vert est aussi celle du turban de Mahomet et par la suite celle de ses descendants. A partir du XIIe siècle, il prend une valeur politique en réunissant tous les peuples arabes de l’islam. Et peut-être son absence dans les emblèmes des croisés a-t-elle contribué à sa promotion dans le camp adverse. 

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"Al-Khidr", figure du Coran, miniature mongole (XVIIIe siècle), détail. Rampur, collection particulière.

Le vert, couleur de la nature, est depuis longtemps associé au jardin, au verger, au printemps. Et en particulier le premier mai, jour où il faut « s’esmayer », « c’est-à-dire planter le mai pour fêter l’arrivée du plus beau mois de l’année ». C’est donc au Moyen Age la couleur de la jeunesse, de l’amour et de l’espérance, mais aussi de l’inconstance et de la frivolité. Frau Minne, déesse de l’amour dans la poésie lyrique de langue allemande, porte souvent une robe verte. Dans ce monde courtois germanique, le tilleul est l’arbre de l’amour, avec ses feuilles en forme de cœur, et offrir un perroquet vert, un geste amoureux.

 

Les jeunes filles à marier portent du « vert, j’espère » ; une fois mariées, les femmes portent souvent du vert pour signaler l’attente d’un heureux événement, comme dans la célèbre toile de Van Eyck, Le Mariage Arnolfini. Saviez-vous que le vert est la couleur de Tristan ?  Son destin tragique fait la transition vers le côté maléfique de la couleur de plus en plus ambivalente : « d’un côté, le bon vert, celui de la gaîté, de la beauté, de l’espérance, (…) de l’autre, le mauvais vert, celui du Diable et de ses créatures, des sorcières, du poison ». 

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Jean Van Eyck, Le Mariage Arnolfini (1434). Londres, The National Gallery.

Au XVIe siècle, le règlement interdit aux teinturiers de mélanger le jaune et le bleu, leur spécialisation selon les couleurs et selon les matières textiles est stricte. Les mélanges sont jugés démoniaques et les « tricheurs » sont mal vus. En français, on rapproche « teindre » et « feindre » ; en anglais, « to dye » (teindre) et « to lye » (mentir).  Les teintures produisent soit du « vert gai » (joyeux, vif) soit du « vert perdu » (pâle, fané). Le vert, chimiquement instable, ne tient pas bien.

 

Vert. Histoire d’une couleur étudie les usages, les codes, les procédés de teinture et bien sûr la symbolique. Dès la fin du Moyen Age, le vert est la couleur de l’argent, de l’avarice. Les tables de jeux se couvrent d’un tapis vert, « couleur qui symbolise tout ensemble le hasard, l’enjeu, la mise et l’argent que l’on va gagner ou perdre. » Il fait par ailleurs son entrée dans le blason où on le nomme « sinople ». 

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Le prophète Osée. Verrière haute de la nef de la cathédrale d'Augsbourg, vers 1110-1120.

Michel Pastoureau parle du « chromoclasme protestant » (rejet des couleurs voyantes) ; du vert des peintres, d’abord issu de matières naturelles puis du mélange de jaune et de bleu ; d’Alceste que Molière appelle « l’homme aux rubans verts »… La diversité des entrées entretient l’intérêt tout au long de cette étude riche en anecdotes. La couleur verte y est abordée dans son ambivalence – toxique ou protectrice – et aussi en rapport avec les autres couleurs, notamment comme la complémentaire du rouge (les feux de circulation ne sont pas oubliés).

 

Le vert était la couleur préférée de Goethe, de Napoléon, mais il a fallu attendre le XXe siècle pour qu’on le considère en général comme une couleur apaisante et associée à la santé (blouse du chirurgien, croix des pharmacies…). Si presque une personne sur deux, en Occident, préfère le bleu, le vert a tout de même la faveur d’une personne sur cinq ou sur six (c’est davantage que pour les autres couleurs). Moins de dix pour cent des personnes le détestent, certaines continuent à lui attribuer un côté « vénéneux, funeste, maléfique ». 

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Félix Vallotton, Le Ballon (1899). Paris, musée d'Orsay.

A notre époque, la défense des espaces verts et de l’environnement a sans doute contribué à en faire une couleur sage, le plus souvent positive : le vert est « sain, tonique, vigoureux », « libre et naturel », « riche de multiples espérances, tant pour l’individu que pour la société ».

06/10/2015

Place réservée

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Marcel Proust, La fugitive

Le baptême du Christ. Vers 1352-54. Venise, Basilique Saint-Marc. Mosaïque du vestibule du Baptistère.
http://cedidoca.diocese-alsace.fr/bible-en-images/nouveau-testament/la-vie-publique-du-christ/le-bapteme-du-christ/

 


 

 

 

 

05/10/2015

Vivre sans Albertine

Alors que dans La prisonnière, Proust rappelle régulièrement le désir du narrateur de rompre avec Albertine, son départ est pour lui un véritable choc. La fugitive (autrefois Albertine disparue) le confirme : sa souffrance contredit le sentiment antérieur qu’il ne l’aimait pas vraiment. Il en ressent un coup « physique » au cœur : « Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. » 

Proust Nuage de mots Albertine.jpg

Source : http://ycreange.blogspot.be/2012/01/la-recherche-du-temps...

Il s’efforce d’abord de nier le caractère définitif de leur séparation, demande à Françoise de garder la chambre d’Albertine en ordre, imagine son retour pour bientôt. Apprenant qu’elle est chez sa tante en Touraine, il lui écrit une lettre d’adieux et fait appel à Saint-Loup (aussi étonné de découvrir qui a été sa maîtresse secrète que lui en rencontrant Rachel) pour tenter une ultime démarche auprès de Mme Bontemps, sans se laisser voir de sa nièce.

Donner trente mille francs à la tante (« pour le comité électoral de son mari »), donner cinq cents francs à une petite fille qu’il a fait monter chez lui pour se donner l’illusion d’une présence (les parents porteront plainte, sans suite), le narrateur agit sur impulsion et multiplie les maladresses. Albertine, qui a vu arriver Saint-Loup, traite le narrateur d’insensé par télégramme et lui reproche de ne pas lui avoir écrit directement : « J’aurais été trop heureuse de revenir ; ne recommencez plus ces démarches absurdes. » A quoi il répond qu’il ne le lui demandera pas – « Adieu pour toujours. »

Tour à tour, il espère que cette lettre la fera revenir, qu’elle refusera, se reproche de l’avoir écrite, se récite des vers de Phèdre sur la douleur de la séparation. Quand Françoise lui montre les deux bagues d’Albertine oubliées dans un tiroir, c’est un nouveau motif d’accablement : leur ressemblance prouve qu’elle a menti sur leur origine. Le rapport de Saint-Loup, qui a entendu Albertine chanter chez sa tante, n’a rien de rassurant. Elle y voit d’autres filles, une actrice, elle n’a pas du tout l’air de souffrir.

Pourquoi lui reprocher des désirs que lui-même s’autorise ? L’amant jaloux est prêt maintenant à tout lui permettre. De désespoir, il lui télégraphie de revenir à n’importe quelles conditions – « Elle ne revint jamais. » Un télégramme de Mme Bontemps lui annonce la mort d’Albertine, « jetée par son cheval contre un arbre », suivi de deux lettres de la jeune femme, la première à propos d’Andrée (il lui a écrit qu’il envisageait de se lier avec elle), la seconde pour lui demander de revenir – « je prendrais le train immédiatement. »

« Alors ma vie fut entièrement changée. » La fugitive est le récit de la douleur et de l’oubli. Les tendres souvenirs envahissent ses pensées, les projets qu’il croyait empêchés par elle, comme aller à Venise, ne lui disent plus rien sans elle. « On n’est que par ce qu’on possède, on ne possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin de nous-même, où nous les perdons de vue. » 

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Albertine n’est plus, mais sa curiosité pour elle persiste. Il charge Aimé (le maître d’hôtel) de se renseigner sur ce qui se passait dans les douches où elle se rendait à Balbec, à cause d’une rougeur soudaine observée un jour qu’ils en parlaient. Sa vie lui paraît un « double assassinat » : de sa grand-mère, auprès de qui il s’est comporté en égoïste et qu’il a trop vite oubliée, et à présent d’Albertine.

« On désire être compris parce qu’on désire être aimé, et on désire être aimé parce qu’on aime. » Il aimait Albertine, enfin il se l’avoue. « Mais elle était morte. Je l’oublierais. » C’est l’heure du bilan où défilent les femmes de sa vie, et celles d’un instant. Quand Aimé revient avec les confidences d’une doucheuse sur les rencontres coquines d’Albertine, Balbec devient l’Enfer de ses soupçons confirmés.

« Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où j’étais seul et où, dans quelque sens que j’allasse, je ne la rencontrerais jamais. » Puis vient le temps du doute : la doucheuse, Aimé ont-ils dit vrai ? Une petite blanchisseuse qui a simulé pour Aimé ce qu’elle faisait avec Albertine ne l’a-t-elle pas puni pour sa curiosité ? « Ce que nous sentons existe seul pour nous et nous le projetons dans le passé, dans l’avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de la mort. » Enfin, il lui pardonne.

S’habituer à vivre sans elle. Eviter la Touraine, la Normandie. Lire le journal avec prudence – un rien peut réveiller la douleur. Rencontrer Andrée, tâcher de savoir tout de même. Ramener d’autres filles chez lui, mais aucune n’est Albertine. Enfin, Le Figaro publie un article de lui ! Quand Andrée lui révèle la relation entre Albertine et Morel, il ne souffre plus : « Comme certains bonheurs, il y a certains malheurs qui viennent trop tard, ils ne prennent pas en nous toute la grandeur qu’ils auraient eue quelque temps plus tôt. » Comprendra-t-il jamais pourquoi Albertine l’a quitté ? Tout en elle, toujours, est et restera mobile – fugitif.

Sa mère emmène le narrateur quelques semaines à Venise. Ils y font des rencontres inattendues, mais c’est surtout la beauté de la ville qui l’occupe, et la peinture vénitienne. Il prend des notes pour un travail sur Ruskin, visite Saint-Marc avec sa mère, reconnaît dans un tableau de Carpaccio le manteau de Fortuny porté par Albertine, admire les anges-oiseaux de Giotto à Padoue.

Au moment du départ, le courrier leur annonce deux mariages inattendus : Gilberte Swann, devenue Mlle de Forcheville par le remariage de sa mère, épouse Saint-Loup ; le « petit Cambremer » épouse la nièce de Jupien (elle mourra peu après de fièvre typhoïde). Gilberte de Saint-Loup devient une personne très en vue, mais aucune situation mondaine ne l’est une fois pour toutes. Son mari s’affiche avec des maîtresses – un leurre. Saint-Loup est aussi un « inverti », et en l’apprenant de source sûre, son ami – en fait l’était-il ? – en ressent beaucoup de peine. 

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03/10/2015

Dubaï

anna puig rosado,exposition,venterol,le temple,rue du bout du monde,photographie,désorienté,pays lointains,regard,humain,culture« A Dubaï, dans le vieux quartier de Satwa, un perroquet se regarde dans une glace et n’a plus personne à qui parler.


Il a tout vu, ce perroquet. Le petit village de pêcheurs posé sur le sable, les bédouins sur leurs chameaux errant dans le désert, les plongeurs à la recherche de perles fines. Et presque d’un seul coup, un tremblement, le pétrole, le bitume, le béton. »

 

Nicolas Joriot, Mise à mort du perroquet

 

 

Photo © Anna Puig Rosado (Dubaï)


 

 

 

01/10/2015

Anna Puig Rosado

Le Temple, rue du Bout du Monde : une adresse inattendue à Venterol, beau village enroulé autour de son clocher remarquable, en Drôme provençale. Juste en face de la mairie, j’ai eu l’œil attiré par l’ancien temple protestant, une construction néo-classique récemment transformée en galerie, où une bannière annonçait l’exposition d’Anna Puig Rosado, du 17 au 27 septembre : « Désorienté », une sélection de photographies prises en 2014. 

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L’affiche reprend un superbe grand format qui accroche l’œil dès l’entrée : sur un rivage d’Iran, une pierre dressée entre deux bois obliques plantés dans le sable ; au loin, à l’horizon, un cargo noir. (La photographie flotte au milieu de l’espace, accrochée à une coursive qui a été installée à hauteur de la tribune existante, sous une ancienne inscription religieuse.)

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© 2015 Anna Puig Rosado (Iran)

Cette « grande voyageuse de lieux atypiques » (comme indiqué sur son site) vit à La Roche Saint Secret, non loin de Venterol, quand elle revient de pays lointains : Tunisie, Yemen, Soudan, Iran, Pakistan, Syrie, Inde, Turquie... Son texte de présentation commence ainsi : « J’aime quand le voyage rude m’éloigne de ces paysages idéaux faits de sable et de cocotiers assassins. » 

La figure humaine est souvent discrète : une silhouette vue de dos, deux femmes en tchador près de la mer, ou, image troublante, un homme en équilibre sur une barrière, se retenant d’une main à un piquet – la photo est traversée par la lumière d’une fenêtre, la transparence donne à cette silhouette une allure encore plus précaire (ci-dessous). 

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© 2015 Anna Puig Rosado (Azerbaïdjan)

Dans ces vues apparemment banales du quotidien, où le flou s’invite parfois, loin du cadrage léché, de la netteté à tout prix ou de l’effet spectaculaire, on sent un regard qui s’échappe vers la mer, le ciel, qui s’arrête au jeu des couleurs, à un graffiti sur un mur, en quête de paix, d’espace, de silence. On dirait des instants pour reprendre son souffle.

 

Les photographies sont exposées sans légende ; on peut les lire sur une bannière près de l’entrée. Chaque photographie y est reprise, mais seulement par un détail, invitation à mieux regarder, à ne pas passer trop vite là-devant, à s’attarder. Par exemple, sur cette vue d’Istanbul – « Où finit la ville ? » – que le flou d’une cloison sépare en deux, comme les pages d’un livre ouvert. Ou sur ce vol d’oiseaux dans l’azur au-dessus d’un enchevêtrement de ferrailles. 

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© 2015 Anna Puig Rosado (Istanbul)

A l’étage, de petits formats voisinent avec des formats moyens. Un portrait encadré de Bachar El Assad est le seul objet laissé sur une étagère dans une maison en ruine. Des bords de mer, des murs. En pleine « crise des migrants », ces images issues de pays en souffrance prennent encore plus de force. « Anna Puig Rosado est certes une photographe reporter qui depuis 20 ans sillonne le monde, du Yémen à la Sibérie orientale ; mais c’est avant tout un regard qui se pose tendrement sur les choses observées et dont elle sait extraire l’humain. » (Alexandre Abellan)

 

Si vous voulez, vous pouvez découvrir le travail d’Anna Puig Rosado sur son site : « Désorienté » fait partie de ses séries personnelles, qu’elle distingue des commandes. Elle participera en novembre prochain à Montélimar au « Festival Présence(s) Photographie Édition 2015 #2 » organisé par une association de photographes « néo-humanistes », qui promeut « une photographie au cœur de laquelle l’homme est replacé, avec poésie et humour, sans passéisme, ni nostalgie, une photographie réaliste de l’homme dans son environnement quotidien, une photographie consciente du monde et des injustices, des combats pour la liberté, de la force de l’amour et des solidarités… »

 

Si vous passez non loin de Venterol, je vous recommande la visite de ce village perché dans le pays de Nyons. Le Temple, rue du Bout du monde, se veut « un espace culturel ouvert aux différentes formes d’expression artistiques et patrimoniales et un lieu d’échange et de rencontre ». D’autres expositions sont prévues en cet automne 2015.

29/09/2015

Le fil de mes idées

« Son visage m’a rappelé celui de la jeune femme que nous avions rencontrée dans le port de Tinos et dont nous étions tombés amoureux tous les deux. alexakis,la clarinette,roman,littérature française,grec,français,écriture,amitié,maladie,vieillesse,société,cultureSa présence m’était si agréable que j’ai parlé beaucoup plus longuement que d’habitude. J’évitais de trop la regarder pour ne pas perdre le fil de mes idées, je l’ai quand même perdu à deux ou trois reprises. J’ai expliqué pourquoi je considérais comme un avantage le fait d’écrire en deux langues, pourquoi mes rapports avec le français avaient toujours été plus détendus qu’avec le grec, je me suis souvenu que ma machine à écrire grecque croupissait sous ma table à l’époque de la dictature des colonels, j’ai comparé le travail du romancier à celui d’un menuisier en train de construire un meuble un peu compliqué, j’ai confessé qu’il me fallait deux ans environ pour écrire un livre, que j’avais passé la plus grande partie de mon existence entouré de personnages de fiction, que le roman occupait certainement plus de place dans ma vie que ma vie dans mes romans. »

 

Vassilis Alexakis, La clarinette

28/09/2015

Le son de ta voix

« J’ai commencé à écrire ce texte en grec. Mon dernier livre, comme tu le sais, je l’ai d’abord écrit en français. » Ce sont les premiers mots de La Clarinette, dernier roman (2015) de Vassilis Alexakis, où l’auteur de Paris-Athènes semble très proche du narrateur, un écrivain vieillissant : celui-ci s’adresse à son éditeur et meilleur ami, très malade (Jean-Marc Roberts, dont il ne cite pas le nom, mais bien les livres, est décédé en mars 2013). 

Clarinette.jpg
http://www.jupiterinstrument.fr/jupiter-musique-france-in...

Il lui raconte ses journées, ses observations, ses pensées, y compris lors des visites qu’il lui rend chez lui ou à l’hôpital. Les soucis de l’âge, de la maladie, l’appréhension de la mort planent sur ce roman-récit. Le titre, longtemps mis en balance avec « La minute de silence », vient d’un trou de mémoire qui inquiète le narrateur, incapable de retrouver le nom de l’instrument de musique qu’il connaît très bien, ni en français ni en grec (l’éditeur à la mémoire intacte le lui livrera).

 

Mais sur cette thématique s’en greffent beaucoup d’autres : les allées et venues entre Paris et Athènes, entre le grec et le français, l’écriture et les activités littéraires, la crise grecque et les laissés pour compte de l’économie, les rencontres, les femmes, la famille, la mémoire et l’oubli. L’écrivain grec n’a plus le même enthousiasme pour Paris où il vit depuis quarante ans, ni la même envie d’observer les gens, les bruits, une indifférence prouvant peut-être qu’il est « devenu un vrai Parisien ». Chômeurs faisant la manche et SDF retiennent encore son attention et sa compassion. La crise grecque, la montée en puissance d’Aube Dorée le préoccupent, lui rappellent le temps de la dictature des colonels et de son installation en France.

 

Juste avant qu’on lui découvre un cancer, son ami avait pu faire un voyage en Grèce, à Athènes d’abord, puis sur l’île de Tinos où l’écrivain l’avait reçu chez lui. L’éditeur écrit, lui aussi ; son dernier livre s’intitule « Deux vies valent mieux qu’une » : « Tu considérais l’écriture comme un jeu : oui, c’est un jeu, mais un peu particulier, où l’on pleure de temps en temps. »

 

Celui-ci l’a écrit dans un appartement trop grand pour lui seul (il avait prévu d’y vivre avec Olga, sa dernière compagne, et son fils, ce qu’elle n’a pas voulu, et d’y recevoir ses propres enfants) : « Cela conforte aussi ma conviction que la qualité des livres dépend de la place qu’ils réservent au silence. La solitude a été ta dernière conquête. » Le narrateur a lui-même été hospitalisé à Aix, ce qui a modifié son rapport au temps. « Jusque-là le présent n’était qu’un pont qui reliait ma mémoire à mes projets et que je traversais à vive allure. »

 

Le fonctionnement de la mémoire (« Mnêmê » en grec) devient un nouvel objet de sa curiosité. Un neurologue lui affirme que les souvenirs sont créés de toutes pièces et relèvent de l’affabulation romanesque. Il observe que dans « alétheia » (la vérité), l’a privatif précède « léthé » (l’oubli). Alors que son ami pense qu’il écrit ce livre en grec, l’auteur a choisi sa langue adoptive : « Le français s’est imposé à moi pour cette raison supplémentaire qu’il me restituera le son de ta voix. »

 

Rentré à Athènes pour six mois, le temps de traduire son livre en grec, l’écrivain est à nouveau confronté à la crise, écrit une chronique contre l’église orthodoxe, constate la violence des membres d’Aube Dorée. Il retrouve intact le calme de la bibliothèque et du jardin de l’école française ; une amie lui trouve le nom grec du buis, quasi inconnu des Grecs (« pyxari ») –  « J’écris entouré d’une foule de fantômes bienveillants. »

 

Des rencontres qu’il rapporte, la plus touchante est celle d’Eleni, sa nièce, âgée de 56 jours : « Sa bouche est un mot rare qui porte deux accents circonflexes » ; en grec il mettra « deux petites vagues ». En Grèce, tout le monde le reconnaît, « Athènes n’est une grande ville qu’en apparence, c’est un village où il est facile de se faire une réputation. » Pour sa fête d’anniversaire, il écrit un mot différent sur chaque verre pour que chacun reconnaisse le sien – discussions, musique, danse. Puis il participe à une distribution de soupe populaire, rue Sophocle.

 

La clarinette est donc un roman à bâtons rompus, entre deux villes, deux pays, deux langues, deux amis. Les péripéties quotidiennes qu’il relate concernent aussi bien les détails triviaux (lorsqu’il empeste son compartiment de métro à cause d’une indigestion ou qu’une crise d’asthme l’inquiète au point d’appeler une amie pour ne pas rester seul, ou encore que son pantalon mis à sécher tombe dans la cour de son immeuble – il habite un cinquième étage sans ascenseur) que l’écriture.

 

L’observation des autres et de lui-même, il s’efforce de la rendre sans faux-fuyant, avec précision, il se traite même de « métèque studieux ». Cela donne, comme l’écrit Nathalie Crom dans Télérama, « un livre tout ensemble méditatif et pugnace, mutin et mélancolique, tendre et navré, infiniment vivant quoique drapé d’ombre. » Quand son ami est transféré aux soins palliatifs, Vassilis Alexakis – ou son double – se promet « de raconter cette période sinon avec la même grâce, tout au moins avec la même légèreté » que l’éditeur retraçant ses « péripéties de santé » dans son dernier livre.

 

Pour terminer, il me semble que la réponse d’Alexakis (ou du narrateur) à la question que posait Socrate aux passants sur le but de leur vie (il l’a relu dans un livre de Jacqueline de Romilly à qui il rend un bel hommage, en signalant qu’une petite place d’Athènes porte désormais son nom) résume parfaitement l’esprit de son roman : « Comprendre ».

26/09/2015

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D'un site à l'autre / 8 

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Pour terminer, un blog à lire au quotidien, celui de Carl Vanwelde, médecin généraliste, enseignant à l’Université de Louvain (UCL).

Ses centres d’intérêt ? « Tout ce que butine une abeille, ou un papillon, qui aurait croisé l’itinéraire d'un humain. Mon village d’Anderlecht, la chaleur de mes amis, l’affection de ma famille et de mes patients, la complicité des étudiants en médecine. »