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21/12/2015

Sôseki se souvient

En 1910, Sôseki a 44 ans quand on l’hospitalise au printemps pour un ulcère à l’estomac. Le 31 juillet, il quitte l’hôpital pour aller se reposer à Shuzenji, petite station thermale de la péninsule d’Izu. Mais le 24 août, une grave hémorragie le laisse inconscient pendant une demi-heure. Revenu à lui en clinique, malgré son extrême faiblesse, il se remet à écrire à partir du 8 septembre – c’est ainsi qu’il a commencé Choses dont je me souviens (Omoidasu koto nado, traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu en 2000), un titre qui rappelle les Notes de chevet de Sei Shônagon.

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Sôseki se souvient d’abord de la chaleur estivale à Tôkyô lors de son premier séjour à l’hôpital, de l’érable nain que lui avait apporté un ami et qu’on avait posé à l’ombre d’un treillis de roseaux. Mais il pleuvait quand on l’a ramené de Shuzenji à Tôkyô sur une civière le 11 octobre – « Ce soir-là, j’ai décidé de faire de cette clinique ma seconde demeure, pour longtemps. ».

Sa femme lui avait caché la mort du médecin-chef, dont l’état commençait à se dégrader lors de sa première hospitalisation, un homme très bienveillant à son égard, s’inquiétant de son traitement alors que lui-même « s’acheminait pas à pas vers la mort ». Il avait l’intention de le remercier dès son rétablissement, mais entre-temps « les fleurs posées sur la tombe du médecin s’étaient fanées nombre de fois, avaient été renouvelées autant de fois, lespédèzes, campanules et valériane d’abord, chrysanthèmes blancs et jaunes ensuite. »

« Les hommes meurent
Les hommes vivent
Passent les oies sauvages »

Haïkus et poèmes ponctuent le récit de Sôseki, frappé d’être en vie alors que cet homme de bien a disparu, ainsi que le « professeur James » (frère de l’écrivain) dont il lisait dernièrement la Philosophie de l’expérience, avec enthousiasme : « notamment le passage où l’auteur expose la théorie du philosophe français Bergson, que j’ai lu d’un trait, entraîné par un élan semblable à celui qui permet à une voiture de se hisser au sommet d’une côte, et qui a fait bouillonner les idées dans mon cerveau (…) et je me suis senti heureux à un point indicible. »

Dans la période la plus critique, Sôseki vivait au jour le jour, conscient que ses sentiments, ses sensations s’écoulaient comme de l’eau, éphémères comme des nuages. Il veut les noter dès qu’il en sera capable, même s’il sait que « rien n’est aussi incertain que la mémoire ». Le rédacteur en chef du journal Asahi est contrarié de son désir d’écrire, craignant pour sa santé, mais les médecins le rassurent et l’écrivain écrit alors un poème à son intention – un texte merveilleux que je reprendrai dans le billet suivant – qu’il commente ainsi :

« En fin de compte, je crois que l’homme est malheureux s’il ne se maintient pas dans la paix intérieure, et c’est la joie d’avoir éprouvé, l’espace d’un instant, cette sérénité du cœur qui a éveillé en moi l’envie de la faire tenir dans ces cinquante-six caractères » (poème en chinois classique (kanshi) à l’aide d’idéogrammes (kanji), chaque vers en comportant sept, précise une note en bas de page).

Que vous dire de plus à propos de ce livre sinon ce que Sôseki écrit lui-même à la fin du chapitre 4 (sur 32, 180 pages en format de poche) ? Au rythme quotidien de sa convalescence, ses pensées vont à la lecture et à l’écriture, la poésie  – l’écrivain continuera à publier chaque année jusqu’à sa mort en 1916 –, mais il décrit aussi des choses très simples du corps, de la terre et du ciel, la gentillesse à son égard, tout ce qui nourrit sa vie spirituelle. Cette lecture est pour vous si vous y êtes sensible.

« Choses dont je me souviens n’est rien de plus qu’un ensemble feutré, reposant sur les réflexions et le quotidien banal d’un homme aux prises avec la maladie, mais mon intention est d’introduire tout au long du texte un ton qui, bien que passé de mode, a le charme de la rareté, et je souhaite ardemment éveiller mes souvenirs sans attendre, les écrire de suite et pouvoir ainsi respirer dans la nostalgie ce parfum suranné avec mes nouveaux lecteurs, avec tous ceux qui sont dans la peine. »

19/12/2015

Ames de poètes

Gürsel Pouchkine.jpg« En un certain sens, Moscou est la ville des poètes morts. Partout errent les âmes de poètes qui ont été tués ou se sont suicidés. Dans leurs manteaux de bronze, leurs statues considèrent les passants d’un œil distrait. Ils ne sont plus de ce monde, mais ils sont toujours parmi nous. Nous vivons avec leur souvenir et murmurons leurs vers. » 

Nedim Gürsel, Moscou la blanche (Les écrivains et leurs villes) 

Statue d’Alexandre Pouchkine sur la place Pouchkine à Moscou (Photo Master & Margarita)

17/12/2015

Villes d'écrivains

« Nedim Gürsel est un djinn, un ogre délicat qui se nourrit de mondes engloutis : Venise, Istanbul, âges d’or conjugués au passé, errances au présent. Il semble avoir pris, avec les années, les plis de sa culture ottomane et européenne » écrivait Camille de Toledo dans Le monde des livres à propos des Filles d’Allah. Dans Les écrivains et leurs villes (traduit du turc par Jean Descat, 2014), Nedim Gürsel suit ceux-ci à Venise, à Moscou, en Allemagne et près de la Méditerranée, en y mêlant ses propres souvenirs.

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L’écrivain turc a séjourné plusieurs fois à Venise, entre autres pour écrire son roman Les Turbans de Venise. Le premier des « mal-aimés de Venise » qu’il évoque ici, c’est le jeune Louis Aragon, amoureux fou de Nancy Cunard, et si malheureux qu’il tente de s’y suicider. Peu après, il rencontrera Elsa Triolet qui sera sa muse et sa femme. (Dan Franck parle d’eux dans Libertad !)

Vers la cinquantaine, « papa Hemingway » est tombé amoureux à Venise d’Adriana, « une jolie Vénitienne de dix-neuf ans ». La vie aventureuse de l’Américain fascinait Gürsel dans sa jeunesse. Aussi le cherche-t-il sous les traits du colonel Cantwell dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, car « il ne s’agit pas uniquement d’une œuvre portant sur la guerre, mais aussi d’un éloge de Venise » que le colonel compare à « la plus belle femme du monde ».

Puis il y a Proust, bien sûr, comme dans Venises de Paul Morand, et Thomas Mann dont Visconti a adapté au cinéma La Mort à Venise. L’évocation de l’écrivain allemand et du naufrage de Gustav von Aschenbach « vaincu par Eros » confirme un thème commun à toutes ces images littéraires de Venise, celui de la mort indissociable de la vie.

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« Venise-Istanbul, villes narcissiques » éclaire la quête de Kâmil Uzman, le héros des Turbans de Venise. Gürsel rappelle que « la ville fut mise à sac par des chrétiens exactement deux siècles et demi avant d’être pillée par les Turcs qui, après l’avoir conquise, dominèrent la Méditerranée orientale. » Il cherche dans la ville les traces visibles de cette conquête et chez les peintres vénitiens « les aventures des Ottomans enturbannés », en particulier le fameux portrait du sultan Mehmet II par Bellini.

A Moscou en 2011, Nedim Gürsel ne peut s’empêcher de voir ce qui a changé depuis ses précédents séjours en Russie – pas tout : il lui faudra le secours de l’ambassadeur turc pour être admis à entrer dans le pays, son passeport qui a beaucoup servi suscite la méfiance (« le communisme s’était effondré, mais la bureaucratie était toujours là »).

Invité à Iasnaïa Poliana pour le centenaire de la mort de Tolstoï, Gürsel profite de son séjour pour voir dans « Moscou la blanche » les statues d’Essenine et de Gogol, y observer la vie, la lumière, les bouleaux. Il rend hommage à Pouchkine, qui lui a inspiré La place Pouchkine, et au « monde bizarre » de Gogol, qui lui semble si familier.

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« Voyages d’hiver en Allemagne » rassemble des études sur Kafka à Berlin, la ville de L’ange rouge (Nazim Hikmet), sur les peintres Grösz et Kirchner. Puis viennent deux portraits très touchants : celui du poète Wolfgang Borchert, mort à 26 ans – son recueil Ce mardi-là, écrit Gürsel, a changé sa vie – et celui d’Else Lasker-Schüler, une des figures « les plus originales de la littérature berlinoise du début du XXe siècle ». Enfin deux articles sur Goethe.

La dernière partie, « Mare Nostrum », est consacrée à Cavafy à Alexandrie, à Durrell et la Justine du Quatuor. Puis c’est un séjour en Algérie dans « Oran, capitale de l’ennui » et un autre au Maroc avec « Asilah, Mahmoud Darwich et la mort ». Sur les traces des écrivains qui l’ont précédé, Nedim Gürsel, au début du XXIe siècle, se révèle à la fois un lecteur attentif des auteurs qu’il admire, un voyageur curieux de ce qui apparaît sur son chemin et un conteur qui nous entraîne à regarder avec eux, avec lui, le monde tel qu’il nous est donné, à travers les mots.

15/12/2015

Opiniâtreté

plissart,marie-françoise,aqua arbor,exposition,photographie,bruxelles,le botanique,mer,arbres,nature,culture« Les mers, c’est l’eau, le liquide, les vagues, l’absence d’humains et d’objet, le mariage avec le ciel. C’est la matrice. A l’étage, l’arbre, c’est le vertical, le sec, la marque des humains, le masculin. Francis Ponge opposait « la mer qui a l’opiniâtreté de l’horizontalité » avec « les arbres qui ont l’opiniâtreté de la verticalité. »

Guy Duplat, « Notre mer à tous », La Libre Belgique, 7/12/2015.

 

« Aqua Arbor » de Marie-Françoise Plissart

Le Botanique, Bruxelles, jusqu’au 31 janvier 2016.

14/12/2015

Plissart Aqua Arbor

Le Botanique accueille jusqu’au dix janvier « Aqua Arbor » de Marie-Françoise Plissart. Connue pour ses photographies d’architecture et de villes, elle expose ici un autre versant de son œuvre : les mers, les arbres, des photographies en noir et blanc. « Parc royal » (l’affiche) avec son assemblage, ses reflets dans l’eau, ses lumières, introduit ses grandes « compositions marines ».

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Parc royal © Marie-Françoise Plissart

Ce ne sont pas des vues de mer d’un seul point de vue à un moment précis, mais des agencements, des mises en scène. Dans une vidéo (sur la mezzanine), la photographe explique qu’elle a voulu prendre en compte le temps qui change, le temps de regarder, de photographier (la vitesse d’obturation a incroyablement progressé – temps impossible à l’échelle du regard humain ou animal), le temps de composer aussi. Elle situe son travail « à cheval sur l’argentique et le numérique ».

« Aqua » montre des « constructions visuelles » jouant sur l’art de juxtaposer, de créer des contrastes, d’ajuster, « toujours dans une recherche de tension et d’équilibre » (Véronique Danneels). Ex-véliplanchiste, Marie-Françoise Plissart prend ses photos du littoral, pas en pleine mer, sur tous les continents. Elle prépare une installation artistique dans la station de métro Parc Royal, prévue en 2018.

L’horizon qui structure ses compositions, en principe au milieu, on peut quasi le toucher sur une photographie, alors qu’en réalité (elle le souligne dans la vidéo), il reste une limite inaccessible. Enfant, la photographe bruxelloise passait les grandes vacances à la campagne et rêvait d’aller à la mer, de voyager.

Au sol, une carte du monde inédite est dédiée à celle-ci : une carte des mers réalisée par Bieke Cattoor, architecte-urbaniste (KUL). En laissant pays et continents sur les bords, cette carte en bleu nous fait prendre conscience autrement de l’importance de la mer sur notre planète (pas seulement par la surface qu’elle couvre).

La houle et les nuages, les rives du fleuve Congo, le vol des oiseaux, le passage d’un bateau, les explosions d’écume sur les vagues... Chaque composition explore un thème, un climat, à Saint-Pétersbourg ou Ostende, Hong Kong ou Lesconil (France), jusqu’à cette fascinante vue du Sri Lanka où les animaux sur le rivage et la végétation volent la vedette au monde aquatique.

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Lesconil (France) © Marie-Françoise Plissart

Au fond de la salle, on peut s’asseoir pour regarder le film « Congo » (2003) : autorisée à filmer la rive gauche du fleuve Congo à Kinshasa – « 45 minutes, pas une seconde de plus » (injonction administrative) –, la cinéaste filme d’une bananière un plan fixe. Au rythme lent de la navigation, on découvre les activités humaines sur la rive ou à bord d’autres bateaux, les installations industrielles à l’abandon, les baraques rafistolées, le linge mis à sécher, la végétation qui pousse comme elle peut. Des inscriptions, des slogans, des gestes de réaction aussi. « Ce qu’on voit parle de soi-même. » (M.-F. Plissart)

« Arbor », à l’étage, présente des photographies N/B des vingt dernières années que Marie-Françoise Plissart avait prises sans intention particulière sinon garder le souvenir de rencontres, de lieux, d’impressions. Le rôle du photographe n’est-il pas d’être le « gardien de la mémoire » ? Elle raconte dans la vidéo comment, après un incendie à côté de chez elle, une dame lui avait parlé d’un album de photos comme de sa plus grande perte – un témoignage confirmé par les assureurs.

Plus que des photographies d’arbres, sa sélection montre les liens entre les arbres ou entre les arbres et les hommes. Par exemple dans ses séries de voyage en Chine, en 2010 et 2011. Des hommes prennent le thé dans la cour d’un ancien temple de Confucius où poussent deux figuiers centenaires. Des canards se promènent près d’une grange où les villageois rangent leur cercueil creusé dans un tronc, préparé de leur vivant. Des amateurs emmènent leurs oiseaux siffleurs au parc, une couverture sur leur cage.

Une belle série montre des arbres de santal transplantés à l’aide de cordes pour peupler un nouveau campus universitaire. A l’opposé de cet esprit de conservation ou plutôt de transmission aux générations futures, des photos de cabanes installées dans les arbres du bois de Lappersfort, près de Bruges, témoignent du combat écologique contre l’abattage (perdu et gagné, 5 hectares rasés sur 13).

Dans ses voyages, la Bruxelloise a rencontré des arbres exceptionnels, un baobab qui aurait 734 ans (Sri Lanka), un figuier du Bengale (Calcutta) foudroyé qui continue de croître (on dirait plusieurs arbres, mais en réalité, il s’agit bien d’un seul, qui s’étend à présent sur un hectare et demi !)

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Vue d'ensemble au musée du Botanique. Au sol, "Carte des mers" de Bieke Cattoor

Marie-Françoise Plissart lit beaucoup (dans la vidéo, elle cite Ponge, Maylis de Kérangal), elle est à l’écoute des gens qu’elle rencontre. Elle a pris des photos dans le jardin de l’architecte Pierre Hebbelinck, à Othée : des arbres chaulés dans le brouillard ; un élagueur en plein travail, y taillant un vieux poirier « pour lui donner quelques années de plus ». Pierre Lesage lui a fait remarquer que les arbres « depuis toujours forment le plus grand des réseaux par leurs racines qui vont jusqu’à la mer ».

Vous vous souvenez peut-être des aquarelles de Hans Op de Beeck, exposées au Botanique l’an dernier ? « Aqua Arbor » de Marie-Françoise Plissart m’y a fait penser, bien que son travail soit très différent, plus ancré dans le réel : cette fois encore, le noir et blanc, la lumière, la nature et l’humanité, la poésie sont au rendez-vous.

12/12/2015

Assassinée

Franck Orwell.jpg« Tous les autres dirigeants du POUM de Barcelone sont arrêtés, et pour beaucoup d’entre eux, torturés. Des procès sommaires sont organisés. Plus d’un millier de militants antifascistes, trotskistes et anarchistes, sont emprisonnés à Barcelone.
Lorsque Orwell revient en convalescence dans la ville, l’hôtel Falcon, ancien siège du POUM, a été fermé et transformé en prison. Un arrêté gouvernemental a déclaré le POUM illégal. La police de Catalogne, téléguidée par les staliniens, traque les prétendus ennemis de la République. Orwell lui-même doit dissimuler son appartenance au POUM et se cacher. Il se terre dans la ville durant trois nuits, fuyant l’hôtel où sa femme a trouvé refuge. Il n’a plus qu’un désir : quitter l’Espagne, doublement assassinée. »

Dan Franck, Libertad !

10/12/2015

Epopée d'Espagne

Libertad ! de Dan Franck, après Bohèmes consacré aux effervescences de l’art moderne à Paris au début du XXe siècle, raconte une autre époque : « Elle est aventurière. Elle est à l’engagement. Elle est terrible. » Années trente : le fascisme rôde en Europe. Et c’est l’Espagne qui s’embrase. Des écrivains, poètes, artistes n’y resteront pas indifférents.

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Le récit s’ouvre sur un dîner entre Gide et Malraux place des Victoires, en 1936 : André Gide, 67 ans, rentre d’Union soviétique ; André Malraux, 35 ans, d’Espagne, où il est colonel, chef d’escadrille, dans l’armée républicaine. De ces deux grandes figures de leur génération, nous suivrons l’engagement intellectuel et politique, la vie privée aussi, jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Les écrivains français qui se rendent en URSS en ramènent des impressions diverses : Saint-Exupéry, envoyé par Paris-Soir à Moscou pour écrire sur le premier mai 1935, n’a pu se rendre sur la place Rouge, faute d’autorisation préalable, accordée seulement après enquête. Prévert, qui y accompagne le groupe Octobre en 1934, refuse de participer aux visites et activités de propagande.

A Paris, André Breton gifle Ilya Ehrenbourg, qui vient de traiter les surréalistes de « dégénérés », de « véritables aliénés » dans un article. « Le troubadour de la culture soviétique », furieux, appelle Louis Aragon. Entre celui-ci et Breton, la grande amitié née de leur engagement volontaire en 1916 avait déjà commencé à se fissurer, Aragon restant soumis à Staline. Breton est alors exclu du Congrès international des écrivains à Paris où il était inscrit comme « orateur libre ».

Le poète surréaliste René Crevel, dégoûté des basses manœuvres staliniennes, se suicide. Il était ami de Salvador Dali, étranger à toute cause autre que celle de « convertir le monde à lui-même ». Franck relate les débuts du peintre, ses rencontres avec Lorca à Madrid, avec Miró et Picasso à Paris – Picasso qui porte sur le lobe de l’oreille gauche le même grain de beauté que Gala, la muse de Dali (après Eluard et Max Ernst).

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Puis on découvre comment Gide est devenu peu à peu « un commandeur dans le monde des arts, des lettres et des points de vue » et qui fréquente son antre parisien rue Vaneau. Les délégués au Congrès de juin 1935 « pour la défense de la culture » lui rendent visite, Gide a accepté de le présider. C’est la foire d’empoigne sur le cas de Victor Serge, traître pour les uns, innocent pour les autres. Eluard tente de lire à la tribune le discours transmis par Breton, mais il est interrompu, sifflé, applaudi. La rupture est consommée entre surréalistes et communistes.

Marina Tsvetaïeva en a profité pour rencontrer Pasternak, avec qui elle a échangé une longue correspondance amoureuse. Mais elle n’écoutera pas son conseil : « Surtout, ne revenez pas à Moscou. » On retrouve Gide aux funérailles de Gorki qui était absent au Congrès. Gide est invité à prononcer un discours, Aragon l’aide à le composer. Gide ignore tout alors de la façon dont Gorki survivait, surveillé, étouffé par le régime soviétique, afin de rassurer faussement les Européens qui lui faisaient confiance. On offre à Gide un luxueux voyage en train vers le Caucase, mais malgré cela, en discutant avec de jeunes komsomols, l’écrivain découvre l’envers du décor. Il va le décrire dans Retour de l’URSS, que beaucoup lui conseillent de ne pas publier vu les circonstances politiques.

En février 1936, les Espagnols ont élu un gouvernement démocrate, mais en juillet, c’est le putsch du général Franco : la guerre d’Espagne commence. « Ici, des ouvriers, des paysans, communistes, socialistes, anarchistes, anticléricaux ; là, des bourgeois, des soldats, catholiques, propriétaires. L’Espagne et ses oppositions irréductibles. »

Dan Franck rappelle qui fut Malraux avant de s’envoler pour Madrid : son mariage avec Clara, le vol d’œuvres d’art khmer au Cambodge, sa condamnation, sa peine réduite après une pétition en sa faveur, ses écrits pour Grasset, le passage chez Gallimard, ses premiers prix littéraires. Josette Clotis, sa maîtresse, loge à Tolède. Dans l’urgence, Malraux monte l’escadrille « España », avec des mercenaires, tandis que la France opte officiellement pour la « non-intervention ».

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Ici, à mi-lecture de Libertad ! (environ 400 pages), commence l’épopée d’Espagne : l’histoire de la guerre civile (1936-1939) et de la part qu’y ont prise les autres nations – les Italiens et les Allemands apportant leur appui militaire aux fascistes, les Soviets aux Brigades internationales venues prêter main-forte aux républicains. Ecrivains, artistes, photographes s’engagent ou témoignent sur le front anti-fasciste. Malraux, Koestler, Robert Capa et Gerda Taro, Orwell, Hemingway… Dan Franck s’attarde sur les figures qui se sont particulièrement illustrées durant ces années. Des portraits, des faits, l’espoir et le chaos.

08/12/2015

Galeries St Hubert

St Nicolas Galeries.jpg

Il y avait du monde samedi aux Galeries Royales Saint-Hubert, un de mes endroits préférés à Bruxelles. L’architecte Jean-Pierre Cluysenaar, un des plus importants représentants du style néoclassique en Belgique, s’est inspiré de la Renaissance italienne et de la technologie moderne du fer et du verre pour ce magnifique passage couvert inauguré en 1847.

Dans l’axe de l’ancienne et « misérable » rue Saint-Hubert, la Galerie de la Reine et la Galerie du Roi qui la prolonge sont bordées d’élégantes boutiques. On y trouve aussi le cinéma des Galeries et le théâtre des Galeries où se donne en cette période de l’année la fameuse Revue satirique de l’actualité belge et internationale.

Ces derniers temps, les enseignes internationales chassent de plus en plus les boutiques traditionnelles, dommage. Il reste tout de même des magasins typiques où s’acheter des gants, un parapluie ou des pralines – plus abordables qu’un sac de chez Delvaux où je me contente d’admirer les vitrines. C’est dans la petite Galerie des Princes, à la perpendiculaire du passage, que je fréquente la belle librairie Tropismes au numéro 11 où Victor Hugo aurait logé sa maîtresse Juliette Drouet en 1851 (Bruxelles ma ville).

Pour info, si vous avez soif, il suffit de traverser la rue d’Arenberg en sortant de la Galerie du Roi pour aller boire une bière à La Mort Subite, vieux bistrot bruxellois. Mais on peut aussi se rafraîchir ou se restaurer dans les Galeries Royales Saint-Hubert, tous les détails sur leur site.

07/12/2015

St-Nicolas, ambiance

Le folklore bruxellois n’est pas ma spécialité, mais voici un billet clin d’œil à Claudialucia (Ma Librairie) que j’ai eu le plaisir de rencontrer ce samedi 5 décembre, pendant son séjour à la découverte de la capitale belge. Nous avons croisé par hasard le traditionnel cortège de Saint Nicolas dans les ruelles de l’Ilot sacré. Attirés par la fanfare, nous avons pu regarder une partie du cortège qui descendait la rue des Bouchers et les géants suivis de Saint Nicolas et Zwarte Piet ou Père Fouettard.

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Gudule, dans la famille des géants de Bruxelles

Nous étions dans la commune libre de l’Ilot sacré, au patrimoine préservé depuis 1960. « La création de l’Ilot Sacré a eu des résultats remarquables : plus d’une cinquantaine de maisons ont depuis lors été restaurées dans le style "italo-flamand" qui fit jadis le charme et l’harmonie de notre vieille cité. Cet îlot jalousement préservé de l’anarchie architecturale qui a gravement défiguré Bruxelles est aujourd'hui considéré comme le quartier le plus typiquement bruxellois, le plus pittoresque, le plus animé de la capitale de l’Europe. En outre, au fil des ans, il a également acquis le titre de "ventre de Bruxelles", en raison du nombre impressionnant et de la grande variété de ses restaurants. » (Site officiel de l’Ilot sacré) 

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Photo © Grégory Autiquet, avec l’aimable autorisation de la Ville de Bruxelles

http://www.manneken-pis.be/2015/12/06/cortege-de-saint-ni...

Le petit Bruxellois le plus célèbre, venu de la rue de l’Etuve, était déjà passé, en costume de Saint Nicolas bien sûr (il possède d’innombrables tenues, près de mille !) juché sur sa charrette poussée par l’Ordre des Amis de Manneken-Pis (photos). La fanfare précédait quelques géants de Bruxelles et les Poepedroegers, un des groupes de Compagnons de Saint Laurent plus couramment appelés Compagnons du Meyboom (la légende de cet arbre, planté chaque année au mois d’août, remonte à une querelle au Moyen Age entre Bruxelles et Louvain, elle est contée sur le site du Meyboom).

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Saint Nicolas avait sa crosse dorée et sa mitre traditionnelles, Père Fouettard un costume rouge et bleu, une coiffe rouge sur ses cheveux crêpus. Entourés des Gardevils, ils saluaient enfants, touristes, passants, une foule joyeuse. Oublié, le niveau d’alerte 3 encore d’actualité en Belgique. La police de Bruxelles veillait sur le cortège où flottait le drapeau de Bruxelles rouge et vert avec l’archange Saint-Michel, patron de la ville. Bruxelles a retrouvé sa bonne humeur, les musées sont ouverts, bienvenue !

En Belgique, le 6 décembre est par excellence le jour des cadeaux, des jouets pour les enfants, et cette année, c’était un dimanche, parfait ! Saint Nicolas m’apporte toujours un sujet surprise en chocolat – un plaisir bien belge et qui n’a pas d’âge. Et vous, avez-vous fêté la Saint-Nicolas ?

05/12/2015

Don du verbe

Lanoye couverture.jpg« Ma Pit Germaine possède le don du verbe, enrichi par la puissance d’une mémoire infaillible. Elle n’arrête pas de parler une seule seconde. Calme, imperturbable et dans les moindres détails, elle relate sa journée : qui elle a vu, à quelle autre personne ça lui a fait penser et ce qui est arrivé jadis à cette dernière, récit qu’elle tient d’une troisième qui était mariée à un quatrième, mais ces deux-là sont maintenant en bagarre à cause d’une cinquième personne, qui est justement le fils ou la fille d’une sixième, à qui, tiens, elle a parlé la semaine dernière quand elle était en route pour… Etcetera. Un flot irrépressible de récits, dont chacun a un centre bigarré et pittoresque, un début peu clair caché dans un récit précédent et une fin tout aussi indécise faisant déjà entièrement partie du récit suivant.
Elle est l’inventrice de ce que j’appelle le racontage automatique. »

Tom Lanoye, Les boîtes en carton