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10/04/2008

Kafka au brouillon

Max Brod a conservé les textes que Kafka lui avait demandé de détruire après sa mort. C'est ainsi que la plus grande part de l'oeuvre nous est restée. Catherine Billmann, la traductrice des Récits posthumes et fragments (troisième tome d'une intégrale des récits de Kafka dans la collection Babel), les appelle des "premiers jets", textes "ouverts" dont le fond et la forme n'ont pas encore été figés.

Les textes les plus courts sont les plus frappants. Le travail routinier y est une source d'inspiration - et d'humour, avec son ennui, ses rivalités mesquines, ce qui nous vaut un étonnant Poséidon. Puisqu'on lui a confié la gestion des eaux universelles, le dieu des mers et des océans n'arrête pas de faire des comptes, de refaire ses calculs, assis à son bureau au fond des eaux. Aussi est-il très agacé de se voir constamment représenté courant sur les flots avec son éternel trident, lui qui n'a que de trop rares occasions de voyager!

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La vie domestique nourrit aussi l'imagination. Par exemple, Vacarme, qu'on devine inspiré par la gêne que Franz Kafka ressentait "au quartier général de tous les bruits de la maison". Le récit se termine par une métamorphose qui en rappelle une autre, avec le désir de "ramper tel un serpent dans la pièce voisine et, ainsi allongé sur le sol, prier mes soeurs et leur nurse de ne pas faire de bruit". On n'est pas étonné, dans Le départ, d'entendre un maître répondre à son valet qui voudrait connaître sa destination précise: "Partir d'ici, voilà mon but."

Le Croisement participe du bestiaire kafkaïen. Première phrase: "Je possède un curieux animal, mi-chaton, mi-agneau." Et l'écrivain de pousser jusqu'au bout les conséquences de cette double nature, au moins double, puisque l'animal lui tient compagnie comme un chien au regard "d'une compréhension presque humaine". Une nouvelle plus longue, inachevée, Blumfeld, un célibataire sur le retour, substitue à ce compagnon peu ordinaire, deux balles encore plus extraordinaires. Alors que Blumfeld rentre chez lui en pesant le pour et le contre de l'adoption d'un petit chien, il est accueilli dans sa chambre par deux drôles de balles blanches et bleues qui rebondissent sans cesse sur le plancher. Elles le suivent partout, sans qu'il puisse les attraper. Comment éviter leur bruit? Comment s'en débarrasser? Voilà Blumfeld avec de nouveaux soucis sur les bras (façon de parler).

Entre rêve et réalité, un autre texte, très court, Renonces-y! Terrifié à l'idée d'arriver en retard à la gare, un homme perd son chemin pour de bon. Se croyant sauvé par la rencontre d'un agent de police auprès de qui il se renseigne, il n'obtient d'autre réponse que "Renonces-y, renonces-y". Kafka réussit merveilleusement à nous entraîner dans les dédales de son imaginaire et à nous égarer à sa suite.

07/04/2008

Le rêve de Doris Lessing

Pourquoi ce titre, The sweetest Dream ? Le plus doux des rêves, serait-ce le monde plus juste qu’imaginent dans les années soixante Frances et Johnny Lennox? Il croit au communisme, elle assure le quotidien. Heureusement la grande maison des Lennox, dans les beaux quartiers de Londres, offre assez de place pour accueillir non seulement leur famille – deux garçons, Andrew et Colin, - mais aussi leurs amis, les amis des amis, toute une bande d’adolescents qui adorent se retrouver autour de la grande table où Frances les nourrit généreusement.

0c02dccf2dbe6284ebbff48834b78a47.jpgLe roman de Doris Lessing (Prix Nobel de Littérature 2007) fait la part belle à trois figures féminines remarquables, sur trois générations. Julia, la vieille Mrs Lennox aux manières parfaites, aux voilettes surannées, descend de son appartement en haut de la maison comme d’une autre planète. Frances, à l’étage en dessous, rêve de théâtre et n’en peut plus des discours du camarade Johnny. L’ennemi déclaré du capitalisme et le propagandiste de toutes les révolutions discourt, voyage, est reçu partout, mais n’a jamais d’argent et ne s’occupe pas des siens, qu’il abandonne bientôt. Divorce, puis remariage. Frances se retrouve avec tout son petit monde sur les bras. Adieu la vie de comédienne, ses articles bien payés constitueront leur principale ressource. Enfin, Sylvia, la fille de la nouvelle épouse de Johnny, arrivée sous le toit des Lennox dans un piteux état, y reprendra goût à la vie grâce à la tendresse de Julia.

Une cohorte d’adolescents déboussolés accompagnent la jeunesse difficile des fils de Frances, déçus par leur père et souvent jaloux des attentions de leur mère pour autrui. La première partie du récit est centrée sur les allées et venues des uns et des autres, tout y passe: la drogue, les vols, les discussions politiques, le rejet de l’école, les amitiés, les amours, les repas agités, les soirées interminables, les dépressions, les disputes… Chacun se cherche cahin-caha.

468a64572a7126de0b74ab02c4a4413c.jpgC’est autour de Sylvia que s’organise la deuxième partie. Changement de décor. Devenue médecin, la jeune femme se propose pour un hôpital de brousse en Afrique. La Zimlie est dirigée par un ami d’antan, acquis aux idées révolutionnaires. Mais la réalité, si loin des promesses, la bouleverse : pas de médicaments, pas de locaux médicaux dignes de ce nom, pas de moyens. Sylvia pare au plus pressé, s’épuise, cherche à faire réagir les responsables du pays ou des organismes internationaux.  Mais la corruption et l’inertie offrent encore de beaux jours à l’injustice.

De l’ironie sceptique, le ton passe à la révolte, et le contraste est saisissant entre les petites misères des uns et la misère tout court des autres. L’auteur, qui a vécu longtemps en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe), retrouve ici la force de Vaincue par la brousse et des Enfants de la violence. Le style n’est pas sa priorité. Son indignation est intacte. A travers une galerie de personnages formidablement campés, Doris Lessing veut avant tout nous faire voir le monde, tel qu’elle l’a vu et tel qu’il est.

03/04/2008

Cher William Boyd

“ Nous avons tous des secrets. Aussi proche ou intime qu’on soit, personne ne sait la moitié de la vérité à propos de qui que ce soit d’autre. ”  Cher William Boyd, comment faites-vous pour nous intriguer si puissamment que nous lirons La vie aux aguets dans l’urgence d’avancer, de découvrir, de connaître la vérité – ou cette part de la vérité que le roman nous livre ?

Angleterre, 1976. Ruth, une mère célibataire, se rend par une chaude journée de juin chez sa mère, à Middle Ahston, où celle-ci vit dans un vieux cottage au milieu d’une “ jungle contrôlée ” - elle taille sa pelouse au sécateur, c’est tout dire. A la surprise de sa fille, Mrs Sally Gilmartin se déplace en fauteuil roulant, à la suite d’une chute, et n’est pas disposée à recevoir son petit-fils comme elle le fait d’ordinaire le samedi après-midi. En revanche, elle remet à sa fille un gros dossier intitulé L’histoire d’Eva Delectorskaya. Qui est-ce ? C’est elle.

8f3b06e8c8a8defaca0b34d43a544caf.jpgNous voilà embarqués dans un double récit : en alternance avec la vie de Ruth, une trentaine d’années avant, celle de sa mère, dont l’origine russe lui a toujours été cachée, et pour cause. Eva avait perdu son frère à Paris en 1939 et quelques jours après l’enterrement, un certain Lucas Romer l’avait approchée pour lui apprendre que celui-ci travaillait en secret pour le gouvernement britannique. Il lui avait proposé de s’y engager à son tour. Un bon salaire, la nationalité anglaise, c’était le rêve de son père émigré, mais pour Eva ce serait une manière de venger son frère assassiné.

Ruth mettra un certain temps à superposer à l’image de sa mère celle de cette jeune femme plongée dans des activités secrètes, initiée à l’espionnage, voyageant sous diverses identités pendant la deuxième guerre mondiale. Elle-même, en attendant de terminer sa thèse de doctorat, enseigne l’anglais à des étrangers qui ont besoin d’une formation rapide. Ce travail à domicile lui permet de bien s’occuper de son fils. Un ingénieur iranien lui fait la cour, un jeune Allemand s’installe provisoirement chez elle, l’oncle de son enfant.

L’univers mystérieux et risqué d’Eva Delectorskaya constitue le cœur de ce roman. Les questions que se pose Ruth – pourquoi sa mère lui révèle-t-elle son passé maintenant ? pourquoi est-elle constamment aux aguets et se comporte-t-elle de plus en plus étrangement ? qu’attend-elle de sa fille ? – instillent l’inquiétude et titillent l’imagination.

Pour le bonheur des lecteurs, l’action, chez Boyd, abonde en détails concrets : vêtements choisis pour sortir, boissons commandées au restaurant, corps qui se rapprochent, chambres d’hôtel, intérieurs anglais, scènes urbaines… J’ai particulièrement goûté ses paysages. “ Des nuages filaient à toute allure dans le ciel, et un vent fraîchissant fouettait les arbres au-delà du pré. Je voyais les branches des chênes et les hêtres centenaires  du bois de la Sorcière se soulever et ployer, j’entendais, se répercutant jusqu’à nous à travers l’herbe blonde et haute, soupirs et chuchotements, les craquements des feuilles jaunies, cependant que, frappées par des courants invisibles, les très lourdes branches remuaient précipitamment – les grands arbres étaient ballottés, agités, animés d’une sorte de vie par la puissance naturelle du vent. ”

L’épigraphe de Proust nous avait annoncé tout cela, y compris la mélancolie des êtres humains quand ils prennent conscience de leur fragilité.

31/03/2008

Tyrannie des marques

En quelque sept cents pages, la collection Babel propose une édition augmentée de No logo, livre phare des altermondialistes. Née en 1970, la journaliste canadienne Naomi Klein y retrace l’évolution des pratiques commerciales nées de l’industrialisation. De la marque cachée ou discrète à la marque bien visible, du développement des logos à leur omniprésence, du concept de marque pour faire rêver et acheter aux pratiques économiques de sous-traitance et d’exploitation éhontée d’une main-d’œuvre à bas prix.

« Course à la légèreté : le vainqueur est celui qui possède le moins, qui utilise le moins grand nombre d’employés et qui produit les images les plus convaincantes, plutôt que des produits. » « Les produits qui fleuriraient à l’avenir seraient présentés non pas comme des articles de base, mais comme des concepts : la marque en tant qu’expérience ou style de vie. »

Appuyant son analyse sur des faits précis (qui produit quoi, où et comment), l’auteur a enquêté sur le terrain autant que possible, y compris dans ces zones franches industrielles « sans foi ni loi » où l’on fabrique chaussures, jouets, vêtements et autres articles de consommation courante pour un salaire dérisoire et dans des conditions d’un autre âge, loin, très loin des valeurs associées à la fameuse « image de marque ».

Naomi Klein décrit les résistances et manifestations suscitées par de telles pratiques : affiches maquillées, logos détournés, procès faits aux grandes marques, fêtes de rues pour protester contre la pression publicitaire. Elle montre comment les multinationales envahissent même les établissements d’enseignement, insidieusement, jusque dans les toilettes des campus universitaires. Obsédées par leur diffusion, les supermarques veulent aussi happer au passage, sur les lieux fréquentés par les jeunes, les dernières tendances à intégrer dans leurs campagnes publicitaires pour être en phase avec les consommateurs les plus influençables.

Le monde culturel n’échappe pas au phénomène. Les marques utilisent les artistes, jouent les mécènes à des conditions de plus en plus contraignantes. A notre époque, une critique sérieuse a le pouvoir d’atteindre un plus vaste public que jamais auparavant dans l’histoire de l’art et de la culture.  Mais nous sommes en train de perdre les espaces dans lesquels peut fleurir l’esprit hors commerce – ces espaces demeurent, mais rétrécissent à mesure que les capitaines de l’industrie culturelle se laissent obnubiler par le rêve des promotions croisées à l’échelle planétaire.

Perte de l’espace public, censure commerciale, déficit d’éthique vis-à-vis de la main d’œuvre, ce sont les questions pertinentes posées dans cet essai. Si l'on peut s'interroger quant aux résultats des actions menées - aujourd'hui le désir d'éthique, récupéré, est lui-même devenu un argument de vente -, nul doute qu'une fois ce livre achevé, on a davantage conscience de ce qui se cache derrière les étiquettes.

20/03/2008

Déconcertant Japon

La rencontre entre une aide-ménagère et un vieil homme dont la mémoire ne fonctionne que pour les quatre-vingts dernières minutes qu’il vient de vivre est le sujet original de La formule préférée du professeur de Yoko Ogawa (née en 1962). Pour se souvenir de l’indispensable, le vieillard attache sur lui de petits papiers aux notes concises, qu’il relit chaque matin. Comme c’est un mathématicien, sa conversation porte le plus souvent sur les nombres, en particulier ses préférés, les nombres premiers, si présents dans la vie quotidienne, quoi qu’on pense. Et ainsi vont les jours, entre mots et chiffres. L’aide-ménagère, attentionnée, apprend vite à communiquer sur ce mode inédit. Mais c’est l’irruption de son petit garçon de dix ans dans l’univers si méthodique du vieux professeur, qui insuffle au récit ses pages les plus tendres.  

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Dans Les herbes du chemin de Sôseki, dernier roman qu’il acheva, malade, en 1915, aucune tendresse, en revanche. Kenzô est l’homme mal à l’aise : décontenancé de voir réapparaître dans sa vie celui qui l’a élevé durant son enfance, avant que sa famille ne le reprenne (ce pour quoi il avait reçu une somme d’argent pour solde de tout compte), il n’en parle pas à sa femme, avec qui ses rapports sont constamment tendus, distants. Seul le calme de son bureau lui convient, où il passe des heures à écrire, à corriger, à écrire encore. Mais les obligations familiales et le sens des convenances vont l’obliger à recevoir ce Shimada, dont les formules de politesse masquent mal l’objet réel de ses visites : lui soutirer de l’argent.

Sans cesse, Kenzô s’apprête à refuser, puis finit par sortir le billet qui le rendra à sa chère solitude. Il n’est pas riche, contrairement à l’opinion que beaucoup ont de lui, mais il donne. Et s’il faut plus d’argent pour résoudre les problèmes domestiques, il travaille davantage et noircit page après page de son écriture de plus en plus serrée.

Si la douceur s’instille dans le roman d’Ogawa, dans l’autre le malaise sature l’atmosphère. . « Les hommes, en fait de changement, ne font que décliner ; les paysages changent aussi, mais ils continuent à prospérer sous le soleil. »
(Les herbes du chemin)

Déconcertant Japon, où les rapports humains semblent parfois si codifiés qu’ils laissent peu de place à l’expression de l’intime, à la franchise, au langage du cœur.

L’amertume paralysante d’un Kenzo si malhabile avec autrui comme avec lui-même, chez Sôseki, après la délicatesse du dialogue entre les générations dans La formule préférée du professeur, atteste de la diversité des romanciers japonais. Deux romans, deux visages, deux générations de cette littérature que je connais peu, mais qu’ils m’incitent à lire.

17/03/2008

De A à Y Alechinsky

La belle rétrospective des Musées Royaux des Beaux-Arts fermera ses portes à Bruxelles à la fin de ce mois de mars 2008. Les comptes rendus élogieux n’ont pas manqué, aussi je m’en tiendrai aux impressions que j’en retiens, à la lisière de la littérature et de la peinture.

Les liens d’Alechinsky avec le livre ne manquent pas. Illustrateur, graveur, calligraphe, tout ce qui touche à l’écriture touche à la peinture. En témoigne sur un mur, sa grande signature à l’endroit et à l’envers, coquetterie de gaucher contrarié qu’il n’hésita pas à démontrer à la reine Paola dans le livre d’or, lorsqu’il l’accueillit à l’exposition. 

Parmi les premières œuvres présentées, une jamais vue Gymnastique matinale (1949) donne aux silhouettes en mouvement des allures d’hiéroglyphes. Autre découverte, de curieuses sculptures-livres, céramiques blanches pour la plupart, où son pinceau a tracé des titres espiègles (j’aurais dû les noter), des mots clins d’œil dont il a le secret. « En avant, y a pas d’avance ! » écrivait-il pour Daily-Bul en 1975.

En bas du grand escalier qui mène à l’exposition, une toile formidable accueille le visiteur, La Mer Noire (1988-1990) : une nuit d’encre ponctuée du blanc des étoiles et de la lune, au-dessus de la mer. Autour de ce noir et blanc, du rouge, du bleu, du vert, c’est le jour et la nuit. Pour notre plus grand bonheur, le peintre joue à l’infini sur ce contraste entre les bordures – ses « remarques marginales » depuis le fameux Central Park - et ce qu’elles entourent. D’une œuvre à l’autre, j’ai vu tantôt des entrelacs de livres anciens, tantôt des tapis d’inspiration orientale, tantôt des annotations tracées en commentaire.

Les bleus d’Alechinsky, superbes : c’est la mer, c’est l’encre, c’est le ciel, l’eau, la vie. Parfois le noir profond de l’encre de Chine évoque un paysage d’estampe japonaise, Ostende-Douvres : les vagues, la nuit étoilée, le panache d’un bateau à l’horizon. Vocabulaire I et Vocabulaire II, bleu et crème, conjuguent des motifs serpentins, plumes de gilles, éruptions, fumées, grilles rondes, escaliers, feuillages, en une joyeuse énumération. Si vous ne l’avez jamais vue, entrez un jour au Théâtre de la Place des Martyrs, une immense fresque d’Alechinsky l’habite merveilleusement.

Variations sur le rectangle, variations sur le cercle, le peintre cadre et se rit du cadre, comme le montrent bien les anciennes affiches dans le couloir d’entrée, qu’on a plaisir à regarder et à lire et à revoir en sortant. La peinture d’Alechinsky, c’est une fête. De haut en bas (la fumée d’un volcan) et De bas en haut (la chute d’eau). Toutes les couleurs y dansent, l’humour aussi.

14/03/2008

Un homme de trop

Sous le portrait ensoleillé de sa fille en chapeau jaune par le grand peintre russe Repine, Le Petit Mercure republie Le Journal d’un homme de trop de Tourgueniev, une nouvelle écrite en 1850.

 « S’il faut mourir, autant mourir au printemps. » Un homme de trente ans qui n’en a plus pour longtemps se décide tout de même à commencer un journal et, faute d’autre sujet qui l’intéresse, d’y raconter sa vie. « Au moment où il la vit, l’homme n’a pas le sentiment de sa propre vie ; semblable au son, elle ne lui devient perceptible qu’après un certain intervalle de temps. »

D’une enfance insipide émerge un souvenir amer : la perte de son jardin, quand sa famille dut quitter la campagne pour Moscou, après la mort de son père. L’étang où il pêchait, les sentiers, les bouleaux, c’est à eux seuls qu’aujourd’hui encore, il voudrait dire adieu. Dans le petit village où il s’est retiré pour finir ses jours, en ce mois de mars 18.., la neige tombe et comme d’habitude, il se sent dans le monde comme « un hôte inattendu et importun », n’y ayant jamais trouvé sa place.

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Pour l’expliquer, l’homme de trop revient sur un séjour dans la ville d’un certain Ojoguine, fonctionnaire d’une grande hospitalité. Invité à dîner chez lui, il tombe immédiatement amoureux de sa fille Elisabeth, la demoiselle en robe blanche occupée à nourrir un bouvreuil. Il se met à fréquenter les lieux assidûment, lorsque apparaît un envoyé de Saint-Pétersbourg, le prince N***. Lise, comme il l’appelait déjà, n’a plus d’yeux que pour ce fringant officier. Bientôt il est clair aux yeux de tous, et des parents ravis, que le prince et elle se plaisent, s’aiment, vont se marier sans doute.

Bal, duel, coup de théâtre… Pour l’homme de trop, un Moscovite ordinaire, les déceptions et les humiliations vont se succéder, sans qu’il arrive à s’éloigner de celle pour qui bat son cœur, en vain. « Ma petite comédie est terminée. Le rideau tombe. » Au moment de mourir, seuls comptent ces souvenirs d’un amour refusé et d’un jardin, qu’il ne verra pas refleurir.

 

11/03/2008

Lire et relire

« Tout ce qui nous entoure est certainement faux, mais nous-mêmes sommes bien vrais. » Voilà la première phrase que j’avais soulignée dans Paula ou l’éloge de la vérité en 1992,  l’année de sa traduction en français pour Actes Sud. Un article du Monde des Livres que je retrouve glissé sous la couverture, avait attiré mon attention sur ce romancier suédois : « Lindgren ou l’illusion du réel ».

Que retient-on des livres qu’on n’a lus qu’une seule fois ? Je peux le dire exactement pour celui-ci et c’est la raison même pour laquelle je l’ai relu récemment. L’incipit, inoubliable,  ressemble à un conte de fées pour les amateurs de salles des ventes : un encadreur découvre, dès son entrée à l’exposition, une peinture extraordinaire, suspendue parmi d’autres. Il est fasciné au point de perdre l’air détaché qu’affichent par prudence et par ruse ceux qui envisagent d’acquérir un objet, se gardant d’attirer l’attention. Le dialogue muet qui commence entre la madone du tableau et lui, les paroles qu’il échange avec un petit homme chauve qui se montre lui aussi très intéressé, le souci immédiat de rassembler immédiatement la plus grosse somme d’argent possible en vue des enchères – puisque c’est d’un chef-d’œuvre qu’il s’agit -, le récit haletant de la vente elle-même, tout cela s’était greffé très précisément dans un coin de ma mémoire.

50f5e839547b1bbfc18b6d2dd9ae7327.jpgQue souligne-t-on en lisant ? Il y a, j’imagine, autant de réponses à cette question que de lecteurs. Certains refusent de prêter leurs livres à cause de ces marques trop personnelles. Tout lecteur – ou lectrice puisque les femmes forment le gros des troupes – ne manque pas de remarquer, un jour ou l’autre, en retirant un livre de l’étagère où il était retourné au silence, à quel point le temps a passé. Le crayon s’est posé sous un mot, une phrase qu’aucun écho ne fait plus résonner. Ailleurs surgissent de simples repères, des lieux, des dates, … Bien sûr, des passages cochés pour leur résonance avec le titre du roman, sa thématique fondamentale sur le vrai et le faux. Parfois la musique d’une phrase, la force d’une image.

Mais quelques années après, on n’est plus du tout celui ou celle qui a souligné cela. L’œil s’attarde ailleurs, voit d’autres choses. Moins obnubilée par l’intrigue, la lecture suit un autre cours et va, peut-être pour la première fois, à la rencontre du texte.

 

07/03/2008

Le mouvement de la vie

Le Boulevard périphérique d’Henry Bauchau (Actes sud, 2008) commence dans le métro. Le narrateur pense à Paule, sa belle-fille qu’il va visiter à l’hôpital où on la soigne pour un cancer. En même temps surgit le souvenir de son ami Stéphane, assassiné en 1944, et donc éternellement dans la force de ses vingt-sept ans.

Jour après jour, nous suivons ces allées et venues, et aussi ce va-et-vient entre présent et passé. La malade est immobilisée, autour d’elle on se déplace. On vient à son chevet, on la quitte. Elle-même, pour continuer à vivre, dans le lit où elle est clouée, se prépare à un voyage en Suisse où elle compte s’installer quand elle sera guérie. Son mari, pris par son travail, se faufile dans les embouteillages et prend la direction de l’hôpital quand il le peut. Mais il y a aussi Win, le petit garçon, dont il doit assurer les trajets entre l’école, la maison, la chambre de sa mère.

Difficultés de circulation, problèmes de voiture, aléas des transports en commun, escaliers à descendre, ascenseurs à emprunter, peur d’être en retard : 5b4fed4e49acd8ffb84e8a36b3819491.jpgle narrateur, malgré la fatigue, est fidèle aux rendez-vous avec Paule, qui tient tant à leurs conversations. L’a-t-il décidé ? Y est-il forcé ? Non, c’est un courant qui l’emporte, sans qu’il s’y oppose. Stéphane, l’ami qui l’a initié à l’alpinisme, se jouait de l’immobilité. C’était le maître du geste juste. Avec lui, l’élan du corps ouvrait sur une joie de vivre pleine et partagée. La guerre les a séparés. Quand il a appris la mort de Stéphane, dans des circonstances non éclaircies, il n’a eu de cesse d’en savoir plus, est reparti sur ses traces, sans se douter alors que c’est encore en mouvement, face à l’inéluctable, que ce premier de cordée avait lancé son dernier défi.

Avec une superbe simplicité de ton, Bauchau  dit ce qui se meut entre les hommes, entre les femmes, entre les hommes et les femmes. Dans le mouvement de la vie.  « Ainsi nous vivons entourés, protégés par l’attention de quelques êtres qui nous sont peu à peu arrachés. »

04/03/2008

Hamlet ou le refus des faux-semblants

Ce qui me frappe en relisant La tragédie d’Hamlet, Prince de Danemark (traduction de F.-V. Hugo), c’est que Shakespeare y installe d’emblée la bataille du doute et de la certitude. La pièce s’ouvre sur les conventionnels « Qui est là ? » - « Qui êtes vous vous-même ? » des officiers de la garde sur les remparts d’Elseneur. On peut voir dans ces questions l’énigme essentielle de l’œuvre. L’étrange réponse d’Horatio aux sentinelles - « Est-ce Horatio qui est là ? » - « Quelque chose de lui. » - y fait écho.

Mais ce sont les premiers mots d’Hamlet lui-même qui révèlent son axe de conduite : le refus des faux-semblants.  Sa première réplique est un aparté. Le roi vient de s’adresser à lui : « Eh bien ! Hamlet, mon cousin et mon fils… » et Hamlet de corriger, à part, les termes choisis par son oncle, devenu son beau-père : « Un peu plus que cousin et un peu moins que fils. » Pour raisonner ce fils, trop affecté par la mort de son père, la reine lui rappelle que « c’est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir, emporté dans l’éternité. » Elle lui demande pourquoi cette loi lui semble étrange. Hamlet, aussitôt, rectifie : « Elle me semble, Madame ! Non : elle est. Je ne connais pas les semblants. »

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Voilà un fils ébranlé au-delà de toute mesure par la mort de son père et le remariage de sa mère, et qui se soucie en permanence de l’exactitude des mots. A Horatio, qui le salue d’un courtois « votre humble serviteur », Hamlet précise : « Monsieur mon ami, c’est le nom que nous échangerons. »      Il refuse de même qu’Horatio se traite ironiquement de vagabond, il n’en est pas un. Lorsque celui-ci évoque le père d’Hamlet, « un magnifique roi », Hamlet, à nouveau, cherche la formule appropriée : « C’était un homme : voilà ce qu’il faut dire. »

Dire les choses telles qu’elles sont. Refuser les apparences trompeuses. Dès le premier acte, Shakespeare plonge Hamlet dans la quête amère de la vérité. Au dernier acte, Hamlet blessé souffle encore : « Il y a une trahison : qu’on la découvre ! » Dans cette tragédie où la vengeance finit par s’accomplir, la bataille des mots contre les faux-semblants n’est pas la moindre.