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27/04/2009

L'amour la mort

Deux ans après Le Fusil de chasse, Yasushi Inoué publie trois récits, brefs mais denses, autour de l’accompli et de l’inaccompli. Les couples, chez ce maître de la prose japonaise, sont de curieuses entités, une conjonction de solitudes où l’homme et la femme ne se parlent qu’avec peine comme si ce qu’ils ressentent vraiment relevait de l’incommunicable.

 

La Mort, l’amour et les vagues, la nouvelle éponyme, a pour décor l’hôtel Nanki, « une maison coquette, de type occidental », au bord de la mer, en haut d’une falaise. « « Vraiment idéal ! » pensa Sugi. C’était la première fois qu’il se réjouissait d’avoir trouvé un endroit convenable pour se donner la mort. »
A trente-huit ans, à la suite de maladresses, de malchance aussi, l’homme a dilapidé la fortune héritée de son père, un excellent banquier. D’un jour à l’autre, sa photo sera dans le journal, et ce déshonneur lui paraît pire que la mort. Sugi s’offre trois jours pour lire le Voyage en Orient de Guillaume de Rubrouck, un prêtre, une lecture qu’il désire faire depuis longtemps. Ce sera « son dernier luxe »,  puis il en finira avec la vie. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est qu’en ce mois de septembre, quelqu’un d’autre a réservé une chambre à l’hôtel, une femme. Le garçon d’hôtel lui a permis de regarder sa fiche où elle a noté : « Objet du séjour : MORS ».
 

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A l’heure du repas, le premier soir, Sugi accepte que la jeune femme et lui partagent une même table. Nami, vingt-trois ans, est belle et silencieuse, absorbée dans ses pensées. Sugi ne lui cache pas ce qu’il sait, elle insiste alors pour qu’il ne dérange en aucune façon son projet. Rien à craindre. Pour Sugi, l’être humain est libre de choisir sa mort. Nami lui confie qu’elle vient de rompre et lui demande, au cas où quelqu’un viendrait à sa recherche, de lui donner une rose rouge, une fleur artificielle qu’elle lui tend, ou de la jeter si personne ne se présente. Mais ce n’est pas si facile de se jeter du haut d’une falaise, se dit Sugi en cheminant sur le sentier au bord du précipice. Devant « le spectacle splendide » à ses pieds, « il fut surpris d’entendre tout en bas le bruit des vagues venant frapper d’innombrables écueils. » Pour l’un comme pour l’autre, la présence d’un témoin change la donne. On verra jusqu’à quel point.

 

La deuxième nouvelle, Le jardin de pierres, se déroule à Kyôto, « l’ancienne et paisible capitale » où Uomi a passé sa jeunesse. En voyage de noces, il veut faire découvrir à son épouse Mitsuko ses endroits préférés, « se promener, tendrement serrés l’un contre l’autre, comme les jeunes mariés qu’ils étaient ». Ensemble, ils visitent le pavillon de thé du Ninnaji, puis marchent jusqu’au jardin de pierres du Ryôanji. « L’air et la lumière étaient d’une pureté inimaginable à Tôkyô. »

 

Pour Uomi, ce jardin est lié à des souvenirs marquants. Etudiant, il s’y promenait avec son meilleur ami, Totsuka, avec qui  il partageait tout. Amoureux tous deux d’une hôtesse de bar, Rumi, c’est ici qu’ils se sont bagarrés pour elle, et que Totsuka a renoncé à son amour et même à ses études. Uomi et Rumi ont vécu quelque temps ensemble, puis se sont séparés, ici même. Est-ce vraiment une bonne idée pour le jeune couple de fouler à nouveau ce lieu si beau et si fatal ?

Anniversaire de mariage raconte les souvenirs conjugaux de Karaki Shunkichi. A trente-sept ans, il vient de perdre sa femme. L’idée de se remarier, que lui souffle son entourage, lui répugne. Non qu’il soit inconsolable, « Kanako était bavarde et entêtée et cela l’agaçait ». Mais ce modeste comptable partageait avec elle un vice inavouable : l’avarice. En réalité, il leur a toujours fallu économiser pour nouer les deux bouts. Deux ans plus tôt, Mitsuko était rentré chez lui avec une étonnante nouvelle ; il avait gagné dix mille yens ! Ils avaient envisagé alors de mettre la moitié de côté et de dépenser le reste en se rendant à Hakone, en y logeant à l’hôtel, ce qui ôterait à Kanako la honte de n’être jamais partie en voyage de noces. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, ils se mettent donc en route. Un voyage inénarrable, où la joie du dépaysement se marie au désir de ne rien dépenser inutilement, ce qui les conduit, inévitablement, vers une tout autre destination que prévu. Inoué porte sur l’amour, sur ce qui lie entre eux les êtres, un regard d’une terrible ironie, et c’est peu dire.

25/04/2009

Ce que je suis

« Ce que je suis ? Je vais vous le dire et c’est très simple. Je suis un homme qui écrit dans une chambre, tout seul, et qui ne s’inquiète pas du destin de ses œuvres, qui ne se laisse jamais troubler par le tapage, l’admiration ou la colère que ses œuvres peuvent un jour susciter. Pour tout dire, un homme qui ne demande rien aux hommes, sinon de l’amitié, quelque tolérante compréhension. »

 

Michel de Ghelderode, Les entretiens d’Ostende

Ghelderode, d'après une photographie de Charles Leirens (1959) sur carte postale.JPG

23/04/2009

A la maison Autrique

J’y allais pour Ghelderode, j’en suis revenue surtout avec des atmosphères. La Maison Autrique, construite par l’architecte phare de l’art nouveau en Belgique,
Victor Horta, vaut assurément la visite. Ne la manquez pas, si par exemple il vous reste du temps après un repas de midi dans l’un des agréables restaurants de l’avenue Louis Bertrand à Schaerbeek. Remontez-la jusqu’à la chaussée de Haecht, au 266. Sonnez, on vous ouvrira.

 

Derrière sa façade élégante et sobre, c’est une demeure bourgeoise typique de la
Belle Epoque à Bruxelles. Du sous-sol jusqu’aux combles, elle est meublée dans l’esprit du temps, éclairée comme un théâtre, avec des surprises qui guettent les visiteurs dans ses recoins. L’hôtel de Ville de Schaerbeek n’est pas loin, où Adhémar Martens a travaillé en tant que commis d’administration communale tout en écrivant, caché derrière un mur d’archives. De son nom de plume Michel de Ghelderode, ce Schaerbeekois qui ne se reconnaissait qu’une seule patrie, la Flandre, habitait rue Lefrancq.
 

Maison Autrique, un lustre.JPG

 

A l’accueil, on m’avait gentiment prévenue : c’est l’homme qui fait ici l’objet d’une expositionLe mystère Ghelderode, jusqu’à la fin du mois d’avril  – et non son œuvre. Dans la pièce qui donne sur le jardin à l’arrière, clos par une grille au « A » gracieux, une fantastique chauve-souris sculptée par un artiste serbe (Prédan, si j’ai bien entendu) donne le ton, près d’un piano noir. Il fait office de "Grand Macabre", en quelque sorte.

 

Dès le hall d’entrée, l’association entre Ghelderode et Jean-Jacques Gailliard, son ami, saute aux yeux. Affiches, correspondance, portraits, tout indique entre eux une grande complicité. « Cher grand artiste… », « Cher Ami… », « Cher et Illustre, universellement… » : Gailliard y met beaucoup de majuscules et ses lettres sont comme ses peintures, un étonnant fouillis baroque et animé. Ses missives ostendaises sont surmontées d’un dessin de paquebot, d’un voilier ou d’un fiacre découpé en silhouette. Sur un palier, un sonnet intitulé Miroir : Ghelderode l’a écrit en rouge sur un dessin de Gaillard à l’encre de Chine. 

Maison Autrique, Cage d'escalier.JPG

Dans le salon-bibliothèque, à l’étage, un film de Luc de Heusch et Jean Raine, en noir et blanc, passe en boucle. On y voit Ghelderode allumant sa pipe au long tuyau, marchant dans les rues de Bruxelles. On l’entend parler du « secret du grand art, la cruauté ». Bruges est sa ville fétiche, l’ancien port dont la mer s’est retirée et où l’on comprend sans peine, dit-il, que la mort est « le comparse obligé du poète dramatique ». L’écrivain est filmé chez Toone, le fameux marionnettiste bruxellois,
qui anime ses figures de bois rien que pour lui. On peut lire par ailleurs une belle lettre d’hommage de Ghelderode à Toone, « le seul directeur de théâtre de Bruxelles à qui j’ose serrer la main ; le seul à qui j’ose confier mes pièces ; ses artistes sont parfaits. »

C’est dans les chambres du haut que la vie personnelle de Ghelderode est surtout illustrée. Quelques portraits de lui sont présentés sur un chevalet. Un bureau couvert d’objets (main, crâne, machine à écrire, chandelier, buste de femme en bronze affublé d’un masque d’âne…) évoque le décor chargé dans lequel l’écrivain évoluait, lui, l’amoureux des objets « inactuels » pour qui les choses ont une âme, ne vous abandonnent jamais, « remèdes contre le vide, le néant, la solitude ». Un cheval de bois, des marionnettes, assurent cette présence. 

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Des documents administratifs, près de quelques éditions anciennes et de coquillages, rappellent sa naissance à Schaerbeek, le 3 avril 1898, son engagement à la maison communale en 1923, des avertissements pour retards répétés en 1939, sa révocation en 1945. Plus étonnants, des extraits de délibérations sur les remous provoqués par Martens-Ghelderode : il avait répondu « Merde » à des collègues qui l’accusaient de faire jouer ses pièces par la Jeune Garde libérale, on l’avait traité de « calotin » dans les couloirs, etc.

Plus que d’une véritable exposition, il s’agit donc bien, comme stipulé sur le document donné à l’accueil, d’un Itinéraire pour une visite de la Maison Autrique. Le visiteur qui connaît déjà l’œuvre ghelderodienne y verra davantage que le non initié. Pour ceux qui n’ont jamais franchi le seuil de la maison Autrique, ce parcours original dans l’univers du grand écrivain belge (dont il faut lire, au moins, les somptueuses nouvelles du recueil Sortilèges) constitue en tout cas une excellente occasion de la découvrir.

21/04/2009

Vendre

« Frank, peut-être est-ce le vieux vendeur qui vit en moi, mais je n’ai jamais eu qu’une seule conviction, et la voici : si vous essayez de vendre une idée, et peu importe qu’elle soit plus ou moins compliquée, vous ne trouverez jamais meilleur instrument de persuasion que la voix d’un être vivant. »

 

Richard Yates, La fenêtre panoramique

 

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20/04/2009

Trouver sa voie

La fenêtre panoramique (Revolutionary road, 1961), de Richard Yates (1926-1992),  a été récemment porté à l’écran par Sam Mendes (Les noces rebelles, 2009). Dans ce Madame Bovary de la littérature américaine (selon Douglas Kennedy chez Busnel), les allusions à Flaubert sont une piste de lecture très intéressante, mais on peut lire ce roman sans y penser, pour sa peinture magistrale d’une descente aux enfers conjugale en banlieue, non loin du Domaine de la Révolution, vers 1955.

 

April, la « charmante » épouse de Frank Wheeler, a étudié l’art dramatique, ce qui a poussé leurs amis, Milly et Shep Campbell, à les enrôler dans la Compagnie du Laurier, une troupe d’amateurs. « Longtemps après la date fixée par le directeur pour ce qu’il appelait « enlever la pièce réellement au-dessus du sol, la faire vivre pour de bon », elle demeura une masse statique, inhumainement lourde, informe, inanimée (…) » Une bonne répétition générale a ranimé leur espoir d’éblouir, mais la première est un échec. April qui semblait pouvoir y récolter un succès personnel finit par perdre ses moyens elle aussi – « Quand le rideau tomba enfin, ce fut une vraie miséricorde. » 

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Frank retrouve sa femme dans la loge, prêt à lui témoigner amour et compassion. « Mais un recul imperceptible de ses épaules lui apprit qu’elle ne tenait pas à ses caresses ». Bien qu’ils aient prévu de sortir ensuite avec les Campbell, April oblige Frank à prétexter un problème de baby-sitter pour pouvoir rentrer – « le premier mensonge de ce genre depuis deux ans qu’ils étaient amis ». Cette petite comédie annonce la thématique du roman : mascarade conjugale, obsession des convenances, insatisfaction profonde.

 

Sur le trajet du retour, April refuse de parler de cette soirée ratée, s’exaspère de l’insistance de son mari. Une fois rentrée, elle se couche sur le canapé du séjour pour qu’il la laisse tranquille. Le lendemain, quand Frank se lève, elle est déjà occupée à tondre la pelouse, ce qui surprend Mrs Givings, l’agent immobilier de la région, venue leur offrir un plant de sedum. Cette femme bavarde et curieuse est tout de même assez observatrice pour deviner que les Wheeler ne sont pas disponibles pour écouter ce qu’elle a en tête.

 

Jennifer et Michael, les enfants, s’inquiètent. La tension est palpable. April « s’était toujours tenue sur le bout d’une branche, prête à s’envoler : prête, toujours, à partir à la minute même où elle aurait envie de partir (« Ne me parle pas sur ce ton, Frank, ou alors je pars ; et je le ferais ! ») ou à la minute où entre eux quelque chose clocherait sérieusement. » Tout le week-end, elle reste sur la défensive, au désespoir de Frank qui cherche à se réconcilier tout en pensant à « la seule et unique chose au monde dont il avait envie réellement, sincèrement : s’emparer d’une chaise et la lancer à toute volée dans la fenêtre panoramique. » Et puis, le dimanche soir, les Campbell arrivent comme prévu et pour la première fois, les regards s’évitent, les amis se font des politesses, ne trouvent rien à se dire – « C’était une expérience nouvelle. »

 

Depuis longtemps, les deux couples s’entendent à déplorer la médiocrité générale, le conformisme. Ce soir, à court d’idées, Milly raconte ce qu’elle vient d’apprendre : le fils de Mrs Givings, présenté par sa mère comme un « merveilleux » mathématicien enseignant dans l’Ouest, se trouve tout près de chez eux, enfermé dans un hôpital psychiatrique depuis qu’il a enfermé et terrorisé ses parents. Cette nouvelle « excitante » détend un peu l’atmosphère. Frank, à la veille de ses trente ans, se lance dans le récit de son vingtième anniversaire à la fin de la guerre. Mais il se rappelle le leur avoir déjà raconté, il y a un an, et capte le regard écœuré d’April, un regard qui le hante encore le lendemain matin, dans le train, où il a  « l’air d’un homme condamné à une mort très lente, sans douleurs. »

 

L’espoir renaît quand après avoir tout pesé, April convainc Frank de laisser tout tomber, emploi, maison, pour commencer une nouvelle vie en Europe, où elle trouverait du travail, le temps que Frank trouve sa voie, une activité qui lui corresponde mieux que sa situation actuelle. Ils annoncent leur départ aux proches, mais acceptent tout de même, à la demande de Mrs Givings, de recevoir leur fils John, de temps à autre, malgré les risques.

 

Et puis April tombe enceinte. Elle ne veut pas de cet enfant. Frank ne veut pas qu’elle avorte. Derrière leur façade bienveillante – que seul John Givings, « le fou », ose démasquer –, leurs désirs divergent. Frank n’ose parler d’un entretien professionnel prometteur, se console avec une secrétaire. Il décide que le temps sera son allié – « Notre capacité à mesurer et à répartir le temps est une source presque intarissable de soulagements. » Frank se force à être gai, attentif, séduisant. « L’ennui, c’est que la vie ordinaire devait cependant continuer. » La comédie tourne au tragique. Comme chez Flaubert, les rêves se fracassent. Il n’y a parfois rien de plus cruel que les rapports quotidiens où la souffrance fait son nid.

18/04/2009

Dieu sait

Cahier du docteur Bormenthal

 

« Autre hypothèse de mon cru : le cerveau de Charik avait, dans la période canine de sa vie, emmagasiné une foule de notions. Tous les mots avec lesquels
il a opéré en premier sont des mots de la rue qu’il a entendus et engrangés dans son cerveau. Maintenant, quand je marche dans la rue, je regarde avec un effroi secret les chiens que je rencontre. Dieu sait ce qui se cache dans leur cerveau ! »

 

Boulgakov, Cœur de chien

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16/04/2009

Charik ou Charikov

L’année 1925 est décidément fertile pour Boulgakov : après ses nouvelles
Endiablade et Les œufs du destin, voici Cœur de chien. Mais il y a chien et chien.
Tout commence avec un pauvre clébard qui s’abrite sous un porche, tenaillé par la faim et par la douleur. Le cuisinier de la « cantine de restauration normale des personnels du conseil central de l’Economie nationale », pour le faire fuir, lui a jeté de l’eau bouillante. Le flanc brûlé, la bête hurle et songe à en finir avec cette chienne de vie qui est la sienne, mais « ça s’obstine, une âme de chien. »

 

Miracle : sorti du magasin d’en face, « un citoyen, je dis bien, pas un camarade ; et même, très probablement, un monsieur », précédé d’une agréable odeur, s’approche et sort de sa poche un saucisson dont il lui jette un morceau : « Prends ! Charik, Charik. » Et le chien de suivre l’homme généreux jusque dans son immeuble où le concierge avertit Filipp Filippovitch de l’arrivée d’associés-locataires dans l’appartement 3 – le sien, jusque là, reste épargné. 

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Impossible de fuir, une fois dans la place. Immobilisé, endormi, Charik se réveille quelque temps plus tard le corps bandé et sans aucune douleur, assez bien même pour accompagner son protecteur dans la salle de consultation où de riches patients font appel à ses services pour retrouver jeunesse ou virilité. L’irruption du nouveau conseil de gérance, scandalisé par les sept pièces qu’occupe le chirurgien dans l’immeuble, n’est résolue que par un coup de téléphone du réputé professeur Preobrajenski à quelqu’un de haut placé – il menace d’annuler toutes les opérations prévues si on vient encore le déranger.

 

Charik n’aurait pu mieux tomber. Luxe, espace et volupté. Le chien découvre les repas raffinés du professeur en compagnie de son assistant, le docteur Bormenthal, et en même temps ses idées contre-révolutionnaires. Alors que depuis 1903, par exemple, aucun des caoutchoucs déposés dans l’entrée de l’immeuble n’avait jamais disparu, 1917 a tout chamboulé. « C’est nul, les caoutchoucs, les caoutchoucs ne font pas le bonheur, pensa le chien, mais l’homme, lui, n’est pas ordinaire. » Sans aucun doute, Charik a tiré « le superbillet de loterie de sa vie de chien », même s’il lui faut désormais porter un collier pour se promener.

 

Tout va pour le mieux jusqu’au jour où Charik est pris au piège, enfermé dans la salle de bain, puis anesthésié. Avec l’aide de son assistant, le professeur a décidé d’expérimenter : il ôte au chien ses testicules et les remplace par d’autres, avant de le trépaner pour lui retirer son cerveau de chien et y placer une hypophyse humaine fraîchement prélevée, afin d’observer les effets de cette intervention sur le rajeunissement. Charik est à deux doigts de mourir mais s’en sort finalement, et les modifications ne se font pas attendre : une « hominisation » quasi complète ! Charik grandit, perd ses poils et se met même à parler – grossièrement. Petit et mal bâti, il se comporte comme le voyou dont on lui a transplanté des organes.

 

Preobrajenski ne s’attendait pas du tout à cela et se trouvera forcé de faire
l’éducation de l’énergumène, de lui procurer des papiers au nom de Charikov, de lui allouer une pièce de son appartement et enfin, de pallier les dommages causés par les restes de son instinct de canidé et le goût immodéré de l’homme-chien pour la vodka et la pensée d’Engels.

 

Encore une fois, Boulgakov, ancien médecin, se sert de la science à des fins fantastiques et combien symboliques. Du professeur, grand amateur d’opéra et grand bourgeois attaché à la moindre de ses habitudes, et de son cobaye, grand gourmand
et fort en gueule, difficile de dire lequel a le plus de présence tant l’écrivain les a dotés de vitalité. Au passage, la vie du citoyen soviétique à Moscou dans les années vingt
est évoquée sur le mode ironique. En plaçant ses critiques ou son désespoir dans la bouche des personnages hors norme de cette Histoire prodigieuse, Boulgakov espérait se protéger un peu des censeurs, mais en vain.

Malgré le succès des premières lectures publiques, les revues repoussent la publication et Cœur de chien sera longtemps proscrit en U.R.S.S. Remarquée à l’étranger dès sa traduction en 1968, la nouvelle ne rencontrera le grand public russe et le succès qu’au début de la perestroïka, en 1987. Qui sortira vainqueur de ce compagnonnage imprévu entre Preobrajenski et Charik ou Charikov, c’est aux lecteurs de le découvrir.

14/04/2009

Des histoires

« Intéressez-vous à la Chine, ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire, mais rappelez-vous que si cette culture est fascinante, c’est pour la sagesse qu’elle a élaborée. Ses penseurs savaient qu’une anecdote est plus probante que la
logique close d’un discours et je vous souhaite que les histoires que je vais vous rapporter vous aident à vous servir de votre intelligence pour mieux vivre, car sinon à quoi bon être intelligent ! »

 

Jacques Pimpaneau, Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine

 

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13/04/2009

Partir en Chine

Le titre et la quatrième de couverture de la Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine, de Jacques Pimpaneau, m’avaient laissé imaginer des conseils aux voyageurs sur les mœurs chinoises. Mais l’auteur y propose en réalité une initiation à la culture chinoise et, en particulier, au chinois classique – un voyage poétique. Déjà le trajet proposé – de la gare de l’Est à Pékin via Berlin-Ouest et Moscou – s’illustre d’une citation d’un bonze « chan » (zen) :

 

« Qu’une route y conduise et toute route est bonne,

A quoi bon distinguer les quatre directions ?

La brise ne s’occupe des rustres distinctions,

Partout sont aussi rouges les pêchers qui fleurissent. »

 

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« Voyagez, mais sachez voyager autour de votre chambre. » Fasciné par la culture chinoise, par « la sagesse qu’elle a élaborée », l’auteur y introduit par une série d’anecdotes. « Il ne faut pas courir après les connaissances qui n’ont qu’un intérêt pratique, ni chercher la connaissance ailleurs, car si vous n’avez pas compris qu’elle est au coin de la rue ou au bord du Lubéron, vous ne la trouverez pas en Chine ou en Inde. »

 

« Sachez vous contenter de peu. » Après nous avoir invités au calme, Pimpaneau dévoile son jeu : loin de vouloir jouer les gourous, il a trouvé un bon prétexte pour nous lire et traduire quelques poèmes de la secte chan entre le VIIe et le XIIIe siècle. Le post-scriptum sera donc plus long que la lettre même : « c’est une initiation par la poésie… seulement au chinois classique. » Les poèmes présentés seront ceux de la dynastie Tang, les plus simples, ceux que les Chinois connaissent par cœur.

 

« Vivant comme un oisif, sur quoi disserterais-je ?

Un bâtonnet d’encens est ce que je respire.

Si je dors, j’ai du thé ; si j’ai faim, j’ai du riz ;

Je marche au bord de l’eau et m’assieds face aux nuages. »

 

Pimpaneau propose d’abord le texte, un quatrain généralement,  en « sous-titrant » chaque ligne d’idéogrammes par une traduction mot à mot. Puis il commente. On apprend que la rime est obligatoire dans un poème chinois classique, que le complément de temps se place avant le verbe, de même que le complément du nom avant le nom. Enfin, et c’est très intéressant, le lecteur découvre le texte traduit – non pas une seule version, mais plusieurs, par différents traducteurs, en français et aussi en anglais. Comparons.

 

« L’aurore printanière

Le sommeil de printemps ignore volontiers l’aurore,

Cà et là, on entend partout le chant des oiseaux.

La nuit, au bruit du vent et de la pluie,

Combien de fleurs sont tombées sans qu’on le sache ? » (tr. Lo Ta-Kang)

 

« Aube du printemps

Au printemps, le dormeur surpris par l’aube,

Entend partout gazouiller les oiseaux.

Toute la nuit, bruit du vent et de pluie ;

Qui sait combien de fleurs ont dû tomber ! » (tr. Tch’en Yen-hia)

 

La nature est partout dans la poésie citée dans cet ouvrage inclassable. Le pin, le bambou et le prunus sont des arbres « amis de l’homme » : ils lui tiennent compagnie en hiver, ce qui en fait des symboles d’amitié. De petits dessins à la plume – une branche, un pont, un couple, des oiseaux, un ermite, des papillons – égaient les pages de temps à autre.

Entraînée malgré moi dans cette aventure poétique à laquelle je ne m’attendais pas, j’avoue ne pas avoir suivi l’auteur à la lettre. « Après avoir lu ces poèmes, apprenez-en un par cœur chaque semaine et soyez capable de le réciter et de l’écrire. Vous ne vous en repentirez pas. » Jacques Pimpaneau ne manque pas d’humour – « en espérant que cette lettre vous sera plus utile qu’un cure-dent à un chat qui vient de manger un poisson ».

11/04/2009

Pour le mieux

« Personne ne se consacre à une activité en cherchant dès le départ à accomplir quelque chose de merveilleux. Même quand c’est au-delà de nos capacités, on avance vers un but en s’efforçant de faire pour le mieux, c’est ainsi que les gens progressent. Et c’est ça qui fait avancer le monde. Je me demande si l’art, ce n’est pas ça aussi. »

 

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

 

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