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28/05/2009

Stevens le Parisien

« Un Flamand qui est plus parisien que tous les Parisiens », pouvait-on lire dans Gil Blas en 1893 à propos d’Alfred Stevens (1823-1906), né à Bruxelles mais
installé à Paris dès 1849. La rétrospective des Musées Royaux des Beaux-Arts rassemble des peintures venues du monde entier – Paris, Londres, Budapest, Munich, Etats-Unis, entre autres. Un festival de dames élégantes dans des intérieurs qui ne le sont pas moins, mais pas seulement cela.

 

Les premiers tableaux – une mendiante, de pauvres gens emmenés pour vagabondage – révèlent un Stevens observateur de la misère matérielle ou morale – L’orpheline, un profil pur de jeune femme en deuil, une perle sombre à l’oreille. Dans In memoriam, une femme en grand deuil allume un cierge, une autre, enveloppée dans un châle des Indes, retient d’un ruban bleu vif la voilette qui couvre ses cheveux. Stevens excelle à détailler vêtements et parures, parfois en contraste comme cette jeune fille en robe blanche, dans Consolation, qui se tient sur un canapé près d’une femme qui pleure, tout en noir. 

Stevens, Remember (détail) d'après le prospectus des MRBAB.JPG

 

« Il peint encore des mains tendues, mais ce sont de jolies mains blanches, et elles s’ouvrent, non à l’aumône, mais au baiser », commente Paul Mantz en 1867. Le bain (Musée d’Orsay) ouvre le bal des Parisiennes : une femme en chemise dans sa baignoire, les cheveux relevés, deux roses à la main. Un robinet en col de cygne, un porte-savon sont aussi présents que le livre ouvert posé sur du linge. « Aucun n’a un rendu matériel aussi adorable que le sien » dit Rops en 1881. Stevens s’intéresse à tous les accessoires de la féminité qu’il met en scène. Ses dames ont souvent une lettre à la main (Souvenirs et regrets) ou un éventail (Rêverie). Le pinceau précise finement froufrous et bijoux de ces élégantes représentées en pied, souvent des filles « débarbouillées » à qui il a fait prendre la pose.

 

Quand Stevens peint Sarah Bernhardt, il s’agit vraiment d’un portrait et non d’une « scène d’intérieur ». A côté, Le sphinx parisien montre une femme en robe légère, au regard intéressant, une belle lumière sur les épaules. Dans beaucoup de toiles reviennent les éléments décoratifs d’époque : éventail, bouquet, paravent japonais... Deux musiciennes très différentes : une harpiste habillée de sombre assise près de son instrument, une violoniste en robe rouge qui joue sous un bel éclairage. Deux « ateliers » : celui de 1855, statique, où le modèle observe avec le peintre la toile posée sur le chevalet ; sur celui de 1869, beaucoup plus vivant, l’artiste, sur un canapé, regarde le modèle penché vers la traîne de sa robe somptueuse dans la lumière d’une fenêtre ouverte. 

Stevens Marie-Madeleine.jpg

 

En opposition aux figures bourgeoises qui semblent souvent s’ennuyer – Stevens le « chroniqueur de la vie mondaine » voulait-il montrer la richesse ou la vacuité des salons ? –, quatre femmes aux longs cheveux relâchés (toutes les autres les ont attachés) et plus charnelles : Salomé, Marie-Madeleine, Lady Macbeth, et une rousse caressant un chat noir (L’électricité), devant un ciel nocturne où l’on devine
les tours de Notre-Dame et des chauves-souris. Femmes fatales, qui tranchent avec le visage sans caractère des poupées de salon.

 

L’exposition comporte quelques scènes de bonheur familial, l’épouse de Stevens et ses enfants, près d’une Liseuse paisible en longue robe blanche. Des tableaux
illustrent le goût fin de siècle pour l’exotisme : une superbe Parisienne en kimono, L’Inde à Paris ou le bibelot exotique – un éléphant en bois et porcelaine présenté en vitrine, près d’un vase chinois au dragon que l’on peut voir aussi sur quelques toiles.
Beaucoup de scènes « charmantes », trop sans doute quand on les découvre ainsi en enfilade. Mais la patte de l’artiste est incontestable. « On n’a pas assez loué chez Stevens l’harmonie distinguée et bizarre des tons », écrit Baudelaire en 1864.

 

Dans la dernière partie de l’exposition (sans compter la section du Panorama de l’histoire du Siècle, présentée à l’étage, que je n’ai pas vue), je me suis arrêtée longuement devant deux marines. D’abord il y a un petit Nocturne sur la mer (collection privée) qui fait penser à Turner ou Jongkind : un dégradé bleu nuit, avec quelques étoiles dans le ciel, un horizon imperceptible, le bleu plus sombre de la mer où l’on distingue quelques falots, le panache d’un bateau, le vague ourlet des vagues. Superbe. J’ai aussi aimé Marine, Le Havre (Reims), une délicate harmonie de gris, de beige et de rose – très mal éclairée, comme presque tous ces paysages, le cadre supérieur leur faisant de l’ombre !

Une seule carte postale est disponible – La dame en rose des MRBA – en dehors du catalogue et du livre de Christiane Lefebvre (2006) qui situe « le flambeur magnifique » par rapport à ses frères Joseph, peintre animalier, et Arthur, critique d'art et marchand de tableaux. Rares sont les occasions de découvrir l’œuvre d’Alfred Stevens, visible à Bruxelles jusqu’au 23 août 2009 (ensuite au Musée Van Gogh à Amsterdam).

26/05/2009

Récompense

« En tout cas, il m’est arrivé quelquefois de faire un rêve : le jour du Jugement dernier, lorsque les conquérants, les hommes de loi et les hommes d’Etat viendront recevoir leur récompense – leurs couronnes, leurs lauriers, leur nom gravé à jamais dans un marbre impérissable – le Tout-puissant se tournera vers Pierre et lui dira, non sans une certaine envie, en nous voyant arriver avec nos livres sous le bras, « Regarde, ceux-là n’ont pas besoin de récompense. Nous n’avons rien à leur donner ici. Ils ont aimé lire. » »

Virginia Woolf, Comment lire un livre

Kustodiev Boris.jpg

25/05/2009

Lire avec Virginia

Comment lire un livre ? « Avant toute chose, je voudrais signaler la note interrogative à la fin de mon titre », déclare Virginia Woolf au début d’une conférence dans une école privée pour jeunes filles en 1926. « Même si je pouvais répondre à la question pour ce qui me concerne, la réponse ne s’appliquerait qu’à moi, et non à vous. Le seul conseil, à vrai dire, qu’on puisse donner sur la lecture est de ne pas suivre de conseils, de se fier à son instinct, de faire usage
de sa raison et de tirer ses propres conclusions. »

 

A Comment lire un livre (2008), second tome du Commun des lecteurs (The Common Reader) traduit par Céline Candiard pour L’Arche, il manque ce point d’interrogation. Les quatorze pages du texte éponyme, à la fin du recueil, sont un joyeux appel à la liberté du lecteur – « Partout ailleurs des lois et des conventions peuvent nous contraindre – mais pas ici. » Woolf y sème des balises : éviter les idées préconçues (« Ne donnez pas d’ordre à l’auteur ; efforcez-vous plutôt de vous mettre à sa place »), allier une « grande finesse de perception » à l’audace d’imaginer. Et après toutes les impressions recueillies, « attendons que la poussière de la lecture retombe, que les conflits et les interrogations disparaissent ; marchons, parlons, enlevons à une rose ses pétales mortes, ou dormons. »
Alors seulement viendra le temps de juger et de comparer.
 

Corcos Vittorio Matteo Conversation au parc du Luxembourg.jpg

 

La géniale Anglaise est une sorcière des mots. Comment fait-elle pour m’amuser autant à lire ses études et ses articles sur des écrivains anglais que je n’ai pas lus pour la plupart, des romanciers, mémorialistes, femmes éprises d’indépendance, poètes ou penseurs ? Avec Virginia Woolf, l’esprit est à la fête grâce à une prose rythmée, dansante, parfois tranchante, à ce registre original qui transforme le sérieux d’une réflexion en conversation de bonne tenue, spirituelle, où les idées ne sont jamais loin des choses les plus concrètes, les plus charnelles, bref, de la vie.

 

Les entrées en matière sont irrésistibles, les chutes souvent sublimes – « et quand nous disons qu’Harvey vécut, cela signifie qu’il eut des disputes, qu’il fut assommant, ridicule, qu’il lutta, qu’il échoua, qu’il eut un visage semblable au nôtre : un visage changeant, variable, humain. » (Les Elizabéthains, ces étrangers) La lecture est un combat solitaire, rappelle-t-elle après s’être intéressée à la biographie de Daniel Defoe. « Car il reste avant tout le livre lui-même. On aura beau se contorsionner dans tous les sens, s’attarder et tourner autour de lui, c’est une bataille solitaire qui nous attend au bout du compte. » (Robinson Crusoé)

 

On apprend donc à lire avec les yeux mais aussi avec les oreilles, à découvrir la perspective choisie par un écrivain, à reconnaître un chef-d’œuvre, tout en faisant connaissance avec des Anglais plus ou moins illustres que Woolf excelle à portraiturer, nourrie par la lecture gourmande de leurs biographies ou de leurs correspondances. On comprend pourquoi « une fille portant un petit sac de satin vert » est plus importante pour Sterne qu’une cathédrale (Le Voyage sentimental), comment un graphomane « finit par disparaître comme dans un nuage de mots » (La soirée du Dr Burney), dans quelles circonstances Virginia W. aurait pu commettre quelque inconvenance dans « l’ardeur maladroite » de son admiration (« Je suis Christina Rossetti »). 

 

« Derrière la fusillade fantasque de la presse », il existe une autre sorte de critique, « l’opinion de gens qui lisent par amour de la lecture, lentement et avec plaisir ». – « Puis soudain son récit lisse vole en éclats, de nouvelles perspectives s’ouvrent, et l’on a la vision soudaine de quelque chose qui ne cesse de s’envoler, de s’échapper, et le temps s’en trouve suspendu. » (L’Autobiographie de Thomas De Quincey). En refermant cet essai, je me dis qu'il fait partie de ces livres qui, écrit Virginia Woolf, ont sur nous « un effet similaire à celui de la musique »

23/05/2009

Variations

« M. Claus n’est pas purement néo-impressionniste ; mais il s’emploie à
résoudre les mêmes problèmes que les artistes de cette école. Il étudie la lumière, qui modifie et crée la couleur, dans toutes ses variations saisonnières – matin, midi et soir. Ses interprétations sont fidèles à la nature, fraîches, libres et éthérées. (…) On pourrait dire de lui qu’il peint seulement des choses dans un état de transition, le passage d’une nuance à une autre : le mouvement même de la lumière, l’aspect le plus fluctuant des choses. »

 

Emile Verhaeren (1898) dans Claus et la vie rurale (Fonds Mercator) 

Claus Enfants dans un paysage.jpg

21/05/2009

Au soleil de Claus

En manque de soleil ? Rendez-vous à Gand, où le Musée des Beaux-Arts propose jusqu’au 21 juin Emile Claus et la vie rurale. Des œuvres de la maturité, présentées par thèmes, où le plein air domine largement. Sous l’influence des impressionnistes, Claus (1849-1924) a créé son propre courant : le luminisme. L’exposition confronte son univers pictural à celui de ses élèves et des contemporains qui, comme lui, ont peint les paysans et les paysages de cette région de la Lys – où il habitait la Villa Zonneschijn (Rayon de soleil).

 

Une petite toile m’a attirée dans la première salle consacrée à « Emile Claus et son milieu » : une Vue sur l’ancien pont du Pas à Gand, très animée (un arbre au centre, trois axes où passent des voitures, des piétons, des bateaux sur le canal) – rares sont les paysages urbains dans son oeuvre, excepté ses vues de la Tamise à Londres. De l’autre côté, une eau-forte de Jenny Montigny montre Claus sur le vif. Le sculpteur Constantin Meunier, bien présent tout au long du parcours, a donné au buste du peintre l’élégance mondaine de l’artiste. Près de photos d’atelier ou d’extérieur, ce sont surtout les portraits qui attirent l’attention : l’épouse de Claus assise à table, de profil – une harmonie de bleu et de vert exquise ; ses élèves, Jenny Montigny et Anna de Weert, la première en robe rose et chapeau à fleurs, la seconde, plus imposante, en barque, avec dans l’eau qui couvre la plus grande partie de la toile les reflets des arbres, d’une voile – elle tient un carnet de croquis. Un étonnant Camille Lemonnier parmi les blés, l’écrivain naturaliste était son ami. 

Claus, Fillettes au champ.jpg

 

Place ensuite aux types sociaux dans la peinture de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Quand Claus peint La blanchisseuse près de la rivière, elle travaille, tandis que les bourgeois d’une Soirée d’été jouissent du beau temps. Pour composer Le pique-nique, le peintre s’est placé derrière un groupe de villageois qui se détendent en famille sur la rive ; certains observent, sur l’autre berge, la « belle société » attablée à l’ombre. Mais quand Eugène Laermans montre des paysans, la dénonciation de la misère prend plus nettement le dessus sur le décor. Le vieux jardinier de Claus est tout de même d'une présence très forte.

 

De grandes toiles sont consacrées à la moisson : La récolte du lin, des Faneuses au soleil couchant, ou ce Repas de midi qu’une jeune paysanne, de dos, apporte à ses compagnes, un panier à la main. Sur les chemins ou dans les champs, des enfants se promènent, leurs sabots à la main. Le musée de Gand a eu la bonne idée de présenter en parallèle des photographies contemporaines de la vie rurale, notamment celles de Léonard Misonne, au rendu impressionniste – En passant en est un superbe exemple.

 

La rivière occupe une place primordiale dans l’œuvre de Claus, elle structure le paysage et renvoie la lumière. La Lys, il la peint par toutes les saisons, d’un bleu presque turquoise sous des arbres orangés, en hiver, ou encore un jour d’Inondation. Bleu et orange, on retrouve ces tons dans un petit pastel, Nuit de Noël, où des fidèles se pressent dans la neige vers une église aux fenêtres éclairées. Partout, dans les paysages de Claus, ces allées d’arbres typiques de la Flandre orientale. Heureux collectionneur qui possède une merveilleuse Matinée de septembre, avec ses silhouettes à contre-jour – des femmes occupées à étendre le linge.

 

Un tableau extraordinaire, chef-d’œuvre du musée gantois, inscrit Claus dans la
grande tradition flamande des paysages hivernaux, ce sont Les Patineurs : sur la Lys gelée, un gamin joue avec une luge, ses camarades sont déjà remontés sur la berge.
La ligne d’horizon, placée très haut, réduit à peu de chose les maisons et les arbres du lointain. La neige et la glace, rosées par le couchant, couvrent toute la toile de leurs nuances nacrées. Lumière divine.

 

Quant au Châtaignier, celui de son jardin au printemps, il est le personnage principal d’une autre féerie de couleurs. Claus a choisi le moment où son nouveau feuillage voile à peine la charpente de l’arbre et l’auréole de brume végétale. Si des branches à l’avant-plan poussent leurs feuilles vert tendre dans une lumière encore froide, le peintre ose plus loin, de l’autre côté de la Lys envahie par les reflets, des roses et des mauves étonnants, presque fauves.

Amoureux de la nature et des campagnes paisibles, amoureux des couleurs et de la lumière, allez vous réchauffer au soleil de Claus, qui irradie depuis plus d’un siècle.

19/05/2009

Voix

« Ce soir-là, dans la salle de bains de lumière, Mina m’a lu l’histoire de la boîte d’allumettes avec l’ange qui recousait ses ailes. (…) Il y a peut-être des gens qui disent n’avoir jamais reçu de message d’un ange, mais ils ne doivent pas s’inquiéter. C’est seulement qu’ils ne s’en sont pas rendu compte, car tout le monde en reçoit équitablement. Il arrive qu’on les entende par la voix de quelqu’un d’autre, ou encore qu’ils se fassent entendre par notre propre voix à l’intérieur de notre cœur. »

 

Yoko Ogawa, La marche de Mina 

Turner.jpg

 

 

18/05/2009

Conte d'enfance

Tomoko se souvient d’Ashiya, d’une maison occidentale de style hispanique dans la montagne, où elle a vécu quand elle avait douze ans. La marche de Mina (2006), de la romancière japonaise Yoko Agawa, a l’allure d’un conte d’enfance. Trente ans plus tard, Tomoko raconte comment elle est devenue la plus proche amie de sa cousine Mina, une petite fille asthmatique qui avait toujours un livre dans les mains. Après la mort de son père, Tomoko est confiée à sa tante pour un an, le temps que sa mère étudie à Tokyo. Dans le fameux Shinkansen tout neuf, elle fait seule le voyage jusqu’à la gare de Shin-Kobe, où son oncle, l’homme le plus élégant qu’elle ait jamais vu, vient la chercher en Mercedes.

 

La « lointaine Allemagne » s’est déjà glissée dans la vie modeste de Tomoko : à sa naissance, un joli landau leur a été envoyé par cet oncle de mère allemande qui dirige une société de boissons. Dans la luxueuse maison d’Ashiya, Tomoko fait la connaissance de Grand-mère Rosa, de l’employée qui dirige la maisonnée, Mme Yoneda, âgée elle aussi de plus de quatre-vingts ans, du jardinier, et surtout de Mina, une fillette au visage ravissant et de constitution fragile sur laquelle tout le monde veille avec beaucoup d’attention. Tomoko dispose de la chambre du grand frère, étudiant en Suisse. 

Hiroshige Sakura (détail).jpg

 

D'emblée transportée par la beauté de la maison qui l’accueille, Tomoko n’est pas au bout de ses surprises. Le plus inattendu des habitants réside dans le jardin, un ancien parc zoologique dont il est le dernier témoin. C’est Pochiko, l’hippopotame nain, « un corps rond auquel on aurait ajouté une queue, des pattes et un visage », qui
porte la petite Mina sur son dos, conduit par le jardinier, sur le chemin de l’école. Cet univers – un conte de fée pour Tomoko – connaît des imperfections. Le père de Mina est le plus souvent absent, la fillette est sujette aux crises d’asthme qui l’obligent à se rendre à l’hôpital et, chez elle, à prendre des « bains de lumière » sous une lampe spéciale.

 

Par les yeux de Tomoko, nous découvrons la vie particulière que mènent Mina et sa famille. La grand-mère adore les cosmétiques de la série « des beautés jumelles » qu’elle range dans sa coiffeuse – le thème de la gémellité traverse tout le roman. La mère boit du whisky en cachette. Sur le bureau du père, on dépose les choses cassées, qu’il répare à son retour dans cette pièce où il passe aussi la nuit, sur un sofa. Quant à Mina, elle finit par montrer à sa cousine son secret : sous son lit, plein de boîtes qui contiennent chacune une boîte d’allumettes. A partir de leur image, Mina invente une histoire et l’écrit dans une boîte écrin. De temps en temps, elle en raconte une à Tomoko, révélant les coulisses de son imagination.

 

Tout le monde se réjouit de la présence de la collégienne auprès de sa petite cousine dont elle devient la confidente et la compagne la plus dévouée qui soit. Bien que Mina vive dans une maison où l’on trouve des livres dans chaque pièce, elle charge Tomoko de lui emprunter d’autres ouvrages à la bibliothèque, ce qui lui donne bientôt une réputation flatteuse de la part du bibliothécaire à qui elle fait part des commentaires de Nina comme si c’étaient les siens. Un autre don de Mina, c’est l’art de « frotter joliment les allumettes », on lui confie l’allumage des bougies lors des repas aux chandelles. A chacun de ses passages, le garçon livreur du Freezy, la boisson rafraîchissante qui assure la prospérité de l’entreprise familiale, glisse discrètement dans la main de Mina une nouvelle boîte d’allumettes au dessin inédit.

 

Après un séjour à l’hôpital, Mina rentre chez elle avec une passion soudaine pour le volley-ball. Tous les dimanches dorénavant, en cet été ’72, elle suit avec Tomoko l’émission « Le chemin vers Munich » et s’entiche du passeur de l’équipe japonaise. La saison des jeux olympiques, ternis par la prise d’otages israéliens, ouvre les yeux de Tomoko sur des réalités ignorées d’elle : les tensions internationales ; le peu de cas que fait de Mina son grand frère, décidé à passer l’été avec ses propres amis ; le passé de Grand-mère Rosa, dont la famille est morte à Auschwitz ; le pourquoi des absences prolongées de son oncle.

 

La marche de Mina, dans un style très simple – trop lisse même – privilégie un point de vue poétique sur l’enfance. On a l’impression en lisant ce conte japonais de marcher sur un fil – un faux pas et ce serait la chute – tant la matière est délicate. Dans ce monde aux couleurs sans doute trop pastel, Yoko Ogawa, comme dans La formule préférée du professeur mais très loin de l'univers troublant d'Hôtel Iris, se révèle avant tout une observatrice des liens humains, qu’elle évoque avec tendresse.

16/05/2009

Photographie

    Ton sourire m'attire comme
    Pourrait m'attirer une fleur
 

Osteospermum blanc.jpg

   

Photographie tu es le champignon brun
    De la forêt
    Qu'est sa beauté
    Les blancs y sont
    Un clair de lune
    Dans un jardin pacifique
    Plein d'eaux vives et de jardiniers endiablés

Photographie tu es la fumée de l'ardeur
    Qu'est sa beauté
    Et il y a en toi
    Photographie
    Des tons alanguis
    On y entend
    Une mélopée
    Photographie tu es l'ombre
    Du Soleil
    Qu'est sa beauté

 

 

Guillaume Apollinaire, Calligrammes

 

14/05/2009

Bruit blanc, à voir

Au hasard d’une flânerie dans les Galeries Royales Saint-Hubert, en sortant de la librairie Tropismes (à deux pas de la Grand-Place), j’ai poussé pour la première fois la porte de Photo Gallery, intriguée par un bel oxymore, Bruit blanc, près de la photo d’un tigre au bord de l’eau. Roland Lebrun, un jeune photographe, présente au 10, Galerie de la Reine, sa première exposition personnelle, jusqu’au 24 mai.

 

C’est aussi par curiosité, je le reconnais, que je suis entrée là, mue par le désir de découvrir l’intérieur d’une des maisons de ce passage, le plus beau de Bruxelles, qui me fait toujours rêver. Dans l’escalier qui mène aux étages, je me réjouissais déjà de découvrir sous un angle inédit la verrière, les façades, les vitrines, et le va-et-vient permanent dans ces galeries. A mi-hauteur, les fenêtres offraient bien la vue espérée, mais très vite, les photographies de Roland Lebrun ont capté mon attention, dans leur format carré de taille moyenne qui invite à s’approcher.  

Roland Lebrun Bruit blanc Image-1.jpg

 

« Ces images sont tirées de ce qu’on appellerait un journal intime. Pourtant, à chaque photo, je sors du moment que je vis. Je me retourne et je le cadre. J’exclus, j’inclus. » Bruit blanc nous laisse entrevoir des paysages entre l’ici et l’ailleurs. Les plus spectaculaires : ce tigre du Bengale au zoo d’Anvers, avec son reflet, et cette forêt plongeant dans un lac, qu’on croirait d’Asie, photographiée en France, deux clichés superbes.

 

Les autres sont plus intimes, comme la dentelle du givre sur la vitre d’une porte entrouverte ou bien ce coin d’un étang à l’ombre d’un bois. Le photographe semble fasciné par les angles qui dessinent l’espace. Plus loin, il a rapproché trois variations sur le triangle : la niche d’une Vierge au-dessus d’un buisson, le pignon gris d’une maison, une statue encore bâchée de blanc sur son socle. 

Roland Lebrun Bruit blanc Image-2.jpg

 

Notre regard suit le mur qui longe une voie de chemin de fer désaffectée dans une forêt. Roland Lebrun semble l’homme des « sylves évanescentes » (Valéry) et des sous-bois qu’architecturent troncs et branches. Mais il y a aussi la mer, son rectangle de houle grise sous un ciel blanc, presque abstraite, ou encore sous les nuages flous d’une lumière changeante. Entre ces scènes naturelles, quelques intérieurs, une lampe près d’un lit, le désordre d’un bureau sous un mur animé de cartes postales, des scènes familières.

 

Bruit blanc invite à regarder la texture du quotidien. Dans l’avant-propos de son travail sur La mort de Paule, visible sur son site, Roland Lebrun écrit : « Quand je
ne suis pas dans un paysage familier, je me perds, je ne sais plus quoi voir. (…) La lumière, la texture, l’ordre des choses, tout me rappelait que je n’étais pas chez moi. Je n’ai trouvé que du vide, des silences. »
Les quelques portraits, dans cette exposition, m’ont paru aussi secrets que les paysages. Le dehors couvre le dedans, le bruit des êtres ne s’entend pas. Les visages sur les photographies ne sourient pas, comme dans la série des Faux-Semblants découverte en ligne, qui mêle figures de chair et de plâtre.

« L’image ne me renvoie plus au moment, elle devient une phrase. Elle me permet de recréer une histoire. C’est mon journal public. » (Roland Lebrun)
Dans le silence d’une pièce claire, au-dessus d’une galerie du dix-neuvième siècle où circulent les passants du jour, des carrés de vie, sans tapage, suspendent le temps.

Phographies : par courtoisie de Roland Lebrun & Photo Gallery.

http://www.rolandlebrun.be/      http://www.pgav.be/fr_home.php

12/05/2009

Des choses

« Et il aimait l’idée qu’il existât des choses qu’il ne comprenait pas. »

 

Daniel Kehlmann, Les arpenteurs du monde 

Ombre.jpg