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18/06/2009

Le monde flottant

D’Ishiguro, Les vestiges du jour sont aussi connus des cinéphiles (un excellent film de James Ivory). Né au Japon, Kazuo Ishiguro vit en Angleterre depuis l’enfance. Un artiste du monde flottant (1986), traduit de l’anglais, donne la parole au peintre Masugi à l’âge où « on a besoin de se reposer des choses ». Dans une imposante demeure bâtie pour un amateur d’art, Masugi vit avec sa fille Noriko – il a perdu sa femme et son fils à la guerre – et reçoit de temps à autre sa fille aînée Setsuko avec son petit garçon. Le récit navigue entre ses souvenirs et le présent, d’octobre 1948 à juin 1950.

Si sa maison impressionne de l’extérieur, l’intérieur « entièrement garni de bois choisis » est d’une grande douceur. Même abîmée par les bombardements, la galerie sur le jardin, avec « ses jeux d’ombres et de lumières », a conservé son charme. La retraite donne au vieux peintre tout le loisir de penser et de contempler. Noriko, qui le traite de « pantouflard », espère se marier bientôt et n’a pas l’intention de s’occuper de lui éternellement. Setsuko, l’aînée, est choquée de sa manière de s’adresser à leur père. Tous sont tendus à cause de l’échec des premières fiançailles de Noriko, ils craignent qu’un imprévu ou un impair nuise aux négociations avec la famille Saito. Traditions et questions d’honneur pèsent lourdement sur ces rencontres préliminaires dans le respect des règles. C’est l’une des trames du roman.

Utamaro Trois beautés inconnues (Wikimedia commons).jpg

Une autre, plus attachante, concerne les rapports de Masugi avec son petit-fils Ichiro. Son caractère affirmé, sa franchise, son engouement pour les cow-boys, les monstres ou Popeye, tout l’étonne et diffère de sa propre éducation. Le Japon a changé, les mentalités aussi. La jeune génération reproche à la précédente d’avoir soutenu la guerre et entraîné la défaite. Masugi constate leur volonté d’oublier « les erreurs passées » et de se tourner vers l’avenir. Quant à lui, il s'interroge sur ses choix et ses responsabilités passées.

Le soir, le peintre retourne volontiers dans le vieux quartier de plaisir. Là, il retrouve au bar son ami Shintaro qui « l’accueille toujours très poliment », comme s’il était encore son élève. En fait, il a toujours préféré ce quartier où l’on peut boire, manger et parler, aux maisons de geishas et aux théâtres du centre de la ville. Il y fréquentait aussi un cercle d’artistes et d’écrivains, où il avait sa table réservée. Mais la guerre n’a laissé que des décombres en face du bar et, sur les anciens poteaux du télégraphe, Masugi regarde « des grappes sombres d’oiseaux, perchés tant bien que mal, comme attendant la réapparition des fils sur lesquels jadis ils lignaient le ciel ».

Les pages sur la peinture sont les plus intéressantes dans ce récit assez lâche et digressif. Masugi s’est formé d’abord chez Takeda qui exigeait des « geishas, cerisiers, carpes dans l’eau, temples et autres sujets » qui aient « l’air japonais » et surtout rapidement terminés. Aussi Masugi l’a-t-il quitté pour Moriyama qui accueillait dans sa villa de jeunes peintres prometteurs. Celui-ci « recourait aussi largement au procédé traditionnel qui consiste à exprimer l’émotion au moyen des tissus que la femme tient ou porte, plutôt que par les mouvements mêmes de la face. » Mori-san aimait « expérimenter de nouvelles façons d’utiliser les couleurs pour rendre l’ambiance particulière que répand la lumière d’une lanterne ».

A son exemple, Masugi explore le « monde flottant » – ce monde nocturne du plaisir, du divertissement et de l’ivresse. « Les plus belles choses vivent une nuit et s’évanouissent avec le matin » – une vie consacrée à rendre « la beauté unique de ce monde », transitoire et fragile, voilà les valeurs de maître Mori. Masugi, qui souhaite peindre les nouvelles réalités du Japon, la misère même, osera lui dire un jour qu’il ne peut « demeurer à jamais un artiste du monde flottant » et ce sera la rupture. Puis le succès, les honneurs, la réputation.

Quoiqu’il ait été lui-même un novateur – il faut savoir remettre l’autorité en question, enseignait-il à ses élèves –, Masugi critique le Japon devenu « un petit enfant qui suivrait les leçons d’un étranger », de l’Amérique en particulier. Mais il apprend doucement à tolérer les avis opposés au sien, sort peu à peu du désenchantement, retrouve le plaisir de peindre plantes et fleurs à l’aquarelle. A la mort de son ami Matsuda, il se souvient de la dernière visite qu’il lui a rendue au printemps : « L’étang miroitait au soleil de l’autre côté, tandis que nous avancions prudemment sur les pierres plates qui coupent à travers le tapis ondulé et soyeux de la mousse. »

16/06/2009

Ecouter

« Cela raconte beaucoup de choses une rivière, pour peu que l’on sache l’écouter. Mais les gens n’écoutent jamais ce que leur racontent les rivières, ce que leur racontent les forêts, les bêtes, les arbres, le ciel, les rochers des montagnes, les autres hommes. Il faut pourtant un temps pour dire, et un temps pour écouter. »

Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck

Smits Intérieur en Campine.jpg

15/06/2009

Douleur de vivre

Beau et douloureux, l’art peut l’être, comme une Pieta, un Stabat Mater. Pourquoi ces figures me viennent-elles à l’esprit en refermant Le rapport de Brodeck, un roman de Philippe Claudel (2007) où les hommes sont au premier plan ? Un pressentiment me faisait attendre le moment de l’ouvrir – car on ne le lit pas sans accepter d’entrer dans la souffrance, sans ressentir la peur, sans interroger une fois de plus ce que veulent dire « humain » et « inhumain ». Et il faut souvent reprendre son souffle pour mener à son terme ce récit terrifiant.

 

Claudel y dessine les personnages du village où Brodeck, enfant recueilli par Fedorine, a trouvé refuge après la mort de ses parents à la première guerre, où il est revenu après l’enfer du camp à la surprise générale – son nom figurait déjà sur le monument aux morts. Une rivière, la Staubi, traverse ce pays de montagne où il gagne sa vie en écrivant des notices sur les arbres, la flore, le gibier, les pluies. Quand l’Anderer, l’Autre, l’Etranger y est tué par les villageois, Brodeck est appelé par le maire, Orschwir, qui lui demande de rédiger un rapport sur ces événements, en disant « je » en leur nom à tous – même s’il n’y était pas.

 

Verheyden I. Sous-bois.jpg

 

Brodeck obéit, comme au camp il faisait le chien pour le plaisir de ses bourreaux, ce qui lui a permis de survivre et d’atteindre l’objectif qui le faisait tenir : retrouver Emilia. Il l’avait rencontrée à la Capitale pendant ses études – le village l’y avait envoyé, pour qu’un des leurs soit instruit et, peut-être, remplace un jour le vieux maître d’école. Pour rédiger son rapport, Brodeck interroge les uns et les autres. Tout ce qu’il apprend lui réveille la mémoire, et chaque soir il tape sur sa vieille machine bien plus de mots que ce qui lui a été demandé à propos de « la chose qui s’est passée », « l’Ereigniës ». Se sachant surveillé,  il cache soigneusement les pages là où personne ne les cherchera. Il n’a pas envie de finir comme l’Anderer, lui qui n’est pas non plus d’ici, mais y a trouvé une place pour vivre avec Emélia et leur petite fille Poupchette.

 

« La nuit avait jeté son manteau sur le village comme un roulier sa cape sur les restes de braises d’un feu de chemin. Les maisons, avec leurs toits recouverts de longues écailles de bois de pin, laissaient échapper des fumées lentes et bleues et faisaient ainsi songer aux dos rugueux de vieux animaux des époques fossiles. » Claudel est un peintre. Neuf mois après la guerre, l’Anderer est arrivé « avec ses grandes malles, ses vêtements brodés, son mystère, son cheval bai et son âne ». Mademoiselle Julie et Monsieur Socrate, il les appelle ainsi, parlant à ses bêtes comme à des êtres humains, et tout le village en est ébaubi. Sans jamais dire son nom, l’Anderer s’installe à l’auberge Schloss où son mode de vie ne laisse pas d’intriguer. Sa façon de s’habiller, de parler, de se promener en prenant des notes dans un carnet noir (écho au carnet rouge des Ames grises), tout étonne, amuse, inquiète aussi.

 

Quand Brodeck se rend chez Oschwir – il voudrait voir le corps de l’Anderer, pour le rapport –, celui-ci l’entraîne vers les enclos de la porcherie qui assure sa fortune : après les porcelets, les bêtes de huit mois, et puis les porcs adultes, « de vrais fauves sous leurs allures de baleines terrestres » qui ne songent qu’à remplir leur panse, « et tout leur est bon. » Désormais, la peur est revenue dans la vie de Brodeck, elle est « son vêtement ». Son ami Diodème, le vieil instituteur, mort il y a peu, lui a légué sa table en noyer, avec un tiroir fermé. Il n’en a pas la clé, mais après que quelqu’un s’est introduit dans sa resserre et y a forcé le tiroir, qui était vide, Brodeck retourne la table et y découvre la grande enveloppe que son ami a laissée pour lui. Encore un gouffre.

« Ich bin nichts » – « Je ne suis rien ». L’inscription sur la pancarte dont on affublait le prisonnier pendu au gros crochet du portail, à l’entrée du camp – tous les jours, on en choisissait un au hasard – hante l’esprit de Brodeck. Le roman accompagne le va-et-vient de sa mémoire – « je vais dans les mots comme le gibier traqué, qui file vite, zigzague, essaie de dérouter les chiens et les chasseurs lancés à sa poursuite ». Qu’est-ce qui transforme un homme ordinaire en bourreau ? Brodeck porte en lui « les ferments de la déception et de l’intranquillité », lui aussi a sa part d’ombre. Seuls les sentiers où il côtoie la vie sauvage et la rivière qui lui rafraîchit le regard, seules les femmes dans sa maison l’apaisent et l’aident à poursuivre. Les morts ne quittent jamais les vivants. Quand il aura accouché de son rapport, Brodeck saura quoi faire.

13/06/2009

Ensemble

« Harry voulait simplement qu’Howard se rassoie, qu’ils puissent recommencer. Il restait quatre heures de programmes de qualité avant d’aller se coucher – des émissions sur les antiquités, l’immobilier, les voyages, des jeux – qu’il se serait fait une joie de partager avec son fils en bonne camaraderie, avec un commentaire de temps à autre sur les dents proéminentes de tel présentateur, les petites mains ou la sexualité de tel autre. Et ce serait une façon de dire : ça fait plaisir de te voir. Ca fait trop longtemps. Nous sommes de la même famille. Mais Howard ne pouvait pas le faire quand il avait seize ans et ne le pouvait toujours pas à présent. Il ne croyait tout simplement pas, à l’encontre de son père, que l’amour se mesure en temps passé ensemble. Et donc, pour éviter une conversation sur une actrice australienne de télé, Howard alla dans la cuisine laver sa tasse et les deux ou trois autres choses dans l’évier. Dix minutes plus tard, il partait. »

 

Zadie Smith, De la beauté (traduit de l’anglais par Philippe Aronson) 

Hay, Bernard Portrait of an old beardy gentleman 1864 Florence.jpg

11/06/2009

Beauté et vérité

Zadie Smith, née en 1975, a publié De la beauté en 2005. Chapeau. Cette Londonienne de mère jamaïcaine et de père anglais y raconte une de ces histoires à décor universitaire dont les Anglo-Saxons ont le secret, où les rivalités professorales ne sont qu’un thème parmi d’autres : les liens qui se font ou se défont dans une famille ; le désir de beauté et le désir de vérité, leur antagonisme ; les rapports entre hommes et femmes, entre groupes sociaux, entre blancs, noirs et métis, par exemple.

 

D’abord deux clans se mettent en place : Jerome, étudiant à Londres, fils aîné d’Howard et Kiki Belsey, a accepté l’hospitalité des Kipps après la perte de son logement, malgré l’hostilité entre Monty Kipps, professeur très conservateur, et son père gauchiste, le professeur Belsey. Tous deux étudient Rembrandt – l'un en Angleterre, l'autre aux Etats-Unis – et Monty ne se prive pas de détruire publiquement les thèses subversives d’Howard en la matière. Mais Jerome est tombé sous le charme des Kipps. Leur maison, leur mode de vie, leurs conversations, tout lui plaît, et aussi Victoria, la très jolie fille du professeur Kipps, qu’il croit avoir séduite, confie-t-il à son père dans un courriel. Si Kiki refuse de prendre cette nouvelle trop au sérieux, Howard en est bouleversé, de même que leur fille Zora. Le frère de Jerome, Levi, déteste l’université et reste indifférent à ce qui agite sa famille. Passionné de musiques urbaines, il a d’autres préoccupations, et refuse même d’utiliser leur langage policé.

 

Maîtresse Erzulie par Hector Hyppolite.png

 

La fête que donnent les Belsey pour leurs trente ans de mariage catalyse toutes les tensions. Les invités sont surtout les collègues d'Howard à l’université de Wellington, près de Boston. Impossible finalement de ne pas y convier en dernière minute la famille Kipps qui a récemment emménagé dans le quartier, le professeur étant invité pour des conférences à l’université de son rival. Levi a de son côté invité Carl, un jeune slammeur qu’il connaît à peine, mais son père, qui n’en sait rien, ne le laisse pas entrer. Carlene Kipps, la femme de Monty, malade, n’accompagne pas son mari et ses enfants, à la grande déception de Kiki, qui a éprouvé d’emblée de la sympathie pour elle – ce qui se passe entre ces deux femmes est rendu avec une grande délicatesse. Zadie Smith, dans ses remerciements préliminaires, rend hommage à Forster, et plus d’une fois, en lisant De la beauté, j’ai pensé à Howards End, pour la qualité des échanges, d’une grande sensibilité. « On trouve refuge l’un dans l’autre », répétait Carlene en demandant à Kiki si elle aimait la poésie.

 

Pour le couple Belsey, cet anniversaire sonne le glas d’une complicité sans nuage. Un geste furtif trahit l’intimité d’Howard avec une collègue et Kiki découvre la part du mensonge qui s’est introduite dans leur vie – « l’explosion avait eu lieu, mais personne n’était mort – seulement des blessés à perte de vue ». Kiki, « reine noire » dont la beauté s'allie avec l’âge à un solide embonpoint, souffre énormément de cette infidélité – Claire Malcolm, anglaise et blanche comme Howard, est son contraire physique mais c’était aussi une amie. Leur fille Zora, étudiante brillante, se bat pourtant bec et ongles pour pouvoir assister au cours de la poétesse, tandis que Victoria Kipps s’inscrit à celui d’Howard et cherche à attirer son attention de toutes les manières.

 

« Les êtres beaux ne sont pas sans blessure », dit un poème (De la beauté de Nick Laird) au centre du roman. Pour Howard Belsey, la beauté n’est que le masque du pouvoir et l’esthétisme, le langage raffiné de l’exclusion. A ses étudiants, il présente l’art comme « un mythe occidental, qui nous permet à la fois de nous consoler et de nous construire ». De la beauté, sous les difficultés amoureuses ou personnelles des protagonistes, propose une réflexion sur le rôle de la culture dans la vie et dans la société. Peinture – notamment cette Maîtresse Erzulie signée Hector Hyppolite (Haïti) –, musique, littérature s’y glissent constamment dans l’appréhension de l’autre, de l’amitié, de l’amour, du sexe, qu’il s’agisse des jeunes ou des vieux.

Dans cette comédie « multiculturelle » Zadie Smith particularise merveilleusement la façon de parler de chacun de ses personnages, elle donne ainsi à son récit trépidant le rythme et les couleurs de la vie.

09/06/2009

Et qu'importent

"Et qu'importent et les pourquoi et les raisons
Et qui nous fûmes et qui nous sommes :
Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.

Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir
Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.

Josaphat Verhaeren.JPG

Je te sens claire, avant de te comprendre telle ;
Et c'est ma joie, infiniment,
De m'éprouver si doucement aimant
Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.

Soyons simples et bons - et que le jour
Nous soit tendresse et lumière servies,
Et laissons dire que la vie
N'est point faite pour un pareil amour."

 Emile Verhaeren, Les heures claires

 

 

 

08/06/2009

Au parc Josaphat

Un rayon de soleil ? Au cœur de Schaerbeek, la plus peuplée des dix-neuf communes de Bruxelles après Bruxelles-ville, le parc Josaphat offre les charmes d’un jardin à l’anglaise. Créé en 1904, actuellement restauré en profondeur, il doit son nom à un pèlerin frappé, à son retour de Palestine, par la ressemblance entre la vallée de Roodebeek et la vallée éponyme près de Jérusalem. Arbres magnifiques, pelouses en pente douce, étangs, statues, l’appel à la promenade est irrésistible pour les habitants de la Cité des Anes. Les coins discrets attirent des amoureux – c’est bien le moins dans un parc où coule une Fontaine d’Amour. 

 

Josaphat voûte de verdure.JPG

 

A chaque saison, j’en fais volontiers le tour l’appareil photo à la main, à l’affût de l’une ou l’autre impression. On a refait récemment la large entrée à l’angle du boulevard Lambermont (bruyant) et de l’avenue Louis Bertrand (superbe), qui se pare au printemps des pompons roses des cerisiers du Japon. Le soleil qui traverse la voûte de verdure joue là sur le sol comme dans ces paysages impressionnistes tout en jeux d’ombre et de lumière.

 

Josaphat entrelacs.JPG

 

On peut alors descendre près de la grande pelouse du tir à l’arc par des chemins en pente le long des talus, que soutiennent çà et là des clôtures en bois tressé. J’avoue ne pas reconnaître toutes les espèces d’arbres – une insulte à leur grand âge, certains se tiennent là depuis bien avant la création du parc – mais je ne manque jamais de saluer les splendides hêtres dont le rouge flamboie parmi les verts les plus variés.

 

Josaphat Poule d'eau.JPG

 

En suivant le ruisseau où l’une ou l’autre poule d’eau s’affaire, on arrive aux étangs, puis à la partie sud du parc, pittoresque, avec un pont en faux bois et une cascade en rocaille. Entre-temps on a croisé quelques-unes des sculptures qui habitent le parc, dont une ronde et douce Maternité (Maurice De Korte), en pierre couleur terre cuite et, juché sur un haut socle, Borée, le vent du nord, (bronze de Joseph Van Hamme), tout en mouvement. Sans oublier les ânes Camille et Gribouille, nouvelles mascottes du parc.

 

Josaphat le pont et Borée.JPG

 

Nettoyées depuis quelque temps, les statues ont aujourd’hui belle allure, pour la plupart. Déjà quelques barbouilleurs ont souillé un nu féminin à leur portée. Impossible de tout protéger, de surveiller à toute heure… Le kiosque à musique – à peine y avait-on mis une première couche de peinture que des graffitis, déjà, salissaient ses murs – sera-t-il préservé lorsque les barrières qui l’entourent depuis seront ôtées ?

 

Josaphat vers l'avenue des Azalées.JPG

 

Je suis chaque fois intriguée par le monument à la mémoire de Philippe Baucq, mort en 1918, dont je ne sais rien mais où une silhouette découpée dans la pierre donne sa part à l’ombre. De là, j’aime lever les yeux vers l’avenue des Azalées, avec ses maisons bourgeoises qui surplombent la verdure – depuis leurs fenêtres, quel jardin à disposition ! Les modestes maisons du parc, de ce côté, leur opposent de simples façades blanches sous des tuiles orange, qui leur siéent fort. 

 

Josaphat maisonnettes.JPG

 

 

Des vers me reviennent devant le buste de Verhaeren – « Dites, quel est le pas des mille pas qui vont et passent… » (Au passant d’un soir). Le poète traversait le parc lorsqu’il se rendait chez son ami le peintre Constant Montald à Evere, commune toute proche. Un sourire à la gracieuse Cendrillon (Edmond Lefever) dont un massif protège les charmes, un coup d’œil à Eve et le serpent (Albert Desenfans) et la balade s’achève, pour aujourd’hui. C’est l’heure du thé.

06/06/2009

Ce bel abandon

« J’allais bientôt quitter ces rues, ce pays où je ne reviendrais jamais, mais j’étais enfin dans ce bel abandon, cette façon de respirer et de penser différemment dans une ville étrangère, d’être en apesanteur avec le sentiment d’appartenir au monde, à cette humanité rêvée que je cherchais sur les visages, dans la musique de la langue, les gestes, les détails infimes qui nous relient les uns aux autres, malgré tout. »

Michèle Lesbre, Le canapé rouge 

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Je suis en partance, mais mon blog gardera son rythme habituel.
Au plaisir de lire vos commentaires sur Textes & Prétextes à mon retour.

Tania

04/06/2009

La dame qui marche

« Il sera difficile d’oublier Le canapé rouge. Sa petite musique russe, universelle, retentira longtemps à nos oreilles. » (Jorge Semprun) Rarement citation en quatrième de couverture aura si bien traduit mon sentiment en refermant un livre. Parfois, attendre la sortie en format de poche d’une œuvre dont on a beaucoup parlé – Le canapé rouge de Michèle Lesbre (2007) est à présent disponible en Folio – laisse retomber la poussière des critiques, comme dirait Woolf, et offre une lecture vierge de tout commentaire. Quand il s’agit d’un texte aussi fort, aussi doux, aussi prenant, c’est un pur bonheur.

 

Comme le titre ne le dit pas, c’est le récit d’un voyage. Anne, la narratrice, a pris le train pour Itkoursk, afin de revoir Gyl, avec qui elle a partagé des années de sa vie et la belle utopie d’« être soi, pleinement soi, mais aussi transformer la société tout entière ». Depuis qu’il est parti sur un coup de tête « vivre au bord du lac Baïkal, peindre, faire du théâtre avec les habitants » – Gyl est un homme que rien ni personne ne retient jamais – elle a reçu des lettres de lui, mais depuis des semaines, c’est le silence. L’angoisse, même s’ils étaient séparés depuis longtemps, l’a poussée à partir, à le retrouver là-bas. 

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Anne écrit pour des revues, souvent sur des destins de femmes exceptionnels. Quand elle frappe un jour à la porte de la discrète Clémence Barrot, qui occupe l’appartement du dessous, sous le prétexte d’un dîner qui risque de faire un peu de bruit, elle découvre au fond d’un couloir, sur un canapé rouge, une vieille dame frêle qui la surprend : en contrepartie, celle-ci lui demande un peu de lecture, à son choix. Mais à la première séance, l’ancienne modiste préfère lui montrer son atelier et la trentaine de « bibis » qu’Anne est priée d'essayer, avant de repartir avec le panama rose que sa voisine tient à lui offrir.

 

En regardant par la fenêtre du train « la lancinante fuite des paysages sans cesse répétée », Anne pense à l’enthousiasme de Clémence pour les aventurières ou les pionnières dont elle lui lit la vie. Milena Jesenska, surtout, qui un jour a traversé la Moldau à la nage pour être à temps au rendez-vous avec Ernst Pollak. « Voir des paysages par la fenêtre signifie les connaître doublement : par le regard et par le désir », a écrit Milena. Gyl n’a pas donné rendez-vous à celle qui le cherche, il ne l’attend pas, mais les pensées d’Anne sont pleines de lui et de ce qu’ils ont partagé. Clémence lui a montré une photographie de sa jeunesse qu’elle garde toujours entre le siège et le dossier de son canapé, « Paul et Clémence, 1943 ». A dix-neuf ans, le jeune homme a été fusillé au coin d’une rue avec un camarade de réseau. « Vous n’avez aimé que lui ? » avait osé Anne. « Je les ai tous aimés », avait répondu la vieille dame.

 

Pour cette course « dans le tunnel de silence creusé par Gyl », Anne a emporté deux livres, un de Jankelevitch, avec Crime et châtiment. Mais la plupart du temps, elle observe ses compagnons de compartiment, les forêts immenses, les gens qui peinent sur le quai des gares. Elle aime écouter la langue russe qu’elle connaît un peu. « Enivrée par cette sorte de solitude qu’engendre le voyage, cet oubli momentané des habitudes, des repères », elle s’intéresse surtout à Igor, qui passe ses nuits dans le couloir à scruter l’obscurité. « Quel sens pouvait avoir pour lui ce mot magique, voyage ? » Anne se remémore des séjours à Moscou, Naples, Trinidad, Venise… Clémence Barrot, elle, n’a jamais quitté Paris, où elle a beaucoup marché et souvent au hasard. « Dans certains quartiers, on l’appelait la dame qui marche. »

Entre souvenirs lointains et proches, entre Clémence et Gyl, entre rêves révolutionnaires et vie quotidienne, Anne prend conscience de ce qui est sans doute « le plus étrange » de tous ses voyages : « parce que plus que tous les autres il m’avait sans cesse ramenée à ma vie, à la simple vérité de ma vie. » Peu importe alors la destination, « le véritable voyage se fait au retour », dans le glissement d’un temps, d'un âge, à un autre. Le canapé rouge est le dixième roman de Michèle Lesbre, née en 1947. Il donne envie de remonter le temps avec elle, pour une autre rencontre entre hier et aujourd’hui.

02/06/2009

Insatisfaction

« Ce que nous avons intensément désiré finit presque toujours par advenir une fois ; mais telle est l’insatisfaction perpétuelle du cœur que nous ne le reconnaissons pas, ou que ce qui advient ne paraît plus correspondre au rêve qu’on en fit. »

Michel de Ghelderode, Incipit du Jardin malade (Sortilèges et autres contes crépusculaires)

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