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18/12/2010

Cruelle idéologie

« Je quittai Symons plus conscient de la cruauté irréfléchie qui se cache dans la magnanime affirmation bourgeoise que chacun peut parvenir au bonheur par le travail et l’amour. Ce n’est pas que ces deux choses soient invariablement incapables de procurer ledit bonheur, seulement qu’elles ne le font presque jamais. Et lorsqu’une exception est présentée comme une règle, nos infortunes individuelles, au lieu de nous sembler des aspects quasi inévitables de l’existence, pèsent sur nous comme des malédictions particulières. En niant la place naturelle réservée au désir et à l’erreur dans la destinée humaine, l’idéologie bourgeoise nous refuse la possibilité d’une consolation collective pour nos mariages maussades et nos ambitions non exploitées, et nous condamne à des sentiments solitaires de honte et de persécution dus à notre inaptitude obstinée
à devenir ce que nous sommes. »

 

Alain de Botton, Splendeurs et misères du travail (IV. Orientation professionnelle)

 

Smits Jacob Profil de jeune homme.jpg

 

16/12/2010

Du travail / 1

Splendeurs et misères du travail : Alain de Botton a placé son dernier essai sous un titre balzacien. L’auteur de La Comédie humaine voulait, à l’instar de Buffon pour les animaux, inventorier les espèces humaines. Botton, comme dans « un de ces
tableaux urbains du XVIIIe siècle qui montrent des gens au travail ici et là, des quais au temple, du Parlement au bureau des comptes »
, un panorama de Canaletto par exemple, propose quelques « scènes exhaustives qui servent à nous rappeler la place que le travail accorde à chacun de nous dans la ruche humaine ». Les nombreuses photographies en pleine page (noir et blanc) de Richard Baker tout au long de l’ouvrage donnent à voir ce spectacle quotidien.

 

London_Skyline.jpg

Panorama urbain de Londres avec la Tamise au premier-plan.
Photo de Mewiki sur Wikimedia commons images

 

Londres, un lundi d’octobre. Le navire Goddess of the Sea entre dans le port. Ce n’est jamais banal, un quai de port, mais pas de touristes pour y déguster une glace dans l’odeur des moteurs diesel, peu d’habitants de la capitale bien que leur approvisionnement en biens de consommation divers en dépende. Il existe pourtant des passionnés de cargos qui s’en émerveillent comme des pèlerins devant les tours
de Chartres et qui, comme les voyageurs d’autrefois, jugent l’observation du travail aussi stimulante que celle de la nature ou du patrimoine. « Ces hommes au bout de la jetée m’ont incité à tenter de composer un hymne à l’intelligence, l’étrangeté, la beauté et l’horreur du lieu de travail moderne et, notamment, son extraordinaire prétention de pouvoir nous fournir, avec l’amour, la principale source du sens
de notre vie. »
(I. Cargos)

 

En visitant une plate-forme de cinq kilomètres carrés d’entrepôts dans la campagne
du Northamptonshire – « beauté horrifiante, inhumaine, immaculée caractéristique de tant de lieux de travail du monde moderne » – Botton voit
dans le va-et-vient des camions « la vie elle-même qui passe, dans ses manifestations les plus indifférentes, sauvages, égoïstes, dotée de cette même volonté impassible qui force les bactéries et la flore des jungles à se propager irrésistiblement. » Il y apprend que sur les vingt mille articles d’un supermarché moyen, quatre mille produits réfrigérés sont à remplacer tous les trois jours, les seize mille autres à réapprovisionner dans la quinzaine. La disjonction entre les choses que nous consommons ou rejetons et leurs origines et créations l’a poussé à entreprendre « un voyage logistique » pour faire le chemin inverse de la marchandise, vers sa source. Comment les poissons des mers chaudes arrivent-ils sur nos tables ? Un photoreportage en vingt pages (vingt images et leur commentaire) rend compte de ce périple hors du commun où l’écrivain a ressenti plus d’une fois la méfiance suscitée
par sa curiosité. (II. Logistique)

 

L’exploration du monde des biscuits (on en distingue de cinq sortes : ordinaires, semi-fantaisie, saisonniers, salés, crackers et assimilés) avec l’aide d’un directeur de projets de United Biscuits lui fait découvrir les arcanes de la fabrication des « Moments » – il a fallu décider de leur dimension, leur forme, leur enrobage, leur conditionnement, leur nom, de manière à doter ces biscuits « d’une personnalité aussi subtilement et adéquatement nuancée que celle d’un protagoniste dans un grand roman ». Botton découvre des emplois hyperspécialisés et s’interroge : « Quand un travail semble-t-il avoir un sens ? » Selon lui, « chaque fois qu’il nous permet d’engendrer du plaisir ou de réduire la souffrance chez les autres ». Est-ce le cas aux cinq mille postes de travail sur les six sites de production de United Biscuits ? Une visite d’usine s’impose. Ce sera en Belgique, entre Verviers et la frontière allemande, en compagnie d’un cadre qui incarne l’idéal protestant par sa manière dévouée et méticuleuse de faire son travail. (III. Biscuits)

 

« Quelle étrange civilisation c’était : démesurément riche, mais encline à accroître sa richesse par la vente de choses étonnamment petites et dotées du sens le plus lointain, une civilisation tiraillée et incapable de choisir raisonnablement entre les nobles fins auxquelles l’argent pouvait servir et les mécanismes souvent moralement futiles et destructeurs de sa production. » Et pourtant, l’épanouissement du commerce apporte aussi de quoi améliorer les conditions de vie et l’hygiène publique.

 

La réflexion sur les splendeurs et misères du travail passe par l’orientation professionnelle, liée à cette croyance contemporaine « que notre travail doit nous rendre heureux ». Quelques semaines à observer un psychothérapeute conseiller d’orientation révèlent une grande attention à la personne et à ce qu’elle aime faire (ce qui déclenche chez elle des « bips de joie »), l’importance de l’estime de soi, le constat que pour la plupart, « les grandes espérances » ne se réaliseront jamais –
« Il n’est pas naturel de savoir ce qu’on veut. C’est un rare et difficile accomplissement psychologique » (Abraham Maslow, Motivation et personnalité). Puis par l’aérospatiale, lorsqu’il assiste en août 2007 au lancement d’un satellite en Guyane française pour la chaîne de télévision japonaise WOWOWS TV, « un événement impossible à décrire et à représenter » mais qui nous vaut une description riche en contrastes de la région, des installations, des professionnels et des visiteurs.

Changement total au chapitre VI, Peinture : la rencontre avec un peintre qui peint le même vieux chêne depuis cinq ans – je vous en parlerai dans le second billet que je consacrerai à cet essai passionnant, non seulement par les tableaux qu’il offre de notre société, mais aussi par les multiples questions qu’il pose, et que nous nous posons avec lui.

14/12/2010

Raconte-moi

« Bon, viens ici, près de moi. Pose ta tête. Comme ça. Une histoire ? Quelle histoire veux-tu que je te raconte, dis-moi ?

-        L’histoire d’un petit garçon, celui qui…

-        Celle du petit garçon ? Dis donc, mon vieux, c’est une histoire difficile. Enfin soit, pour te faire plaisir… Eh bien, voilà : il était, paraît-il, une fois, un petit garçon. Eh ! oui. Un petit garçon d’environ quatre ans. Il vivait à Moscou. Avec sa maman. Et ce petit garçon s’appelait Slavka.

-        Comme moi ?

-        … Assez mignon, mais fort malheureusement c’était un bagarreur. Et pour se bagarrer tout lui était bon : ses poings et se pieds et même ses caoutchoucs. Un beau jour, il rencontre dans l’escalier la petite fille du numéro 8, une petite fille gentille comme tout, douce, jolie, et il lui envoie un livre en pleine figure.

-        C’est elle qui…

-        Une minute. Ce n’est pas de toi qu’il s’agit.

-        C’est un autre Slavka ?

-        Absolument. Mais où en étais-je ? Ah ! oui… Alors… »

 

Boulgakov, Un psaume in Articles de variétés et Récits

 

Petit garçon au chandail rouge, affiche de Nathalie Parain.jpg

© Nathalie Parain, Petit garçon au chandail rouge

http://www.cyber-centre-culturel.fr/index.php?module=cms&desc=default&action=get&id=14855

13/12/2010

Moscou 1923

Courtes journées, trop occupées encore… Des miettes de lecture, tout de même, glanées dans les Articles de variétés et Récits (1917-1927) de Boulgakov qui suivent, dans La Pléiade, La Garde blanche et les nouvelles dont je vous ai déjà parlé. Moscou et ses habitants inspirent le jeune Boulgakov.

 

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Photo JPR 2004

 

Scènes moscovites raconte « L’histoire de l’apparition de Karl Marx dans l’appartement d’un avocat qui le haïssait cordialement ». Ce dernier a pressenti la tournure des événements et, pour en conserver la jouissance, bouleverse l’organisation de son logis, camoufle ses biens, y invite sa cousine et son cousin promu secrétaire, dissimule sa bibliothèque – « Le diable en personne n’en aurait pas trouvé l’entrée ». De six pièces, il est ainsi passé à trois, se munit de certificats divers sur son état de santé, le besoin d’un supplément de surface pour raisons professionnelles, la nécessité d’un piano pour que sa cousine puisse donner des leçons de musique, d’un lit pour loger Sacha la cuisinière, etc. L’avocat ouvre lui-même la porte aux vérificateurs. « Trois années durant, des hommes en capote grise et en manteau noir mangé aux mites et des filles ayant des serviettes à la main et portant des imperméables en toile de bâche montèrent à l’assaut de son appartement comme l’infanterie monte à l’assaut de cordons de barbelés et n’arrivèrent à rien. » C’est alors qu’il achète quatre portraits : Lounatcharski, le commissaire du peuple à l’Education « à la place d’honneur dans le salon », Marx dans la salle à manger, Trotski dans la chambre du cousin, Karl Liebnecht pour la chambre de sa cousine qui n’en veut pas. La tête des vérificateurs lors du « nouvel assaut » ! Irrésistible.

 

« La perle des villes », c’est Kiev, avec son parc Marinski. Il faudrait en réécrire les enseignes – en ukrainien ? pourquoi pas ? « Mais que les mots soient grammaticalement corrects, et partout les mêmes. » Les Perles du quotidien, ce sont une « Chanson d’été », un été très pluvieux à Moscou, qui fait pousser les « têtes rouges » (les miliciens dans leurs nouvelles tenues) comme des champignons, « Un jour de notre vie », ou encore « Un psaume », une jolie histoire racontée au petit Slavka qui aime prendre le thé chez « un homme seul » à qui sa mère recoud
ses boutons.

 

Août 1923 figure dans les annales de La ville dorée pour la première exposition agricole d’URSS dans l’ancien jardin Neskoutchny (aujourd’hui Parc Gorki). Boulgakov, prié d’écrire un reportage sur le sujet, a présenté une note de frais exorbitante pour deux personnes (« je ne vais au restaurant qu’accompagné d’une dame »). Remboursée. Des tramways pleins à craquer, une fourmilière humaine devant les entrées. « Les eaux d’écaille de la Moskova séparent deux mondes.
Sur l’autre rive, les maisonnettes toutes basses, sans étages, rouges, grises, le confort de la vie de tous les jours, et sur celle-ci, déployée, hérissée de toits, de faîtes aigus, toute piquante, la ville-exposition. »
Le pavillon de l’artisanat regorge de bibelots et de colifichets, de petits bustes de Trotski dans diverses matières, de fourrures, de jouets en bois, de pierres semi-précieuses de l’Oural. On se bouscule pour visiter le bâtiment principal, « un bizarre mélange de bois et de verre », et son parterre de fleurs, dans la pénombre, le parterre Lénine, un portrait « gigantesque, jusqu’à la taille, d’une ressemblance stupéfiante ».

 

Boulgakov retourne à l’exposition deux semaines plus tard. Pendant ce temps, « la ville de bois s’est radicalement transformée » : peinte de toutes les couleurs, débarrassée des échafaudages, envahie par la cohue les jours de congé. On y
apprend comment éviter les incendies, préserver les forêts, fabriquer du caramel, préparer du tabac ou de la bière, cultiver le chanvre, exploiter les vers à soie. Au coucher du soleil, magnifique – « au loin, les bulbes dorés du Christ-Sauveur jettent leurs derniers feux » – une halte au spectacle de marionnettes, de la propagande pour le « coopératisme ». A l’embarcadère des Amis de la flotte, un hydravion, « oiseau en aluminium », embarque des Japonais pour un survol de l’Exposition. « Et les lumières brillent en grappes, en bouquets, et les réclames agitent leurs ailes. Du jardin Neskoutchny parviennent les accents cuivrés d’une marche. »

11/12/2010

Bars

« Lui : Vous continuez à aller dans ces bars.

Elle : Oui.

Lui : Et à ne pas le dire, vous continuez aussi ?

Elle : Aussi, oui. (Sourire) Ce que je préférais à tout c’était ces barmen dans ces hôtels vides… L’été ils n’avaient pas le temps de parler avec moi. Mais l’hiver, si. Dans les creux d’après-midi, à l’heure des affaires, on parlait. Ils connaissaient beaucoup de femmes qui étaient comme moi, qui allaient dans les bars. On parlait de ça.

Lui : Vous n’aviez pas d’amants ?

Elle : Non. Vous auriez préféré ? »

 

Marguerite Duras, La Musica Deuxième 

 

09/12/2010

Une soirée Duras

Au rayon des souvenirs, une soirée inoubliable au Théâtre du Rond-Point Renaud-Barrault, le 20 mars 1985. Une organisatrice de voyages à Paris hors pair nous avait obtenu des places pour une première : la création de La Musica Deuxième dans une mise en scène de Duras elle-même, avec Miou Miou et Sami Frey. En relisant la pièce, tout me revient. La salle bruissante, le passage devant nous de Barbara avec ses lunettes noires, au bras de Jean Marais, la curiosité de découvrir sur les planches l’actrice de la bande à Patrick Dewaere face à l’amant de Romy Schneider dans César et Rosalie, dont la voix magique allait cette fois sortir d’un être en chair et en os. Que d’émotions !

 

 

Hall d’un hôtel de province« ce hall est le secteur d’un cercle qui, sur le dessin achevé, coïnciderait avec la surface entière de la salle. Les spectateurs sont donc à l’intérieur de l’hôtel, dans le hall. » Michel Nollet et Anne-Marie Roche (trente, trente-cinq ans) sont revenus pour le prononcé de leur divorce, trois ans après leur séparation, dans cet hôtel d’Evreux où ils ont vécu le meilleur de leur amour, pendant quelques mois, avant de s’installer dans une maison qu’ils n’aimaient ni l’un ni l’autre. Lui entre le premier par la porte-tambour, demande à la Réception un numéro de téléphone à Paris. Elle arrive ensuite, reçoit un télégramme en même temps que sa clé, le lit. Quand le téléphone sonne, elle découvre sa présence. Une voix de femme en off, à peine audible, s’assure d’un retour à Paris le lendemain à l’heure dite. Le téléphone raccroché, il se retourne, ils se regardent. Il parle à son ex-femme des meubles encore au garde-meubles, il veut bien les lui expédier si elle le souhaite – elle ne sait pas encore.

 

Lui, se levant : Pourquoi ne pas nous parler ?

Elle : Pourquoi nous parler ?

Lui : Comme ça, on n’a rien d’autre à faire.

Elle fait une grimace de dégoût, d’amertume, de tristesse.

Elle : Rien n’est plus fini que ça… de toutes les choses finies.

Lui, après une hésitation : Si nous étions morts quand même… La mort comprise, vous croyez ?

Il sourit. Elle ne sourit pas.

Elle : Je ne sais pas… Mais peut-être, oui, la mort comprise.

 

Le dialogue est lancé, le théâtre est devenu ce cercle où tout le monde joue, eux leur rôle, le public le sien, où tout le monde vit ces retrouvailles qui n’en sont pas entre un homme et une femme qui se sont aimés, s’aiment peut-être encore, se disent des choses banales et puis, doucement, réveillent leur histoire qui a mal tourné. Ils osent à peine se regarder, gênés. « Mais la curiosité est plus forte que la gêne. » Des questions brutales fusent.

 

Lui : Vous vous remariez ? 

Elle : Qu’est-ce qui s’est passé sur le quai de la gare ?

 

Ils se souviennent des derniers mois, « l’enfer ».

 

Elle : C’est quand même étrange, vous ne trouvez pas, qu’on se souvienne si mal ?

Lui : Certains… moments paraissent mieux éclairés que d’autres… mais je crois que ce qui est derrière ces moments-là fait aussi partie de la mémoire… on ne le sait pas toujours.

Elle, très directe, mais c’est comme si elle parlait de la mémoire en général et non pas de la leur. Et il y a des moments qui sont en pleine lumière.

 

Auraient-ils dû vivre comme ça, à l’hôtel, sans s’installer ? Ils ont fait comme tout le monde : mariage, famille, maison, et puis le divorce, la fin. Mais ils ne savent pas tout de ce qui leur est advenu. Elle lui a caché une tentative de suicide. Des silences s’installent, il est de plus en plus tard, le personnel attend pour éteindre.

 

Lui : Qu’ils attendent…

Un silence long.

Elle : Ca ne sert à rien de parler comme ça, il faut aller se coucher.

Lui, c’est la première fois qu’il l’appelle par son nom : Anne-Marie… c’est la dernière fois de notre vie…

 

Après avoir laissé passer du temps, elle se met à raconter, à parler d’un autre homme – « il y avait tous les hommes que je ne connaîtrais jamais » – qu’elle a rencontré dans un autobus, à Paris, qui l’a attendue plusieurs fois devant son hôtel. « Vous savez, c’est tout à fait terrible d’être infidèle pour la première fois… c’est… épouvantable. » Lui, il l’a suivie plusieurs fois quand elle se croyait seule, dans un cinéma, dans un bois – stupéfait qu’elle ne lui dise rien, le soir, de ces sorties solitaires, de cette vie secrète. Sur le quai de la gare, il a voulu la tuer, il avait acheté une arme.

 

Sur un air de Duke Ellington, on passe de La Musica (1965) à La Musica Deuxième, un second acte écrit vingt ans après le premier. Sans entracte – juste deux minutes où la lumière baisse, où les comédiens fument dans la pénombre, se reposent. De nouveau, une voix de femme au téléphone, inquiète, à qui l’homme répond : « Elle est là. Nous sommes dans le salon de l’hôtel. (Un temps) Nous sommes désespérés. » Le dialogue reprend entre Michel Nollet et Anne-Marie Roche, qui reconnaissent dans les paroles de l’autre des traits de caractère, des affleurements de leur histoire passée. Parfois le tutoiement revient entre eux, brièvement. Dans la deuxième moitié de la nuit, de leur dernière nuit ensemble, « ils se contrediront, ils se répéteront. Mais avec le jour, inéluctable, la fin de l’histoire surviendra », écrit Duras.

Monique Verdussen, dans une chronique intitulée « Deux actrices de cinéma vont au théâtre, à Paris et à Nanterre » (Jane Birkin dans La Fausse Suivante et Miou Miou dans La Musica), notait le contraste entre « Sami Frey, si violent et si élégant, passionné mais désespéré, très maître de lui et de l’espace scénique » et Miou Miou, malhabile, appliquée, « gauche de ses mains et incertaine de son corps dès qu’elle se trouve debout. Emouvante. Petite souris cherchant refuge. » (La Libre Belgique, 30-31 mars 1985) Faiblesses positives, conclut-elle à propos des deux comédiennes alors inexpérimentées sur les planches (une première au théâtre pour Miou Miou), maladresses et fragilités jamais fortuites. Passé si présent, par la grâce d’une coupure de journal glissée dans un livre, d’une date inscrite sur une page de garde, et surtout d’un texte de Duras qui n’a pas pris une ride.

07/12/2010

Disait l'autre

Gouweloos Plage.jpg

 

« Voyager disait l’autre voyager rajeunit

En quittant Bucarest j’ai retrouvé mon nid

 

tout neuf mes œufs rangés – poèmes en plan menus

projets – et Pénélope avec un homme nu

 

que je pris pour Ulysse et qui n’était   ô mère

que moi sale et barbu comme on revient de mer

 

bredouille ayant mangé sa faim d’air d’îles d’eau

et juré ses grands dieux de vivre sur le dos

 

les yeux rivés au ciel à brouter les nuages

qui vous allègent seuls   et de l’âtre et de l’âge. »

 

Guy Goffette, Blues du mur roumain – VII (Le pêcheur d’eau)

 

06/12/2010

Pêche aux vers

Pas encore repartie dans la lecture au long cours, j’ai pêché des vers chez Guy Goffette. Le pêcheur d’eau (Poésie/Gallimard, 2007), paru en 1995, recueille des textes assez mélancoliques de l’écrivain belge « brasseur de nuages » comme ses amis poètes. Il a étudié, enseigné, voyagé, vendu des livres, il vit à présent à Paris « comme passeur de livres en partance ».

 

Wytsman Juliette Tournesols sous la neige.jpg

 

« Que ce jour soit un jour simplement,

un jour donné, un jour de passage encore

Et qui traîne un peu les pieds dans ta vie 

où rien ne bouge dangereusement »

 

Cette strophe de Voilà (Tout un dimanche autour du cou) donne l’ambiance et le ton. Les poèmes de Goffette sont pleins d’herbe, de chiens, de vent, de lions et de chats, de bois, de filets d’eau, de roses et de pommiers, à toutes les saisons.

 

« Mais revoici la cuisine et son train 

d’ombres cassées par la fine lumière 

de mars. Le chat dort sur le frigo,

l’âme enfoncée jusqu’aux yeux

 

dans le gant du soleil... » (9 heures en mars)

 

Chantier de l’élégie se décline en six étapes, les vers deux par deux.


« A tondre l’herbe d’octobre – la dernière

avant la horde rousse et la poigne d’hiver,

 

le désespoir (ou quoi d’autre si demain

n’existe pas ?) vous prend à la gorge… »

 

Une question de bleu s’ouvre sur l’azur : « Le ciel est le plus précieux des biens dans l’existence. Le seul qu’on puisse perdre le soir et retrouver au matin, à sa place exacte, et lavé de frais. » Bleus à l’âme – « Il y a tant à faire et tout va se défait. / Le fil bleu de ta vie, dans quelle cuisine d’ombres / l’as-tu laissé se perdre, lui qui te menait doux… »

 

Poète du simple et des jours, du jour et des simples, Goffette rend hommage à d’autres passeurs de mots : Charles-Albert Cingria, Francis Jammes (Prière pour aller au paradis avec Jammes), Jules Supervielle, Claudel.
Prenons un début –
« S’il fait nuit noire et qu’on est en plein jour,
ne vous retournez pas trop vite : un chat

 

mal retourné peut devenir lion

surtout surtout s’il n’est pas vraiment gris »

 – et une fin :

« dans les jardins du rêve où nous avons

fleuri, avant d’errer sur les chemins

 

de l’homme, hagards et gris comme des chats

en plein jour, des lions de mélancolie. » (Jules Supervielle, I)

 

Mais assez de bouts rimés, pêchés çà et là toujours à tort. Un poème se livre en entier, je sais, que Goffette me pardonne. J’ai parlé ici de L’enfance lingère, je relirai son Elle, par bonheur et toujours nue sur Bonnard, son Verlaine d’ardoise et de pluie. Voici le premier temps d’une Fantaisie intitulée Blues du mur roumain.

 

« Avec l’âge nous viennent toutes sortes de choses

des maîtresses des varices ou la furonculose

 

qu’on prend sans rechigner et sans dire merci

n’ayant rien demandé  quand notre seul souci

 

est de pouvoir encore gravir un escalier

derrière une inconnue aux jambes déliées

 

et frémir doucement tout en serrant la rampe 
de ce reste d’été qui nous chauffe les tempes

 

comme à l’heure des amours qui n’en finissaient pas

de rallonger la route en dispersant nos pas »

04/12/2010

Maison mère

« La maison où je suis née je n’en ai pas voulu. Je pourrai encore y venir mais
ce sera comme invitée. C’est moi qui en ai décidé ainsi.

Aujourd’hui je suis revenue voir cette maison et je me demande pourquoi. Pourquoi cela me fait mal. Et j’essaie d’y voir clair.

Je suis allée au village et suis revenue à pied avec ma fille et me suis assise sur
le parapet du port, regardant la rivière couler. Je voulais refaire exactement la promenade que j’avais si souvent faite le dimanche matin. Mais les jours d’enfance à quoi bon courir après ? Ils ne reviendront jamais. Même si la maison était à moi je serais la maîtresse de maison et non l’enfant. Il n’est pas possible de vivre deux fois dans la maison de sa mère.

Et encore : qui d’abord et toujours habite une maison, si ce n’est une femme, mais à quel prix ? Je ne voulais pas être une femme vouée à une maison et j’ai passé à une autre la maison où je suis née. Et je suis devant une feuille blanche, me demandant : fallait-il choisir entre cette maison mère et les mots sur le papier ? Pourquoi ? »

Véronique Ingold, La maison où je suis née… in Sorcières, Espaces et lieux,  n° 11 (1978)

Chantal Petit (illustration Sorcières).jpg

Dessin de Chantal Petit (Sorcières)

02/12/2010

Sorcières

Ils n’étaient pas perdus mais les voilà retrouvés, ces quatorze numéros de Sorcières, revue bimestrielle, conservés comme une trace précieuse de ces années-là, de ces années 1975 à 1980 où le féminisme s’épanouissait en réunions et en périodiques (Des femmes en mouvements, F magazine dans sa première version, Voyelles, Cahiers du GRIF…). C’était joyeux, libérateur, convivial, loin des clichés qui réduisent le féminisme à quelque posture misandre et radicale.

 

Sorcières 4.jpg

 

Sorcières (Editions Albatros, Paris) porte en sous-titre : « Les femmes vivent ». Pourquoi Sorcières ? Xavière Gauthier, directrice de la publication, répond dans l’éditorial du premier numéro sur le thème de la nourriture : « Parce qu’elles dansent. Elles dansent à la pleine lune. Femmes lunaires, lunatiques, atteintes – disent-ils – de folie périodique. Gonflées de révolte fulgurante, de colère bouillonnante, gonflées de désir, elles dansent sur la lande sauvage des danses sauvages. Sauvages, comme l’homme blanc le dit des autres ethnies ; sauvages comme l’Etat et le syndicat le disent de certaines grèves, de certaines crèches. Elles dansent, sauvages et irrécupérables, comme le désir. » Les femmes chantent, elles vivent, elles jouissent. Pour chaque numéro, « sur un thème choisi, un véritable groupe de travail peut se créer, où chacune peut réellement discuter, suggérer, investir quelque chose d’elle-même, mettre en jeu ses joies, ses questions, ses forces, ses désirs. »

 

Dès le début, des signatures connues – Hélène Cixous, Annie Leclerc, Marguerite Duras (sa recette de la soupe aux poireaux), Chantal Chawaf – se mêlent à de simples prénoms ou pseudos – Igrecque, Léni, Katia, Elizabeth, Marie-Hélène, … A la rubrique des livres : Viviane Forrester, Nancy Huston, Julia Kristeva, entre autres. Des textes littéraires, des réflexions, des témoignages, accompagnés d’illustrations originales et impertinentes en noir et blanc : photomontages, dessins, photos, caricatures, également signés par des femmes. Les thèmes ? La voix (2), se prostituer (3), enceintes – porter, accoucher (4), odeurs (5), prisonnières (6), écritures (7), fidélités (8), le sang (9), l’art et les femmes (10), espaces et lieux (11), théorie (12), poupées (13), la mort (18). A chaque numéro de 64 pages., une nouvelle couleur pour la couverture au format 16,5 x 24.

 

Avant de leur offrir une place dans ma bibliothèque réinstallée, j’ai feuilleté mes Sorcières au plaisir de la redécouverte. Intéressant, quelque trente ans plus tard, de voir ce que j’ai coché, souligné, marqué d’une croix (au crayon comme je le fais encore aujourd’hui, parfois en rouge, folle jeunesse). Un poème de Catherine Ribeiro, « De cette voix surgira la vie ». Un paragraphe de Claudine Herrmann : « La femme qui s’attaque au langage me paraît devoir combattre une double difficulté : d’un côté, l’affleurement de nouveaux signifiés, particulièrement nombreux (exprimer ce qui ne l’a pas été parce que c’étaient des concepts féminins), de l’autre, travailler le langage pour qu’il devienne perméable à ces nouveaux concepts. »

 

A partir du numéro 10, Sorcières a été publié chez Stock. Le prix entre-temps est passé de 12 à 15 FF, puis pour sa nouvelle formule augmentée de cent pages et d’une nouvelle inédite, à 38 FF. Diverses rubriques complètent le sommaire et le dossier thématique : livres, peinture, sculpture, théâtre, cinéma, faits, courrier, et pour terminer, «  informations… luttes… initiatives… de femmes ». La revue s’éteint en 1982.

Les sorcières sont à la une chez Euterpe, Septimus les entend sur les toits. Depuis que je me suis mise à ce billet, je chante avec Pauline Julien la chanson d’Anne Sylvestre. Connaissez-vous ces Sorcières ?