Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

15/01/2011

Perte

« Un soir de juillet descendait sur Baden-Baden, ville d’eaux allemande ; au loin sur la Forêt-Noire ou la forêt de Thuringe des nuages violets s’amoncelaient, des éclairs de chaleur zébraient l’horizon ; plus près de la ville, sur les hauteurs environnantes, on apercevait le Château-Vieux et le Château-Neuf aux murs de briques rouges avec leurs tours crénelées ; d’ici quelques jours, nous allons retrouver Anna dans l’escalier de pierre d’un des châteaux, fuyant Fédia, capable après une perte au jeu de lui soutirer leurs derniers sous ; elle grimpe les marches avec légèreté comme si Sonia ou Micha n’étaient pas là, sous son cœur, mais arrivée au second palier elle a soudain un étourdissement, mal au ventre, des nausées, elle doit s’asseoir sur un banc, au vu de tous les promeneurs qui la regardent parce qu’elle est au bord de l’évanouissement ; quand Fédia la retrouve, il tombe encore une fois à genoux devant elle, en public ; elle se cache le visage dans les mains pour échapper aux regards et parce qu’elle est sur le point de vomir ; il se frappe la poitrine en disant qu’il la rend malheureuse, mais ce n’est plus aussi terrifiant qu’avant, elle s’est habituée ; elle lui donne l’argent en sachant qu’il va le perdre au jeu. »

 

Leonid Tsypkin, Un été à Baden-Baden

 

Stiftskirche_Baden-Baden (wikipedia).jpg

13/01/2011

Dostoïevski et lui

Un été à Baden-Baden est l’œuvre d’un médecin chercheur russe, Leonid Tsypkin, dont les deux parents étaient médecins, russes et juifs. Tsypkin (1926-1982) a écrit pour lui-même durant toute sa vie. Au-dessus de sa table de travail, il avait les photos de Tsvetaeva et de Pasternak. Par prudence, il avait renoncé à publier. L’installation de son fils aux Etats-Unis avait valu au pathologiste une rétrogradation au poste d’assistant-chercheur. C’est un ami journaliste qui a sorti d’URSS le tapuscrit
d’Un été à Baden-Baden (écrit le soir, de 1977 à 1980), publié à New York dans
un hebdomadaire pour émigrés russes, quelques jours avant qu’une crise cardiaque ne terrasse son auteur.

 

Dostoïevski par Rundaltsov d'après une photographie(détail) - Musée Dostoïevski.jpg

Portrait de Dostoïevski par Rundaltsov (d’après une photo), détail – Musée Dostoïevski

 

Une belle préface de Susan Sontag en 2001 (d’une vingtaine de pages) nous présente Tsypkin, passionné de Dostoïevski. Comme elle l’explique, Un été à Baden-Baden n’est ni une fantaisie autour de Dostoïevski ni un roman documentaire. Dans ce double récit, le narrateur voyage en train vers Leningrad et raconte en parallèle le voyage de Dostoïevski et de sa seconde épouse, Anna Grigorievna, qui ont quitté Pétersbourg à la mi-avril 1867 pour se rendre en Europe de l’ouest et échapper à des ennuis de toutes sortes. Ils y sont restés quatre ans. A Baden-Baden, l’auteur du Joueur espérait gagner au casino de quoi sortir de sa misère financière.

 

« Rien n’est inventé, tout est inventé » (Sontag) : Tsypkin possède une connaissance pointue de son sujet, des lieux liés à la vie ou à l’œuvre de Dostoïevski. Celui-ci le fascine malgré son antisémitisme, un mystère pour lui qui fait partie de la « tribu ». Il ne peut comprendre « qu’un homme si sensible dans ses romans aux souffrances humaines, que ce défenseur zélé des humiliés et des offensés (…) n’ait pas trouvé un seul mot pour défendre ou justifier des êtres humains persécutés depuis des milliers d’années ».

 

La longue phrase d’incipit entraîne immédiatement le lecteur dans un flux de sensations et de pensées, dans le mouvement du voyage et du récit : « C’était un train de jour, mais on était en hiver, en plein hiver, fin décembre, et puis le train allait vers Leningrad, vers le nord, il s’était donc mis à faire sombre très tôt – seules surgissaient les lumières des gares au sortir de Moscou, fuyantes, comme emportées en arrière par une invisible main… » Le narrateur ouvre dans le train le Journal d’Anna Dostoïevski qu’il a emprunté à sa tante, une « mise au net des notes prises en sténo par Anna à l’étranger, l’été qui suivit son mariage ».

 

St Petersbourg Vitrine au musée Dostoïevski.jpg

Vitrine au Musée Dostoïevski

 

Sans qu’il y ait de démarcation précise (Sontag compare le style libre et original de Tsypkin à celui de Saramago), nous voilà devant la Madone Sixtine exposée au musée Pouchkine à Moscou – une reproduction de ce tableau fut offerte peu de
temps avant sa mort à Dostoïevski, image conservée au musée Dostoïevski de Leningrad. Et voici les Dostoïevski à Dresde, où après avoir visité le musée des Beaux-Arts, ils déjeunent en terrasse sur l’Elbe. Une altercation avec un serveur réveille les souvenirs du bagne et du méprisant major qui avait provoqué Chez Fédor, par peur, une réaction servile qu’il se reproche encore. A son tour d’être désagréable, et c’est souvent Anna qui en fait les frais.

 

La mère d’Anna lui a donné de quoi payer le voyage, mais Dostoïevski reproche à sa femme de porter des gants usés, l’humilie. « Ils rentrèrent côte à côte, sans se parler, comme des étrangers. » Le soir, apaisé, Dostoïevski la rejoint dans la chambre – « et la traversée commençait : ils nageaient à grandes brasses,
sortant en même temps les bras hors de l’eau, aspirant en même temps l’air
dans leurs poumons, s’éloignant du rivage, vers le bleu profond de la houle à l’horizon… »

 

Le couple et la littérature, voilà les axes profonds de ce roman hors du commun.
On y assiste aux prises de bec, aux réconciliations, on remonte le temps vers la première rencontre entre Anna et Dostoïevski, sous l’œil méfiant du beau-fils, puis du reste de la famille. A Baden-Baden, Anna et lui logent dans une pension modeste et
les premiers jours sont heureux, «  pareils au matin d’une belle journée d’été, quand il a plu la nuit et que tout est lavé : verdure, asphalte, maisons, tramways rouges comme repeints à neuf ». L’élégant Tourgueniev, lui, peut s’offrir le luxe
d’un grand hôtel – où Dostoïevski ira quémander quand il sera sans ressources et se disputer avec cet « Allemand » qui ne connaît pas la Russie, selon lui.

 

St Petersbourg Musée Dostoïevski.jpg

Musée Dostoïevski, Saint-Pétersbourg

 

Tsypkin décrit toutes les espérances de l’écrivain joueur au casino de Baden-Baden, ses fantasmes, ses défis, l’ivresse des gains, la fascination de la chute, les stratégies qui échouent par la faute de quelque gêneur, la gaieté des retours auprès d’Anna avec des friandises pour fêter l’argent gagné, l’horreur des défaites de plus en plus fréquentes, des bijoux mis en gages, puis des meilleurs de leurs vêtements, la spirale de la déchéance. Culpabilité, orgueil, humiliation.

 

Entremélés à ces scènes de voyage et de ménage, sans transition, les réflexions du voyageur dans le train, sur sa lecture ou sur les autres voyageurs, les souvenirs qui affluent au passage de telle ou telle gare liée à un épisode de la vie de Dostoïevski, de ses personnages. Chez son amie Guilia à Saint Pétersbourg, le narrateur relit l’article de Dostoïevski intitulé « La Question juive », problématique pour tant d’historiens de la littérature. Tsypkin évoque magnifiquement la ville sous la neige, l’hospitalité d’une amie, le musée Dostoïevski, et enfin, dans cet immeuble d’angle à pan coupé comme on en voit beaucoup à Pétersbourg et que choisissait toujours Dostoïevski pour y
loger (fascination du triangle étudiée par Tsypkin), la mort du grand homme.

Si chaque roman est un voyage, Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin est une plongée en eaux profondes où l’on retient son souffle, subjugué par ce tête à tête entre deux esprits tourmentés, Dostoïevski et lui.

11/01/2011

Relations spatiales

« Ce que je peux dire, c’est que le tableau ne signifie pas autre chose que ce qu’il donne à voir : des relations spatiales entre des formes planes peintes de couleurs pures dans une unité esthétiquement décentralisée. L’ensemble est développé à partir d’un ‘cas’ naturel banal et, comme telle, la nature a été le fondement et le moyen d’accéder à une plastique purement esthétique de lumière, d’espace et de relation. »

 

Bart Van der Leck (1876-1958)

 

P1060788.JPG

Couverture du Catalogue
line & colour in drawing,
Collection particulière, MRBAB, Bruxelles, 2010.

 

10/01/2011

Couleur et ligne

L’art belge du XXe siècle n’a qu’un nom à proposer dans ce courant pictural surtout italien qui trouvait plus belle une automobile de sport que la Victoire de Samothrace (Marinetti) – le futurisme : Jules Schmalzigaug (1882-1917), peintre méconnu de son vivant, un peu moins aujourd’hui. Une rétrospective lui est consacrée aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (jusqu’au 6 février 2011). Du rez-de-chaussée,
il faut descendre au niveau – 6 du musée d’art moderne si l’on veut découvrir une autre exposition, « line & colour in drawing », une collection particulière de dessins. Loin de l’univers des orientalistes, ici et là une pratique de l’art centrée sur la couleur et sur la ligne.

 

Schmalzigaug_baron Delbeke.jpg

Baron Delbeke


De Schmalzigaug, les Musées Royaux présentent en permanence le magnifique
portrait du Baron Delbeke ainsi que celui de Mme Nelly Hurrelbrink (inachevé). Après quelques vues de ville (Bruges) ou d’intérieurs, ce sont surtout les oeuvres vénitiennes qui révèlent son intérêt pour la couleur en mouvement, sa préoccupation première. A Paris, en 1912, Schmalzigaug, issu de la riche bourgeoisie allemande d’Anvers, avait découvert les futuristes italiens avec enthousiasme et décidé de se rendre à Venise où il passera plus de deux ans.

 

La peinture est pour lui recherche, compréhension de la couleur, analyse du mouvement. Venise est une fête pour les yeux, il y multiplie les croquis, peint le Rialto, la place Saint Marc, la basilique, le café Florian. Dans ses notes, il décrit avec minutie « la direction des rayons de lumière et les jeux d’ombres » (Catalogue de l’exposition « Jules Schmazigaug » aux MRBA, Bruxelles,1985), étudie la gamme chromatique.

 

Schmalzigaug_-_Light.jpg

Lumière

 

Il adhère au futurisme dont il applique les principes artistiques, alors même que ce courant suscite la polémique et l’affrontement avec les passéistes. Schmalzigaug est résolument du côté de la liberté en peinture : « Le mot futurisme ne veut pas dire autre chose que recherche d’une forme d’art dérivant de notre sensibilité moderne et détachée, autant que possible, des conventions établies pour
dégager des modes d’expression nouveaux… »
, écrit-il à son frère Walter.

 

L’Esprit de la danse (1913) est une composition audacieuse, où la danseuse n’est qu’arabesques dans un flot de lumière blanche entouré d’éclats colorés. Espace et lumière (le soleil bat sur l’église de La Salute) est en comparaison presque abstrait, comme une calligraphie orientale. Des planches sur la couleur, la spirale montrent le travail sur les formes et le mouvement. Schmazigaug observe les contrastes entre « couleurs-lumière » et « couleurs-feutre » (selon qu’elles renvoient ou absorbent
la lumière), il élabore une théorie : la « panchromie ».

 

Schmalzigaug, Can can.jpg

Can can

 

La guerre l’oblige à regagner la Belgique en 1914. Réformé pour raison de santé, il part pour La Haye. Lorsqu’il peint en Hollande un Paysage avec des arbres, c’est à nouveau un jeu de rythme et de lumière. Ce jaune et ce bleu éclairés de blanc, c’est la palette des deux beaux portraits cités plus haut. Mais Schmalzigaug, coupé de ses contacts internationaux, incompris, se décourage. Il disparaît prématurément, à trente-quatre ans, sans qu’on connaisse les raisons précises de son suicide.

 

Dans sa préface à la brochure catalogue de « line & colour in drawing » (trilingue et gratuite), Michel Draguet, directeur des Musées Royaux, rappelle que « Le dessin est l’intelligence de l’art. » Cette collection privée d’ « un collectionneur de Bruxelles qui depuis 48 ans, collectionne de l’art contemporain » (six pages d’entretiens permettent de retracer son parcours) comporte une belle série de huit Sam Francis dont un Sans titre blanc constellé de gouttes de couleurs qui ne s’étendent qu’aux deux angles opposés du rectangle. Une Forme rouge. Une Forme bleue. De grands noms américains (Motherwell), européens (Miró), belges (Michaux) signent les
œuvres exposées, mais aussi des artistes moins connus, par exemple Aurélie Nemours, disparue en 2005.

 

Excepté les dessins de George Grosz, silhouettes sur le vif dans l’agitation urbaine, l’abstraction est « le fil rouge » de cet ensemble (69 œuvres, 33 artistes) avec tantôt des compositions très graphiques comme une courbe entre noir et blanc d’Ellsworth Kelly, une géométrie colorée de Jo Delahaut, de nombreuses explorations de la ligne ou des rayures avec Alan Green, Edwina Leapman, Marthe Wéry. J’ai été impressionnée par Parted Oaks, Hoge Veluwe de David Nash, un sculpteur anglais qui travaille surtout le bois, passionné par les arbres. Et par le Cube de Florence de Jesus Rafael Soto : cette « sculpture » joue magnifiquement des effets optiques de rectangles bleus et de la transparence à l’intérieur d’un cube en plexiglas.

 

Le collectionneur – une collectionneuse, semble-t-il – sensible à l’art dès l’enfance, même si ses parents ne lui en avaient donné aucune notion, a beaucoup photographié les œuvres et les objets d’art avant d’en acquérir. Elle n’a pas connu tous ces artistes, mais en a rencontré beaucoup et certains sont devenus des amis. Après avoir acquis une œuvre, il lui en faut toujours une deuxième : « J’aime avoir, si je peux, deux œuvres du même artiste, pour qu’elles puissent dialoguer. »

 

08/01/2011

Reines de la ville

« Hamra était déserte, aucun immeuble n’était debout, les bombes au phosphore brûlaient tout, en même temps la ville était à nous, nous étions seules dans les rues, nous étions les reines de la ville qui n’appartenait qu’à nous. Nous étions enfin tous égaux, nous avions tous faim et soif et nous étions tous très sales. Pas âme qui vive. Je sentais que je pouvais compter sur n’importe quel voisin ou passant, nous étions enfin dignes d’exister. »

 

Darina Al-Joundi / Mohamed Kacimi, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter

 

06/01/2011

Libre au Liban

Mohamed Kacimi a mis par écrit le récit de Darina Al-Joundi, une comédienne libanaise (née à Beyrouth en 1968), qui a connu un énorme succès avec Le jour où Nina Simone a cessé de chanter« une lettre ouverte à son père, qui avait rêvé pour sa fille la plus grande des libertés et qui allait justement, à cause de cette liberté, connaître la pire des servitudes » (Avant-propos). Elle a raconté à l’écrivain algérien son enfance, la guerre, la drogue, ses amours. Il en a fait un texte de théâtre « sans jamais perdre la musique de son récit oral » pour « en faire une fiction où tout est vrai. »

 

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter.jpg

"Le jour où Nina Simone a cessé de chanter" - Photo : Ange Esposito

 

http://www.telerama.fr/scenes/couacs-du-in-merveilles-du-off,31672.php

 

Cela commence à l’enterrement de son père, « laïc fervent », à qui elle avait promis de ne laisser personne lire le Coran à cette occasion. Au château de Beaufort, au village d’Arnoun, les collines sont « noires de monde » pour les funérailles du journaliste écrivain, né en 1933 en Syrie, exilé au Liban en 1955 où il enseignait la littérature et la philosophie. Un homme qui « aimait boire, écouter de la musique, être entouré de femmes. » Quand Darina entend une voix enregistrée hurler des sourates du Coran, elle s’empare du radiocassette, coupe le son, se réfugie dans la chambre de son père et remplace la cassette par Save Me de Nina Simone, malgré les invectives et les menaces derrière la porte. (La suite, on la découvrira à la fin.)

 

De son enfance, « une fête permanente », elle se souvient du monde qui débarquait chez eux à toute heure, poètes, journalistes, militants. «  Beyrouth était une ville libre, l’oasis de tous les intellectuels arabes interdits de parole dans leur pays. C’était aussi la capitale de l’OLP, les Palestiniens y faisaient la loi, Beyrouth était leur république. » Quand Darina a cinq ans, son père l’inscrit à la Sainte-Famille, sans qu’elle sache si elle est chrétienne ou musulmane. Avec ses sœurs, elle est consciente de « ne pas être comme les autres ». Leur père est un réfugié syrien dont la carte de séjour doit être renouvelée tous les trois mois ; leur mère libanaise, parce qu’elle est une femme, ne peut leur transmettre sa nationalité.

 

« Et dans ce Liban où chacun n’existe que par sa communauté et sa confession, nous n’avions ni communauté, ni confession. » Leur père disait : « Vous êtes des filles libres. Un point c’est tout. » Pour les huit ans de Darina, son père met un disque de Nina Simone, allume une bougie, sort deux verres de cristal et une bouteille de bordeaux – « Tu dois commencer à goûter aux vrais plaisirs de la vie. » Comme il la laisse s’enivrer, le grand-père, religieux, s’indigne de la manière dont il élève ses filles, mais Assim Al-Joundi répond : « Je n’en fais pas des putes, pépé, j’en fais des femmes libres. »

 

La guerre les chasse de Beyrouth, la famille se réfugie chez les grands-parents. Durant l’été 1976, le président libanais fait appel à la Syrie « pour qu’elle sauve de la débâcle les forces chrétiennes ». Son père en tremble, prédit un bain de sang. Et comme sa fille s’étonne, il lui explique son combat pour libérer la Palestine, son arrestation par les services secrets syriens, la prison, puis la résidence surveillée – voilà pourquoi il s’est juré « de ne plus jamais remettre les pieds en Syrie ». Il part alors pour Bagdad, rejoint bientôt par sa femme et ses filles, dans un Irak «  à la pointe des pays arabes pour son système d’éducation ». Al-Joundi y lance une radio libre, « convaincu que l’Irak « révolutionnaire » allait instaurer la démocratie et la laïcité dans la région ». Sa mère anime une émission de poésie, la nuit, à la radio.

 

Puis elles rentrent à Beyrouth avec celle-ci : tout a changé, tout le monde est armé, on vit dans les appartements vides des exilés. Nayla, sa sœur, dont la voix ressemble à celle de la diva Fairouz, participe à une émission de télé pour enfants ; pendant qu’elle chante, Darina se gratte, s’agite, donne au producteur l’idée d’une série sur deux sœurs, l’une angélique, l’autre diabolique – Darina a trouvé son premier rôle, à huit ans. A Bagdad, l’arrivée de Saddam Hussein a vidé la ville de ses intellectuels. Son père est arrêté. Il faudra des mois de démarches pour obtenir son départ pour la Grèce, où la famille se retrouve pour les fêtes de fin d’année, avant de rentrer à Beyrouth. Darina joue à la télé, lit les grands écrivains, voit les films que lui conseille son père. Le jour de ses premières règles, sa mère ramène sa fille en pleurs, mais son père l’attend au pied de l’immeuble « avec un bouquet de fleurs et des Tampax ».

 

Curieuse, avide de connaître le monde, Darina a reçu de son père le conseil de se méfier de l’homme arabe, qui « ne connaît rien à la femme ». Alors qu’il les a éduquées à la liberté, il ne veut cependant pas que ses filles dorment ailleurs qu’à la maison, elles se révoltent. Le 3 juin 1980, on tire sur Al-Joundi. Coma, paralysie. Il parvient à se faire soigner à Paris, où son frère aîné a été ambassadeur de Syrie.

 

A son retour au Liban, tout s’effondre, « la ville, bien sûr, mais aussi notre idéal. » Même les Palestiniens sombrent « dans les exactions et la débauche ». Beyrouth devient un dépotoir. Dans la guerre, les bombardements, les filles veulent être utiles : leur père les conduit à la Croix-Rouge où elles reçoivent une formation d’infirmières. En août 1982, la ville est incendiée jour et nuit, on vit dans les abris. Après le départ des Palestiniens, Israël lève le blocus et la vie redevient normale. Le lendemain de la mort du président Béchir Gemayel dans un attentat, la Croix-Rouge les emmène au camp de Sabra : «  Ce qui m’a fait le plus peur à Sabra, ce ne sont pas les morts, mais ce qui se lisait sur le visage des vivants. Je venais d’avoir quatorze ans. »

 

Les armées étrangères se succèdent au Liban. La famille se retrouve sans ressources, la haine monte entre chrétiens et musulmans. La guerre devient « de plus en plus sale ». Darina vit ses premières expériences sexuelles. Puis ce sera la coke, la débauche. Dans la guerre, la jeunesse de Beyrouth joue avec le feu et se brûle. Première IVG à la veille de ses seize ans ! « J’avais une philosophie de vie très simple, j’étais convaincue que j’allais mourir d’une seconde à l’autre, je mettais les bouchées doubles, j’étais donc affamée de tout, de sexe, de drogue, d’alcool… » Le récit cru, sans tabous, des années de guerre est terrifiant. Lorsque Darina veut se marier avec Abed, un photographe de guerre, son père la met en garde. Elle passe outre. Abed prend de la cocaïne et du LSD. Le soir de leur mariage en 1986, elle découvre un autre homme, violent, maniaque, infidèle. Elle se retrouve un jour à l’hôpital, décide de divorcer.

Darina Al-Joundi raconte encore : son travail à la télévision et à la radio, les parties de coke et de roulette russe, une autre histoire « d’amour fou », un autre mariage, des problèmes de papiers, une expérience homosexuelle, l’enfermement « à l’hôpital des femmes folles ». « Je voyais toutes ces femmes et j’ai compris que je payais le prix de ma liberté insensée de femme dans ce pays d’insensés. »

04/01/2011

Arabie

« De mon environnement terne et banal et “respectable”, le Djinn m’emporta immédiatement au pays de ma prédilection, l’Arabie, une région si familière à mon esprit qu’à première vue elle semblait être une réminiscence de quelque vie métempsychique antérieure dans un lointain Passé. »

 

Richard Francis Burton (Guide du Visiteur de L’Orientalisme en Europe)

 

1860_1880_gerome_femmes_fellahs_puisant_de_l_eau_01.jpg
Jean-Léon Gérôme
Femmes fellahs puisant de l'eau, Médine-el-Fayoum © NAJD Collection
http://www.expo-orientalisme.be/

03/01/2011

Vers l'Orient

Beaucoup de monde aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles pour les derniers jours de L’Orientalisme en Europe, de Delacroix à Kandinsky (jusqu’au 9 janvier 2011). Le rêve de Fabio Fabbi qui accueille les visiteurs en indique plusieurs composantes : scène exotique, tissus et objets pittoresques (le narguilé), portrait coloré. L’attrait pour l’Orient (de l’Espagne mauresque au Moyen-Orient, des Balkans au Maghreb), plus qu’un courant pictural, est un phénomène culturel qui touche au XIXe siècle toutes les disciplines : littérature, architecture, peinture, photographie… En contrepoint à ce regard européen, trois écrans diffusent, à l’entrée de l’exposition, des « Témoignages », réactions de personnes d’origines diverses aux œuvres sélectionnées.

 

1894_tissot_les_rois_mages_01.jpg
Tissot James, Les Rois mages en voyage
© Minneapolis Institute of Arts, The William Hood Dunwoody Fund
http://www.expo-orientalisme.be/

 

Filippo Lippi, esclave à Alger, fait le portrait de son maître, par Bergeret, illustre l’optique réaliste choisie par les peintres orientalistes, qu’ils soient français, anglais, allemands, italiens ou belges. Parmi diverses représentations de la mort de Cléopâtre, j’ai retenu une toile spectaculaire de Hans Makart et un fragment de Chassériau, Tête d’une servante en larmes. Joseph, contremaître des greniers de Pharaon (Tadema) baigne dans une jolie lumière plus claire que sur la reproduction – tissus blancs, fresques douces, motifs fleuris dans le bas du mur.

 

L’engouement pour l’Egypte ancienne dérive d’une politique de conquête. « Joindre l’éclat de votre nom à la splendeur des monuments d’Egypte, c’est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux de l’histoire, c’est réchauffer les cendres des Sésostris et des Mendès, comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs » écrit Vivant Denon à Bonaparte. La section « Un échiquier politique » présente des rencontres officielles et des scènes guerrières, des aquarelles de Théodore Frère engagé dans la suite de l’Impératrice Eugénie pour son voyage en Orient.

 

Une Femme voilée de Gérôme aux visage, bras et pieds d’ivoire (éléphantine) et en robe de bronze n’est qu’hommage à une féminité gracieuse, loin des préoccupations d’aujourd’hui ou de la Femme arabe portant une cruche de Léopold Carl Müller. Un Portrait de Mustapha par Girodet, outre un visage expressif, fait la part belle aux tissus : veste rouge doublée de bleu, sous-veste ocre, chemise brune sur du linge blanc – pourquoi les hommes occidentaux portent-ils si souvent des couleurs neutres ? Et voilà Delacroix, présent dans différentes salles : Le Kaïd, chef marocain, sur son cheval ; une Vue de Tanger ; La mort de Sardanapale ; une Chasse au tigre, entre autres. Les architectures grandioses d’Egypte ont inspiré bien des paysagistes, mais aussi l’Espagne mauresque à Grenade ou Tolède avec ses colonnes et ses beaux arcs richement décorés, ses mosquées. L'Orient est aussi « carrefour des religions ».

 

« Rêves hédonistes… » met en scène le harem et les fantasmes avec la fameuse Esclave blanche de Lecomte du Nouÿ à l’affiche. Près de la séduisante rousse qui souffle la fumée de sa cigarette, une nature morte raffinée sur une nappe posée à terre : orange épluchée, vaisselle décorée, verreries, « Luxe, calme et volupté ». Gérôme ou Ingres ont peint le hammam : Le bain maure, La petite Baigneuse. D’autres proposent des rapts et des razzias aux dépens de blanches chrétiennes.

 

Prévoyez du temps pour visiter L’Orientalisme en Europe : il y a beaucoup à voir, dans des genres divers. Les types humains y inspirent la section « Au nom de la science » : des portraits, dont ce Portrait d’un Nubien par Monsted, des bronzes de Charles Cordier, une Beauté de Tanger à l’aquarelle par Tapiró Baró. Les œuvres viennent de musées européens, américains ou du Moyen-Orient, et aussi de
collections particulières. Chacun y trouvera de quoi réjouir le regard : des Rois Mages de Tissot aux jaunes et oranges éclatants, de grands paysages, des étals de marchands, des déserts, des visages, des foules, des rêveurs et des rêveuses, sans oublier l’Arabe au grand chapeau d’Etienne Dinet (sans la vannerie du Quai Branly !). Je ne donnerai pas le dernier mot au cavalier de Kandinsky (Improvisation III) mais à Paul Klee : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux :
la couleur et moi sommes un. Je suis peintre. »

01/01/2011

Histoire de l'art

« En histoire de l’art, l’intérêt des interprétations ou des théories n’est pas qu’elles soient définitives, mais que leur cohérence et leur pertinence nous obligent à vraiment regarder une œuvre, et nous offrent ainsi une chance de se l’approprier. »

Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes

Mai du livre d'art.jpg

 Mai en janvier ? Pourquoi pas, le temps d'un livre ?  

Bonne année 2011 à vous qui passez me lire.  

 

Tania  

30/12/2010

Pleines de fantômes

Une mère Noël attentionnée m’a offert un livre qui rend joliment compte de la vie (surtout) et de la mort (un peu) des livres quand ils franchissent notre seuil :
Des bibliothèques pleines de fantômes, un essai de Jacques Bonnet. Il s’ouvre sur une citation chère à Dominique : « Après le plaisir de posséder des livres, il n’y en
a guère de plus doux que d’en parler. »
(Charles Nodier)

 

 

Lorsque Bonnet, alors au service d’une maison d’édition parisienne, a dîné dans un restaurant russe avec Pontiggia, écrivain et critique italien, les deux hommes se sont tout de suite entendus en découvrant leur point commun : « nous possédions tous deux une bibliothèque monstrueuse de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages. Non pas une de ces bibliothèques de bibliophile aux ouvrages si précieux que leur propriétaire ne les ouvre jamais de crainte de les abîmer, mais une bibliothèque de travail où l’on n’hésite pas à écrire dans les livres, à les lire dans son bain, et où l’on conserve tout ce qu’on a lu – livres de poche compris et les multiples éditions éventuelles d’un même ouvrage – ou que l’on a l’intention de lire plus tard. »

 

Bonheur et malédiction. Pas un mur d’épargné, à part au-dessus de son lit (pour échapper au sort d’un compositeur, Alkan, mort écrasé par sa bibliothèque). Si leurs visiteurs occasionnels réagissent à peu près de la même manière et avec les mêmes questions en découvrant leur monde de papier, eux s’étonnent plutôt, lorsqu’ils pénètrent chez quelqu’un, ou de l’absence de livres ou de la maigre collection « d’un soi-disant confrère » ou encore des rangements « d’apparat » derrière des vitres.

 

Comment en arrive-t-on à rassembler plus de vingt mille ouvrages (minimum envisagé par les deux convives pour un projet d’association jamais abouti) ? Pourquoi tant de livres ? Parmi les réponses de Jacques Bonnet, il y a ce « besoin d’avoir à sa disposition tous les livres, puis toutes les peintures, les musiques, les films, comme éléments de liberté intérieure. » Les bibliothèques décrites dans les romans, la différence entre collectionneurs spécialistes et « entasseurs », les ouvrages rares, les lecteurs acharnés… Les sujets abordés sont légion. Sans limites, la curiosité « se nourrit d’elle-même, ne se satisfait jamais de ce qu’elle trouve, va toujours de l’avant, et ne s’épuise qu’avec notre dernier souffle de vie. »

 

La question du rangement et du classement se pose à quiconque possède une bibliothèque – Perec, Manguel l’ont abordée à leur façon. Bonnet préconise « le panachage de plusieurs ordres avec une grande latitude vis-à-vis des règles que l’on s’est fixées. » – « Il s’agit d’un principe pouvant d’ailleurs être étendu à la vie en général ! » Voilà le ton de cet érudit sans pédanterie, mais généreux en références et en citations, on n’en attendait pas moins d’un tel bibliomane. Il s’est permis depuis longtemps, écrit-il, de séparer Flamands et Wallons sur ses rayonnages, classement par langue oblige, mais ne dit pas où il place les écrivains francophones de Flandre ou de Bruxelles.

 

La lecture est le cœur battant des Bibliothèques pleines de fantômes. Comment on
lit pour se mettre « en présence des richesses et des misérables banalités auxquelles peut se résumer l’existence humaine » ; comment le titre d’un livre lu n’a plus rien à voir alors avec ce qu’il représentait auparavant, quelle que soit la manière dont il survit dans notre mémoire ; comment certains livres arrivent dans notre bibliothèque à la suite d’une conversation, d’une rencontre, chargés ensuite de souvenirs.

Jacques Bonnet, en quelque cent trente pages, traverse le bonheur de lire et de posséder des livres en tous genres. Son évocation des livres d’art est particulièrement stimulante. S’il constate qu’« Internet et la télévision ont chassé l’ennui qui a toujours été l’aiguillon le plus sûr de la lecture », l’auteur ajoute : « Curieusement, la source d’informations infinie que constitue Internet n’a pas pour moi le même statut magique que ma bibliothèque. »