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30/04/2013

Comme le chat

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« Des jours, des moments, comme le chat, il nous prend envie de nous frotter aux objets, au pied d’une table, aux basques d’un habit, aux troncs des arbres et même aux nuages, pour manifester aux yeux du monde notre joie de vivre et notre reconnaissance au Créateur. Le silence est notre voix, plus forte que mille voix réunies. »

Franz Hellens, Mémoires d’Elseneur

29/04/2013

Théophile ou démon

Cousin d’Hamlet, le héros des Mémoires d’Elseneur (1954) de Franz Hellens (1881-1972) est un de ces personnages dont on cherche à mieux cerner le caractère, à chaque relecture, mais qui toujours surprend, questionne, déroute. « Je suis obligé d’être cruel, si je veux être bon ! » : l’épigraphe est extraite d’Hamlet. 

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Portrait de Franz Hellens par Modigliani (1919)

Théophile est le narrateur dans ce roman terriblement séduisant : « Je veux le dire en commençant : j’ai vécu plusieurs vies ; autant qu’il fut en moi de personnes. Et la dernière, pas plus que les autres, je ne l’achèverai. Je suis mort plusieurs fois, et ressuscité. Mourrai-je tout à fait après ma dernière aventure, cet hiver où je suis, saison de sable, de neige et de bois mort ? » (incipit)

« Du lit de la mère au lit de la terre », le Livre premier conte sa naissance et son enfance bourgeoises. La grosse tête de Théophile effraie sa mère. Son père vétérinaire est déçu, il espérait une fille. Le Bouddha de bronze dans la chambre maternelle dira un jour à l’enfant : « Tu ne ressembleras jamais à un autre que toi-même, tu n’appartiendras jamais au troupeau. » Pour sa mère, qu’elle le caresse ou le gifle, il est « un monstre », parfois un « gros matou ».

Théophile aime leur jardin sans bornes (comme celui où grandit Franz Hellens, dans la région gantoise) et aussi Séraphine, la fille du jardinier. Un jour où son père emmène son fils avec lui pour ses visites dans les fermes en cabriolet, il est surpris de voir son père fouetter la jument et pleurer, ce qui n’est jamais arrivé en sa présence. Trois jours plus tard, son père meurt dans son lit. L’enterrement à la cathédrale d’Anvers fait du fils unique le point de mire, fier de son costume noir, fier de sa mère qu’il considère comme une « grande poupée vivante, faite pour s’amuser et pour l’amusement des autres ». 

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En général, Théophile est seul, livré à lui-même. Les amitiés qu’il noue tournent mal, d’abord à l’école du village, où Zéphirin devient son souffre-douleur. Après Pâques, la mère de Théophile épouse l’oncle Victor, le jeune frère du vétérinaire. L’enfant qui ne l’aime pas se jure de ne jamais lui obéir.

Puis il va en pension chez les Jésuites à Anvers. Le dimanche, le cousin Jean, chanoine à la cathédrale, l’accueille chaleureusement. « J’aime les gras et les francs, moi », déclare ce bon vivant, bien servi et nourri par Toinette, plutôt ravi d’initier le collégien aux plaisirs de la table.

Quand Théophile rentre chez lui, c’est chez le jardinier et sa femme Cordélia, sa nourrice, qu’il trompe son ennui – Séraphine a un petit frère à présent. Devant elle, il accule un matou qui a mordu Belzé, leur chatte noire, et le tue sauvagement. Il en demande pardon à sa première communion, mais d’autres crimes le hantent en rêve, comme celui d’étrangler son oncle. Il guette un signe de Dieu ou du diable, mais rien : il se sent définitivement « seul ».

« Travaille et cherche ton chemin », lui conseille le chanoine. A quinze ans, Théophile se juge « rien moins que pervers, violent, outrepassant, cruel, et d’une douceur inconcevable. » Une visite au zoo d’Anvers où le cousin Jean l’a envoyé avec Toinette, qui se laisse embrasser, lui donne le désir de posséder une vipère. Il va jusqu’à faire voler et à voler lui-même pour y arriver. Il sera renvoyé.

Séraphine s’occupe de nourrir la vipère dans sa cage de verre quand Théophile retourne à Anvers, cette fois au collège épiscopal. Le chanoine lui donne de l’argent de poche pour se promener seul en ville. Le garçon de 17 ans rêve d’évasion devant le Slonsk amarré au port. Il prend congé du collège à l’aide d’une fausse lettre et en profite pour aller faire l’amour à Toinette, avant de rentrer à pied chez lui. Dans une auberge, il entend des rumeurs sur la mort mystérieuse de son père.

Quand il fait irruption dans la chambre de sa mère, où se trouve aussi Victor, il les défie avant de se réfugier au grenier. Là, un éclat brillant attire son attention, il tend le bras : une grenade explose et lui arrache la main gauche. A la clinique, sa mère lui raconte pourquoi elle l’a mis en nourrice : il mordait le sein jusqu’au sang. « Je m’ennuyais ? – Dès ta naissance, je me suis aperçue que j’avais mis au monde un monstre. – Nous rîmes tous les deux. »

Obnubilé par le souvenir de son père en larmes, Théophile pousse sa mère et son beau-père à bout, aussi froid que sa nouvelle main de fer. Pour lui, il y a désormais une vipère derrière chacun de nos désirs. Et celle qu’il a confiée à Séraphine va bientôt faire plusieurs victimes. Sa vengeance accomplie, le jeune homme embarque sur le Slonsk.

Une autre vie s’ouvre pour lui sur ce cargo polonais qui fait la navette entre Anvers et Dantzig. Le capitaine prend Théophile en amitié et finit par l’engager : il tiendra le cahier de bord. Le Livre deuxième, « La tentation du monstre », est le récit de cette navigation. Il se passe d’étranges choses à bord de ce vaisseau fantôme, la nuit surtout, comme la disparition de Julia, la seule passagère, une veuve polonaise qui s’intéressait à Théophile. Le temps change de matière quand la vie devient « non pas sommeil, ni rêve éveillé, (…) mais un élément dans l’élément aérien et liquide, un météore sans limites dans les météores qui ne font que passer. » Le capitaine aussi a ses secrets et son pacte avec Théophile peut ouvrir le paradis ou l’enfer. « Mon cœur ? Pauvre rapace, est-ce quun aigle ou un vautour, même blessé, possède ce qu'on nomme un cœur ? »

Retour au bercail dans le Livre troisième : « Le retour du fils magnanime ». A cinquante-trois ans, Théophile découvre l’existence de son demi-frère prénommé Victor comme son père, un nouveau rival. Leur mère, malade, ne quitte plus la chambre, elle redoute leurs disputes. Mais Théophile semble apaisé et raisonnable à présent, comme un Lazare ressuscité ; c’est l’autre fils qui endosse le mauvais rôle. Où cela va-t-il mener ?

Mémoires d’Elseneur est un chef-d’œuvre du « réalisme fantastique » ; Hellens, poète et romancier, y déploie son imaginaire avec force et dans une très belle langue. Fasciné par le cercle, son Théophile, sensible et cruel, ignore les frontières entre le bien et le mal, le rêve et la réalité, la nature et le surnaturel. Les paysages et le climat de la Flandre, de l’Escaut, son terroir, ouvrent et ferment le récit d’une vie – de plusieurs – que hantent la solitude et la quête de soi.  

27/04/2013

Les ciseaux à ongles

« Elle coupe, elle coupe, / silencieuse, le dos courbé, / pendant des heures, elle coupe.
Elle coupe, elle coupe, / chaque brin d’herbe, / de même hauteur, / il faut que ce soit net / tout le long de la bordure. 

Inlassablement, elle taille.  

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C’est joli, cette petite fille, / qui prend soin de son jardin.
Une enfant comme ça, / ils aimeraient aussi avoir.

Et elle coupe, / elle ajuste, / elle rectifie, / elle aligne, / dehors / dans le jardin, / loin de tout / ce qui là-bas / à l’intérieur, / respire la terreur. »


Florence Marchal & Annabel Sougné, Rosé


Un projet à soutenir :
http://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/rose?ref=simi...

25/04/2013

Pour "Rosé"

Aujourd’hui Florence Marchal & Annabel Sougné présentent chez Amazone leur projet de livre commun, les textes de l’une et les photographies de l’autre : « Rosé ». Une couleur douce pour un sujet qui ne l’est pas, et qu’elles abordent d’une manière singulière – chacune la sienne, mais ensemble. 

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Elles ne s’étaient plus rencontrées depuis une quinzaine d’années quand elles se sont revues, ces « petites filles sages » de bonne famille qui faisaient la fierté de leur père – mais pas seulement cela. Il y a des choses qui ne se disent pas.

A deux, elles sont retournées dans leurs villages, éloignés de trente kilomètres, sur les lieux de leur enfance : « Deux univers, presque une même histoire. » Puis elles ont échangé mots et photos. « Le livre ne se veut pas autofictionnel. Il n’y a pas de pathos : ni larmes, ni désespoir. Au contraire, il libère. Il libère la parole, les souvenirs, les sensations refoulées. »

Une architecte graphiste de plus en plus tournée vers l’écriture et une photographe professionnelle (elles vivent et travaillent toutes deux à Bruxelles) se sont retrouvées et peut-être trouvées dans le désir de dire publiquement la blessure intime, l’enfance violée.  De contrer le silence des familles. Si la démarche paraît thérapeutique, l’originalité de « Rosé » ne se limite pas au thème de l’inceste. C’est une approche artistique, un dialogue délicat entre la poésie et les images.

C’est aussi une aventure graphique avec l’asbl Espaces Regards : les auteures s’adressent pendant 45 jours aux internautes pour co-éditer « Rosé ». Elles font appel à leur solidarité en collectant des fonds via la Kiss Kiss Bank Bank (soutien aux projets créatifs et innovants). En échange des contributions, suivant leur montant, différentes contreparties sont proposées (plus de précisions sur le site).

Le projet commun de Florence Marchal & Annabel Sougné prévoit plusieurs étapes : d’abord la publication du livre, à l’automne prochain, et une exposition des photographies, en 2014. Puis une journée d’études sur ce sujet encore trop souvent tabou.

« Il faut que ça sorte.
Il faut que l’on sache
pour que cela s’arrête. »

23/04/2013

Plus de rouge

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Quand je n’ai plus de rouge
je fais les arbres en vert, les arbustes,
tout le paysage que je peins.
Donc aussi les herbes folles et l’herbe

où tu es étendue, attendant immobile,
mais pourtant profondément émue plus tard
quand tu peux voir la toile où j’ai remplacé
ta robe rouge par ta douce nudité,
pour laquelle, comme pour ton sourire,
je n’ai pas encore trouvé la couleur qui convient.

Quand je n’ai plus de rouge,
il me reste tes lèvres.


Paul Snoek, Quand je n’ai plus de rouge…
(traduction Marnix Vincent)

in Ici on parle flamand & français, Une fameuse collection de poèmes belges par Francis Dannemark (Le Castor Astral, 2005)

22/04/2013

Premières paroles

C’est le premier matin du monde.
Comme une fleur confuse exhalée de la nuit,
Au souffle nouveau qui se lève des ondes,
Un jardin bleu s’évanouit.
 

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Tout s’y confond encore et tout s’y mêle,
Frissons de feuilles, chants d'oiseaux, 
Glissements d'ailes,
Sources qui sourdent, voix des airs, voix des eaux, 
Murmure immense ;
Et qui pourtant est du silence.
 

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Ouvrant à la clarté ses doux et vagues yeux, 
La jeune et divine Ève 
S'est éveillée de Dieu.
Et le monde à ses pieds s'étend comme un beau rêve.
 

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Or Dieu lui dit : Va, fille humaine,
Et donne à tous les êtres
Que j'ai créés, une parole de tes lèvres,
Un son pour les connaître.
 

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Et Eve s'en alla, docile à son seigneur,
En son bosquet de roses,
Donnant à toutes choses
Une parole, un son de ses lèvres de fleur :

Chose qui fuit, chose qui souffle, chose qui vole... 

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Cependant le jour passe, et vague, comme à l'aube,
Au crépuscule, peu à peu, 
L'Eden s'endort et se dérobe
Dans le silence d'un songe bleu.
 

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La voix s'est tue, mais tout l'écoute encore,
Tout demeure en attente ;
Lorsque avec le lever de l'étoile du soir,
Eve chante.
 

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Très doucement, et comme on prie,
Lents, extasiés, un à un,
Dans le silence, dans les parfums
Des fleurs assoupies,
Elle évoque les mots divins qu'elle a créés ;
Elle redit du son de sa bouche tremblante :
Chose qui fuit, chose qui souffle, chose qui vole...
Elle assemble devant Dieu 
Ses premières paroles, 
En sa première chanson.


Charles Van Lerberghe, La chanson d'Eve (1904)

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Pour accompagner ce poème,
quelques signes du printemps
sur la terrasse.

Tania

20/04/2013

Miroirs

« Pour nous approcher de ces miroirs d’eau, sans nous perdre dans la boue, nous poserons nos pieds sur une de ces souches d’aulnes, à demi submergées, agrippées à la berge par des écheveaux de racines rouges. Nous croirons, en nous penchant, pouvoir lire les rêves du printemps dans les regards de l’onde… »

Marie Gevers, Avril (Plaisir des météores) 

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18/04/2013

Balade à la campagne

Second dimanche d’avril, second dimanche printanier. Un peu d’indulgence, s’il vous plaît, pour cette obsession météorologique : le beau temps nous a tant manqué cette année que ces heures plus douces entre deux jours gris émerveillent davantage qu’à l’ordinaire. 

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Dans le Brabant flamand, nous avons salué des canards d’eau douce avant de pénétrer dans les bois inondés de lumière. Puis longé le beige tendre de sillons d’une régularité quasi géométrique : un champ d’asperges.

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Le réveil des arbustes est à présent bien visible – on les voit verdir de jour en jour, nettement – et les premières floraisons blanches ou roses attirent l’œil. Le toit moussu d’une chapelle témoigne de l’humidité habituelle. 

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Jonquilles sauvages, cimes vaporeuses, vieux arbres pleins d’allure, les alentours d’un château et de ses annexes plus ou moins récentes ont beaucoup de charme. L’eau en fait le tour – les poules d’eau y couvent sur leurs nids – et les feuillages encore transparents permettent d’admirer le site en le contournant.

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Depuis quelques années, on voit ici de plus en plus de chevaux dans les prairies, parfois un âne. Inattendues, un trio d’autruches derrière un grillage : curieuses des passants sur le sentier, mais méfiantes. A notre passage, un étrange grondement que j’entendais pour la première fois, et un drôle de regard.

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S’il y a un signe qui fait le printemps dans cette région du plat pays où les terrains se gorgent d’eau régulièrement, où les fossés sont souvent bien remplis, c’est l’élan formidable des saules têtards alignés au bord des parcelles, leurs branches en bouquet vers le ciel, le plus souvent vertes, mais reconnaissez que ces saules à chevelure rousse animent aussi joliment le paysage ! 

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16/04/2013

Retour du voyageur

Musique sur des paroles d’un grand poète.
Le même pour contralto : 6 francs.

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Max Jacob, Paradis, 1928. 

J’ai vu les fleurs de l’aubépine
Etoiler le flanc des ravines
J’ai vu se lever le soleil
A Bogota et à Marseille.

J’ai vu les rousseurs de l’automne
Le raisin, la pêche et la pomme.
J’ai vu les neiges des hivers,
Sur les grands sapins toujours verts.

J’ai vu dans sa magnificence
La capitale de la France
J’ai vu les pays tropicaux
J’ai vu l’Amérique et l’Escaut.

Mais ! ô ma divine maîtresse
De plus beau que tes longues tresses
De plus profond que tes yeux bleus,
Non ! je n’ai rien vu sous les cieux.

Il n’est pas une fleur sur terre
Qui de ta bouche ait le mystère
Pas de chef-d’œuvre si parfait
Qui pour ton beau front ne soit fait.

Aussi je n’ai point d’autre envie
Que de te consacrer ma vie
Et pour richesse je ne veux
Que l’or de tes cheveux.


Max JacobLes œuvres burlesques et mystiques de frère Matorel mort au couvent

 

15/04/2013

Tout Max Jacob

1824 pages, 203 documents, tout Max Jacob en Quarto : Oeuvres. Je ne m’attendais pas à trouver cette brique de papier à la bibliothèque, je l’ai emportée chez moi avec curiosité. Cette édition de 2012 « établie, présentée et annotée par Antonio Rodriguez » s’ouvre sur une belle photo noir et blanc d’André Rogi, « Portrait de Max Jacob méditant » (1937) : de profil, à sa table de travail, souriant, la main gauche soutenant le front, la droite tenant un livre ouvert sur ses feuilles, sa plume posée sur le papier. 

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En couverture : Marie Laurencin, Portrait de Max Jacob, 1907. 

Allais-je tout lire ? Non, pas tout, pas d’un coup. Mais faire mon miel çà et là, et d’abord, de la préface de Guy Goffette, « Portrait de Max en accordéon », trois volets qui commencent ainsi : 

« I. La première image, c’est un petit homme frêle,
mais qui ne tient pas en place une fois qu’on l’appelle…

II. C’est un petit homme gris, mais il a des yeux d’opéra,
des yeux de femme, des yeux de velours noirs avec comme une aura…

III. C’est un petit homme grave, mais qui pleut en courant comme une averse d’été
quand la terre a soif et que l’âme penche du mauvais côté… »

Un auteur « touchant, déroutant », un projet esthétique, poétique et narratif dont la puissance et la cohérence n’ont cessé de fasciner les peintres et les écrivains de la première moitié du XXe siècle, annonce Rodriguez. Max Jacob est déjà l’ami de Picasso – rappelez-vous Bohèmes de Dan Franck – quand il est bouleversé, à 33 ans, par une apparition mystique – « christique » – sur un mur de sa chambre, un des signes qui le mèneront, lui qui est juif, à se convertir au catholicisme. 

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Max Jacob par Picasso, 1907. 

« Max Jacob est aujourd’hui un classique du modernisme. » (Rodriguez) Sa vie et son œuvre (1876-1944) sont très bien présentées, la chronologie richement illustrée de photographies, autoportraits, manuscrits où dessin et texte se côtoient, citations, couvertures anciennes... La dernière photo de Max Jacob a été prise (par/avec Marcel Béalu) le 20 février 1944, quatre jours avant son arrestation à son domicile par la police allemande. Ensuite ce sera Drancy où il décèdera, deux jours avant la date prévue pour sa déportation vers Auschwitz.

Histoire du roi Kaboul Ier et du marmiton Gauwain (1904), première œuvre publiée, est un conte drôle et féroce où le jeune François Gauwain, fils d’un maréchal-ferrant, arrive à se faire engager comme cuisinier au service du roi. Son rêve : épouser la plus jeune fille du souverain – il y arrivera, bien sûr. 

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Max Jacob par Picasso en 1915.
Picasso déclara avoir voulu voir
« s’il pouvait encore dessiner comme tout le monde » 

Je me suis surtout intéressée aux textes de Max Jacob sur l’art et sur l’écriture, comme cette Lettre à un éditeur (1907) pour accompagner un envoi de poèmes. Il y précise ses principes : « Un artiste doit considérer deux objets : la création ou réunion de forces constituant un noyau nouveau dans l’univers ; et l’émotion esthétique qui doit résulter de la création. L’émotion esthétique est une joie. » Il revient sur le conseil donné aux artistes d’étonner : « Les vieux psychologues disaient avec raison, selon moi, que le plaisir est dans le mouvement, il faut balloter le spectateur ; l’émotion esthétique, c’est le doute. »

Après vient le cycle Matorel : Saint Matorel, roman publié chez Kahnweiler, galeriste et éditeur de livres d’artiste, est suivi des Œuvres burlesques et mystiques de frère Matorel mort au couvent. Y sont reprises les belles gravures sur bois d’André Derain qui contribuent au plaisir de la lecture. L’ensemble sera dédié plus tard à Picasso : « pour ce que je sais qu’il sait / pour ce qu’il sait que je sais. » 

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Picasso et Max Jacob devant La Rotonde, photo Jean Cocteau, 1916.

« Brouillard, étoile d’araignée. » Le cornet à dés, l’ouvrage le plus connu de Max Jacob, un chef-d’œuvre dans l’histoire du poème en prose, offre des images éblouissantes. « Dans la nuit d’encre, la moitié de l’Exposition universelle de 1900, illuminée de diamants, recule de la Seine et se renverse d’un seul bloc parce qu’une tête folle de poète au ciel de l’école mord une étoile de diamants. » (Un peu de modernisme en manière de conclusion)

« Le nuage est la poste entre les continents » est le premier vers du poème A M. Modigliani pour lui prouver que je suis un poète (Le laboratoire central). En 1922 paraît Art poétique, un ensemble de maximes dont l’édition originale se présentait au format de poche : « Le bleu de la couverture annonce bien ce livre « céleste » et qui, par chance, entre dans ma poche, dite « de revolver » – Je ne le quitte plus. Il me défendra plus qu’une arme » écrit Jean Cocteau à Max Jacob.

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Max Jacob par Cocteau (1961)

Les amitiés sont fortes dans la vie du poète : Picasso, Apollinaire, Modigliani, Cocteau… En revanche, cet homosexuel discret ne masque pas sa misogynie, ses rares jugements sur les femmes sont imbuvables. L’édition Quarto permet de se faire une idée plus complète de cet artiste inclassable. Saviez-vous qu’il avait écrit des Conseils à un jeune poète ? des Conseils à un étudiant ? C’est dans ces derniers que j’ai repris ceci, pour terminer : « Courteline disait à Jules Renard : « Ne vous amertumisez pas. » Ah ! quelle profonde parole ! Pas d’amertume ! Qualité rare. Rester un enfant, un enfant prudent, intelligent, profond, sensible. Pas d’amertume, jamais de votre vie. Pourquoi seriez-vous amer ? Dieu est avec vous. »