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28/03/2017

Fêtes

wouters,rik,exposition,bruxelles,mrbab,2017,peinture,sculpture,dessin,art,belgique,culture,autoportrait« Rik n’a rien d’un violent. Peintre tendre et joyeux, le monde lui est une féerie inépuisable. Qu’il s’agisse d’un être humain, d’une pomme ou d’un arbre, ce sont là, avant tout, prétextes à organiser de subtiles fêtes de couleurs. »

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017


Rik Wouters, Reflets, (1912), huile sur toile, rentoilée, 54,8 x 45,5 cm, collection privée © Olivier Bertrand

 

27/03/2017

A nu

 RIK-WOUTERS_Woman in black reading a newspaper.jpg
Femme en noir lisant le journal
, (1912), huile sur toile, 101,1 x 97 cm, Anvers, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten Antwerpen,
inv. 3296, don du Dr Ludo Van Bogaert-Sheid, 1989 © Lukas - Art in Flanders vzw. Photo Hugo Maertens

« Tout ce qu’il prend directement à Cézanne, c’est cette manie – combien imitée ! – de laisser à nu des parties de la toile. Chez Cézanne, on le sait, c’est toujours l’effet de graves scrupules, c’est la peur de gâcher une œuvre en la poussant trop loin. Encore qu’il fût d’une nature plus instinctive, Rik Wouters eut des soucis analogues et sa correspondance en fait foi. Dès lors, puisque l’exemple était donné, pourquoi ne l’aurait-il pas suivi ? Au reste, ces parties découvertes contribuent au jeu des couleurs, à cette vibration de tons qui est un de ses soucis majeurs, à cette captation de reflets poursuivie avec passion et dont il doublera même les sortilèges en introduisant des miroirs dans ses compositions. »

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

 

25/03/2017

Terre glaise

RIK-WOUTERS_Leaning bust.jpg« Dès l’âge de douze ans, Rik Wouters sculptait le bois chez son père. Entré en 1902 à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles, il y fut un brillant élève de Charles Vanderstappen, sculpteur de la lignée des Jef Lambeaux et des Julien Dillens – tous artistes férus de gesticulations assez théâtrales servies par ce réalisme académique qui marque, au XIXe siècle, la sculpture de tout l’Occident avant l’apparition de Rodin. Rik Wouters se dégage très vite de ces influences nocives et c’est Rodin qui lui servira de modèle. Rodin, ce puissant pétrisseur de terre glaise, et qui laisse visibles les traces de son travail. Sculpture impressionniste, dira-t-on non sans raison. »

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

Rik Wouters, Buste penché [Buste penché au chignon], (1909), plâtre, 49,5 x 38 x 29,5 cm, Bruxelles,
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, inv. 11621, don de la Province de Brabant, 1994
© Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / photo : J. Geleyns - Ro scan      

23/03/2017

Son seul modèle

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Rik Wouters, La Dame au collier jaune [Intérieur D], 1912, huile sur toile, 121,5 x 109,8 cm, Bruxelles,
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, inv. 4741, don de Mme Gabrielle Giroux, 1928
© Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / photo : J. Geleyns - Ro scan

« Peintre épris de couleur et de lignes enchantées, sculpteur hors normes, obsédé par l’amplitude, la générosité des volumes, dessinateur soucieux d’épure et du trait qui enveloppe et confie du cœur à ses sujets, Rik Wouters (1182-1916) fut aussi l’amoureux de Nel. Auprès d’elle, il vécut douze années d’une complicité à toute épreuve : elle fut son seul modèle. »

Guy Duplat, Rik Wouters en toute humilité, La Libre Belgique, 13/3/2017.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

21/03/2017

Aquafortiste

wouters,rik,exposition,bruxelles,mrbab,2017,peinture,sculpture,dessin,art,belgique,culture,autoportrait« C’est dans la période de 1908 à 1911 que Rik Wouters fit toute son œuvre gravée. Son métier, il le créa lui-même ; il n’avait jamais appris la technique de la gravure mais, avec sa ténacité de Flamand, il chercha et parvint à surmonter toutes les difficultés du métier. Durant cette période, il consacra presque toutes ses soirées à l’eau-forte. Le jour, il peignait et sculptait mais, le soir venu, il s’enfermait dans la chambre atelier afin de s’adonner librement et en toute tranquillité à sa nouvelle passion, ou bien il s’en allait, le portefeuille sous le bras, dessiner dans le village les sujets qui avaient frappé son attention. »

Nel Wouters

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

Rik Wouters, Intérieur d'aquafortiste B - Table d'aquafortiste, 1909, Musée des Beaux-Arts, Anvers

20/03/2017

Rik Wouters

RIK-WOUTERS_Portrait of Rik.jpg
Portrait de Rik (sans chapeau)
, 1911, huile sur toile, 30 x 32 cm, collection privée
© photo Vincent Everarts Photographie, Bruxelles

« Né à Malines le 21 août 1882, il meurt à Amsterdam le 11 juillet 1916. Dans cette vie d’artiste, rien à signaler qui ne soit le sort de beaucoup d’humains : les difficultés matérielles au début, le succès somme toute assez rapide, la guerre qui l’arrache à son travail, l’internement dans un camp en Hollande, la maladie, les interventions chirurgicales, la mort. C’est là une vie pareille à beaucoup d’autres et que marque seule une fin prématurée. Mais il se fait que cet homme produit des œuvres comme le rosier des roses. Dès lors, on s’arrête et on s’étonne, car s’il est normal que le rosier donne des roses, il est insolite et rare que l’homme produise des œuvres qui retiennent l’attention ; mieux, qui émeuvent ou qui envoûtent. Et, forcément, l’on se penche sur l’homme doué de ce pouvoir mystérieux. »

Roger Avermaete, Rik Wouters, Jacques Antoine, Bruxelles, 1986.

Rik Wouters, Exposition rétrospective, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 10.03 > 02.07.2017

13/03/2017

Picasso sculpteur

Le renouvellement perpétuel de Pablo Picasso impressionne : toute une vie à réinventer sa peinture. Ses sculptures, excepté les plus célèbres comme la tête de taureau née d’une selle de vélo et d’un guidon, La chèvre ou La petite fille sautant à la corde, sont moins connues. L’exposition Picasso. Sculptures qui vient de fermer ses portes au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, après les rétrospectives du Moma à New York et du musée national Picasso Paris, a permis de mesurer à quel point Picasso, sculpteur autodidacte, est un formidable explorateur.

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Picasso, Buste de Femme. 1931. Ciment © Succession Picasso SABAM 2016
Photo © musée Picasso-Paris, Adrien Didierjean

Le parcours, chronologique et thématique, montre environ 80 sculptures prêtées par le Musée national Picasso de Paris dans leur contexte d’origine : des tableaux, des objets collectionnés par l’artiste (art africain, art ibérique) permettent de situer ces œuvres et de les y confronter. A l’entrée trône un grand Buste de femme au nez fort et saillant (ci-dessus), comme sur la toile de 1931 accrochée sur le côté, Le sculpteur (assis face au buste) – on en verra plus loin une des sources d’inspiration.

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Pablo Picasso, Le Sculpteur, 1931. Huile sur contreplaqué, 128.5 x 96 cm Dation Pablo Picasso, 1979. Musée national Picasso-Paris
© Succession Picasso – SABAM Belgium 2016 Photo © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Béatrice Hatala

Les premières sculptures de Picasso sont plus classiques. La toute première, Femme assise (1902), est un petit sujet en terre « qui s’apparente à un santon » (Guide du visiteur). En bronze, Le fou est au départ un portrait de Max Jacob, coiffé d’un chapeau d’Arlequin, et Femme se coiffant, une figure inspirée par Fernande Olivier, sa compagne.

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Pablo Picasso, Femme se coiffant, 1906 Bronze, fonderie C. Valsuani, 1968, 42.2 x 26 x 31.8 cm Musée national Picasso-Paris
Don MM. Georges Pellequer et Colas, 1980 © Succession Picasso – SABAM Belgium 2016 Photo
© RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Mathieu Rabeau

Bientôt, les bois sculptés le sollicitent, lors d’un séjour à Gósol (Pyrénées orientales) et sous l’influence de Gauguin. J’ai particulièrement aimé Buste de femme (Fernande) de 1906 (ci-dessous) : le bois, qui porte des traces de peinture rouge, présente des courbes délicates au-dessus desquelles Picasso a sculpté un visage aux traits fins et doux. On y voit l’influence de la culture catalane et du primitivisme. Sur la toile Paysage aux deux figures, accrochée à proximité, on cherche du regard les personnages, tant ils s’intègrent aux arbres stylisés.

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Pablo Picasso, Buste de femme (Fernande), 1906 © Succession Picasso - Musée Picasso Paris

De salle en salle, changement d’inspiration, de technique, de manière. Diverses « expérimentations cubistes » sur le vide et le plein aboutissent aux surprenants Verre d’absinthe (avec véritable cuillère en métal fondue en bronze puis peinte) et Violon : comme dans les masques africains que Picasso collectionne, la sculpture ne représente plus, elle devient « un système de signes où reliefs et creux s’inversent » !

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Picasso, Violon, 1915. Fer-blanc découpé, plié, peint et fil de fer © Succession Picasso, SABAM 2016;
Photo © musée Picasso de Paris, Béatrice Hatala

La salle d’angle offre un bel espace au monument à Apollinaire. La Société des Amis du poète voulait lui rendre hommage par un monument sur sa tombe, mais aucun des projets de Picasso ne sera retenu : ni les Métamorphoses, ni la grande sculpture en fer soudé montrée ici avec deux maquettes, « nées d’une série d’études graphiques de points reliés par des lignes ». Plus tard, Picasso offrira à sa veuve une tête de Dora Maar, installée à Saint-Germain-des-Prés sur un socle en pierre portant la mention « A Guillaume Apollinaire ».

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Pablo Picasso, 
Figures (Projets pour un monument à Guillaume Apollinaire), 1928 © Succession Picasso - Musée Picasso Paris

Voici une sculpture étonnante, « La femme au jardin », autre proposition pour Apollinaire, un assemblage de tôles peintes en blanc. Picasso a appris à souder avec Julio González, peintre et sculpteur catalan qu’il avait fréquenté à Barcelone. Quelle fantaisie dans cette figure dressée sur une base triangulaire, cheveux au vent ! La soudure permet à l’artiste d’intégrer à ses sculptures des objets du quotidien, comme les deux passoires dans Tête de femme.

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Pablo Picasso, La Femme au jardin, 1929, fer soudé et peint,  206 x 117 x 85 cm
Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, MP267 © Succession Picasso

Dans la salle consacrée aux « baigneuses », une animatrice guidait une bande d’enfants qui ne se sont pas fait prier quand elle les a invités à se coucher dans la même position qu’un Nu couché aux couleurs lumineuses, accroché près des sculptures. A l’autre extrémité de cette pièce, un masque Nimba superbe près d’un buste de femme : le voilà, ce nez saillant, proéminent, dont Picasso s’est inspiré tant de fois !

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Masque d’épaule Nimba, XIXe siècle, bois dur et fer, Musée  national Picasso-Paris

Baigneuse allongée, Femme au feuillage, Tête de taureau, Femme à la pomme… Chaque sculpture de Picasso montre une autre approche, des profils très différents, des éléments inattendus. Côté à côte, deux versions de Crâne de chèvre, bouteille et bougie : une peinture où les couleurs réussissent à harmoniser la composition, et la sculpture correspondante, plus âpre. En vitrine, une extraordinaire Tête d’Oba originaire du Bénin, en bronze (ci-dessous). Sous le large collier montant qui enserre le bas du visage, de petits animaux, de petites mains – on aimerait comprendre le sens de chaque élément dans cette œuvre composite et anonyme.

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Tête d'Oba en bronze, Ancien Royaume du Bénin, s.d.,
collection du Musée national Picasso-Paris        

L’homme au mouton, sculpté pendant la guerre, a parfois été rapproché du Bon Pasteur, mais Picasso a écarté cette interprétation : « j’ai exprimé simplement un sentiment humain, un sentiment qui existe aujourd’hui comme il a toujours existé. » Cette sculpture est visible à Vallauris, face au musée de la céramique. Picasso s’y installe en 1946 et y réalise de nombreux assemblages, comme La Grue (qui intègre pelle, fourchette et robinet de gaz !), tout en s’initiant à la céramique. 

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Pablo Picasso, La grue, Vallauris, 1951-1953, Musée national Picasso-Paris © Succession Picasso

Toutes sortes de pièces illustrent son activité avec l’atelier Madoura et Jules Agard, maître-tourneur. Celui-ci « donne vie aux formes en volume d’après les dessins et les indications de l’artiste », Picasso peint l’argile une fois sèche, sur tous les supports : briques, tomettes, fragments… Des visages de femmes y prennent un relief inattendu, mystérieux. J’ai aimé aussi deux belles petites sculptures en terre blanche, Faune et Musicien assis (décor aux engobes).

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Pablo Picasso, Petit cheval, tôle, Musée national Picasso-Paris © Succession Picasso

« Dessiner aux ciseaux », la dernière section, présente des sculptures en tôle pliée et peinte, « synthèse entre dessin, peinture et sculpture ». Craquant, ce petit cheval sur roulettes, non ? Tout au long de sa vie, Picasso aborde la sculpture en chercheur et ce qui m’a frappée aussi, ce sont ses collaborations avec d’autres artistes qui l’ont aidé, grâce à leur savoir-faire, à passer du projet à la réalisation. « Il est bien ce bricoleur de génie, ce géant de l’art, qui a tout réinventé dans la sculpture du XXe siècle, utilisant tous les matériaux et rebuts, toutes les techniques. Et cela en s’amusant comme un enfant. » (Guy Duplat)

14/02/2017

Géométrique

Mallet-Stevens (86).JPG

 

« L’architecture est un art essentiellement géométrique. Le Cube est la base de l’architecture, l’angle droit étant nécessaire. »

Rob Mallet-Stevens, Bulletin de la vie artistique, décembre 1924

 

Photo prise à la Fondation Civa :
Double étagère provenant du domicile de Mallet-Stevens, ca. 1928,
en bois laqué et métal nickelé © Collection particulière

 

13/02/2017

Rob Mallet-Stevens

L’exposition « Rob Mallet-Stevens » vient de fermer ses portes à la Fondation Civa (qui avait présenté la joyeuse « Flora’s Feast » l’an dernier), en collaboration avec la villa Noailles. Elle rassemblait de nombreux documents, photos, revues et objets pour retracer la carrière de cet architecte moderne. J’étais curieuse de la découvrir après quelques passages à la villa d’Hyères et la visite de la villa Cavrois près de Lille, l’an dernier. En voici un aperçu.

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L’arbre qui présente sa généalogie prestigieuse permet de le situer dans une famille propice à une vocation artistique. Son père français, Maurice Mallet, était marchand et expert en tableaux ; sa mère belge, Juliette Stevens, était la fille d’un critique d’art et marchand de tableaux, Arthur Stevens, « découvreur de Corot, défenseur de Courbet, soutien de Millet et ami de Whistler et de Baudelaire » (toutes citations lues à l’exposition), dont les deux frères étaient peintres (Alfred et Joseph) et collectionnaient les estampes japonaises.

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Jacques-Emile Blanche, Portrait de Robert Mallet-Stevens, 1933, Musée des années 30, Boulogne-Billancourt
« Je vois sourire son fin et mince visage dont on dit volontiers – et justement d’ailleurs –
qu’il est très français quand on ignore que ce Parisien est à demi brabançon. » (Francis Jourdain)

Adolphe Stoclet y apparaît également et la construction du magnifique Palais Stoclet sur l’avenue de Tervueren, « rectiligne comme un mastaba, mais l’on pénétrait dans l’enchantement d’une basilique ravennate » (Edmond de Bruyn), a influencé le jeune architecte à qui certains reprocheront en 1912 de trop copier les « Munichois ». Au noir et blanc de la Sécession succède alors un intérêt pour le style Directoire, sa sobriété et ses couleurs primaires éclatantes.

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Sous les plans et dessins accrochés au mur, de nombreuses revues d’architecture et de décoration illustrent tout au long de l’exposition l’évolution de Rob Mallet-Stevens (1886-1945), tant pour la construction que pour la décoration intérieure, le mobilier, les luminaires. En agrandissant la photo ci-dessus, vous pouvez voir que les projets de villa sont encore « sous influence ».

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Dans un bel ensemble de dessins pour « Une cité moderne », moins de décor, une seule couleur vive rehausse un élément (porte, vitrail, ornement) : Mallet-Stevens dessine une école, une église, un garage, un magasin, un bureau de poste, une bibliothèque..., place chaque fois un peu de végétation à proximité. Une deuxième série réalisée plus tard montre à quel point il continue à simplifier volumes et dessins.

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Des sièges (dont le transat conçu pour la villa Noailles, en tube de tôle laquée et toile), du mobilier, une maquette, des tapis, quelques objets offrent un peu de variété au regard. Par exemple, une fonte en bronze d’un curieux « arbre en ciment armé » qu’il avait conçu avec Jan & Joël Martel pour accompagner des « murs en plantes » dans des jardins. Près des photos de leur atelier, j’ai aimé leur bel Accordéoniste, dans une niche éclairée, près d’un Oiseau volant (bouchon de radiateur d’automobile). 

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 © Jan & Joël Martel, L'accordéoniste, bronze, 1925 (Collection particulière)

Mallet-Stevens a décoré de nombreux magasins parisiens. Pour l’exposition universelle de 1937, il a redessiné les luminaires de l’avenue Président Wilson, toujours en service. Pour lui, tout était concerné par la modernité, le commerce et la publicité étaient aussi des objets d’étude, pas seulement les maisons et les musées. On peut le considérer comme un véritable designer.

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A l'avant-plan, Rob Mallet-Stevens & frères Martel, Arbre en ciment armé,
fonte en bronze d'après la maquette d'origine

Bien sûr, un pan de l’exposition est consacré au projet de la villa Noailles et un autre à la villa Cavrois. Il est amusant de lire ce que le vicomte de Noailles écrit à son architecte en 1925 : « Nous voilà installés dans la petite maison et je tiens tout de suite à venir vous dire combien elle est réussie et combien nous en sommes enchantés. C’est un triomphe. » Quand on visite la villa Noailles aujourd’hui, on y découvre des pièces plus modestes quà la villa Cavrois ; elle est néanmoins dotée de multiples commodités nouvelles, piscine, gymnase, terrasses, annexes… et d’une vue magnifique !

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Rob Mallet-Stevens a conçu de nombreux immeubles à appartements aux lignes pures, sans ornements, un modernisme dont l’architecture contemporaine reste largement l’héritière. On entre à l’exposition entre de grandes photos prises dans la fameuse rue Mallet-Stevens à Paris, bordée d’immeubles modernistes, dont l’Hôtel Jan & Joël Martel avec leur atelier et son propre Hôtel particulier construit en 1925-1926 (toute l’œuvre est présentée sur le site de la Fondation des amis de Mallet-Stevens).

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© Josette Briau-Martel, Vue de la rue Mallet-Stevens, vers 1930 (Collection particulière) / détail

« L’architecte moderne peut faire autre chose qu’un bloc compact fait de pierre, de bois, de fer, de zinc, de fonte, de staff, de marbre, de stuc, de briques, de plomb ; il peut « jouer » avec une succession de cubes monolithes. La décoration rapportée n’a plus de raison d’être. Ce ne sont plus que quelques moulures gravées dans une façade qui accrocheront la lumière, c’est la façade entière. L’architecte sculpte un bloc énorme : la maison. Les saillies, les décrochements rectilignes formeront de grands plans d’ombres et de lumière. Un cartouche, une guirlande de feuillages laisseront la place à des surfaces unies butant contre d’autres surfaces unies. L’architecture devient monumentale. » (Mallet-Stevens, 1924)

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Une petite exposition parallèle était consacrée à « Charles de Noailles et les jardins – Jalons d’un parcours entre art et botanique ». J’y ai découvert les beaux jardins de la Villa Croisset à Grasse, résidence de la mère de Marie-Laure de Noailles, un domaine aménagé par Ferdinand Bac. Charles de Noailles s’installera à Grasse après la seconde guerre mondiale, à l’Ermitage de Saint-François, une ancienne bastide sur les hauteurs, pourvue d’une source pour arroser les jardins et alimenter des fontaines.

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Ferdinand Bac, Projets pour la villa Croisset à Grasse, 1913-1917 © Coll. Musée d’Art et d’Histoire de Provence, Grasse

On y montre aussi les jardins de l’Hôtel Noailles à Paris, le jardin moderniste d’Hyères. Le vicomte était passionné de plantes méditerranéennes, sur lesquelles il a écrit un ouvrage. Une dédicace illustre son amitié avec René Pechère, architecte paysagiste belge. Et des photos du « Fenouillet » que ce dernier avait fait construire à Hyères, une habitation sans étage avec un patio intérieur, dotée d’un « jardin romain » en neuf carrés identiques, au milieu d’un maquis sec et sauvage.

09/02/2017

Retour rue La Boétie

21, rue La Boétie, le récit d’Anne Sinclair paru en 2012 est à l’origine de la belle exposition prolongée jusqu’au 19 février à Liège (avant le musée Maillol à Paris, de mars à juillet). Il commence par cette histoire ahurissante en 2010, dans une préfecture : la mention de sa naissance à l’étranger (New York) amène un employé à lui demander d’abord, vu « des directives nouvelles », l’extrait de naissance de ses parents et puis, carrément : « Vos quatre grands-parents sont-ils français ? »

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Anne Sinclair et son grand-père Paul Rosenberg

« La dernière fois qu’on a posé ce type de questions à ceux de leur génération, c’était avant de les faire monter dans un train à Pithiviers, à Beaune-la-Rolande ou au Vel d’Hiv ! » s’étrangle-t-elle. Rien à faire. « Pendant des années, je n’ai pas voulu écouter les histoires du passé ressassées par ma mère. » Micheline Rosenberg-Sinclair, à qui son livre est dédié, l’ennuyait « un peu » en lui racontant l’histoire de ses grands-parents maternels.

« Ce que j’aimais, c’était la politique, le journalisme, le côté du père plus que celui de la mère. » Robert Sinclair (ex-Schwartz), d’abord simple soldat affecté à la météo en 1939, s’était engagé une fois démobilisé via les Etats-Unis dans la France Libre, combattant cette fois au Proche-Orient. On lui avait conseillé de changer de nom et il avait choisi dans le bottin téléphonique new-yorkais ce nom irlandais très commun, « Sinclair ». Après la guerre, il avait décidé de le garder, sans doute pour éviter à sa fille « les périls qu’un nom juif avait fait subir à sa famille. »

La mort de sa mère a donné à Anne Sinclair l’envie de mieux connaître « ce monsieur qui s’appelait Paul Rosenberg et qui habitait à Paris, au 21 de la rue La Boétie. » Une façade que sa mère lui montrait chaque fois qu’elles passaient devant, où sa fille ne s’était jamais arrêtée. En avril 2010, elle téléphone à la société qui y a des bureaux, on lui permet d’y jeter un coup d’œil. Tout a été transformé mais elle repère certains éléments des photos d’archives familiales, imagine les lieux du temps de la fameuse galerie Paul Rosenberg.

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Après la guerre, l’Etat français en a chassé les collaborateurs du sinistre Institut des questions juives et y a installé le siège de Saint-Gobain, avant de restituer l’immeuble à son propriétaire qui finit par le vendre en 1953 – impossible d’habiter là où les caves contenaient encore de la propagande antisémite. Anne Sinclair raconte ces « années noires », tandis qu’en Allemagne on opposait l’art « dégénéré » et l’art allemand, une idéologie si bien montrée à la Boverie. 

Alors que l’exposition présente la vie de P. Rosenberg chronologiquement, le récit commence par « Le 21 à l’heure allemande » et par la saga des œuvres pillées par les nazis, évoquée dans le billet d’octobre dernier. Paul Rosenberg s’était réfugié un temps à Floirac, près de Bordeaux. Anne Sinclair s’y est rendue et rapporte les occupations de son grand-père en 40, avant qu’il ne quitte la France en catastrophe : les visites de Braque, « troublé et malheureux », les contacts avec Matisse installé à Nice, avec Picasso à Royan, « pas très loin ». Grâce à ses liens avec Alfred Barr, conservateur du MoMA, Rosenberg réussit à obtenir des visas pour toute sa famille qui débarque à New York en septembre 1940.

Anne Sinclair relate ses recherches, et sa façon de remonter le temps, à la fois journalistique et personnelle, laisse les lecteurs témoins de ses impressions, de ses doutes, de ses émotions. Visite des archives dans les entrepôts du Centre Pompidou, visite du garde-meubles où se trouvent les caisses de France Forever dont sa mère a été la secrétaire générale – « une tâche exaltante, pour laquelle elle s’était dévouée tout entière, avec talent et imagination » – une exception dans sa vie « conventionnelle, conjugale et maternelle » qui a paru « archaïque », comme un « gâchis », un anti-modèle pour sa fille.

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Au musée de la Boverie, une grand photo de la cage d'escalier au 21, rue La Boétie (source)

A partir des papiers et des lettres de son grand-père obsédé par ses tableaux, soucieux pour son fils Alexandre et sa fille Micheline, tendre pour sa petite-fille (« ma cocotte chérie »), des photos, se dessine peu à peu le portrait d’un homme « anxieux » et « pudique » qui, dans les années 50, se plaignait « de sa santé, mauvaise, et de ses affaires, en fait prospères, mais qu’il trouvait exécrables ». « Il demeurait préoccupé de l’avenir, sans insouciance ou soulagement du cauchemar désormais fini. »

Le mot « marchand » gênait Anne Sinclair, lui paraissait impur quand il s’agissait de tableaux et d’art. Mais en découvrant le parcours de son grand-père, à la suite de son propre père, elle découvre un « passionné » d’art, défenseur des modernes, qui écrivait : « Les peintres en avance sur leur époque n’existent pas. C’est le public qui est parfois à la traîne de l’évolution de la peinture. (…) Trop souvent, le spectateur cherche en lui-même des arguments contre leur art plutôt que de tenter de s’affranchir des conventions qui sont les siennes. »

« C’est sans doute ce qui me réconcilia avec ce mot de marchand : parti de rien, mon arrière-grand-père fit sa propre éducation artistique, en se fiant à son goût audacieux. » Lui s’était passionné pour Manet, Monet, Renoir – « une passion, devenue un métier. » 21, rue La Boétie raconte le parcours de Paul Rosenberg, ses erreurs, ses intuitions, ses goûts, son œil « légendaire » pour reconnaître les œuvres de qualité exceptionnelle.

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Pablo Picasso, Portrait de Mme Rosenberg et de sa fille (Micheline), 1918, musée Picasso, Paris (photo RMN)

Anne Sinclair s’arrête sur le portrait que Picasso a peint pour son ami Paul, « Portrait de Mme Rosenberg et de sa fille » : « Je l’ai autrefois dédaigné, en le trouvant trop conventionnel, sorte de Vierge à l’enfant sur un fauteuil Henri II. Désormais, je viens méditer devant lui au musée Picasso, où j’ai toujours pensé qu’il avait sa place. » En 1918, il avait fait sensation, en rupture avec le cubisme. Tout un chapitre est consacré à l’amitié entre « Paul et Pic ».

Enfin, Anne Sinclair évoque New York, ville refuge de sa famille, et la galerie PR & Co. « J’y ai passé tant de Noëls que jusqu’à une époque toute récente, New York avait pour moi un parfum envoûtant », écrit-elle discrètement. Les marches de la maison de la 79e Rue « étaient autrefois encadrées du Penseur de Rodin et de son camarade, L’Age d’airain. » C’était la neige, les vacances, les interminables discussions familiales sur la France, les gâteries des grands-parents, « le paradis pour l’enfant que j’étais ».