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09/01/2017

Beaux-Arts de Gand

Le musée des Beaux-Arts (MSK) de Gand résume bien sur son site l’esprit de ses collections permanentes : « un aperçu de l’art, du Moyen-Âge jusqu’à la première moitié du 20e siècle. » On y voit bien sûr des peintres des Pays-Bas méridionaux, mais aussi la sculpture et la peinture européenne – principalement française. L’art de la fin du XIXe siècle y est particulièrement bien représenté, et celui du début du XXe. L’art d’après 1950 se trouve au S.M.A.K. (Stedelijk Museum voor Actuele Kunst, Musée municipal d’art actuel), juste en face.

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"L'Adoration de l'Agneau mystique", chef-d'oeuvre de la peinture primitive flamande, lors de sa présentation
après sa restauration le 12 octobre 2016 à la cathédrale Saint Bavon à Gand / AFP (source)

Après avoir visité l’exposition sur Verhaeren, nous avons traversé le hall d’entrée et jeté un coup d’œil à l’atelier de restauration de L’agneau mystique des frères Van Eyck, dont certains panneaux latéraux ont déjà retrouvé leur éclat d’origine. Commencée en octobre 2012, cette restauration du chef-d’œuvre de la cathédrale Saint-Bavon se déroule sous les yeux des visiteurs, derrière une vitrine. Puis nous avons continué vers les salles des XIXe et XXe.

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Albert Bartsoen (1866-1922), Nuages sur la mer, Gand, MSK. 

Quelques arrêts sur image, cela vous tente ? Commençons par un Gantois, Albert Bartsoen, et ses Nuages sur la mer. Il a vécu toute sa vie dans sa maison natale où il avait son atelier, près de la Lys qu’il a souvent peinte. La Lys et sa région inspiraient aussi Emile Claus, déjà présenté ici, et dont j’ai revu avec plaisir Journée ensoleillée et surtout Les Patineurs, sublime tableau d’hiver.

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Vue d'ensemble : Emile Claus (Les patineurs), Constantin Meunier (Le faucheur), Anna Boch (Falaise à Sanary), Gand, MSK.

Je ne me souvenais pas de Torajiro Kojima, un peintre japonais qui s’est inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Gand en 1909. Influencé par Claus, avant de retourner au Japon en 1912, il peint cette Femme lisant en jouant des couleurs complémentaires et des ombres colorées. Un Autoportrait illustre bien son évolution de l’impressionnisme vers le fauvisme. Falaise à Sanary, une toile signée Anna Boch, m’a donné fort envie de retourner dans cette région du Midi qui m’est chère.

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Torajiro Kojima (1881-1929), Femme lisant, 1921, Gand, MSK.

Un portrait de Victoria Dubourg, son épouse, par Fantin-Latour, celui de sa fille par Xavier Mellery, illustrent l’art d’éclairer un visage, la douceur de la peau, de rendre l’expression malgré les yeux baissés. Ceux de la nymphe qui cueille des fleurs le sont aussi sur la grande toile décorative, Le Printemps de René Menard, qui donne des couleurs à la belle salle hémisphérique où sont exposées principalement des sculptures : au mur, un grand relief en plâtre, une étude pour les Passions humaines de Jef Lambeaux ; sur leur socle, des marbres, des bronzes, notamment d’Egide Rombaux (Les filles de Satan).

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Au fond : Haut-relief de Jef Lambeaux, Les Passions humaines (étude, 1897)

Tout près, dans l’allée vitrée en arc de cercle, un de mes endroits préférés dans ce musée, des chefs-d’œuvre : Le fils prodigue et Ecce homo de Constantin Meunier, la fameuse Fontaine des agenouillés de George Minne. Une monumentale Tête de Pierre Wissant d’Auguste Rodin (un des Bourgeois de Calais), autour de laquelle il faut absolument tourner pour mesurer à quel point son modelage est expressif en tous points, créant la vie.

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Auguste Rodin, Tête de Pierre Wissant, 1909, Gand, MSK.

Passons au XXe siècle avec la Femme assise à une table de jardin d’un peintre méconnu, Bernard Boutet de Monvel. Une jolie vue du Port d’Ostende a été peinte par Constant Permeke juste avant la Grande Guerre, encore sous l’influence des luministes. Le Diabolo d’Henri Lebasque montre une fillette à son jeu dans un jardin ou un parc, tandis qu’à l’arrière-plan, une femme tricote sur un banc. Dans la même veine paisible, une Idylle printanière d’Edward Atkinson-Hornel.

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 Edward Atkinson-Hornel, Idylle printanière, 1906, Gand, MSK. 

J’ai choisi des oeuvres paisibles, les peintures du moins. Après 1914-1918, tout va changer, place à l’expressionnisme, l’abstraction, le surréalisme. Mais j’arrête là l’énumération, sans autre but que de vous inciter à découvrir ou redécouvrir un jour ce musée à l’atmosphère intimiste où chacun peut trouver de quoi se réjouir les yeux.

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© Gustave Van de Woestyne, Fermière, Gand, MSK.

Le MSK possède plusieurs belles œuvres de Gustave Van de Woestyne : je vous en parlerai une autre fois, après avoir lu le catalogue de la rétrospective qui lui a été consacrée ici en 2010. Ce peintre est vraiment à part, et son œuvre, parfois jugée inégale, comporte des toiles magnifiques, vous verrez.

07/01/2017

Arts du dessin

verhaeren,critique d'art,exposition,musée des beaux-arts,gand,msk,peinture,sculpture,illustration,dessin,gravure,culture« On dénommait jadis « Arts mineurs » les arts du dessin et de la gravure. L’expression fait sourire aujourd’hui, et il n’est guère de critique pour oser parler encore de hiérarchie dans le domaine des manifestations plastiques de la pensée. La démocratisation de l’art, le besoin intense de vulgarisation et de propagande qui possède les artistes feraient plutôt accorder la préférence aux expressions qui se peuvent tirer à grand nombre, être distribuées à bon marché et porter la bonne parole rénovatrice et encourageante dans les écoles, dans les intérieurs modestes, dans les ateliers, dans les fermes. Le tableau, l’exemplaire unique, le chef-d’œuvre bordé d’or apparaît presque comme une anomalie. Et c’est avec raison que le Salon de la Libre Esthétique fait mêmes honneurs aux estampes, aux affiches, aux illustrations du Livre et de l’Album, qu’aux toiles peintes, jugées seules dignes, jadis, de toute considération. »

Emile Verhaeren, Quelques dessinateurs in L’art moderne, 11/3/1894.

Catalogue « Verhaeren verbeeld / Le regard de Verhaeren », Musée des Beaux-Arts de Gand, 2016. Exposition jusqu’au 15/1/2017.

Odilon Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste, de la série Hommage à Goya, 1885. Lithographie, Gand, MSK.

05/01/2017

Verhaeren en passeur

« Le regard de Verhaeren / Verhaeren verbeeld », c’est le titre de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK) consacrée à Emile Verhaeren en tant qu’écrivain-critique de l’art de son temps (de 1881 à 1916), la seule des expositions organisées pour le centenaire de sa mort encore en cours. A cette occasion, le musée gantois si agréable à visiter (et à découvrir de toute façon pour ses collections permanentes), inaugure un nouveau cabinet de dessins. Entre livres, illustrations et surtout peintures, pour la plupart du MSK, c’est un beau parcours dans cette période faste du renouveau artistique.

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Théo Van Rysselberghe, Verhaeren lisant, 1898. Eau-forte, 241 x 171 mm, Gand, MSK

Subjectif et intuitif, Verhaeren cherche à transmettre « la sensation artistique », son enthousiasme pour les novateurs, les « intéressants oseurs ». « Dès ses premiers articles sur l’art, le caractère descriptif et illustratif du texte joua un rôle essentiel. » (Catalogue) « Nous ne prétendons nullement dire le dernier mot de l’art, mais uniquement le mot de l’heure et du moment. » L’émotion intense ressentie au contact direct avec l’œuvre d’art est pour lui une véritable jouissance – « une jouissance, oui, psychique et sensuelle ».

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Théo Van Rysselberghe, Octave Maus lisant, 1883-1884.
Huile sur toile, 55 x 38 cm, Musée d'Ixelles, Bruxelles.

On découvre en entrant à l’exposition un beau portrait d’Octave Maus lisant (secrétaire des XX) signé Van Rysselberghe, accroché près de celui d’Edmond Picard (les yeux fermés) par Auguste Levêque. Picard, l’avocat bruxellois chez qui Verhaeren a fait un stage dans les années 1880, lui a fait découvrir « la vie artistique progressiste de la capitale » (Guide du visiteur). En vitrine, différents documents rappellent que Verhaeren écrivait dans des revues comme L’Art moderne et La Jeune Belgique.

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Guillaume Vogels, Vue de plage, vers 1878. Huile sur toile, 41 x 61 cm, MSK.

Au mur, de salle en salle, des citations tirées de ses articles et essais permettent de suivre son regard sur les peintres qu’il aimait. Des paysages lumineux voisinent avec des portraits du poète par Maximilien Luce, dont il admirait l’intérêt pour les ouvriers, par Van Rysselberghe ou par George Lemmen, en hommage à « l’un des principaux acteurs du paysage culturel belge et européen vers 1900 » (Idem).

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Léon Spillliart, Double portrait de Léon Spilliaert et Emile Verhaeren (Edmond Deman en arrière-plan), 1908.
Pointe sèche, 114 x 152 mm, Zoersel, NF Art Gallery.

Verhaeren aimait aussi l’art des XVe, XVIe et XVIIe siècles, comme le rappellent ici, par exemple, des œuvres de Bruegel et de Jerôme Bosch – très beau Saint Jerôme en prière –, ainsi que ses monographies sur Rembrandt et sur Rubens : « On admire Rubens, mais on aime Bruegel. » Pour décrire la peinture flamande, Verhaeren parle d’une « manière solide, sanguine, profonde, large et grasse de sentir », privilégiant la sensualité et l’opulence.

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Jheronimus Bosch, Saint Jérôme en prière, vers 1485-1495. Huile sur panneau, 80,1 x 60,6 cm, MSK.

Dans cette salle consacrée à « Verhaeren et l’art ancien », une gravure de Rembrandt où la grande aile d’un ange protège au dernier moment Abraham prêt à sacrifier Isaac ; des gravures de William Hogarth que Verhaeren appréciait particulièrement ; Melencolia de Dürer, peintre à la longue chevelure rousse qu’on peut voir ci-dessous (à droite) sur un tableau de Henri Leys le montrant en visite à Anvers.

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Henri Leys, La visite d'Albrecht Dürer à Anvers en 1520, Huile sur panneau, 1855, Anvers, KMSKA.

Les meubles de présentation en chêne clair comportent de nombreux tiroirs à ouvrir pour admirer des trésors conservés à l’abri de la lumière, des éditions anciennes, des illustrations : celles d’Odilon Redon, de Fernand Khnopf, de George Minne. Avec Edmond Deman, libraire et éditeur, un ami proche, qui a édité 18 livres de lui, Verhaeren partageait l’amour du livre où texte, graphisme et illustration visent à l’harmonie avec originalité. Les illustrations de Redon m’ont éblouie. (Il faut absolument ouvrir les tiroirs où reposent ces merveilles.)

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La Lecture par Emile Verhaeren de Van Rysselberghe, cette grande toile de 1903 où le poète, en veste rouge, la main levée, lit un poème à un groupe d’amis attablés autour de lui, est évidemment l’œuvre phare de cette exposition. Vous y verrez de nombreuses toiles des peintres qu’il admirait et que je ne peux tous énumérer.

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Théo Van Rysselberghe, La lecture, 1903. Huile sur toile, 181 x 241 cm, Gand, MSK.
De gauche à droite : Felix Le Dantec, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Félix Fénéon (debout accoudé),
Henri-Edmond Cross, André Gide, Henri Ghéon, Maurice Maeterlinck.

Bien sûr, Ensor, le « poète et musicien de la couleur », « coloriste impeccable », ou le « peintre de masques », est bien représenté. A découvrir, un prêt au musée pour deux ans, ses « Poissardes mélancoliques » (1892), œuvre vendue à un prix record chez Sotheby’s, et ce n’est pas la seule. (Des extraits de Verhaeren sur Ensor sont à lire ici.)

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James Ensor, Les Poissardes mélancoliques, 1892
Huile sur toile, 100 × 80,5 cm. Collection privée. Courtoisie Sotheby’s

Admirateur des impressionnistes belges, Verhaeren s’enthousiasme ensuite, après le choc ressenti devant Dimanche à La grande Jatte de Seurat, pour les néo-impressionnistes français et belges. Il considère Van Rysselberghe, qui saura se dégager des règles, comme « le néo-impressionniste le plus complet ».

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Paul Signac, Application du Cercle Chromatique de Mr. Charles Henry, 1888 / 1889.
Programme de la 5e nuit au Théâtre Libre à Paris, Lithographie en couleurs, 161 × 184 mm. Collection privée.

Que dartistes à l’honneur ! Finch, Toorop, Anna Boch, Vogels, Mellery, Heymans, Claus, Le Sidaner, Signac, Cross… Un autre beau portrait de lecteur, celui de Laurent Van de Velde par Henry Van de Velde, assis dos à la plage, à la fois portrait et paysage.

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Xavier Mellery, Mon vestibule. Effet de lumière, vers 1889.
Craie et encre sur papier, 54 × 76 cm. Collection privée.

Le débat sur la place de l’art dans la société, sur son rôle émancipateur – « un art pour tous », importe à Emile Verhaeren. Il apprécie les artistes qui montrent l’homme au travail (comme Meunier), les conditions de travail et de vie du peuple (comme Luce, Laermans).

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Auguste Rodin, La Douleur, vers 1903–1904.
Plâtre, 25 x 25 x 28 cm. Collection privée.

Le symbolisme lui semble plus difficile à appréhender en peinture, mais le touche beaucoup, lui qui sait la force des images en poésie. Il admire les sculptures d’Eugène Carrière et de Rodin. Du premier, on peut voir aussi un étonnant Sommeil (Jean-René Carrière) d’une modernité inattendue. 

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Maximilien Luce, Fonderie à Charleroi, la coulée, 1896.
Huile sur toile, 130 x 160 cm, Mantes-la-Jolie, Musée de l’Hôtel-Dieu.

Ce très bel hommage à Verhaeren en passeur d’art est présenté à Gand jusqu’au 15 janvier et se prolonge dans un riche catalogue bilingue, qui explicite et illustre le rôle d’Emile Verhaeren au tournant du XXe siècle.

01/01/2017

Sous le signe

Parce que j’ai beaucoup aimé

Leur vie au jour le jour

Son regard à lui sur les choses et surtout sur les gens

Sa fantaisie à elle sans cesse renouvelée

L’amour des mots

Les échanges

L’humour

Le visiteur du dimanche – ha ha

Paterson duo.jpg
Source : Fernand Denis,
"Paterson", film de l'année (La Libre Belgique, 7/12/2016)
(L'article qui m'a donné envie de le voir, à ne pas lire si vous ne voulez pas tout savoir.) 

Parce que j’ai beaucoup aimé

Qu’un tel film sorte sur les écrans en 2016,

C’est sous le signe de Paterson,

le « meilleur film d’auteur de l’année » signé Jim Jarmush,

un film habité par la grâce,

que je vous souhaite, à vous toutes et tous

qui me rendez visite ici,

une bonne et heureuse année 2017 !

27/12/2016

L'entretien

MRBAB Axell L'entretien (2).jpgAprès sa première exposition individuelle en 1967, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, les Musées royaux des Beaux-Arts ont acquis L’entretien d’Evelyne Axell (1935-1972), une œuvre de 1966 visible actuellement (« Moderniteit à la belge »).

Il y a un an, l’exposition « Pop impact Women artists » à Namur mettait à l’honneur cette artiste namuroise à la vie si brève, ainsi que six autres femmes artistes marquantes du Pop Art.

« Les figures féminines reviennent régulièrement dans l’oeuvre d’Axell.
Elles sont ses sujets de prédilection. Il s’agit en fait pour l’artiste, de réfléchir à l’image de la femme qui était jusqu’alors dictée par le regard masculin. »

(Alicia Hernandez-Dispaux).

Evelyne Axell, L’entretien, 1966, MRBAB © ADAGP, Paris - SABAM - Belgium 2016.

26/12/2016

Aux Musées royaux

Que peut-on voir aux Musées royaux des Beaux-Arts (MRBAB) en ce moment ? La modernité « à la belge », une petite expo autour de 14-18, des « Iconotextures » récentes de Thierry De Cordier. Tout cela ne nous rendra pas le Musée d’Art moderne, mais les deux premières expositions revisitent les collections du XXe siècle, c’est l’occasion de revoir des œuvres sorties des réserves.

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A l’entrée de « 14-18. Rupture ou Continuité ? », Marthe Donas, avec Nu couché n° 1-4, illustre le cheminement de la peintre vers l’abstraction. Du dessin de nu académique, elle passe au dessin stylisé, puis à ses lignes de force, jusqu’au dessin abstrait – démonstration. Cette sélection de peintures et sculptures explore les « changements et constantes de l’art belge entre 1910 et 1925 » autour d’un espace multimédia, Digital Experience : des écrans tactiles sur table permettent, en sélectionnant une vignette (détail), de détailler chaque oeuvre et de se renseigner sur son contexte, de manière interactive.

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George Minne, Mère et enfant IV

Derrière un buste du premier conservateur du musée, une grande photo montre comment des œuvres pillées dans des musées français ont été entreposées pendant la grande guerre à Bruxelles. Un visage de soldat, L’église de Nieuport en ruines (Achille van Sassenbrouck), un dessin terrible de La Cathédrale de Reims (Jules De Bruycker) évoquent la guerre, mais la plupart des œuvres illustrent surtout la diversité des choix artistiques belges au début du XXe siècle. Mère et enfant, un marbre de George Minne (ci-dessus), peut encore être relié au contexte historique de 14-18. La simplification des formes donne sa force à cette œuvre symboliste où une mère et son enfant s’étreignent. A côté, une tragique Pietà d’Albert Servaes.

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Gustave De Smet, L'été (détail), ca. 1925

Après la guerre, l’expressionnisme flamand s’épanouit : voici L’été de Gustave De Smet, L’étranger de Constant Permeke. Et, plus d’avant-garde, l’abstraction avec Marthe Donas, Karel Maes, des objets-collages de Paul Joostens et une grande huile géométrique de Jozef Peeters, entre autres. Si certains peintres belges sont influencés alors par le futurisme italien (Prosper de Troyer, Jules Schmalzigaug), d’autres suivent la voie du fauvisme : La femme au piano de Ferdinand Schirren ; le Portrait de Simon Lévy par Rik Wouters, que je ne me souvenais pas d’avoir vu, près de son fameux Flûtiste.

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Rik Wouters, Portrait de Simon Levy (1913), MRBAB, Bruxelles

En descendant vers l’autre exposition, « Moderniteit à la belge », je me suis arrêtée au passage devant Hommage rendu à Charles Quint enfant (1886) d’Albrecht de Vriendt pour admirer cette grande scène historique : personnages, décor, vêtements, bijoux, attitudes…

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Albrecht De Vriendt, Hommage rendu à Charles-Quint enfant (détail), 1886, MRBAB, Bruxelles

Et voici le fémur tricolore (photo 1) de Marcel Broodthaerts à l’affiche d’une exposition plus ambitieuse que la précédente : « Moderniteit à la belge ». A la façon des « petits journaux » où écrivait Baudelaire, celle-ci offre une approche subjective de la modernité à travers les collections et même, en seconde partie, pose la question d’une modernité spécifiquement belge. Pour Michel Draguet, l’Art belge, « ironique et critique », « a installé dès la fin-de-siècle une forme de distance à l’égard d’une dynamique linéaire et univoque qui s’est parfois perdue en autoritarisme sinon en fascisme. » (Guide du visiteur, pour toutes les citations.)

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Félicien Rops, frontispice pour Les Epaves de Charles Baudelaire, 1866

Pour ouvrir le débat, Eve à la pomme, un bronze de Jef Lambeaux, donne la réplique à l’Eve d’Evenepoel, accompagnée du serpent et d’un paon. Nettement plus irrévérencieux, le frontispice de Rops pour illustrer Baudelaire (Les Epaves, ci-dessus), et, devant le Christ aux outrages d’Henry De Groux, la double hélice de crucifix comme une couronne d’épines de Wim Delvoye. Modernité et provocation.

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© Marthe Donas, Verreries, 1919, MRBAB, Bruxelles

Rugby par Lhote et Le joueur de tennis par Baugniet sont sages en comparaison, et aussi par rapport à Verreries, une autre belle composition abstraite de Marthe Donas (ci-dessus). Je ne vous décrirai pas les 17 étapes de l’exposition (à voir jusqu’au 22 janvier), je préfère pointer quelques accrochages que j’ai aimés, comme ces portraits de femmes signés Rik Wouters, Gustave Van de Woestyne, Brusselmans, Stobbaerts ou Floris Jespers : « Avec la modernité, la question du portrait devient problématique : la nécessité de reconnaître le sujet s’oppose à une recherche de plus en plus éloignée de la figuration. »

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"Promesses de visages" (vue d'ensemble)

Passons devant une nature morte de Marie Howet (délicate et d’« arrière-garde ») puis admirons, face à face, La Vague de Constant Permeke (1924), et Mer du Nord, étude n° 1 de Thierry De Cordier (2011). Gaston Bertrand, dans La grande plage, dissout les promeneurs dans le jaune du sable. Mer du Nord, orage (vers 1886) de Guillaume Vogels, n’est pas en reste, lui qui fut membre des XX, une avant-garde plus ancienne. 

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Guillaume Vogels, Mer du Nord, orage (désolée pour les reflets), ca. 1886, MRBAB, Bruxelles

Trois toiles de Louis Buisseret et de Léon Navez « témoignent d’une réaction classique à l’intérieur de la modernité. Comme s’il s’agissait de créer un antidote à l’Avant-Garde. » Un bel ensemble. Le parcours montre ensuite les surréalistes, le groupe Cobra, la culture pop – tout en proposant d’illustrer ici les « vicissitudes du nu classique », là les « obsolescences industrielles » –, et enfin « l’abstraction minimaliste ».

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© Englebert Van Anderlecht et Jean Dypréau, Traduire la lumière, 1959, MRBAB, Bruxelles

J’ai aimé Hommage au carré. Signal de Josef Albers – rouge sur rouge – et aussi cette « peinture partagée » bleue (ci-dessus) signée Englebert Van Anderlecht et Jean Dypréau, Traduire la lumière, où « peinture et écriture sont désormais liées dans un geste spontané qui fait jaillir de l’informe une signification première. » Sur la dernière des quatre feuilles de Lorsque je rentre du village…, Christian Dotremont a écrit à la main le texte qu’il y a transformé en logogrammes.

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© Gaston Bogaert, Capouillard, lithographie, 1951

J’y ai repensé devant les « Iconotextures » de Thierry De Cordier : sur douze papiers de 300 x 150 cm, celui-ci a écrit/dessiné à l’encre bleu roi toutes sortes de définitions de dieu (sic). « À travers cette calligraphie possédée par son propre épanchement, Thierry De Cordier témoigne de l’absurdité que constitue l’idée même de définir dieu. » Bref, cet hiver, les MRBAB vous offrent un peu de tout, sans oublier les riches collections permanentes – ne vous en privez pas, surtout si vous êtes en congé !

17/12/2016

Akarova dansant

Vierge folle baugniet_akarova_24.jpg« La danseuse belge Marguerite Acarin (1904-1999) s’inspire notamment de l’art géométrique d’avant-garde d’un groupe d’artistes bruxellois, proches de courants internationaux comme De Stijl. Son mari, Marcel-Louis Baugniet (1896-1995), lui trouva son nom d’artiste à consonance russe Akarova parce qu’elle admirait les Ballets russes.

Baugniet était un peintre, lithographe et créateur moderniste. Baugniet et sa femme restèrent bons amis même après leur divorce en 1928. Akarova et Baugniet dessinaient ensemble ses costumes et les décors de ses ballets et elle jouait le rôle principal dans les tableaux et gravures de l’artiste. Les photos donnent l’impression que la danse d’Akarova consistait en poses anguleuses, abstraites et en gestes plutôt dépourvus d’émotions. Les critiques de l’époque parlent d’une « œuvre d’art géométrique vivante », mais aussi de « purisme et hédonisme ». »    

Guide du visiteur, « Zot geweld Dwaze maagd », Mechelen, Hof van Busleyden, 2016. 

© Marcel-Louis Baugniet, Akarova dansant, 1914 (Source : Nouveau tempo libero)

15/12/2016

Nel, sa Vierge folle

Cela vaut-il la peine de parler d’une exposition alors qu’elle vient de fermer ses portes ? Il me semble que oui, quand l’approche est originale : « Zot geweld Dwaze maagd » (« folle énergie, vierge folle ») présentait à Malines (Hof van Busleyden) un ensemble d’œuvres d’art autour de La Vierge folle, la fameuse sculpture de Rik Wouters appelée aussi Joie de vivre ou Danseuse folle. Nel, son épouse, son éternel modèle, a souffert pour tenir la pose, sur un pied – fol exercice d’équilibre.

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https://muse.mechelen.be/bezoekersgids-zot-geweld

A l’entrée du musée, situé dans un magnifique palais (actuellement en travaux) construit pour Hiëronymus van Busleyden, un notable, humaniste et ami d’Érasme, les visiteurs trouvent sur une table à leur disposition différents éléments pour tester les difficultés à équilibrer une structure, notamment de petits mannequins articulés qu’il n’est pas si simple de faire tenir sur un seul pied. Une grande salle au sous-sol est dédiée aux expositions temporaires.

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Rik Wouters, La Vierge folle, 1912

Au centre, le chef-d’oeuvre de Rik Wouters. C’est en assistant à un spectacle d’Isadora Duncan au Théâtre de la Monnaie, en décembre 1907, que Rik Wouters a eu l’idée de sculpter cette figure si expressive. Il avait été impressionné, a raconté Nel, par sa danse des Scythes (Gluck) inspirée par des danses grecques anciennes, un tout nouveau style de danse, libre et moderne.

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Vue plongeante sur l'exposition
(Les blancs sont des "boîtes" suspendues dans lesquelles des images et des films sont projetés en continu.)

L’équilibre (de la tête aux pieds), la danse, la folie, le nu féminin, ce sont les quatre angles de vue choisis pour ce « dialogue d’œuvres d’art autour de la sculpture de Rik Wouters ». Des spécialistes les ont sélectionnées et commentées de manière à inviter les visiteurs à dialoguer eux-mêmes avec les œuvres : peintures, sculptures, photographies, fragments de films, vidéos… Rien de linéaire dans la scénographie, on circule dans l’espace, on entre dans la ronde autour de Nel, la Vierge folle de Rik Wouters.

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La Parabole des Vierges sages et des Vierges folles, ca 1560-1563. Gravé par Ph. Galle d’après Bruegel, musée Mayer van den Bergh
, Anvers

La parabole biblique des vierges folles et des vierges sages est illustrée par une gravure d’après Bruegel : comme le rappelle la notice (guide du visiteur), celles-ci « sont industrieuses et leurs lampes à huile brûlent en permanence », à l’opposé des vierges folles qui dansent avec insouciance et négligent leurs tâches ménagères. « Leurs lampes à huile sont vides. “Donnez-nous un peu de votre huile, nos lampes se sont éteintes,” lit-on en latin sous la gravure. La réponse des vierges sages : “Non, il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous.” La partie supérieure montre clairement à qui le Christ ouvre les portes du Paradis le jour du Jugement Dernier. Sur l’escalier des cinq vierges folles, il est écrit en latin : “Je ne vous connais pas.” » Peut-on jouir de la vie sans penser aux conséquences ou est-ce folie, voilà la question. Le thème a inspiré beaucoup d’artistes.

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Edgar Degas, Danseuse, grande arabesque, troisième temps, 1921-1931, fondeur Adrien-Aurélien Hébrard, Musée d’Orsay, Paris

Deux danseuses en bronze de Degas – des études qu’il ne destinait pas au public – montrent et le mouvement et le souci de l’équilibre. D’une tout autre manière, la recherche de la stabilité est au cœur d’un mobile impressionnant qu’on découvre suspendu au plafond en levant les yeux : Horizontale en balance de Paul Gees, une installation spectaculaire de trois poutres (deux épaisses et une mince), « tenues ensemble par des pierres » (Guide p. 52), un « jeu de poids et de contrepoids » équilibré sur un seul point comme la sculpture de Rik Wouters.

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Auguste Rodin, Nijinsky (1912, édition 1959), Courtesy Bowman Sculpture

D’autres danseuses – sculptées, dessinées, peintes, filmées – tiennent compagnie à la Vierge folle, et aussi un Rodin que je n’avais jamais vu, prêté par une galerie londonienne, Nijinski. Rodin l’a vu dans L’après-midi d’un faune de Debussy et a soutenu les Ballets Russes, aussi le danseur russe a-t-il accepté de poser pour des croquis. Ici, le sculpteur l’a représenté en équilibre sur un pied, juste avant un saut. Il a dessiné de nombreuses danseuses cambodgiennes et admirait les danses nouvelles de Loïe Fuller et d’Isadora Duncan.

 

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Pablo Gargallo, Danseuse, 1929, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Le Mont de Vénus où Egide Rombaux a sculpté trois nymphes gracieuses illustre une approche plus classique du corps féminin. Les nymphes sont opposées aux bacchantes comme les vierges sages aux vierges folles. De la danse populaire des paysans avec la mariée peinte par Bruegel à la danseuse en fer forgé de Pablo Gargallo, un modèle du « réalisme cubiste », des œuvres très diverses montrent la liberté de mouvement dans la danse : Danseuse au ruban rose de Rassenfosse, dessins « analytiques » de Kandinsky d’après des photos de la danseuse Gret Palucca, films de danses contemporaines… 

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Lucas Cranach (1472-1553), Eve, Musée Royal des Beaux-Arts d'Anvers

Quant à la nudité, elle n’apparaît d’abord que dans la représentation des dieux de l’antiquité gréco-romaine. Vénus est la Beauté divinisée, idéale. Il faut attendre la Renaissance pour voir évoluer sa silhouette, dans la Vénus ou l’Eve de Cranach par exemple, et laisser apparaître des formes plus humaines. Au XIXe siècle, quel choc quand Rodin montre Celle qui fut la belle Heaulmière, inspirée par un poème de François Villon. Avec ses seins flétris, le corps ravagé par l’âge (le modèle avait 82 ans), la sculpture est terriblement réaliste, particulièrement dans le grès qui ne joue pas avec la lumière comme le bronze du musée Rodin (prêt du Musée Français de la Carte à Jouer, Issy-les-Moulineaux). Son Iris, jambes écartées, n’a pas moins fait scandale.

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Rik Wouters, Rêverie (source : site du musée)

Rik Wouters a peint et sculpté Nel habillée ou nue. Dans Rêverie, un pied devant l’autre, elle aurait dû tenir les bras en l’air pour esquisser un pas de danse, mais Nel était malade, elle a laissé tomber les bras, et il en résulte un nu très naturel, comme aussi dans Nymphe, un torse couché en plâtre. Quand l’artiste saisit à l’aquarelle Nel au repos, nue sur le lit avec ses seuls bas noirs, c’est différent, plus érotique. La Vierge folle, elle, si exubérante, sort tout droit d’une scène de bacchanale.

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Auguste Leveque (1866-1921), Bacchanale, Musée Royal des Beaux-Arts, Anvers

Non loin d’elle, V. Eeman de Berlinde De Bruyckere semble l’antithèse absolue de La Vierge folle : la sculpture d’une femme dissimulée sous des couvertures superposées, pieds nus sur une bassine en zinc renversée en guise de socle, incarne la misère et la douleur. Tandis que celle-ci se cache, les nus de Marlène Dumas, inspirés par des prostituées ou des stripteaseuses, au contraire, provoquent sans ambages, sans joie.

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© Berlinde De Bruyckere, V. Eeman, 1999, Belfius Art Collection

Le corps, la beauté, la folie sont aussi des thèmes littéraires. Une page de L’illustration montre une publicité pour un parfum Gabilla (parfumeuse syrienne à Paris dès 1910), appelé « La Vierge folle », inspiré par la pièce éponyme à succès d’Henry Bataille. Six ans après Rimbaud, Georges Eekhoud a aussi écrit des vers sous ce titre (pas trouvés en ligne), dans Les Pittoresques. 

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Rik Wouters, La Vierge folle ou Joie de vivre ou Danseuse folle, 1912

Bref, si cette balade artistique inédite autour de La Vierge folle vous intéresse, je vous recommande le Guide du visiteur, à télécharger en ligne : toutes les œuvres exposées y sont reproduites et commentées en néerlandais, français et anglais. De quoi patienter jusqu’au printemps prochain : Rik Wouters est mort il y a cent ans et on attend une belle rétrospective de son oeuvre aux Musées Royaux des Beaux-Arts à Bruxelles.

06/12/2016

Réenchanter

roux,léopoldine,from brussels with love,exposition,art contemporain,bruxelles,schaerbeek,maison des arts,couleurs,peinture,sculpture,installation,culture,cartes postales,ville« Elle voit la vie en rose et la ville en couleurs. Chez elle, le rose est associé au Pays des Merveilles. On peut rêver pour nos villes. »

roux,léopoldine,from brussels with love,exposition,art contemporain,bruxelles,schaerbeek,maison des arts,couleurs,peinture,sculpture,installation,culture,cartes postales,villeClaude Lorent, Colorier pour réenchanter les gens et les lieux (La Libre Belgique, 30/11/2016)

 

Léopoldine Roux,
From Brussels with love
,
Maison des Arts, Schaerbeek > 11/12/2016

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05/12/2016

From Brussels

From Brussels with love : Léopoldine Roux a posé ses couleurs à la Maison des Arts de Schaerbeek. Depuis quelque temps, sa carte postale de la rue Royale éclaboussée de jaune (l’affiche de l’exposition) me tire l’œil ici ou là, et j’ai donc poussé la porte de cette belle maison en retrait de la chaussée de Haecht dont je vous ai déjà parlé ici. Post-minimalisme et antiforme, les deux termes s’appliquent aussi à cette artiste française : elle se collette avec la peinture avant tout pour jouer avec la matière, avec les couleurs. Un art ludique.

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Une série de vieilles cartes postales de Bruxelles sont accrochées dans le hall d’entrée, dans un cadre doré, des vues noir et blanc auxquelles elle redonne vie par petites touches de couleurs. Bulles multicolores dans les parcs bruxellois, pagode pâtissière au bout de la rue de la Régence, boules de crème dans les arcades du Cinquantenaire, Léopoldine Roux réinvente la ville. Des couleurs sur les stores autour de la place de Brouckère, aux abords de la prison de Saint-Gilles – du vernis à ongles ! (L’artiste avait fait parler d’elle en colorant ainsi les taches de chewing-gum sur un trottoir.)

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© Léopoldine Roux, From Brussels with love, 2016 (vernis à ongles et collage sur cartes postales anciennes)

Dans la salle à manger de la Maison des Arts, sur un meuble, une cheminée, de grosses mottes blanches ou roses mettent une note incongrue. Ces sculptures brillantes, disait une animatrice à un groupe d’enfants en visite, Léopoldine Roux les couvre de peinture pour voiture (laque carrossier sur enduit et polyuréthane). Des antiformes, assurément.

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A droite : © Léopoldine Roux, White Escaped, 2016 (laque carrossier sur enduit et polyuréthane)

Aux murs du premier salon, des images anciennes, le plus souvent des portraits. Elle y a posé du rose, du bleu ou du jaune, sur les visages surtout (laque ou vernis à ongles). A l’inverse, près d’une fenêtre, deux petits personnages ont pour tête une grande tache de couleur, dont le premier propriétaire de la Maison des Arts (ancienne Villa Eenens).

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© Léopoldine Roux, Général Eenens Color Suicide / Marcel Duchamp Color Suicide , 2016 (laque et collage sur papier)

Sur le parquet du salon rose, Pot(e)s d’atelier : une ronde de verres, céramiques et faïences. Léopoldine Roux a superposé des pots, des bols, des tasses qui portent les traces de couleurs, de mélanges, où reste l’un ou l’autre pinceau, en une joyeuse parade de formes design. Sur la cheminée du salon rose, du rose, forcément, et aussi au milieu d’une partition sur le piano.

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© Léopoldine Roux, Pot(e)s d’atelier, 2015-2016 (peinture sur verres, céramiques et faïences)

Mais c’est le vert qui a pris place à la bibliothèque, en harmonie avec ses boiseries : deux grandes toiles de trois mètres de haut s’y font face, intitulées Promenade#62 et #63, fouillis de petits points verts, bleus et blancs. Un seul livre sur un rayonnage : Alice au pays des merveilles en format de poche, ouvert et recouvert des mêmes couleurs, Livre de Promenade.

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Tout a été conçu « in situ » en 2016, et jusque dans le jardin, puisque la fontaine, rebaptisée La laguna de Schaerbeek, crache une eau vert bleu (pigments biodégradables, un type d’intervention dont elle a l’habitude comme on peut le voir sur son site). En sortant pour la photographier, en ce dernier jour de novembre, j’ai eu l’impression d’entrer dans une carte postale revisitée à la manière de l’artiste, vous voyez ?

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© Léopoldine Roux, From Brussels with love, 2016 (vernis à ongles et collage sur cartes postales anciennes)

Je ne savais rien de Léopoldine Roux en entrant à la Maison des Arts, aussi ai-je feuilleté les pages de son site pour me renseigner. Née à Lyon en 1979, elle a étudié à Rennes et à La Cambre, elle habite Bruxelles depuis plus de dix ans. A la radio, Pascal Goffaux a bien présenté son travail (« Bande de curieux », à écouter ici).

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http://www.etvonweb.be/86818-art-bruxelles-dantan-ravive-de-couleurs-et-de-poesie-par-leopoldine-roux

« La peinture en liberté, je la pratique quotidiennement et sans interdit. Une peinture décomplexée et élastique dans l’espace temps. » Si vous aimez les couleurs acidulées, « la couleur sortie du support », si la grisaille vous pèse, si la légèreté vous tente, il reste quelques jours pour découvrir la fantaisie de cette artiste contemporaine à la Maison des Arts jusqu’au 11 décembre (entrée libre).