Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

25/10/2016

Cavalier

21 max-liebermann-reiter-am-strand.jpg« L’un des plus grands peintres impressionnistes allemands, Max Liebermann, naît en 1847 à Berlin. Il sera le peintre par excellence de la transition entre les anciens et les modernes. (...) Les nazis hésitent avant de qualifier ses œuvres « d’art dégénéré ». En effet, celles-ci restent figuratives et, en dépit de leur facture impressionniste, relèvent d’un certain classicisme. Mais le fait que Liebermann soit juif et libéral, défauts majeurs aux yeux des nazis, décide de leur sort ; elles sont finalement qualifiées « d’art dégénéré ». Pourtant seules six toiles sont retirées des musées allemands.
Parmi elles, Reiter am Strand, saisie à la Bayerisches Staatsgemälde-Sammlung de Munich en 1937 et vendue en 1939 par la galerie Fischer au Musée des Beaux-Arts de Liège pour 3200 CHF. Liebermann est rapidement réhabilité après la guerre en Allemagne. »

Catalogue 21 rue La Boétie, La Boverie / Tempora, Liège, 2016.

Max Liebermann, Reiter am Strand (Le Cavalier sur la plage), 1904, Musée des Beaux-Arts, Liège.

24/10/2016

Galerie P. Rosenberg

21 rue La Boétie : le titre du récit d’Anne Sinclair (pas encore lu) est celui de la belle exposition que je viens de visiter à Liège, au musée de la Boverie (jusqu’au 29 janvier 2017). L’histoire d’un grand-père juif, Paul Rosenberg (1881-1959), et de sa galerie d’art parisienne emportée dans la tourmente du nazisme. S’il n’y a aucune commune mesure entre la « solution finale » et le pillage des œuvres d’art pendant la seconde guerre mondiale, c’est néanmoins une très intéressante période de l’histoire de l’art et de l’histoire tout court qui se déroule là.

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture

La galerie Paul Rosenberg s’ouvre à Paris en 1910, quand les galeries marchandes se multiplient dans la capitale française et inventent une autre façon de présenter les œuvres d’art que celle des « salons » traditionnels. La reproduction en grand de l’enseigne publicitaire peinte par Watteau pour Gersaint, marchand d’art, forme un beau portail au seuil de l’exposition. De nombreux textes (en français, néerlandais, allemand, anglais) jalonnent ce parcours très didactique dans l’histoire de la galerie Paul Rosenberg.

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture
Watteau, L'Enseigne de Gersaint (1720)

On y découvre une affaire de famille, du commerce d’art et d’antiquités d’Alexandre Rosenberg avenue de l’Opéra (le père venu de Slovaquie en 1878) aux galeries fondées par ses fils. Léonce Rosenberg, l’aîné, défend les cubistes à L’Effort moderne, puis son frère ouvre au 21, rue La Boétie la galerie Paul Rosenberg, avant Londres (1936) et New-York (1941). Une vidéo sur écran panoramique raconte cet essor des galeries d’art à Paris et « le système Rosenberg », à savoir les méthodes qui ont permis au galeriste un tel succès.

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture
Paul Rosenberg en 1914, au 21 rue La Boétie © Archives Paul Rosenberg.

En plus des expositions périodiques de qualité qu’il organise et fait connaître par le biais d’affiches, de catalogues, d’annonces dans la presse, Paul Rosenberg présente chez lui des ensembles décoratifs mêlant œuvres d’art et meubles d’antiquaires : ainsi, il donne à ses clients une idée de l’effet d’un tableau dans un intérieur. En accrochant à l’étage des toiles de maîtres du XIXe siècle, il rassure ceux qui hésitent encore devant la peinture moderne.

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture
Picasso, Etudes pour du papier à lettres pour la galerie Paul Rosenberg

A la demande du galeriste, Picasso dessine une vue pour son papier à lettres : on peut voir dans une vitrine diverses études d’une vue sur mer par une fenêtre ouverte où les lettres « P » et « R » s’arrondissent dans le fer forgé du balcon. Puis un portrait de Paul Rosenberg qu’il a dessiné à la mine d’un plomb, près d’une grande photographie. « Picasso, Matisse, Braque, Léger… » annonce l’affiche de « 21 rue La Boétie » ; il manque à cette liste des artistes phares de la galerie le nom de Marie Laurencin, la première artiste vivante à être promue par Paul Rosenberg, dès 1913. 

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture
Marie Laurencin, Les deux Espagnoles, 1915, collection particulière

Il est vrai qu’avec Picasso, le plus célèbre, qui le rejoint en 1918, se noue une véritable complicité : Paul Rosenberg l’installe dans un atelier confortable au 23, rue La Boétie, à côté de chez lui. Cette année-là, Picasso, en pleine période cubiste, peint dans une facture classique le portrait de Mme Rosenberg et de sa fille Micheline (grand-mère et mère d’Anne Sinclair) en voisin et ami de la famille – la petite l’appelait « Casso ».

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture
Fernand Léger, Le déjeuner (Le grand déjeuner), 1921-1922, MOMA, New York

Magnifique grand Déjeuner de Fernand Léger (1921-1922), un prêt du MOMA, où le peintre installe trois femmes « post-cubistes » aux longs cheveux noirs rassemblés d’un côté du visage, un livre, du thé, un chat, dans un décor tout en rythme géométrique, droites et courbes : du rouge, du jaune, des aplats de couleurs pures animent cette composition qui évoque à la fois la vie moderne et le quotidien. Près d’une grande photo de la cage d’escalier du 21, rue La Boétie dans les années 30, une visionneuse permet de voir d’autres photos N/B de la galerie et de de la manière d’y présenter les œuvres.

21 rue la boétie,exposition,la boverie,liège,2016,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture
Corot, La liseuse, ca. 1845-1850, Collection Fondation E.G. Bürhle, Zurich

Des documents d’époque rendent compte des activités de la galerie Paul Rosenberg : feuillets d’expositions, lettres, et c’est un formidable inventaire de peintres qui ont marqué l’histoire de l’art au XIXe siècle et dans la première partie du XXe. Si La route de Versailles de Sisley est un prêt du musée d’Orsay, Sur la route de Versailles à Louveciennes (La Conversation) par Pissarro, Avant le départ (sur un champ de courses) et un portrait du vicomte Lepic par Degas viennent de la Fondation Bührle à Zurich. De même, une belle Liseuse de Corot : en montrant des peintres dont la réputation ne laisse aucun doute, Paul Rosenberg rassurait sa clientèle fortunée sur la valeur des peintres contemporains.

21 rue la boétie,exposition,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture,la boverie,liège,2016
Georges Braque, Femme à la mandoline, 1937, MOMA, New York

Que les admirateurs de Georges Braque ne manquent pas cette exposition, notamment pour Femme à la mandoline et Le Duo, deux superbes compositions. De Braque, on découvre une nature morte en mosaïque de marbre dans une table basse, une des quatre tables où Paul Rosenberg, avant de vendre sa maison parisienne après la guerre, a fait poser les mosaïques qui ornaient les murs de sa salle à manger (le « Quartet Rosenberg »). Une très belle nature morte de Picasso, toute en nuances de gris avec un accent rouge, Pichet et coupe de fruits (1931), est restée longtemps dans la famille Rosenberg. J’ai aussi aimé sa Nature morte à la tête antique (1925, Centre Pompidou), un des dons de P. Rosenberg à la France en 1946.

21 rue la boétie,exposition,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture,la boverie,liège,2016
Picasso, Pichet et coupe de fruits, 1931, Collection David Nahmad, Monaco

De Marie Laurencin, on expose de belles toiles comme Les deux Espagnoles (1915, collection particulière) et La Répétition, un groupe de jeunes femmes avec un chien, entre autres. Mariée à un baron allemand, elle avait dû s’exiler en Espagne durant la Grande Guerre. Matisse, qui a longtemps vendu ses œuvres en toute indépendance, rejoint Paul Rosenberg en 1936. Leçon de piano, Robe rayée, de beaux Matisse figurent à l’exposition. On y montre aussi le côté souvent méconnu ou caché du marché de l’art : Paul Rosenberg était connu pour bien payer les artistes et on affiche le barème qu’il utilisait en 1936 pour fixer la valeur des toiles qu’on lui confiait, selon leur format et leur sujet (figure, paysage, marine).

21 rue la boétie,exposition,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture,la boverie,liège,2016
Matisse, La Leçon de piano, 1923, Collection particulière

Si l’entre-deux-guerres est une période féconde, les années 1940 voient s’effondrer tout un univers. De façon très pertinente, l’exposition de Liège montre la rupture idéologique créée par les nazis entre l’art « allemand » et l’art « dégénéré » : une large section de 21, rue La Boétie explique et illustre cet épisode de notre histoire de façon très intéressante, avec des films d’archives, des photos, des affiches des expositions organisées à ce sujet en Allemagne. Et des tableaux deux par deux, un même sujet peint tantôt de façon réaliste ou académique, tantôt de façon moderne. Ainsi peut-on apprécier à quel point par exemple Gauguin, avec Le sorcier d’Hiva Da (1902), ou Picasso, avec La famille Soler (1903, acquis par la ville de Liège à la vente « de Lucerne » en 1939), créaient au début du XXe siècle un art absolument nouveau.

21 rue la boétie,exposition,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture,la boverie,liège,2016
Entrée de l'exposition "Art dégénéré"
https://www.welt.de/kultur/gallery1020894/Die-Diffamierungs-Ausstellung-der-Nazis.html

On peut même y écouter de la musique « dégénérée ». Tout ce qui touchait de près ou de loin à ce que les nazis appelaient la « juiverie » était visé par ces odieuses campagnes de propagande. J’ai été frappée, en regardant un film, par les visages impassibles des gens qui se pressaient à l’exposition d’art dit « Entartete kunst », comme s’ils évitaient à tout prix de manifester leur sentiment. Le comble, c’est que cette exposition tournante montrée dans les grandes villes allemandes a été vue par plus de trois millions de visiteurs, le record pour une exposition d’art moderne à cette époque !

21 rue la boétie,exposition,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture,la boverie,liège,2016
Galerie Paul Rosenberg, New York

Ce sont des années fatidiques pour la galerie Paul Rosenberg à Paris. C’est même dans sa propre maison, au 21, rue La Boétie, que s’installe en 1941 « l’infâmant Institut d’Etude des Questions Juives ». Heureusement Rosenberg avait des œuvres à l’étranger, à New York ; les nazis ont fini par s’emparer de celles qui avaient été cachées à Bordeaux ou dans un coffre à la banque. Le pillage des œuvres d’art par l’occupant allemand, aidé de collaborateurs – près de 22000 objets d’art, dans plus de 200 collections privées ! – est un autre chapitre très bien montré à l’exposition, ainsi que tout le travail d’après-guerre pour faire restituer les œuvres à leur propriétaire légal. L’organisation impeccable de Paul Rosenberg a été très précieuse pour permettre cette récupération : chaque œuvre qui passait par sa galerie était photographiée et soigneusement fichée, on peut en voir des exemples à l’exposition. L’itinéraire d’un tableau de Matisse, Profil bleu devant la cheminée, est raconté, étape par étape, depuis sa création à Nice en 1937 jusqu’à son retour dans la famille Rosenberg en 2014 !

21 rue la boétie,exposition,peinture,galerie,art,paul rosenberg,anne sinclair,histoire,histoire de l'art,picasso,braque,léger,matisse,laurencin,art dégénéré,art allemand,nazisme,marché de l'art,culture,la boverie,liège,2016
Anne Sinclair près de son portrait (1952) par Marie Laurencin 

Anne Sinclair, au début du catalogue, remercie tous ceux qui ont réussi à rendre compte de ce destin de galeriste dans « l’aventure que fut l’art moderne » en rassemblant quelque 60 toiles passées par la galerie de son grand-père, et en particulier Benoît Remiche et Elie Barnavi, commissaires de cette exposition originale et très bien montée, alliant l’art et l’histoire. Celle-ci se termine sur un joli petit portrait d’Anne Sinclair à quatre ans par Marie Laurencin.

18/10/2016

Indéfinissable

enquist,anna,quatuor,roman,littérature néerlandaise,musique,anticipation,amitié,deuil,souffrance,couple,vieillesse,culture« Comment définir un son ? »
Jochem réfléchit.
« On emprunte des mots qui existent déjà : chaud, pointu, riche. Ou bien on fait des comparaisons. Ici, la semaine dernière, il y avait un violoncelle qui sonnait comme un saxophone. J’ai aussi eu un alto pareil à une corne de brume, une viole qui toussait comme un canard enrhumé. Avec tout ça, je m’en sors. On est tellement obsédé par le verbe qu’on veut tout nommer, tout expliquer. Le son est indéfinissable. Il faut simplement l’entendre. »

Anna Enquist, Quatuor

17/10/2016

Quatuor inquiet

Quatuor inquiet – ou d’un monde inquiet –, c’est dans un avenir indéterminé mais proche qu’Anna Enquist situe l’histoire de quatre musiciens amateurs. Quatuor (Kwartet, 2014, traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif) est un roman sur la musique et l’amitié, sur le deuil et la souffrance, sur le lien social, qui ne touche pas d’emblée, qui fait parfois froid dans le dos. Elle y dessine à petites touches des vies de femmes et d’hommes qui habitent une ville d’eau, Amsterdam peut-être, et y travaillent. On les découvre l’un après l’autre, sans transition. Leurs rendez-vous musicaux apportent à chacun d’eux quelque chose d’essentiel.

enquist,anna,quatuor,roman,littérature néerlandaise,musique,anticipation,amitié,deuil,souffrance,couple,vieillesse,culture

Le récit s’ouvre sur un vieil homme à la fenêtre de son jardin qu’il néglige « Personne ne lui a encore fait de reproches, mais ce n’est qu’une question de temps. » Un genou mal en point le fait souffrir à chaque déplacement, mais il passe outre pour sortir le violoncelle de son étui : il attend son unique élève, Caroline. Finis les voyages et les concerts, les cours aux élèves les plus doués du conservatoire. A présent, toute l’énergie de ce violoncelliste renommé passe dans l’effort pour paraître encore dynamique, une condition nécessaire pour qu’on le laisse vivre seul dans sa maison. Quand il sort son sac-poubelle, un gamin souriant, dont il se méfie d’abord, lui vient en aide. Est-ce par simple gentillesse ?

Heleen travaille comme infirmière dans un cabinet médical où son amie Caroline exerce son métier de médecin généraliste. Pleine d’énergie, Heleen veille à tout, au travail et à la maison, elle correspond aussi avec des détenus de longue durée (écrire aux demandeurs d’asile est désormais interdit). Daniel, l’autre médecin du cabinet, s’intéresse au quatuor à cordes dont Caroline et Heleen font partie, comme violoncelle et second violon. Le premier violon est un cousin d’Heleen, Hugo, qui dirige un centre culturel dans l’ancien Palais de la musique ; Jochem, le mari de Caroline, joue de l’alto.

Daniel aime aussi la musique et parle avec Caroline du Quatuor des dissonances, « le plus beau quatuor de Mozart ». Caroline le connaît bien, elle ne peut se passer de musique classique – « Les mots la fatiguent, la musique lui apporte le repos ». Quel dommage que celle-ci ait perdu son importance, que les enfants ne l’apprennent plus. Heureusement Jochem a du travail à son atelier de luthier, peu pour des instruments neufs, beaucoup de restauration, ça lui va – « C’est de l’ouvrage. Et de l’ouvrage, il en a envie et besoin. Travailler l’aide à rester debout. »

Au cabinet, ses collègues la ménagent, mais Caroline a le visage fermé quand elle rentre le soir, ne s’intéresse guère au plat que Jochem lui a réchauffé pour manger avant son cours de violoncelle chez Van Aalst, elle chipote avec la nourriture. Lui contient sa colère : « Il est préférable de rester courtois, en reconnaissant que chacun de nous fait son possible et qu’il existe des divergences entre nous. » Quand Caroline propose de donner un mini-concert surprise pour les cinquante ans de Daniel, il n’est pas emballé, mais finit par acquiescer, pour elle.

Convoqué par l’adjointe au maire chargée de la Culture et des Affaires économiques, Hugo se rend à l’hôtel de ville à vélo. Le bilan d’occupation du Centre est problématique depuis qu’on a dissous les ensembles, l’Orchestre de la Capitale, etc. Les bureaux sont loués à des sociétés, des avocats, et maintenant l’adjointe veut faire du Centre un espace de prestige, un lieu d’accueil pour les missions économiques. Quand il lui promet un devis, elle l’arrête : cet édifice a été bâti par la ville, elle veut en disposer gratuitement. Hugo a compris et n’a plus qu’une envie, sortir de là. Encore un lieu perdu pour la musique.

Reinier Van Aalst a été le professeur de Caroline pendant trois ans au Conservatoire, jusqu’à ce qu’elle se décide pour la médecine – option qui présentait plus de sécurité, plus d’utilité à ses yeux. Aucune des difficultés du vieil homme ne lui échappe quand il lui ouvre la porte, mais elle ne dit rien. Il la fait rire en lui demandant si elle croit réussir « à maigrir encore » et résume sa philosophie : « accepter les choses telles qu’elles sont ». Alors elle ose s’inquiéter de son mal au genou, des médicaments qu’il prend, avec la grille d’évaluation « d’autonomie fonctionnelle » en tête : « Capacité à effectuer les travaux ménagers, à faire les commissions, mobilité, gestion, productivité, hygiène. » Trop de cases vides et on procède au « transfert » du patient qu’on ne reverra plus. Aussi le vieux professeur veille à masquer son infirmité au maximum et préfère entamer la leçon.

« On peut être à la fois grosse et belle », dit son mari à Heleen, qui prend plaisir à bien les nourrir, lui et ses trois fils. Elle se dit une fois de plus qu’elle devrait « juste éviter de suivre leur rythme » et manger moins, plus lentement. Quand ils partent s’entraîner au club de foot, elle en profite pour écrire des lettres, en suivant les consignes de discrétion en ce qui la concerne, tout en parlant de ce qu’elle fait.

C’est à la première répétition du quatuor que les drames personnels se précisent : la petite fille d’Hugo, divorcé, est chez sa mère. Il la confie parfois à Caroline et Jochem, avec un peu d’inquiétude – ils ont perdu leurs deux enfants dans un accident de car et, dévastés par le deuil, n’arrivent plus à communiquer entre eux. Anna Enquist sait de quoi elle parle, elle a perdu sa fille dans un accident en 2001. « Ça pourrait être du Bergman. C’est du Bergman. Une intrigue infime, des silences lourds de sens, des chagrins indéracinables, des âmes nues titubant de chagrin… » écrit Florence Noiville dans Le Monde des livres.

« Musicienne, pianiste concertiste, Anna Enquist est aussi psychothérapeute, spécialité qu’elle a longtemps exercée en milieu hospitalier. » (Quatrième de couverture) Axé sur les relations entre les personnages, Quatuor aborde sans fioritures les aléas de l’existence dans une société qui ne donne plus la priorité à l’humain, où les responsables politiques sont incapables ou corrompus, et où chacun s’efforce de résister à sa façon. Une fois le décor planté, la romancière confronte le quatuor à une épreuve inattendue et le climat romanesque bascule. C’est très « tenu » et d’autant plus violent, dramatique.  

15/10/2016

Couleur

« Avant que nous puissions nommer la couleur que nous voyons, elle est en nous. »

Chapelle St Vincent 2.JPG

« Devinette : qu’est-ce qui est si fragile que même dire son nom peut le briser ?

Le silence… »

Chapelle St Vincent 3.JPG

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant

Photos : Chapelle St Vincent au cimetière de Grignan,
mise en lumière d'Ann Veronica Janssens, 2013

13/10/2016

Artiste mais femme

Jeu savant et passionnant, Le Monde flamboyant de Siri Hustvedt (2014, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf) pourrait passer pour un essai, à lire l’avant-propos signé I. V. Hess sur Harriet Burden, une artiste new-yorkaise retirée du monde de l’art après avoir exposé dans les années 1970-1980. En 2003, une lettre de Richard Brickman à une revue d’art révélait qu’Harry était l’auteur véritable de « Masquages », une formidable expérience artistique sur la façon dont l’œuvre d’art est perçue et valorisée.

hustvedt,siri,un monde flmaboyant,roman,littérature américaine,new-york,création,art,femmes artistes,critique,culture

Trois hommes, de 1999 à 2003, ont accepté successivement d’exposer ses œuvres sous leur nom et de jouer le créateur pour le public et les médias : Anton Fish, Phinéas Q. Eldridge et Rune, avec un succès retentissant. Ainsi Harriet Burden a magistralement démontré le « préjugé antiféministe du monde de l’art » et les « rouages complexes de la perception humaine ». Nourrie de lectures philosophiques et théoriques, méconnue de ses contemporains, elle voyait en Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, intellectuelle excentrique du XVIIe siècle, son alter ego – d’où le titre du roman, que Siri Hustvedt lui a emprunté.

Ce début sérieux pourrait rebuter, et la structure fragmentée de cette fiction, mais au fur et à mesure que le puzzle de Siri Hustvedt donne chair à la vie de femme et au destin d’artiste de Harry Burden, c’est un roman captivant, bouleversant même. On fait connaissance avec elle juste après la mort de son mari, un riche marchand d’art, qu’elle a rencontré dans sa galerie à vingt-six ans (lui en avait quarante-huit) et qui s’écroule brutalement un matin, à la table du petit déjeuner.

Leurs enfants, Maisie et Ethan Lord, donnent leur point de vue de temps à autre dans le récit qui contient des lettres, des articles, des témoignages, et beaucoup de passages des carnets répertoriés alphabétiquement où Harry notait ses observations et réflexions. Dans la dépression du deuil, elle reprend goût à la vie grâce à une phrase du Dr Fertig qu’elle voit régulièrement : « Il est encore temps de changer les choses, Harriet. » A sa fille, après son déménagement à Brooklyn, elle dira : « Maisie, je me sens des ailes. »

Ce qui est étonnant, c’est que personne n’ait soupçonné le jeu des pseudonymes. Même une critique qui avait apprécié ses débuts d’artiste n’a rien deviné et, quand on lui demande après coup si elle l’aurait exposée, « croit » qu’elle l’aurait fait, bien que son travail lui semblait « trop intense ». Grande, puissante, érudite, Harry faisait peur en tant qu’artiste, tout le monde la jugeait parfaite dans le rôle d’épouse du riche Felix Lord.

Sa fille, en lisant ses notes après sa mort, se reprochera de n’avoir pas senti à quel point sa mère était malade de se savoir « affreusement incomprise » dans son métier. Les « poupées » que fabriquait Harry inquiétaient Maisie comme des signes de dépression, alors que sa mère donnait vie ainsi à son imaginaire : « Non existants, impossibles, les objets imaginaires habitent tout le temps nos pensées mais, en art, ils passent du dedans au dehors, mots et images franchissent la frontière. » (Carnet C)

Après la tristesse de la séparation avec Felix, Burden sent que sa liberté est arrivée, que personne ne la bloque plus sauf elle-même. Et pour déjouer les préjugés à l’égard des femmes artistes, dont elle donne de nombreux exemples dans l’histoire de l’art, elle se donne pour défi de changer la manière dont on perçoit ses « métamorphes ». Anton Tish, son premier masque, rencontré dans un bar grâce à un des « assistants-réfugiés » qu’elle accueille dans sa grande maison, fera « un malheur avec son installation ».

Son amie depuis douze ans, Rachel Briefman, a toujours vu en Harry une passionnée, « une omnivore animée d’une immense avidité de toutes les connaissances qu’il lui était possible d’ingérer. » Enfant, Harry admirait son père, « le philosophe-roi » dont le bureau lui était interdit. Vers seize ans, le développement de son corps « magnifique, fort, voluptueux » l’avait terriblement embarrassée. Dans Frankenstein de Mary Shelley, le monstre était son personnage préféré.

« Pourquoi les gens voient-ils ce qu’ils voient ? Il faut qu’il y ait des conventions. Il faut qu’il y ait des attentes. Sans cela, nous ne voyons rien ; tout serait chaos. Types, modes, catégories, concepts. » (Carnet A) La « grande Vénus » de Harry offre à Anton Fish, vingt-quatre ans, la reconnaissance en tant qu’artiste que n’aurait pas obtenue la mère de deux enfants adultes. Ensuite, avec Phineas Q. Eldridge qui se produit sur scène en tant que mi-homme mi-femme, mi-noir mi-blanc, la complicité est immédiate. Il l’aidera à fabriquer et exposer les « Chambres de suffocation ».

Bruno Kleinfeld, un voisin subjugué par l’allure, les manteaux et les chapeaux de Harriet Burden, finit par oser l’inviter à dîner et devient son complice intime et attentionné. Bien qu’il la pousse à signer son travail, elle reste cachée et veut choisir le bon moment pour la révélation. Son troisième avatar masculin, Rune, déjà célèbre par ses vidéos égotistes avant leur collaboration pour « Au-dessous », va bouleverser les plans de Harry de manière inattendue.

Un monde flamboyant multiplie les points de vue sur l’artiste, sur l’art, sur la réception des œuvres, entraînant le lecteur dans une exploration vertigineuse de la création et de la manière dont les autres la perçoivent. L’abondance des références littéraires et artistiques en fait une mine de sujets à méditer. Ceux qui connaissent un peu Siri Hustvedt, « intellectuelle vagabonde », fameuse épouse du non moins célèbre Paul Auster, s’amuseront de la voir mentionner brièvement son nom au passage comme celui d’« une obscure romancière et essayiste ».

Coïncidence (une expérience que les lecteurs connaissent bien) : La femme qui pleure de Picasso rencontrée dans La compagnie des artistes, la Dora Maar du « petit Picasso ardent et énergique » qui aimait faire pleurer les femmes, y fait une apparition. « Tous, nous voulons nous croire résistants aux paroles et aux actions d’autrui », c’est une illusion.

11/10/2016

Paysage

Bozar Paysage.jpgOn a longtemps dissocié le paysage et la ville. Une petite expo, L’invention du paysage, à l’entrée du Hall Horta, récapitule la manière de voir et de concevoir le paysage, dans une présentation originale.

En Europe, les premiers paysages peints apparaissent discrètement à l’arrière-plan d’une scène religieuse, par une fenêtre, puis le paysage prend de plus en plus d’importance. Huit reproductions illustrent parfaitement cette évolution.

D’autres formes d’art cherchent à montrer le paysage – champêtre ou urbain – au fil du temps : cartographie et gravure, photographie, cinéma, architecture du paysage.

L’invention du paysage. Une histoire continue : cette exposition de Bas Smets est à voir jusqu’au 6 novembre au Palais des Beaux-Arts, dans le cadre de la Première biennale du paysage urbain à Bruxelles (entrée libre).

Photo : Couverture de la brochure illustrée, disponible à l’entrée de la salle.

 

10/10/2016

Avant-Garde à Bozar

5 octobre. Je traverse le Hall du Palais des Beaux-Arts en plein chantier : on prépare de nouvelles expositions et une réception pour le soir même, il faut se frayer un chemin à travers le remue-ménage pour accéder à l’exposition en cours : « The Power of the Avant-Garde. Now and Then ». Bozar se rénove : on achète désormais son billet d’entrée en face, de l’autre côté de la rue Ravenstein, et les anciennes vitrines du Palais à front de rue abritent un nouveau café-brasserie.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture

L’avant-garde, laquelle ? N’est-ce pas une notion périssable ? Le Guide du visiteur (compris dans l’entrée) parle de « rupture avec des traditions artistiques obsolètes », du « passage à une nouvelle compréhension de l’art ». Les artistes sont de « véritables sismographes » du monde qui les entoure, ils captent les bouleversements de la société et, sans cesse, innovent. L’exposition propose environ 120 œuvres qui témoignent « de la modernité artistique jusqu’à l’époque contemporaine ».

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
Rodin, Main droite crispée, 1885 / Ensor, Le salon bourgeois, 1881

Dans la salle d’angle où elle débute, des techniciens s’affairaient pour réparer l’installation du Ventilateur d’Olafur Eliasson, un « ready-made » dont l’oscillation posait apparemment problème. Trop de bruit, entrons dans le parcours : Une Main droite crispée de Rodin près du Salon bourgeois de James Ensor illustre une tension encore plus perceptible au début du XXe siècle, quand la structure bourgeoise « commence à vaciller ». D’Ensor, qui n’était pas tendre avec les juges, à Laissés et accrochés de Marcel Odenbach, juste un espace ou plutôt un siècle : au bas des robes de magistrats accrochées à un portant métallique coulent des traînées d’encre rouge. Plus loin, un portrait de femme peint par Edvard Munch, près de ses lithographies pour l’album Alpha et Oméga, fable ironique et cruelle sur Adam et Eve.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
Gino Severini, La danse de l’ours au Moulin Rouge, 1913,
photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, Philippe Migeat, © ADAGP

Le parcours montre les mouvements d’avant-garde qui se succèdent en Occident au début du XXe siècle – Die Brücke et Le Cavalier Bleu, le Futurisme italien et l’Avant-Garde russe, le cubisme, le constructivisme, l’Avant-Garde belge, le cinéma comme nouvelle technique où s’incarne la modernité… – une grande variété d’œuvres. Et tout au long de ce va-et-vient entre cette époque et la nôtre, des « tandems » où des artistes contemporains dialoguent avec ces avant-gardes « historiques ». Peintures, sculptures, photographies, films, installations : la rupture avec l’art du passé mène à la recherche de nouvelles solutions formelles.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
Gabriele Münter, Masque noir dans un environnement rose, ca. 1912

Pour vous en donner un aperçu, focus sur quelques œuvres. Masque noir dans un environnement rose de Gabriele Münter : ce masque, visage d’homme noir, fait surgir la vie au milieu de la nature morte. Contraste maximum avec le blanc des yeux, des sourcils, des étoffes et des fleurs. Cette belle toile voisine avec deux œuvres d’August Macke, Figures colorées I et La cathédrale de Fribourg en Suisse : elles montrent le peintre en recherche de formes, de couleurs, de compositions nouvelles. Canal en hiver de Heckel, en bleu et noir, annonce l’abstraction.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
August Macke, La cathédrale de Fribourg en Suisse, 1914 / Formes colorées I, 1914

Les dialogues en « tandem » réclament souvent une explication qui me laisse parfois perplexe, et c’est inévitable, à lire ce commentaire de Baldessari (sur son oeuvre Téléphone (pour Kafka) et Odradek de Jeff Wall) : « Le but de l’art est de nous maintenir en perpétuel déséquilibre ». Il est plus facile de voir le lien entre un pastel de Spilliaert, Jeune fille et chien, et le jeune Rêveur à Tokyo de Koen Vermeule (ci-dessous), deux instants de solitude, que la raison qui les juxtapose avec une série de quatre photos identiques de Louise Lawler, Femme avec Picasso. Idem plus loin pour le rapport entre un Mondrian et Quatre personnes debout, une image projetée de David Claerbout.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
© Koen Vermeule, Rêveur à Tokyo, 2010

Place à la sculpture avec une monumentale Marionnette rouge en acier de Bogomir Ecker, « symbole de l’aliénation », érigée au milieu de la salle 7 où l’on découvre aussi un buste en bronze doré de Baudelaire par Duchamp-Villon, un Masque (masculin) d’Otto Freundlich (ci-dessous), une Sculpture abstraite (3) de Katarzyna Kobro, réplique d’une œuvre disparue lors de la seconde guerre mondiale et « reconstituée sur base de matériaux iconographiques ».

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
Otto Freundlich, Masque (masculin), 1911

Il manque une banquette pour regarder le film de Marijke van Warmerdam Fast Forward, la longue glissade d’une valise rouge sur la neige dans un décor alpin – et à l’opposé, Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty, un extrait de trois minutes de son film de 1922 sur les Inuits. L’Avant-Garde belge, plus discrète et plus tardive, séduit ici avec une Tête cubiste de Marthe Donas, La Toilette animée de Prosper De Troyer, Frieda d’Oscar Jespers.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
Marthe Donas, Tête Cubiste, 1917 © Cedric Verhelst
(Autres illustrations : Mu in the City et le site de Bozar)

Quelques installations et films plus loin – je vous renvoie au Guide du visiteur qui détaille la succession des salles et des œuvres marquantes –, on retrouve des peintres explorateurs des formes et des couleurs : Egon Schiele avec une impressionnante Ville morte, Fernand Léger, Robert Delaunay... Dans la dernière salle, de belles œuvres de Feininger en lien avec le Bauhaus.

le pouvoir de l'avant-garde,the power of the avant-garde,now and then,exposition,bozar,palais des beaux-arts,bruxelles,2016,peinture,sculpture,cinéma,art contemporain,culture
Egon Schiele, Ville morte, 1912

Vous vous en êtes rendu compte, l’exposition sur Le pouvoir de l’Avant-Garde, maintenant et alors (jusqu’au 22 janvier 2017, puis au Musée National de Cracovie), une des « dix expositions incontournables de l’automne » selon Guy Duplat dans La Libre, emmène ses visiteurs dans toutes les directions, intrigue, déroute. Quelle diversité ! La qualité des œuvres et des artistes exposés compense l’absence de contexte, les éclaircissements du petit guide m’ont paru indispensables. Quels artistes, dans un siècle, illustreront à leur tour pour la postérité l’avant-garde de notre temps ?

08/10/2016

Maison Cauchie

Bxl maison Cauchie.jpg« C’est l’une des œuvres les plus originales de l’Art nouveau bruxellois, à la fois influencée par l’architecte de Glasgow Charles Rennie Mackintosh (1868-1928) et par la Sécession viennoise. Paul Cauchie développe le thème de la façade-affiche en couvrant la quasi-totalité de la façade d’une vaste composition en sgraffites. » 

Cécile Dubois, Bruxelles Art nouveau, Racine, 2016.

À l'occasion de la sortie de Bruxelles Art nouveau,
Cécile Dubois et Sophie Voituron vous invitent à une présentation-goûter à la Maison Cauchie
le samedi 22 octobre de 15h à 17h40. 
 

(Rue des Francs, 5 à 1040 Bruxelles. Entrée : 4 €.
S’inscrire avant le 20 octobre auprès de
cecile8968@hotmail.com )

06/10/2016

Bruxelles Art nouveau

Vous aimez vous promener en ville ? à votre rythme ? Dans Bruxelles Art nouveau, Cécile Dubois propose neuf balades à la découverte du patrimoine. Pour qui a déjà participé aux Estivales schaerbeekoises en compagnie de l’historienne et guide conférencière, sa passion pour Bruxelles ne fait aucun doute. C’est avec plaisir que je lui emboîte le pas dans cet ouvrage illustré par des photographies de Sophie Voituron. Bruxelles Art nouveau vient de paraître aux éditions Racine dans la collection « promenades au cœur de la ville » (où j’ai déjà suivi le regard des peintres avec Fabien De Roose à Bruxelles, à Namur).

bruxelles art nouveau,cécile dubois,sophie voituron,promenades au coeur de la ville,bruxelles,art nouveau,architecture,guide,photos,plans,culture

Octobre était le mois de la Biennale Art nouveau & Art déco, dont Cécile Dubois a été une des organisatrices. Changement de nom et de saison : le « Brussels Art Nouveau & Art Deco festival » se tiendra désormais au printemps (première édition du 11 au 26 mars 2017). En feuilletant son dernier ouvrage, je reconnais bien sûr des chefs-d’œuvre incontournables mais je découvre aussi de nombreuses façades inconnues, dans des quartiers que je n’ai pas l’habitude de fréquenter – à aller voir !

bruxelles art nouveau,cécile dubois,sophie voituron,promenades au coeur de la ville,bruxelles,art nouveau,architecture,guide,photos,plans,culture

« Capitale européenne de l’Art nouveau », Bruxelles a perdu certains bâtiments remarquables après la seconde guerre mondiale (faut-il rappeler la démolition de la Maison du Peuple ?) mais il en reste heureusement beaucoup et ces dernières années, l’intérêt pour l’Art nouveau se renouvelle. Ce courant architectural n’a pas véritablement de quartier privilégié à Bruxelles et il « n’est jamais le seul style présent dans un quartier ». Si Victor Horta en est l’architecte belge le plus connu, d’autres ont signé des constructions novatrices qu’on admire, qu’on restaure, qu’on protège, qu’on redécouvre un siècle plus tard.

bruxelles art nouveau,cécile dubois,sophie voituron,promenades au coeur de la ville,bruxelles,art nouveau,architecture,guide,photos,plans,culture
Vue extérieure de l'Hôtel Solvay (Horta) http://www.hotelsolvay.be/index-fr.php

La première balade, « aux origines de l’art nouveau », va du splendide Hôtel Solvay de Victor Horta (avenue Louise, ouvertures exceptionnelles) au musée Horta, sa maison-musée (rue Américaine, ouverte tous les jours sauf le lundi). Un plan très clair permet de situer les dix étapes de ce parcours à cheval sur trois communes, Bruxelles-Ville, Ixelles et Saint-Gilles. L’art nouveau naît à Bruxelles en 1893 avec Victor Horta et Paul Hankar : cette année-là, le premier construit l’Hôtel Tassel, « manifeste de l’Art nouveau organique », pour un ingénieur de la firme Solvay ; le second, sa propre maison, « art nouveau géométrique ».

bruxelles art nouveau,cécile dubois,sophie voituron,promenades au coeur de la ville,bruxelles,art nouveau,architecture,guide,photos,plans,culture
Escalier de l'Hôtel Tassel (Horta)

A leurs côtés, voici Albert Roosenboom, dessinateur pour Horta « avant de devenir l’un des plus grands défenseurs de l’esthétique Beaux-Arts, rappel des styles français du XVIIIe siècle » ; Octave Van Rysselberghe qui a construit avec Henry van de Velde un hôtel particulier pour Paul Otlet, l’inventeur de la Classification Décimale Universelle ; Benjamin De Lestré ; Adrien Blomme… Accolés aux descriptions des maisons et immeubles, de courtes biographies présentent les architectes, des encadrés en pointillé signalent d’autres points d’intérêt à proximité. Bruxelles Art nouveau offre aussi de temps à autre un entretien-portrait avec des personnalités liées par leur passion ou leur profession au patrimoine, comme Claire Fontaine (restauratrice) ou Françoise Aubry (conservatrice du musée Horta) pour cette première promenade.

bruxelles art nouveau,cécile dubois,sophie voituron,promenades au coeur de la ville,bruxelles,art nouveau,architecture,guide,photos,plans,culture
Maison de Paul Hankar

Les photos des façades, de détails, permettent d’apprécier les éléments remarquables expliqués dans le texte de présentation d’une page ou deux. A la date de construction s’ajoute souvent celle du classement, voire de l’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Il ne s’agit pas uniquement de demeures bourgeoises. Entre Ixelles, Saint-Gilles et Forest (promenade 2), on s’arrête devant une clinique, des ateliers d’artistes, des ensembles de plusieurs maisons, des logements ouvriers même. Les balades suivantes explorent le cœur de Saint-Gilles, le Cinquantenaire et le quartier des squares, Ixelles, les confins de Saint-Josse-ten-Noode et Schaerbeek, le cœur de Schaerbeek, le Sablon et les Marolles, et enfin le cœur même de Bruxelles.

bruxelles art nouveau,cécile dubois,sophie voituron,promenades au coeur de la ville,bruxelles,art nouveau,architecture,guide,photos,plans,culture
Cache-radiateur, Hôtel Cohn-Donnay (De Ultieme Hallucinatie) © Sophie Voituron 

Après un premier guide consacré à l’Art déco (2014) dans la même collection, Cécile Dubois offre ici une lecture instructive sur l’Art nouveau bruxellois. Et surtout elle incite à flâner en ville, son livre à la main, pour observer ces réalisations architecturales hors du commun. Voici de quoi nourrir la curiosité de tous les amoureux de Bruxelles et de son patrimoine. (Merci à Cécile Dubois et aux éditions Racine pour cet envoi.)