Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

01/12/2016

Ukiyo-e, I

Quelles merveilles ! Ne manquez pas « les plus belles estampes japonaises » au musée du Cinquantenaire. Les Musées royaux d’Art et d’Histoire présentent « Ukiyo-e », une sélection d’œuvres issues de leur collection fameuse, en deux temps, pour ne pas les exposer trop longtemps à la lumière – la seconde série à partir du 20 décembre prochain – 416 estampes au total (sur plus de 7500 pièces).

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture

Un petit film à l’entrée permet de visualiser la technique de l’estampe et les différentes phases du travail et de l’impression, introduction prolongée dans les premières salles où sont exposés des outils, des bois de trait, des impressions de différents types : noir et blanc, monochrome, polychrome, jusqu’aux « images de brocart » (bois de teinte multiples), voire rehaussées de textile.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture

Un bel album en accordéon déplié, Le sanctuaire de Hie sous la neige de Kawase Hasui (1883-1957), illustre le procédé d’impression complet, de droite à gauche, du noir et blanc jusqu’à l’image en couleurs, en montrant à chaque étape quelles parties sont encrées ou colorées (détail ci-dessus). L’art japonais de l’estampe débute vers 1720, l’exposition rend compte de son évolution jusqu’au début du XXe siècle. Les estampes polychromes des XVIIIe et XIXe siècles ont enchanté collectionneurs et artistes occidentaux (Monet, Van Gogh, par exemple) dès la fin du XIXe. On découvre ici de nombreux artistes japonais moins connus chez nous que Hokusai ou Hiroshige.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Torii KIYONAGA (1752-1815), Le restaurant Kankanrō, Vers 1794

« À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, des artistes tels que Harunobu, Shunshô, Kiyonaga, Utamaro et Sharaku représentaient sur leurs estampes des courtisanes et des acteurs, stars de la vie nocturne d’Edo (l’actuelle Tokyo). » De jeunes femmes pêchent – la figure féminine est privilégiée par les peintres d’estampes – ou bien vaquent à leurs activités quotidiennes, comme dans ces séries de « Huit vues », caractéristique de l’art sino-japonais, par exemple Les huit vues du salon de réception de Harunobu.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Suzuki HARUNOBU (1725?-1770)

Mais au théâtre de kabuki, les hommes jouent tous les rôles, masculins et féminins : de nombreuses estampes immortalisent des acteurs connus, leurs mimiques, leurs costumes, leur visage expressif et en gros plan (« okubi-e » ou « grosses têtes »). C’est l’occasion de peindre de beaux tissus, parures et coiffures, comme les courtisanes des « maisons vertes » (maisons closes) en offrent d’étourdissantes variétés. Les maisons de thé offrent souvent un cadre pittoresque où évoluent de jolies femmes ; ce sont des sujets très populaires pour un public majoritairement masculin, les femmes n’ayant aucun droit sous le régime shogunal de l’époque d’Edo.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Katsukawa SHUN’EI (1762-1819), L’acteur Ichikawa Omezō I dans le rôle de Momonoi Wakasanosuke, IV/1795

Utamaro, un des artistes les plus productifs du XVIIIe siècle, se spécialise dans les albums érotiques et, le premier, représente des visages de courtisanes en gros plan, d’une beauté raffinée comme on peut le voir dans deux splendides portraits d’hôtesses de maisons de thé. Sur le parcours de l’exposition, on montre aussi les objets précieux en usage pour la toilette (miroir, peignes, pinces à cheveaux, boîtes, nécessaire à fumer).

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Kitagawa UTAMARO (1753?-1806),
Le bol à thé,  
Suite : Huit vues de comptoirs de thé dans des endroits célèbres, Vers 1795-1796

D’Utamaro encore, ces Modèles de jeunes femmes, tissés de brumes – brume d’« un vêtement d’été en gaze, jeté nonchalamment sur un portant à kimono », une estampe rare. Un pentaptyque d’Eishi (1756-1829), soit cinq estampes juxtaposées, montre une scène de réjouissance estivale sur un bateau de plaisance (Partie sur le Yoshinomaru). Non loin, du même, une jolie Chasse aux lucioles.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Ecritoire décorée sur le couvercle d'un prunier et d'un camélia en fleurs

Près des estampes d’Hokusai (1760-1849), des vues célèbres du Mont Fuji et d’autres (affiche), on a rassemblé dans une vitrine divers albums de lui, certains ouverts, aux titres parfois intrigants et poétiques : « dessins impromptus, transmettant l’âme et éclairant la main ». C’est lui qui a introduit le fameux bleu de Prusse dans l’estampe en même temps que le paysage, sujet nouveau, montré pour lui-même et pas seulement comme un décor. Des chefs-d’œuvre aussi d’Hiroshige (1797-1858) : paysages panoramiques, vues d’endroits célèbres, jardins…

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Katsushika HOKUSAI (1760-1849),
Vent frais par temps clair,
Suite : Trente-six vues du mont Fuji, Vers 1830-1832 

Aux XIXe et XXe siècles, l’estampe japonaise se modifie au contact de la culture occidentale. Pour l’année de la Chèvre, Hokkei (1780-1850) présente une Européenne à la chèvre avec des maisons de type européen à l’arrière-plan, et signe même à l’horizontale, dans un cartouche en bas de la feuille, comme les Européens. On montre aussi de belles illustrations pour des scènes de roman, qui rendent l’atmosphère du récit, comme Jeune femme et deux silhouettes dans le brouillard du soir ou Jeune femme admirant la pleine lune.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Kawase HASUI (1883-1957), Le temple Tennō à Osaka,
Suite : Souvenirs de mes voyages, troisième série, 1927

Hasui, (1883-1957) le dessinateur d’estampes de paysages le plus important du XXe siècle, excelle dans le rendu de l’atmosphère météorologique : crépuscule, averses, neige… Sa vue du lac Kawaguchi, où le regard pénètre entre des arbres en ombres chinoises, est une splendeur. Shinsui séduit aussi avec ses portraits de femmes comme cette Jeune femme en longue tunique de dessous qui attache avec grâce ses cheveux dans la nuque et même une jeune femme nue au bord de l’eau, nudité impensable dans l’estampe ancienne.

ukiyo-e,exposition,bruxelles,musées royaux d'art et d'histoire,cinquantenaire,estampes japonais,art,technique,estampe,japon,culture
Itō SHINSUI (1898-1972),
Jeune femme en longue tunique de dessous, 1927

Au bout du parcours, l’attention est moindre, le regard un peu fatigué d'avoir observé tant de beaux détails, c’est pourquoi je vous parlerai la prochaine fois (après avoir vu la seconde série d’estampes) de Dimitri Piot, dessinateur belge de bande dessinée qui combine l’ukiyo-e avec la représentation du monde contemporain, à l’honneur dans la dernière grande salle.

29/11/2016

Ouverture

Cheng Wu Zhen Etude de Bambous.jpg« Il faut sauver les beautés offertes et nous serons sauvés par elles. Pour cela, il nous faut, à l’instar des artistes, nous mettre dans une posture d’accueil, ou alors, à l’instar des saints, dans une posture de prière, ménager constamment en nous un espace vide fait d’attente attentive, une ouverture faite d’empathie d’où nous serons en état de ne plus négliger, de ne plus gaspiller, mais de repérer ce qui advient d’inattendu et d’inespéré. »

François Cheng, Œil ouvert et cœur battant

Wu Zhen, Etude de bambous

28/11/2016

La beauté selon Cheng

Œil ouvert et cœur battant de François Cheng invite à la contemplation. Merci à Colo qui l’a cité sur Espaces, instants et me l’a donné à lire. Deux textes : un discours prononcé en 2010 au Collège des Bernardins et un Discours sur la Vertu à l’Académie française en 2007. Vous avez peut-être entendu l’écrivain franco-chinois parler de la beauté et de l’âme à La Grande Librairie il y a peu.

cheng,françois,oeil ouvert et coeur battant,comment envisager et dévisager la beauté,discours sur la vertu,essai,littérature française,beauté,bonté,culture

« Comment envisager et dévisager la beauté ? » Dans le mystère de notre « présence au monde », deux extrêmes : « celui du mal et celui de la beauté ». Le mal que des hommes infligent à leurs semblables est le plus terrifiant. L’énigme de la beauté – « A côté du vrai, du bon, le beau apparaît comme un luxe, un surplus, voire un superflu » – vient de ce que « l’univers n’est pas obligé d’être beau ». Il pourrait être uniquement fonctionnel, mais ce ne serait plus « la Vie ». Chaque être, fleur ou arbre, est unique et « virtuellement habité par la capacité à la beauté, et surtout par le « désir de beauté » ».

Voilà pour François Cheng où commence la beauté, par la « présence » ; « entre les présences qui ne cessent d’échanger circule le souffle de l’infini ». Et de s’arrêter sur le mot « sens », « diamant du vocabulaire français », une seule syllabe et trois définitions : sensation, direction et signification, « les trois étapes, ou les trois étages, de notre existence ».

A propos de la beauté physique, Cheng mentionne ce qui contribue à celle du visage humain : « regard, sourire, voix, etc., tous attributs qui relèvent déjà de la conquête de l’esprit. » Quant à la beauté « du cœur, ou de l’âme », celle-ci est d’un autre ordre, éthique, spirituel. Ainsi rapproche-t-il beauté et bonté, les saints et les artistes qui « font profession de dévisager la beauté ». L’art exige une vision profonde, mobilise le corps et l’esprit. « Si l’esprit raisonne, l’âme, elle, résonne. »

Cheng parle de peintres, compositeurs, écrivains, et de nous : « tous nous avons part à la beauté ». Pas d’art de vivre sans émerveillement devant les beautés du monde, des plus humbles aux plus grandes. Et pour questionner la beauté, l’écrivain propose un détour par la peinture chinoise, ces rouleaux « représentant d’immenses paysages, dans lesquels toujours figurent un ou plusieurs petits personnages » (le texte est suivi de neuf illustrations).

De son Discours sur la Vertu (sur le site de l’Académie française), une phrase : « Car à une époque comme la nôtre, où règne souvent le cynisme, ou un hédonisme sans frein, celui qui se propose de chanter la vertu n’a pas forcément le beau rôle ; il court tout de même le risque de se montrer plus ou moins naïf. » Le beau et le bon y reviennent à travers « quatre excellences » célébrées en Chine : le bambou, l’orchidée, le prunus, le lotus (ou le chrysanthème, une variante).

« François Cheng : un cœur qui écoute, une voix qui peint, une main qui caresse, un visage qui contemple et même, à travers les larmes, sourit. » (Antoine Guggenheim, Avant-propos). Un sage qui communique avec les fleurs et les arbres – et les hommes.

26/11/2016

Grâce nouvelle

Post Benglis  Sparkle Knot.jpg« Une série de « Knots » (nœuds) de métal devait suivre (1971-1972, 1978-1979). Les « nœuds »(métaux pulvérisés tels l’aluminium, l’étain, le cuivre et le nickel), ou formes nouées d’incantation pulsionnelle, traduisent un souvenir de beauté et de force qui, dans l’apparente expression décorative, retient le secret de la manipulation, toujours exploratoire, et d’un savoir-faire qui ira s’approfondissant (Sparkle Knot IV, 1972, revêtement en aluminium, tissu, plâtre, peinture et paillettes ; Bravo #2, 1975-1976, cuivre, acier, étain, zinc sur platre, tissu en coton et revetement en aluminium). Ces œuvres, d’un parti formel minutieux, constituèrent le thème d’une exposition-phare de la galerie Paula Cooper de New York en mai 1974 (Metallized Knots). Les éléments de différentes longueurs entrelaçaient leurs jambages et couvraient toute une partie de la galerie, alliant à la rigueur une sorte de grâce nouvelle. »

Claudine Humblet, Lynda Benglis (Post-minimalisme et Anti-Form)

Lynda Benglis, Sparkle Knot V, 1972,
Revêtement en aluminium, tissu en coton, plâtre, peinture acrylique et paillettes
Courtesy Cheim & Read, New York

24/11/2016

8 post-minimalistes

L’art contemporain déroute souvent, volontairement. Tracer une voie nouvelle, quel défi ! Aussi ai-je lu avec curiosité Post-minimalisme et Anti-Form : dépassement de l’esthétique minimale de Claudine Humblet, un beau livre reçu des éditions Skira.

humblet,claudine,post-minimalisme et anti-form,dépassement de l’esthétique minimale,art contemporain,essai,littérature française,artistes américains,eva hesse,keith sonnier,gary kuehn,lynda benglis,bill bollinger,alice adams,alan saret,richard serra,sculpture,peinture,dessin,installations,culture

Dans une brève introduction, la critique d’art situe son ouvrage par rapport à ses essais précédents, du Bauhaus (1980) à L’art minimal (2009), un courant auquel succède le post-minimalisme « en explorant pour leurs qualités propres les nouveaux matériaux ». Quels sont-ils ? Le latex (Eva Hesse, Lynda Benglis), la fibre de verre (Eva Hesse, Gary Kuehn), les ampoules et néons (Keith Sonnier), le fil de fer (Alan Saret), le plomb (Richard Serra) et bien d’autres matériaux divers (Bill Bollinger, Alice Adams). Quant au terme « Anti-Form », plus facile à comprendre, il vient de Robert Morris, un des fondateurs du minimalisme.

Ces noms ne vous disent rien ? C’est que, comme moi, vous restez à distance d’un certain art des années 1960 à aujourd’hui, faute de guide ou d’intérêt. Claudine Humblet présente ces huit post-minimalistes américains de façon chronologique et factuelle. Pas de propos hermétiques ici : elle décrit leur travail, raconte leur parcours, et de nombreuses illustrations en rendent compte. Des présentations claires, suivies de notes précises et d’une abondante bibliographie.

humblet,claudine,post-minimalisme et anti-form,dépassement de l’esthétique minimale,art contemporain,essai,littérature française,artistes américains,eva hesse,keith sonnier,gary kuehn,lynda benglis,bill bollinger,alice adams,alan saret,richard serra,sculpture,peinture,dessin,installations,culture
Eva Hesse, Contingent, 1969, Fibres de verre, résine de polyester, latex, tissu
National Gallery of Australia, Canberra © Bridgeman Images

Eva Hesse (1936-1970) « ou l’inspiration dans la rigueur naissant de l’incessant travail de la matière » : sa famille ayant fui aux Etats-Unis dès 1939, elle s’y est formée et a commencé par exposer des lavis à l’encre, des peintures de plus en plus abstraites, avant de se lancer dans des « peintures matérielles », « reliefs polychromes » à partir de papier mâché, cordes, bois, métal, etc. « De la richesse du « faire » naît la forme qui s’y greffe. » Œuvres en suspension, structures et formes souples, Repetition Nineteen (1967) en couverture du livre montre son travail sur le cercle et les matériaux, son chemin vers la sculpture. Fibre de verre et latex lui permettent de donner de nouvelles inflexions aux formes et de les doter de transparences inédites, « entre les grandes polarités de forme et d’antiforme ».

J’ai pensé un moment intituler ce billet « l’art souple », en pensant aux mouvements fluides des danseurs contemporains, tant pour cette artiste que pour les suivants : Keith Sonnier, Gary Kuehn, Lynda Benglis, Bill Bollinger, Alice Adams, Alan Saret, Richard Serra. Claudine Humblet leur consacre les autres chapitres de cette étude. En regardant le travail de ces artistes, je me suis encore fait cette réflexion qui me vient parfois devant des œuvres contemporaines : j’imagine le plaisir du geste pour l’artiste, tout à la confrontation avec la matière, explorant, essayant, transformant, jusqu’à ce stade que lui ou elle seule connaît, celui de l’achèvement.

humblet,claudine,post-minimalisme et anti-form,dépassement de l’esthétique minimale,art contemporain,essai,littérature française,artistes américains,eva hesse,keith sonnier,gary kuehn,lynda benglis,bill bollinger,alice adams,alan saret,richard serra,sculpture,peinture,dessin,installations,culture
Keith Sonnier, Chaldea, 1969, Néon, verre, Ileana Sonnabend Collection
Courtesy Keith Sonnier Studio, New York. Photo Steven Tucker

Cet art très concret ne cherche ni à représenter ni à décorer (quoique certaines œuvres puissent remplir cette fonction), il relève d’un corps à corps avec la matière au service d’une obsession : forme ou antiforme, lumière ou couleur, aspect brut ou fini… Les arabesques au néon de Keith Sonnier (1941-) dessinent souvent des formes improbables, parfois d’élégants graphismes colorés. On n’est pas étonné de le voir sollicité pour des installations, mises en lumière d’un couloir d’aéroport ou d’architectures contemporaines.

Gary Kuehn (1939 -) allie des matériaux opposés, une forme géométrique et une matière molle solidifiée, c’est surprenant. Je suis plus attirée par ses dessins, notamment des mines de plomb sur papier, une part de son œuvre très esthétique. Ce qui intéressant dans l’essai de Claudine Humblet, c’est qu’on peut y découvrir toutes les étapes de ces cheminements créatifs, comme les retrouvailles ultérieures de Gary Kuehn avec des formes simples, ses trouvailles et variations sur le cercle, le triangle, le carré.

humblet,claudine,post-minimalisme et anti-form,dépassement de l’esthétique minimale,art contemporain,essai,littérature française,artistes américains,eva hesse,keith sonnier,gary kuehn,lynda benglis,bill bollinger,alice adams,alan saret,richard serra,sculpture,peinture,dessin,installations,culture
Lynda Benglis, Contraband, 1969, Pigment Dayglo et latex moulé
Courtesy Cheim & Read, New York

Post-minimalisme et Anti-Form est un album richement illustré qui permet de se rendre compte de la manière dont ces artistes américains ont creusé leur sillon et évolué sans cesse, dans une tout autre voie que les hyperréalistes. Avec des matériaux destinés d’abord à d’autres usages – treillis métallique, câbles ou cordes (si présentes dans l’œuvre d’Alice Adams), caoutchouc, pour n’en citer que quelques-uns –, ces post-minimalistes nous font sortir du cadre connu et sollicitent notre attention, pour peu qu’on leur prête un regard sans préjugés.

19/11/2016

Une paysagiste

Peintresses Verboeckhoven.jpg
Marguerite Verboeckhoven,
Temps clair, 1913, huile sur toile, 49,5 x 65 cm.
Musée Charlier, Bruxelles, inv. I-418-1996. © Atelier de l’imagier

« Celles qui choisissent de se spécialiser dans le domaine du paysage – genre très coté au tournant du siècle – n’expriment-elles pas de manière éloquente ce besoin intense de respiration et de prise de distance pour se retrouver ? Leur soif d’indépendance n’échappe pas au public de l’époque ni à leur entourage. Comment une « dame » peut-elle sortir par tous les temps, tremper les pieds et le bas de sa robe dans la boue ? Comment peut-elle se retrouver isolée sur des chemins de traverse, aux prises avec l’inconnu ? Surveillées tant qu’elles sont en âge de se marier, les paysagistes circulent rarement seules. Louise Héger organise ses sorties en fonction des disponibilités de ses contacts, proches ou lointains ; elle joue les demoiselles de compagnie, un rôle qui lui impose de longs moments loin de ses pinceaux mais qui lui ouvre aussi des destinations rêvées. Parmi les nombreuses paysagistes encore à redécouvrir, Marguerite Verboeckhoven livre de fines notations symbolistes de bords de mer, œuvres qui nécessitent certainement de longues heures de travail en plein air, parfois même en nocturne. »

Alexia Creusen, Femme et artiste dans la Belgique du XIXe siècle

Catalogue Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914), Namur, Musée Félicien Rops, Silvana Editoriale, 2016.

17/11/2016

Peintresses belges

Quelle bonne surprise de retrouver à Namur, à l’entrée de Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914),  la grande toile (160 x 225 cm) de Dagmar De Furuhjelm, dont le titre exact est L’Atelier du peintre Blanc-Garin, découverte lors de la visite de l’Hôtel communal de Schaerbeek ! Elle fait aussi la couverture du catalogue qui complète heureusement la petite exposition du musée Rops qui contient quelques pépites, même si j’en espérais davantage.

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Dagmar De Furuhjelm, L'Atelier du peintre Blanc-Garin, c.1890, huile sur toile, 160 x 225 cm.
Commune de Schaerbeek, Bruxelles, inv. N264. © Atelier de l’imagier

A côté de « femme artiste », « femme peintre », au lieu de « peintre » tout court, ce terme de « peintresse » était péjoratif. Des féministes revendiquent à présent ce suffixe explicite pour marquer le genre, on se souvient des peintresses présentées par Euterpe sur son blog, mis en veilleuse mais toujours en ligne. Dans l’introduction « Naître femme, devenir artiste », Véronique Carpiaux et Denis Laoureux parlent d’un usage « explicitement sarcastique » du nom « peintresse » à la fin du XIXe siècle.

Quelles tactiques, quels choix de vie, quelles transgressions déploient alors ces femmes pour étudier et exercer leur art, exposer, se faire connaître, et sans se limiter pour autant aux genres dits féminins, c’est le sujet de cette exposition, approfondi dans le catalogue. Sur un beau buste en marbre par Juliette Blum (épouse du sculpteur Charles Samuel), Anna Boch esquisse un doux sourire : elle est sans doute la plus exemplaire des femmes artistes de cette époque, une vie consacrée à la peinture grâce à sa fortune personnelle et au célibat, en plus de son talent indéniable. Son cousin Octave Maus l’a introduite dans le milieu de l’art.

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Juliette Samuel-Blum, Anna Boch, peintre, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Les couples et familles d’artistes sont nombreux dans cette exposition, c’était une voie favorable pour une femme qui voulait continuer à créer après le mariage, mais pour certaines, cela marquait le point d’arrêt ou presque, comme pour Marthe Massin, l’épouse de Verhaeren. Un chef-d’œuvre d’Hélène Du Ménil et Isidore De Rudder m’a fait découvrir ce couple : L’Automne, une broderie aux fils de soie (200 x 260 cm) prêtée par le Musée du Costume et de la Dentelle de la Ville de Bruxelles (ci-dessous). Sous l’œil d’un paon qui déploie ses couleurs, une jeune femme rousse, vêtue d’une robe aux motifs de feuillages, allaite son bébé, une fillette près d’elle. Une nature morte de raisin, de fruits et de gibier sur une table et d’autres emblèmes évoquent la saison des feuilles mortes – j’aimerais voir les trois autres. L’un peignant, l’autre brodant, c’est éblouissant de finesse et de nuances mordorées. 

Un autoportrait d’Emma De Vigne (fille de sculpteur, épouse de peintre), un Portrait de femme par Marguerite Holeman sont de belle facture. Toutes les artistes portent ici leur nom de jeune fille ; ainsi Henriette Ronner, connue pour son art de peindre les chats, figure ici sous le nom de Henriette Knip. Sa fille, Alice Ronner, est également représentée à l’exposition, entre autres avec une grande nature morte originale, Harpe avec fleurs.

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Hélène Du Ménil et Isidore De Rudder, L'Automne, 1905, broderie aux fils de soie, 200 x 260 cm.
Musée du Costume et de la Dentelle de la Ville de Bruxelles

Il ne manque pas de citations, affichées tout au long de l’exposition, pour rappeler le mépris dont on faisait preuve à l’égard de ces peintres même dans la revue L’Art Moderne (« Les femmes ne peuvent peindre que des choses qui n’exigent ni pensée profonde, ni grand sentiment, ni large virtuosité »). J’ai aimé plusieurs passages de la correspondance de Louise Héger avec son père : « Pour moi, qui n’ai ni frère, ni cousin, ni oncle, ni Père qui soit peintre […] il faut bien que je m’arrange comme je puis et que je m’arme de courage. » « Etre traitée d'égale à égale avec respect et affection par des peintres sérieux et de grand talent, me rehausse à mes propres yeux et me ravive. »

Intérieur d’Anna Boch montre un grand bouquet champêtre dans son salon, au mur on reconnaît une de ses toiles, sur la table un livre, et partout la lumière qui pénètre par la fenêtre. Maurice Jean Lefèbvre a peint un charmant petit portrait d’elle peignant dans son jardin. Quelques signatures masculines sur le parcours, sous des photos ou portraits de ces peintres-peintresses. Celui de Berthe Art par Roger Parent, aux couleurs fauves, côtoie certains écrits d’une misogynie incroyable, prêtant aux artistes femmes tantôt une allure hommasse, tantôt des mœurs douteuses ! 

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Anna Boch, Intérieur, 1891, Musées de Verviers

A l’affiche, Dans l’eau ! de Virginie Breton, fille de Jules Breton, deux peintres français que j’avais remarqués au musée des Beaux-Arts de Lille : une très grande toile où elle a peint une jeune femme près de la mer, qui emmène deux enfants nus au bord de l’eau. Elle en tient un sur le bras et de l’autre, tire un petit garçon qui préférerait aussi être porté et vers qui son visage se tourne. C’est une œuvre vigoureuse, pleine de mouvement, dans la gamme des bruns et des gris chers aux peintres réalistes. (Je me suis interrogée sur ce choix pour annoncer une exposition sur des artistes belges : la mère de Virginie Breton était belge, son père ayant épousé Elodie De Vigne, fille du peintre gantois Felix De Vigne, d’où ses liens avec la Belgique. Un renseignement trouvé sur le site du Matrimoine, Wikipedia ne citant pas le nom de sa mère. De plus, Virginie Demont-Breton s’est engagée résolument pour la reconnaissance des femmes artistes.)

Mane Becube, d’Yvonne Serruys, n’est pas daté non plus ; c’est souvent le cas pour les toiles de ces peintres trop méconnues. Ici, une femme plus âgée porte une fillette aux pieds nus sur le dos. Toutes deux portent un bonnet de dentelle blanche. A l’arrière-plan, une haie conduit le regard vers un groupe de maisons. Une œuvre néo-impressionniste très lumineuse. On verra plus loin un joli bronze de cette artiste, Echo.

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Virginie Breton, Dans l’eau !, s.d., huile, 182,1 x 122,5 cm. Musée des Beaux-Arts, Anvers.
KMSKA © www.lukasweb.be - Art in Flanders vzw, photo Hugo Maertens

Intérieurs, jardins, portraits sont des sujets plus accessibles aux peintres qui, d’une part, aiment à représenter la vie quotidienne, et d’autre part, ne peuvent pas toujours se déplacer à la recherche de nouveaux paysages. Cécile Douard innove en se tournant vers les ouvrières des charbonnages, comme cette Hiercheuse au repos ; Louise De Hem, en peignant Indigence.

A l’étage, près d’un portrait de Verhaeren écrivant par Marthe Massin, son épouse, on a placé un buste du poète, en métal coulé, de Jenny Lorrain. Revoici Euphrosine Beernaert (autre prêt schaerbeekois) et d’autres beaux paysages : Vue des dunes (Louise Héger), Rosée (Marie Collart), Marais en Hollande – Matin (Anna Boch), plus impressionniste, un des prêts du musée d’Ixelles. 

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Louise De Hem,
Le Chat noir, c. 1902, pastel sur papier collé sur toile, 60 x 74,5 cm.
Stedelijk museum Ieper, Ypres

Je pensais ne pas connaître Anna Cogen dont on montre de belles toiles comme Mon vieux jardinier et Le bel automne : elle n’est autre qu’Anna De Weert, dont les toiles sont bien cotées en salle de ventes. Avec Jenny Montigny (La récréation à l’école de Deurle, Le goûter), elle a été l’élève d’Emile Claus et membre du cercle Vie et Lumière, de ces peintres belges appelés luministes. Un coup de cœur encore : Le Chat noir, un pastel de Louise De Hem, félinophilie aidant.

Il faut ensuite monter aux salles permanentes du musée Rops pour découvrir d’autres domaines où les femmes artistes ont réalisé de belles choses au tournant du XXe siècle : la gravure, l’illustration, la reliure (notamment de Juliette Trullemans, soit Juliette Wytsman – une peinture de Richir la montre servant le thé à son mari Rodolphe Wytsman – j’aurais préféré les voir à l’atelier.)

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Elisabeth Wesmael, Paysage, s. d., eau-forte, Bibliothèque royale de Belgique
(détail, désolée pour les reflets)

De belles eaux-fortes d’Elisabeth Wesmael, de Louise et Marie Danse précèdent une série d’œuvres de Claire Duluc (techniques diverses, un beau coup de crayon) qui a publié sous divers pseudonymes masculins pour éviter les préjugés sexistes. C’est là qu’on peut admirer le fameux portrait pointilliste de Claude Demolder-Duluc par Van Rysselberghe : l’épouse d’Eugène Demolder était la fille illégitime de Rops et d’Aurélie Duluc (représentée avec sa sœur Léontine au bord de la mer dans une toile connue de Rops, avec qui elles faisaient ménage à trois).

Voilà tout de même, malgré mon goût de trop peu, de bonnes raisons d’aller saluer ces « peintresses » belges, non ? Vous y verrez d’autres noms encore – j’aurais dû citer celui de Ketty Gilsoul-Hoppe dont on voit de belles œuvres – comme ceux de « dames artistes », appellation réservée aux dames de la noblesse belge pour qui la peinture était un loisir, parfois avec grand talent. 

femmes artistes,les peintresses en belgique,1880-1914,namur,musée félicien rops,exposition,peinture,sculpture,art,culture
Berthe Art, Chrysanthèmes blancs, s.d., huile sur toile, 102,5 x 65 cm. Stedelijke Musea Kortrijk, Courtrai

Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914) : le musée Rops à Namur propose cette exposition jusqu’au 8 janvier 2017. Si vous vous intéressez à la place des femmes dans l’histoire de l’art, si vous aimez vous promener dans le vieux Namur, si vous admirez l’art de Félicien Rops, si vous allez à Antica-Namur, quel que soit le prétexte, je vous conseille le détour par la rue Fumal.

P.-S. Prolongation 29/01/2017

08/11/2016

Rose pour les filles

Rouge Rose masculin.jpg« Longtemps, du reste, il n’y a pas eu de distribution sexuée, filles et garçons pouvant être vêtus aussi bien de rose que de bleu. Les bébés masculins semblent même être plus fréquemment costumés de rose que de bleu, si l’on en croit la peinture mondaine antérieure à la Première Guerre mondiale. Elle nous en a laissé plusieurs exemples. Cette mode, toutefois, ne concerne que les milieux de la cour, l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Dans les autres classes sociales, les nourrissons sont presque toujours vêtus de blanc. Rouge Cassatt Head_of_Margot_ca_1902.jpgIl faut en fait attendre les années 1930 et l’apparition d’étoffes dont les couleurs résistent au lavage répété à l’eau bouillante pour que l’usage du rose et du bleu ciel se généralise, d’abord aux Etats-Unis, plus tard en Europe. A cette occasion, un choix plus fortement sexué se met en place : rose pour les filles, bleu pour les garçons. C’en est fini du rose pensé comme une déclinaison pour enfant de l’ancien rouge viril des guerriers et des chasseurs. Le rose est désormais féminin, essentiellement féminin, alors qu’au XVIIIe siècle il était encore bien souvent masculin. A partir des années 1970, la célèbre poupée Barbie le consacre pleinement dans ce rôle et étend peu à peu son empire à tout l’univers ludique et onirique des petites filles. Il est permis de le regretter. »

Michel Pastoureau, Rouge. Histoire d’une couleur

Maurice Quentin de La Tour, Portrait d'enfant, pastel (1765), Paris, musée du Louvre

Mary Cassatt, Sketch of Head of Margot, esquisse au pastel (vers 1890), Chicago, The Sullivan Collection

07/11/2016

Rouge de plaisir

S’il est toujours gai pour une passionnée de lecture de recevoir un livre, quand il s’agit d’un album très attendu comme Rouge de Michel Pastoureau, le plaisir est décuplé ! Rouge. Histoire d’une couleur est le quatrième essai de la série, après Bleu, Noir et Vert ; le prochain sera consacré au jaune. Pastoureau étudie les couleurs en historien et s’intéresse en priorité au lexique, au vêtement, à l’art, aux savoirs et aux symboles. Feuilleter ce beau livre abondamment illustré et à la maquette soignée est un régal.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture

Soulevons donc le rideau de scène. Pastoureau présente le rouge comme « la couleur archétypale, la première que l’homme a maîtrisée, fabriquée, reproduite, déclinée en différentes nuances, d’abord en peinture, plus tard en teinture. » Même détrôné à présent par le bleu, la couleur préférée des Occidentaux, le rouge reste la couleur « la plus forte, la plus remarquable, la plus riche d’horizons poétiques, oniriques et symboliques. »

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Rideau de scène, 1928, BNF, Bibliothèque-musée de l'Opéra, ESQ 19 [86

L’auteur rappelle les difficultés rencontrées pour écrire l’histoire des couleurs, et leur caractère culturel lié à une société donnée. Si vous les avez lus, vous trouverez forcément ici des éléments déjà abordés dans ses ouvrages précédents. Son histoire du rouge se décline en quatre volets : « la couleur première », « la couleur préférée », « une couleur contestée », « une couleur dangereuse ? »

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Isis accueillant Thoutmosis IV (5e et 6e en partant de la gauche), vers 1380 avant J.-C., Louxor
© Osirisnet 2006

Dans la peinture funéraire de l’Egypte antique, les couleurs « toujours franches et brillantes » diffèrent pour les personnages masculins – « carnation rouge ou brun-rouge » – et féminins – « le corps est plus clair, beige ou jaunâtre ». Quant à celui des divinités, il est « d’un jaune plus vif ». Au Proche-Orient, le rouge est positif, « lié à la création, à la prospérité et au pouvoir » et aussi à la fertilité.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Le plongeur du Paestum, vers 480-470 avant J.-C., Paestum (Italie), Musée archéologique national

Il est difficile de savoir pourquoi le rouge a cette « primauté symbolique » dans les sociétés anciennes. Beaucoup d’explications ont été avancées. Pastoureau rappelle les « deux principaux « référents » de cette couleur : le feu et le sang », qui amènent à percevoir le rouge « comme un être vivant ». De belles reproductions en pleine page illustrent sa présence dans le décor des riches villas romaines ou dans la céramique grecque.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Joueuse de cithare (Villa de Boscoreale), vers 40 avant J.-C., New York, Metropolitan Museum of Art

Les teinturiers ont été performants « dans la gamme des rouges » d’abord. Les principaux colorants qu’ils utilisent sont la garance et le kermès (cf. rouge carmin), parfois la pourpre, le carthame et le henné. Les artisans romains se spécialisaient non seulement par couleur, mais aussi par matière colorante ; six noms distinguent ceux qui teignent en rouge ou dans un ton avoisinant. La pourpre, produite par le suc de certains coquillages (purpura, murex) est la plus prestigieuse.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Essai de reconstitution de la polychromie sculptée :
moulage de l’Auguste de Prima Porta (vers 20 avant J.-C.), exposé en 2004, Rome, musée du Vatican

Le rouge est présent dans la vie quotidienne des Romains : étoffes, polychromie des sculptures et des bâtiments – « l’image d’une Grèce et d’une Rome blanches » est fausse. La plupart sont peints, à l’intérieur comme à l’extérieur, avec une dominante rouge. C’est depuis toujours la couleur des fards que les femmes mettent sur les pommettes et les lèvres, à côté du blanc pour le front, les joues, les bras et du noir pour les cils et le tour des yeux.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Fermail circulaire (or et grenat) trouvé à Saint-Denis, VIe siècle, Bruxelles, Musées royaux d'Art et d'Histoire

Les pierres rouges sont recherchées pour la parure : pierres fines (rubis, grenat, jaspe, cornaline), pâtes de verre. On leur attribue des vertus protectrices, le rubis « passe pour réchauffer le corps, stimuler l’ardeur sexuelle, fortifier l’esprit, éloigner les serpents et les scorpions ». Grâce à leur crête rouge vif, « les coqs sont les rois du monde » (Pline). En revanche, « les cheveux roux ont mauvaise réputation » ; « rufus » (roux) est une insulte courante dans le monde romain et encore au moyen âge en milieu clérical.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Calendrier (vers 1260), Paris, cathédrale Notre-Dame, rosace occidentale

Si pour les Grecs et les Romains, le rouge est la couleur « par excellence », il faut attendre le haut Moyen Age pour qu’on puisse parler de « couleur préférée ». Les textes de Pères de l’Eglise organisent la symbolique chrétienne autour de quatre pôles, le feu et le sang dans leurs bons et mauvais aspects : rouge feu de l’enfer opposé à celui de la Pentecôte, rouge sang de la violence et de l’impureté mais aussi symbole de vie.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Le Pressoir mystique, miniature extraite de la Bible moralisée dite de Philippe le Hardi, XIVe-XVe s., Paris, BnF.

L’analyse de Pastoureau à propos du sang du Christ est illustrée par un étonnant « pressoir mystique » où celui-ci est assimilé à une grappe de raisin et son sang recueilli dans une cuve, comme le vin. Aux XIIe et XIIIe siècles, la dévotion envers le sang du Christ devient telle qu’on ne communie plus sous les deux espèces mais seulement sous une seule (le pain), le vin de messe étant réservé aux officiants. En contradiction avec les paroles de Jésus lors de la dernière Cène, cette limitation entérinée par le concile de Constance en 1418 suscite de nombreuses oppositions.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Le pape Clément IV, vers 1270-1275, Pernes-les-Fontaines (Vaucluse), tour Ferrande, 3e étage

En plus d’être la couleur préférée du pouvoir en Occident, le rouge est aussi pour cette raison celle des vêtements du pape et des cardinaux, avec le blanc ; le blanc papal prendra peu à peu le dessus, sauf pour le manteau et les mules (le pape François a surpris en portant des chaussures noires). Dans le domaine du blason, dont Pastoureau est un spécialiste, le rouge est présent sur plus de 60% des armoiries aristocratiques.

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
L'atelier d'un tailleur, Manuscrit rhénan d'un Tacuinum sanitatis, vers 1445-1450, Paris, BnF

Au XIIe siècle, cette couleur jusqu’alors sans rivale en trouve une : le bleu devient à la mode – progrès dans les techniques ? mutations idéologiques ? Pastoureau examine ces questions brièvement – Bleu y est déjà consacré. Par exemple, sur le vêtement de la Vierge Marie, d’abord de couleur sombre pour le deuil de son fils crucifié, le bleu prend place, de plus en plus clair, couleur du ciel. Le goût des belles étoffes rouges ne disparaît pas pour autant. Les jeunes dames de Florence au XIVe s’habillent de la couleur de l’amour et de la beauté, couleur de fête. Les paysannes se marient en rouge, la plus belle couleur obtenue par les teinturiers (en blanc seulement à la fin du XIXe).

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Titien, Le miracle du nouveau-né (détails, 1511)

Puis vient la montée du noir : les protestants, en particulier, rejettent le rouge trop voyant, voire dépravé, qui rejoint la rousseur dans l’exclusion symbolique. Les prostituées doivent porter quelque chose de rouge que ne portent pas les honnêtes femmes. Idem pour le boucher, le bourreau, le lépreux, l’ivrogne etc. Contre le rouge de la liturgie catholique, la Réforme rejette le luxe, le théâtre, les ornements. Le vêtement doit être « simple, sobre, discret ».

pastoureau,michel,rouge,histoire d'une couleur,essai,littérature française,histoire,occident,couleurs,lexique,art,savoirs,techniques,symboles,culture
Anonyme, d'après Abraham Bosse, La Vue, vers 1635-1637, Tours, musée des Beaux-Arts

Dans Rouge. Histoire d’une couleur, Michel Pastoureau nous parle de l’amour des peintres pour le rouge, du Paléolithique jusqu’à aujourd’hui ; du rouge, « couleur primaire » dans le spectre de Newton ; des talons rouges des aristocrates au XVIIe siècle et du rouge (drapeau et bonnet) des révolutionnaires… Il fait un petit détour par le rose avant de revenir au rouge « couleur politique » et de suivre sa trace dans le temps présent. S’il n’est plus la couleur préférée, s’il se fait plus discret, le rouge, en de nombreux domaines, garde intacte sa force symbolique.

05/11/2016

Un à un

woolf,virginia,la promenade au phare,roman,littérature anglaise,culture,extrait« Dès qu’elle [Lily] levait les yeux et les apercevait [les Ramsay] elle était envahie par ce qu’elle appelait « l’état d’amour ». Ils appartenaient aussitôt à cet univers irréel qui vous pénètre et vous transporte et qui est le monde vu à travers les yeux de l’amour. Le ciel s’attachait à eux ; les oiseaux chantaient à travers eux. Et, chose plus passionnante encore, elle sentait en outre, en voyant Mr. Ramsay s’avancer puis battre en retraite, et Mrs. Ramsay s’asseoir avec James à la fenêtre, et le nuage se mouvoir, et l’arbre s’incliner, que la vie, à force d’être faite de ces petits incidents distincts que l’on vit un à un, finit par faire un tout qui s’incurve comme une vague, vous emporte et, retombant, vous jette violemment sur la grève. »

Virginia Woolf, La promenade au phare