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30/07/2015

L'église St-Servais

Inséparable de la belle avenue Louis Bertrand qu’elle domine, l’église St-Servais attend une restauration depuis des années – elle devrait commencer bientôt. Ce jeudi 23 juillet, Yves Jacqmin, notre guide PatriS, l’a présentée au groupe des Estivales, d’abord devant l’entrée où les échafaudages dissimulent en partie la statue du Saint. 

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Paroisse historique de Schaerbeek, cette église a été construite pour remplacer la première, petite église de village, qui se situait en contrebas (emplacement marqué aujourd’hui par le grand « Vase aux Bacchantes » de G. Devreese). Il n’en subsiste que la cure et son jardin de curé. St Servais, premier évangélisateur en région gallo-romaine au IVe siècle, a été l’évêque de Tongres avant de partir pour Maastricht où se trouvent sa tombe et son « Trésor ».

 

La décision de démolir l’ancienne église a été prise en 1864, malgré sa valeur architecturale – des artistes se sont mobilisés en vain contre cette destruction exécutée en 1905. La nouvelle église St-Servais inaugurée en 1876 et l’ancienne ont donc coexisté quelque temps. La petite, désacralisée, a servi de gymnase (on y pratiquait l’escrime) et d’école de dessin (qui préfigure l’Ecole de la Ruche). 

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On compte une trentaine de paroisses dédidacées à Saint Servais entre la mer du Nord et Cologne. D’après la Légende dorée, inspiratrice de tant d’artistes, il descendrait de la sœur de Sainte Anne, mère de Marie. On raconte que, prisonnier des Huns, il a été protégé par des anges et un aigle. Le musée de Tongres contient des objets le concernant. Servais avait une réputation de diplomate. (C’est aussi le troisième des « saints de glace », fêté le 13 mai.)

 

Les plans de l’église sont de Gustave Hansotte, architecte entre autres de l’église Royale Sainte-Marie. Le choix de son emplacement est lié avant tout à un plan d’urbanisme, le chœur n’est plus orienté vers l’est comme le voulait la tradition. La façade est signée. La commune de Schaerbeek s’est impliquée financièrement dans son édification, vu son accroissement démographique à la fin du XIXe siècle. 

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L’église St-Servais est de style néo-gothique, mais de construction moderne avec une armature métallique dissimulée. Certaines pierres viennent de carrières locales, on a utilisé aussi la pierre de Gobertange. A l’intérieur, le guide nous rappelle la diversité du patrimoine religieux de Schaerbeek, tous les styles y sont représentés : éclectisme à l’Eglise Royale Sainte-Marie, romane et byzantine, néo-classicisme à Sts-Jean-et-Nicolas, néogothique pur ici et à Ste-Elisabeth (Cage aux Ours). Au XXe siècle, le néogothique sera mêlé à l’art déco ou stylisé.

 

En outre, St-Servais a conservé son mobilier du XIXe siècle, « rescapé de Vatican II » : confessionnaux, chaire de vérité, fonts baptismaux, autels, statues polychromes, banc de communion sont restés en place. On les doit à des artisans spécialisés primés à des concours internationaux. L’orgue (1935) est remarquable, deux concerts par an permettent d’apprécier ses très belles sonorités. Il est du facteur allemand Johannes Klais.  

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Bien qu’imitateur du XIIIe, le néogothique du XIXe siècle comporte sa part d’invention. Nous regardons des visages copiés de l’antique sous les colonnettes des ogives, une chaire de vérité en bois sculpté d’inspiration médiévale. Guillaume Geefs, l’auteur des fonts baptismaux (c’est lui qui a réalisé le monument de la Place des Martyrs) était aussi portraitiste royal. D’origine modeste (des parents boulangers), devenu bourgmestre en 1850, il a réussi une belle ascension sociale. Schaerbeek était au XIXe une commune de sculpteurs : Léon Mignon y avait son atelier, Paul De Vigne, Constantin Meunier (avant de s’installer rue de l’Abbaye), Charles Van der Stappen

 

Les toiles anciennes accrochées à gauche du chœur proviennent de l’ancienne église St-Servais, qui dépendait du chapitre de Soignies. On y faisait la quête pour l’entretien des églises mais l’abbaye tardait à restituer cet argent à la fabrique d’église de St Servais qui peinait déjà pour assurer les travaux nécessaires. Heureusement, des curés actifs prenaient des initiatives, comme l’organisation d’un pèlerinage à St-Servais dont on faisait le tour à cheval. 

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D’autres tableaux viennent de « couvents improductifs » fermés par Joseph II, comme la « Vision de Saint Servais » par Gaspard de Crayer, un Christ en croix et une Assomption du XVIIe siècle. A droite du chœur, une belle Annonciation est pour l’instant masquée par des échafaudages.

 

La visite s’est terminée à l’extérieur. En prenant quelques photos avant de sortir, j’ai aperçu de beaux vitraux XIXe dans une chapelle latérale. Yves Jacqmin nous a fait remarquer qu’en faisant le tour de l’église, nous descendons : cette déclivité du terrain a été récupérée par le bâtiment, l’entrée latérale comporte un perron. Le chevet, entouré d’une grille en fonte, est surmonté de faux arcs-boutants. Une petite entrée basse donne sur la sacristie, invisible de l’intérieur. De ce côté aussi, l’église est judicieusement placée dans la perspective de la rue Gallait. 

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Si comme moi, vous n’étiez jamais entré dans l’église St-Servais, je vous recommande la prochaine visite programmée ce jeudi 30 juillet à 12h30 – si les inscriptions sont encore ouvertes.

25/07/2015

Deux choses

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Deux choses à ajouter en ce qui concerne l’avenue Demolder.

 

Elle porte le nom d’un écrivain et avocat belge, Eugène Demolder (1862-1919) qui a épousé la fille du peintre Félicien Rops – vous vous souvenez peut-être du portrait de Claire Demolder par Van Rysselberghe.

 

L’été, les roses trémières montent à l’assaut des arbres de l’avenue et elles sont particulièrement belles cette année, atteignant même leur feuillage.

23/07/2015

L'avenue Demolder

Dimanche 19 juillet, 17 h. Pour découvrir l’avenue Eugène Demolder, rendez-vous était donné à la « Cage aux ours », surnom de la place Verboeckhoven dû à la ressemblance, à sa création, d’une rocaille dans la fosse du chemin de fer qui passe en dessous avec la fosse aux ours de Berne (place aujourd’hui défigurée par une passerelle blanche controversée).  

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Photo © Sylvie Wilhelm / http://fr.sylvie-wilhelm.com/

C’est une autre histoire qui nous éloignerait de cette « Estivale » à la découverte de façades admirables dans une avenue prestigieuse, véritable « festival d’ornements » selon la formule d’Anne-Cécile Maréchal, notre guide PatriS. Construite à partir de 1908, cette avenue bourgeoise a été conçue dans le cadre du prolongement de l’axe royal (rue Royale, rue Royale Sainte-Marie, Hôtel communal) vers la gare de Schaerbeek (place princesse Elisabeth).

 

Parmi les huit artères qui aboutissent à la Cage aux Ours, la plupart portent les traces d’un passé industriel. Celle-ci, beaucoup plus large, dotée de jardinets de rue et de grilles qui concourent à son élégance, a vu beaucoup d’architectes et d’entrepreneurs s’y établir : ils affichaient ainsi leur « carte de visite » et se trouvaient sur place pour diriger les travaux dans le quartier. 

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Photo © Sylvie Wilhelm

Le parcours commence devant la « résidence Demolder », un immeuble signé J. Teughels, dont l’entrée donne sur la place. Un de ses occupants nous présente une copie des plans de façade pour M. Colignon, notaire. L’étude et la salle d’attente occupaient le rez-de-chaussée, les clercs travaillaient au-dessus, puis c’était l’appartement personnel du notaire. Les trois étages supérieurs étaient donnés en location, surmontés de chambres de bonne spacieuses. 

 

Nous apprenons que l’ascenseur est d’époque, en acajou, avec des vitres biseautées. Les appartements – quelque 170 mètres carrés – ont des parquets de chêne garnis de frises (essences tropicales) et des cheminées de différents marbres. La sculpture d’angle est de Pierre de Soete, également médaillier. Enfin, les caves sont étonnantes, prévues pour conserver trois à quatre mille bouteilles ! 

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Photo © Sylvie Wilhelm

Les numéros 11 à 17, côté impair, sont du même architecte, G. Leemans, et pourtant les maisons, de plus en plus hautes, sont très différentes. L’éclectisme est à la fête dans cette avenue : art nouveau, art déco, beaux-arts s’y mélangent, entre autres. La signature de l’architecte au bas d’une façade signifie aussi qu’il est fier du résultat.

 

Au n° 13, un grand sgraffite orné a disparu, comme au n° 11 ou au n° 14 – la guide nous montre le dessin initial des façades, ce qui permet de juger des modifications apportées en un siècle (on peut consulter l’Album de la Maison Moderne à la Maison des Arts de Schaerbeek.) Mais un sgraffite à petites fleurs blanches typiques de Privat-Livemont est encore visible au-dessus et en dessous du bow-window. Graphiste et décorateur, celui-ci enseignait à l’Ecole industrielle de la Ruche, toute proche. Les entrepreneurs avaient ici les « bonnes personnes » sous la main. Un temps oublié, l’art du sgraffite, heureusement, est aujourd’hui retrouvé.  

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Au 17, la ferronnerie de la porte monumentale est sans doute l’œuvre du fondeur pour lequel la maison a été construite. Le plan intérieur montre la disposition typique de l’époque : loggia vers la rue, puis salon et fumoir ; à l’arrière, salle à manger et véranda. En face, plusieurs maisons de François Hemelsoet : au 24, une ferronnerie art nouveau spectaculaire a été refaite à l’identique, de même que les pilastres du balconnet qui la supporte. Au 26, les portes ont été changées pour aménager un garage, la loggia à vitraux a disparu.

 

Du côté impair, la guide attire notre attention sur la « maison aux iris », sur d’autres récemment restaurées, sur un joli porche dont les marches dissimulent l’entrée des domestiques. Deux maisons de J. Teughels encore (ci-dessous) datent des années vingt : leurs lignes sont simplifiées, le décor stylisé, tout en gardant beaucoup d’élégance. Les quatre colonnes en granit rouge de la seconde font grand effet en contraste avec la pierre blanche de façade. 

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Maisons J. Teughels  / Photo © Sylvie Wilhelm

Henri Jacobs a aussi œuvré ici, notamment pour une demeure construite en deux temps, ce qu’il a subtilement masqué à l’aide d’une frise et d’autres détails qui achèvent d’imbriquer les deux parties successives. Son style s’y révèle : soubassement en pierre bleue, jeu des briques en façade, éléments art nouveau, pierre travaillée et enfin les grilles pour unifier (ci-dessous). Leur motif se prolonge devant la maison voisine, ce qui améliore encore l’impression d’ensemble.

 

1909 a été une année faste pour Jacobs : il a gagné quatre des prix décernés par la commune de Schaerbeek. Sa maison personnelle est sur l’avenue Foch, mais il a dessiné aussi la « maison Fontaine » au 46, où nous retrouvons les pâquerettes de Privat-Livemont autour d’un visage de femme. En haut de la maison qui lui fait face, de beaux sgraffites restaurés illustrent les quatre saisons – et les quatre âges de la femme, suggère une participante. 

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La maison construite "en deux temps" de Henri Jacobs

C’est à Joseph Diongre, connu pour son œuvre art déco (paquebot Flagey, maison communale de Woluwe-St-Lambert) qu’on doit deux maisons pittoresques dans un style plutôt « balnéaire », aux 51 et 53. De fausses jumelles, très bien préservées, l’une plus étroite que l’autre – on peut s’amuser au jeu des différences.

 

En arrivant au boulevard Lambermont, nous remarquons des châssis en aluminium qui ne seraient plus autorisés aujourd’hui. C’est la commune qui a créé le boulevard, en échange l’Etat a offert les deux ponts monumentaux et leurs escaliers en pierre bleue, chaussée de Haecht et chaussée d’Helmet. L’âne rouge, dans le second tronçon de l’avenue vers le square Riga, attire le regard vers deux jolies maisons aux façades renflées, décorées l’une de pommes, l’autre de raisins. Un peu plus loin, Thomas Owen a vécu au n° 74.  

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La maison "Chu-Chin-Chow"

A côté d’un bel immeuble à appartements, une maison néo-Renaissance est ornée de chauves-souris, anges, raisins, tête de bouc en macaron, une ambiance de bacchanale. A nouveau les signatures de Teughels, Lauwers, Diongre au bas de belles façades où règne un éclectisme « de bon goût ». Pour finir, l’étonnante maison « Chu-Chin-Chow » au n° 99 : conçue en hommage à une comédie musicale à succès adaptée au cinéma, elle date de 1934. Rénovée avec respect, elle a gardé le dessin particulier du bois qui garnit ses fenêtres et sa corniche, ainsi que le joint creux en façade. L’entrée est très originale.

 

Si vous voulez découvrir vous-même l’avenue Eugène Demolder, sachez qu’une autre promenade guidée est prévue le dimanche 30 août, même heure, même endroit (Mise à jour 24/7/2015 : le groupe est complet.)* Un grand merci à Sylvie Wilhelm, photographe, rencontrée lors de ce parcours, pour le partage de ses photos (1 à 5).

 

***

 

* Pour information, il ne reste que trois dates ouvertes pour les Estivales 2015 :

30/7 12h30 Eglise Saint-Servais

06/8 12h30 Eglise Saints-Jean-et-Nicolas

06/9 17h A vélo - Schaerbeek se la joue "cottage".

21/07/2015

Un baiser

« Une ancienne tradition du nord de l’Italie veut qu’on offre à sa belle le premier marron tombé d’un marronnier,  je veux dire trouvé au moment où il tombe, pas un marron qui traîne, ni gaulé, ni cueilli, ça ne compte pas. Et là logiquement elle doit vous promettre d’être votre amoureuse jusqu’à l’automne suivant. (…)
McNeil Folio.jpgPar un jour d’automne, revenant d’une leçon chez madame Boulie, passant par la rue des Poilus, la petite parallèle à l’avenue principale de la vieille ville de Vence, voilà que je tombe, devant le lavoir, sur la cosse éclatée du plus beau des marrons qu’on ait jamais trouvé de Naples à Gibraltar. Comme j’ignore les coutumes calabraises, je le ramasse comme ça, par curiosité, c’est un beau marron, lourd, luisant, presque rond, tout à coup surgit une horde de gamins qui se jette sur moi, hurlant en Dieu sait quoi,  je détale, ils me suivent, (…) j’ai perdu mon marron en traversant la route mais ils ne l’ont pas vu (…).
Mon père, tranquillement, faisant comme chaque jour sa petite promenade, voit le marron par terre, alors il le ramasse, le frotte sur le revers de sa veste en velours et l’offre à la gamine qui se lève sur la pointe des pieds pour poser un baiser sur sa joue. Un baiser de Danielle ! Quinze gamins, route de Saint-Jeannet, comprennent en une seconde ce que c’est qu’être un vrai séducteur. »

David McNeil, Quelques pas dans les pas dun ange

20/07/2015

Simplement papa

« Ce livre est court, beaucoup trop court. Il raconte les rares moments que j’ai pu passer avec celui qu’autour de moi tout le monde appelait « Maître » et que moi j’appelais simplement papa... » écrit David McNeil au début de Quelques pas dans les pas d’un ange (2003). 

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Marc Chagall et son fils David, Photo Beauty will save (Les trois muses de Marc Chagall)

Auteur-compositeur, le fils de Marc Chagall, né en 1946, a enregistré aussi sept albums personnels. J’attendais un récit autobiographique, pas un vrai livre d’écrivain, or en plus de ses livres pour enfants, ce titre est le cinquième de McNeil (le premier, en 1994, s’intitule Tous les bars de Zanzibar). Son goût pour les jeux sonores révèle un « obsédé textuel ».

 

« Le musée des méduses », première des dix-huit séquences, commence avec Auguste, le chauffeur, mais très vite « Elle » apparaît, qui préfère « être un peu à l’écart » pour ne pas attirer les paparazzi, son obsession. Et bientôt la musique, avec « le vingt-septième cousin de Django Reinhardt passant entre les tables en massacrant Blue Moon ». Cagnes-sur-Mer est peu fréquenté à l’époque et le garçon qui n’a encore jamais vu de plage de sable est au paradis en marchant sur les galets brûlants.

 

« Elle » aime nager, et toujours loin, ce qui laisse à Chagall le loisir d’orner des galets avec des pastels gras, que son fils et lui balancent à la mer avant son retour – d’où l’afflux des méduses « au plus grand des musées de la lithographie ». Au rayon des fantasmes, le garçon la voit « happée par un banc de cachalots », « vendue aux enchères », grignotée par des écrevisses, et j’en passe.

 

Au détour d’une phrase, Mc Neil lâche « mon oncle dont je porte le nom ». Son oncle ? « Virginia Haggard, devenue mère d’un petit Chagall, était toujours mariée à un McNeil qui refusait de divorcer. Quand il a finalement accepté, elle avait déjà quitté le peintre. D’où son nom écossais. » (L’Express) David a été reconnu par son père biologique, qui lui a donné le prénom de son frère. Après la mort de Bella en 1944, la liaison entre Chagall et Virginia a duré sept ans (puis, en 1952, il épouse Valentina Brodsky « Elle »).

 

A Vence où Chagall s’installe en 1948, pour David il y a surtout Mariano le jardinier, Rosa la cuisinière. Et la fille du chauffeur d’autobus, Danielle, qui préfère le grand blond né « loin, à New York », le fils « du petit monsieur russe qui peignait des tableaux quelquefois très bizarres, des coqs verts à l’endroit sur des toits à l’envers, mais il était aimable et ça devait se vendre puisque l’hiver dernier il avait acheté, lui avait dit son père, la maison « des Collines ». » David, dix ans, a la permission de construire des cabanes dans l’immense jardin, « elle » voudrait faire de lui un architecte.

 

On a rajouté au nom de l’avenue qui allait s’appeler Henri-Matisse celui de l’ancienne route de Saint-Jeannet « pour qu’on puisse adresser du courrier à papa sans qu’on cite le nom de celui aussitôt devenu chez nous « colleur de papiers peints » ». McNeil raconte quelques anecdotes sur les relations entre les deux peintres qu’une chapelle va brouiller ou encore avec Picasso. Dans les années soixante, Chagall partira pour Saint-Paul où il repose – « Dommage pour lui, qui aimait tant Vence. »

 

David McNeil se dit né « dans le bleu », qui régnait partout dans leur maison : « De la rencontre de celui, un peu délavé, du regard de ma mère avec celui, plus intense, de mon père, ensemble ils avaient fait quelque chose qui devait ressembler à un ange j’imagine, un ange aux yeux bleus, je suis sûr que les anges ont souvent les yeux bleus. »

 

Chagall déteste faire les fonds. Alors il en charge David, qui préférerait aller à la plage. Son père l’embobine en lui expliquant « que le papier s’envolait lorsqu’il était entièrement recouvert de couleur », ce qui n’arrive jamais. « – Essaie encore, tiens, essaie en orange. »

 

Pour David et sa demi-sœur Jean, la vie à Vence est quasi paradisiaque, jusqu’à l’arrivée d’un disciple de Krishnamurti, rejoint par le jeune frère d’Isadora Duncan, un autre « fada » qui a connu Chagall avant-guerre à Paris. Accueillis gentiment, ils embobinent Virginia, qui part avec le photographe belge de célébrités venu pour le mariage d’Ida, l’autre demi-sœur de McNeil. « Un an de pension plus tard », quand David revient, « papa s’était déjà remarié avec Elle. »

 

« Mon père venait d’une famille très pauvre devenue très riche et ma mère d’une famille très riche devenue assez pauvre ». Elle appelait Auguste « Auguste », Chagall disait « monsieur Tiberi », alors David opte pour « monsieur Auguste ». Son point de vue sur la dernière épouse de son père est caustique : « il était l’heure de dîner et après le dîner il avait l’habitude d’aller travailler, il ne fallait surtout pas qu’il soit contrarié, un homme contrarié peint de mauvais glaïeuls et quand il est fâché se met à refaire des machins bibliques, des Moïse et des fuites en Egypte, difficiles à négocier, il lui arrivait même de peindre des Christ en croix, totalement invendables, pensez donc, qui, déjà, veut acheter un Christ en croix, et en plus un Christ en croix fait par un peintre juif. »

 

Chagall s’est mis en tête de lui apprendre la peinture pour le dégoûter de la vie d’artiste. Il l’emmène au Louvre (un jour qu’il était fermé pour travaux, on ouvre pour eux seuls la porte au « Maître » – qui répondait invariablement « Centimètre ! »), il lui fait lire des vies d’artistes pauvres, celle de Soutine par exemple.

 

Quelques pas dans les pas d’un ange raconte aussi la belle amitié avec Aimé Maeght, le plafond de l’opéra (lire ici), l’appartement sur l’île Saint-Louis, sa bar-mitsva, l’horrible collège du Moncel dont il ne garde que deux bons souvenirs : une visite de sa demi-sœur Jean, une autre de Chagall et Aimé Maeght qui le font sortir en dépit de tous les règlements. David McNeil préférera le Lycée français de Bruxelles, mixte de surcroît, où il joue de la trompette dans l’orchestre de l’école.

 

Puis viennent l’appel du jazz, la chanson, les derniers jours passés avec son père, malgré les manigances de Vava pour le tenir à distance. La dernière séquence, « Le couteau de cuisine et le sourire du faune », est suivie d’un émouvant dessin de Chagall signé « ton papa Marc ».

11/07/2015

Wolvens

Wolvens vue expo.jpg« Il aimait la pâte, il aimait la couleur. Il aimait la vie, le cours des jours, les enfants, les foules. Il aimait la lumière et la mer… »


Roger Pierre Turine, commissaire de l’exposition

 

Henri-Victor Wolvens. De l'ombre à la lumière

 

Paysages de Belgique

 

Musée d'Ixelles, 25.06 > 20.09.2015

 

 

 

 

 

 

09/07/2015

Paysages de Belgique

L’exposition d’été au musée d’Ixelles s’intitule « Paysages de Belgique » : sur l’affiche, Dunes au soleil d’Anna Boch (vers 1903), un des chefs-d’œuvre du musée, avec le dégradé mauve des ombres sur le sable, le pointillé bleu d’un horizon placé très haut sous un ciel clair tacheté de rose, une merveille. 

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Anna Boch, Dunes au soleil, ca 1903, Coll Musée d’Ixelles © photo Mixed Media

Pour découvrir cette sélection de peintures, photographies, installations, de 1830 à nos jours, j’ai commencé par les « paysages industriels ». En face d’une Vue topographique du Grand Hornu, une peinture des Hauts fourneaux à Charleroi par Maximilien Luce en 1896 jouxte une photo noir et blanc du même genre de site en 1971. Les fumées de Pierre Paulus du Châtelet (ci-dessous), panaches jaunes et bleus crachés par les cheminées d’usine, se reflètent dans l’eau où une péniche est à quai – évocation lyrique. 

Meunier montre un Paysage borain de plus loin. Le vent pousse en oblique les fumées des usines, mais au premier plan, dans un pré, un homme en noir sur un cheval blanc s’est arrêté pour écouter un paysan. Près d’un terril peint par Luce, une photo N/B de 2002 en montre un partiellement boisé. Omer Ozcetin réinvente cet univers post-industriel dans Quelque part (2004).  

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© Pierre Paulus de Châtelet, Les fumées, 1930

Si le développement de l’industrie a d’abord été sujet de fierté, les artistes se sont ensuite attardés sur la destruction des paysages, puis l’abandon des sites – une installation photographique d’un « petit maître liégeois, pauvre pitre en art, artiste de la médiocrité », comme Jacques Lizène se désigne lui-même, décline ses clichés des banlieues. 

L’impression est différente si on aborde l’exposition par la seconde entrée et les « Paysages de la nation ». Mer du Nord, Campine, vallées de la Meuse, forêt de Soignes, vallée de la Lys, Hautes Fagnes, inspirent les peintres de la jeune Belgique au milieu du XIXe siècle. Voici De Saedeleer, Claus, Hamesse, Rops, Boulenger et d’autres, plus ou moins connus.

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Côté campagne, des meules d’antan : versions réaliste (Evenepoel), impressionniste (Schlobach), post-impressionniste (Finch). Des vergers aux différentes saisons. C’est dans le groupe des marines, non loin d’Artan et d’Ensor (Le brise-lames) que figure Anna Boch, si bien évoquée par Françoise Levie dans son documentaire, « Anna et Vincent » diffusé ce mois-ci par la RTBF : Anna Boch a été la seule à acheter une toile à Van Gogh de son vivant, c’est le fil conducteur du film (à voir en vidéo ici, rediffusion sur La Trois le 10 juillet à 00h50.)  

« Paysages intérieurs, paysages imaginaires » rassemble des toiles plus modernes et deux grandes photographies panoramiques contemporaines. Hans Op de Beeck, dans Exterior (1), montre un décor d’arbres dénudés sur une scène très éclairée et, dans l’ombre des projecteurs, autour de l’estrade, des caisses, du matériel. Extérieur vs intérieur, le titre sème le trouble. A côté, Puttebos de Felten-Massinger (un duo de photographes) : un paysage campagnard dans une lumière étrange, avec un chemin, un champ de céréales, un bosquet, des arbres – un grand silence.  

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Thierry De Cordier, Mer grosse, 2011, Private collection, Courtesy of the artist and Xavier Hufkens, Brussels © photo Dirk Pauwels

Très troublant aussi, Noces de Gilbert Fastenaekens : de loin on dirait une photo en noir et blanc, mais en la regardant mieux, on distingue des couleurs dans ce fouillis de branches où poussent des bourgeons blancs. Une immersion dans le paysage. 

Au bout de la grande salle du musée d’Ixelles, l’estrade accueille des grands formats. Côte à côte, Mer grosse de Thierry De Cordier et La Vague de Constant Permeke offrent deux variations parallèles sur la lumière, le ciel, la mer, dans les tons bleus pour l’un, bruns pour l’autre.  

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Léon Spilliaert (1881-1946), Marine, nocturne, 1900 © photo Vincent Everarts

Plus de septante artistes sont conviés dans ce parcours en six thèmes. A l’étage, deux belles sections : « Nocturnes et effets de lune » avec Spilliaert, Degouve de Nuncques, Heymans, Stevens… Puis « Nuages » : une petite toile lumineuse d’Hippolyte Boulenger, un petit Magritte dans sa cage de verre, de grands ciels d’Ensor, de Degreef, de Maurice Pirenne (Les toits dans le ciel bleu). Jean-Pierre Ransonnet donne à ses photos de nuages des légendes : « l’écoute », « l’attente », « le silence »… Sur l’autre mezzanine, « Abstraction et nature » regroupe des œuvres de la seconde moitié du XXe siècle. 

Le parcours est éclectique, inégal, intéressant. Le petit journal du Musée d’Ixelles attire l’attention sur une installation que j’ai manquée, de Jean-Philippe Toussaint, créée pour cette exposition – une nouvelle inédite figure dans le catalogue et il viendra la lire le 2 août prochain dans l’après-midi, lors de la première édition de « Thé au jardin » (inscription sur le site du musée). 

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Hippolyte Boulenger, Ciel nuageux, sd, Coll Musée d’Ixelles © photo Mixed Media, Belgium 2015

En plus de « Paysages de Belgique », deux expos « bis » sont visibles aussi jusqu’au 20 septembre : « Henri-Victor Wolvens, de l’ombre à la lumière » et « Véronique Boissacq, Equations ». Sans oublier la belle collection permanente du musée. Le nouvel accrochage donne amplement de quoi se réjouir, et hors de toute canicule.

04/07/2015

Mon art

Chagall Ma vie couverture.jpg« Mais mon art, pensais-je, est peut-être un art insensé, un mercure flamboyant, une âme bleue, jaillissant sur mes toiles.

Et je songeais : « A bas le naturalisme, l’impressionnisme et le cubisme réaliste ! »

Ils me rendent triste et contraint.

Toutes les questions – volume, perspective, Cézanne, la plastique nègre – sont ramenées sur le tapis.

Où allons-nous ? Qu’est-ce que cette époque, qui chante des hymnes à l’art technique, qui divinise le formalisme ?

Que notre folie soit la bienvenue !

Un bain expiatoire. Une révolution du fond, non seulement de la surface.

Ne m’appelez pas fantasque ! Au contraire, je suis réaliste. J’aime la terre. »

 

Marc Chagall, Ma vie

02/07/2015

Sa vie par Chagall

Je vous ai déjà parlé de Chagall cette année, de la rétrospective bruxelloise qui vient de fermer ses portes, de son catalogue, du musée de Nice. En 1922, à Moscou, le peintre achevait d’écrire Ma vie, l’autobiographie de ses années russes. Bella, sa femme, a traduit en français ce texte qu’accompagnent une trentaine de dessins. 

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Pages de l'édition 1931 de "Ma Vie"

Marc Chagall est né en 1887 à Vitebsk, « ville triste et joyeuse ! », le jour d’un grand incendie dans le quartier des pauvres juifs : « Je n’ai pas voulu vivre. Imaginez une bulle blanche qui ne veut pas vivre. Comme si elle s’était bourrée de tableaux de Chagall. On l’a piqué avec des épingles, on l’a plongé dans un seau d’eau. Enfin, il rend un faible piaulement. Pour l’essentiel, je suis mort-né. » 

 

Son père a travaillé comme ouvrier pendant trente-deux ans dans un dépôt de harengs. « Le soir entrait avec lui. » La mère de Chagall n’a pas eu la vie facile, il la revoit frappant la toile cirée de la table, sans « personne avec qui causer. » Elle aimait tant parler – « Mon fils, cause avec moi. »

 

Chagall se souvient du grand-père barbu, « précepteur religieux », et de l’autre, boucher, et de l’indifférence des siens pour son art. Un oncle a peur de lui tendre la main – « Si je me mettais à le dessiner ? Dieu ne le permet pas. Péché. » Un autre, excellent coiffeur, le seul à être fier de son neveu dans tout le voisinage, refuse pourtant son portrait.

 

« Au-dessus de la ville » (ci-dessous) montre ce que Chagall voyait du grenier, d’où il aimait observer les allées et venues des habitants, les oiseaux, le ciel, l’agitation quand survenait un incendie. Un temps, il prend des leçons de chant chez un chantre qu’il assiste à la synagogue. Il rêve d’entrer au Conservatoire, d’apprendre le violon ou de devenir danseur, poète…

 

« Cependant les années s’avançaient. Il fallait commencer à imiter les autres, leur ressembler. » Sa mère l’envoie étudier la Bible chez un rabi, dont le vieux chien roux l’effraye. Un jour, l’animal le mord au bras et à la jambe, avant d’être abattu – il avait la rage. Le médecin ne laisse au garçon que quelques jours à vivre, on l’envoie à Pétersbourg. Lui se sent un héros, l’hôpital lui plaît – « coucher seul dans un lit blanc », du bouillon et un œuf pour déjeuner.  

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Marc Chagall, Au-dessus de la ville

Guéri, il rentre à la maison. A treize ans, Marc Chagall est triste, il craint l’âge adulte. A l’école, il se sent devenir « encore plus bête », se met à bégayer. Un camarade regarde ses dessins au mur de la chambre : « Ecoute, tu es donc un vrai artiste ? » Le mot entre en lui, il ne sera jamais commis, comptable ou photographe, comme l’a imaginé sa mère. Elle finit par accepter de l’inscrire à l’Ecole de peinture de M. Pènne, qui lui trouve « des dispositions ».

 

La vie ordinaire charrie ses malheurs : sa petite sœur Rachel meurt, puis un voisin, veillées, cimetière... Un élève de Pènne, fils d’un gros marchand, devient son ami, et lui laisse « espérer valoir plus que l’humble gosse de la rue de Pokrawskaja ». Ils projettent de poursuivre leurs études artistiques à Pétersbourg. Son père lui jette alors vingt-sept roubles sous la table (« Je lui pardonne, c’était sa manière de donner »), les seuls jamais reçus de lui. 

 

« L’essentiel, c’est l’art, la peinture, une peinture différente de celle que tout le monde fait. » Où trouver de l’argent et surtout, comment obtenir l’autorisation ? « Je suis israélite. Or, le tzar a fixé une certaine zone de résidence dont les Juifs n’ont pas le droit de sortir. » En 1907, à vingt ans, il s’en va « vers une vie nouvelle, dans une ville nouvelle ».

 

Tourmenté par les filles – Nina, Aniouta, Olga, Théa –, il finit par oser les approcher, les embrasser. Puis Chagall rencontre Bella : « Je sentis que c’était elle, ma femme. » Il cherche une chambre où elle puisse venir le voir, poser pour lui. Subventionné quelques mois par un ami des arts, il travaille ensuite comme domestique chez un avocat, puis, après avoir été arrêté, s’engage chez un peintre d’enseignes pour pouvoir habiter la capitale.

 

L’Ecole d’art lui semble du temps perdu, son maître trop négatif. Chagall entre alors à l’Ecole de Bakst chez qui passe « un souffle européen ». Mais de là aussi, il s’en va frustré – est-il incapable de s’instruire ? Trois mois plus tard, Bakst apprécie enfin une toile de lui et l’accroche au mur. Espoir. Le jeune peintre voudrait suivre Bakst à Paris, ses parents refusent de l’accompagner : il doit partir pourtant, écrit-il, même pour vivre seul dans une cage. 

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Winawer, un député de la Douma, « presque un père », lui achète deux toiles (son premier acheteur !) et subventionne son séjour à Paris. Le Louvre l’éblouit, il lui semble tout découvrir, « surtout l’art du métier ». A la Ruche, il peint sur tout ce qu’il trouve, nappes, chemises, seul devant sa lampe à pétrole, affamé. Bakst qu’il revoit aux Ballets russes accepte de venir voir son travail : « Maintenant, vos couleurs chantent. » 

 

Chagall raconte ses débuts parisiens, les rencontres avec des artistes, des poètes. La vie est difficile, mais il s’écrie : « Paris, tu es mon second Vitebsk ! » Rentré en Russie pour le mariage de sa sœur, le jeune peintre y est retenu par la guerre : où aller ? Il épouse en 1915 Bella Rosenfeld, fille de bijoutiers. Elle préfère les grandes villes, lui la campagne. Son beau-frère lui trouve un emploi dans un bureau militaire, qu’il abandonne juste avant la révolution de février.

 

Son nom est proposé au Ministère des Arts, et malgré la méfiance de sa femme, Chagall accepte de diriger l’Ecole des Beaux-Arts à Vitebsk où il se démène pour obtenir des crédits, des professeurs, des élèves – « J’engendrais des dizaines de peintres. » Mais le costume de fonctionnaire soviétique ne lui va pas. Trahi par ses amis, il est expulsé de son école, repart à Moscou où on viendra pourtant le rechercher plus tard.

 

Sa belle-famille est ruinée – après les pogroms antijuifs viennent les pillages antibourgeois – et Chagall se rend compte que sa peinture n’a plus de place dans l’art prolétarien. Malgré la misère, il veut garder son âme. « Exaspéré, je me suis jeté avec acharnement sur le plafond et les murs du Théâtre de Moscou. » Il réclamera en vain d’être payé. Désespéré, Chagall décide de laisser tout ça pour Paris, les Russes n’ont pas besoin de lui. « Et peut-être l’Europe m’aimera et, avec elle, ma Russie. »

25/06/2015

Expos en vrac

Dimanche matin, j’arrivais d’un bon pas aux Musées Royaux des Beaux-Arts pour revoir la rétrospective Chagall (qui s’achève le 28 juin) quand j’ai remarqué les gens qui attendaient sur les marches – le week-end, depuis janvier, le musée n’ouvre ses portes qu’à onze heures au lieu de dix. Quelques-uns patientaient, sans doute pour être les premiers dans la file, mais la plupart des arrivants s’en allaient – quel horaire dissuasif, malencontreux, pour les visiteurs d’un jour ! 

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Cap sur le Palais des Beaux-Arts ou Bozar, tout proche, où j’ai vu bien des choses réjouissantes. D’abord V+ 2014-2015, une exposition d’architecture, présentée dans les anciennes boutiques côté rue, – bonne idée de faire revivre ces espaces bien éclairés. Des documents, matériaux, maquettes, autour de « cinq projets publics en cours d’étude ou de chantier » : un château d’eau (Ghlin), un centre culturel (Deinze), des musées – de la mode et du design (Bruxelles), du folklore (Mouscron) – et un cinéma (Charleroi).  (Jusqu’au 20 septembre.) 

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Ensuite, et c’est aussi entrée libre, en marge de la grande exposition « Les Belges. Une histoire de mode inattendue », le joli coup de pub d’une célèbre marque de lingerie qui fête ses 150 ans, à gauche du grand hall Horta : « La mémoire de l’intime ». Cette entreprise belge met en scène l’évolution de ses parures à même la peau à travers « une sélection remarquable d'articles de lingerie datant de 1865 à nos jours ». Une présentation originale, de quoi réjouir les yeux et aussi apprécier de ne plus vivre à l’époque des corsets ! (Jusqu’au 28 juin.) 

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De l’autre côté du hall, on est loin du travail des petites mains qui assemblent jusqu’à trente éléments pour fabriquer un soutien-gorge. Place à l’impression en trois dimensions : « Making a difference / A difference in making ». Les balbutiements de la 3D font place à présent à des objets très originaux, voire des œuvres d’art ou de design, et à des matériaux nouveaux pour  l’ingénierie et les sciences. On imprime même des robes ! Etonnant. (Jusqu’au 23 juin.)

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De retour aux Musées des Beaux-Arts, c’est la foule des grands jours : la queue serpente pour l’achat des tickets – les Amis des Musées, heureusement, accèdent directement aux expos avec leur carte de membre. Quel monde à la rétrospective Chagall ! Une fois de plus, je vérifie qu’il vaut toujours mieux, quand on le peut, visiter une grande exposition à ses débuts et en semaine, pour regarder tout bien à l’aise. (Vu l’affluence, on a prévu des nocturnes pour les derniers jours.) 

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©
Gao Xingjian, Ailleurs, Musées Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles.

Terminons avec Gao Xingjian, dont je n’ai malheureusement pas vu la récente rétrospective au Musée d’Ixelles. Il présente ici « L’éveil de la conscience ». Au bout du magnifique Forum où je n’avais pas encore remarqué l’accrochage de « Visio Smaragdina », vision d’émeraude de Thierry De Cordier (2009), c’est dans la première salle à gauche que le peintre et écrivain, prix Nobel de littérature 2000, a installé six œuvres monumentales « créées spécialement pour les lieux ». A l’encre de Chine sur toile blanche, une invitation à la méditation et à la contemplation. Des banquettes permettent de laisser le regard s’immerger dans cette « mer d’encre » avec ses noirs, ses gris, ses blancs – et dans une paix totale, à cette heure où personne d’autre n’en franchit le seuil.