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06/06/2015

Dans la musique

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Dominique Bona, Deux sœurs

04/06/2015

Deux soeurs au piano

Dominique Bona m’avait enchantée avec Berthe Morisot, Le secret de la femme en noir. Deux sœurs (2012) raconte la vie des « muses de l’impressionnisme » qui ont servi de modèles au célèbre Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano (1897), aujourd’hui au musée de l’Orangerie. Berthe Morisot avait rencontré leur père en Normandie, ils y ont même peint ensemble. Et elle avait choisi Renoir et Mallarmé pour veiller après sa mort (en 1895) sur sa fille Julie Manet, qui sera une amie très proche des deux sœurs. 

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Auguste Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano, 1897 / Photo © La Parisienne du Nord

C’est leur vie, et celle de deux familles : les Lerolle et les Rouart – elles ont épousé deux frères. Yvonne et Christine ont grandi dans un milieu ouvert à l’art : leur père, Henry Lerolle, « héritier d’une entreprise prospère de bronziers d’art », est lui-même peintre, avec modestie, et collectionneur d’art, par amour de la peinture et des artistes qu’il reçoit chez lui. « Tous les gens qu’elles fréquentaient étaient peintres, poètes ou musiciens : elles ont vécu, avec un parfait naturel et sans aucun snobisme, dans un bouillon artistique où les génies se bousculaient. »

 

Qui étaient les sœurs Lerolle ? La question que Dominique Bona s’est posée au départ – « Renoir ne livrait le nom de famille de ses modèles que lorsqu’il s’agissait de personnalités ayant pignon sur rue » – l’a conduite vers un « condensé d’artistes autour des deux sœurs, comme une ronde enchantée, dans les dernières années du XIXe siècle. » Derrière la vision heureuse sur la toile, elle a découvert « des ombres et des drames », et plus qu’il n’en faut pour tenir les lecteurs en haleine.

 

Bona rapporte bien sûr l’histoire du tableau, des circonstances dans lesquelles il a été peint jusqu’à son arrivée dans la collection Paul Guillaume-Jean Walter. Mais du vivant d’Auguste Renoir, la toile qu’on aurait imaginée à la place d’honneur chez les Lerolle n’a en fait jamais quitté le peintre, qui l’a toujours gardée près de lui. 

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Auguste Renoir, Yvonne et Christine Lerolle au piano, 1897, Musée de l'Orangerie, Paris

Quand Renoir les peint, Yvonne et Christine Lerolle ont vingt et dix-huit ans. L’aînée (en blanc) est la plus musicienne, la cadette (en rouge) la plus enjouée. Leur mère, Madeleine Escudier, « grande et belle femme », belle voix, chante et récite des poèmes, elle règne avec charme. Leur père peint des paysages, des scènes religieuses ou symboliques, commandes d’Etat ou d’Eglise. Dans leur hôtel particulier à Paris, la vie est facile pour les deux sœurs et leurs deux jeunes frères : « On ne manque de rien. On reçoit beaucoup, rien que des amis. »

 

Debussy vient souvent chez Henry Lerolle, peintre « enivré de musique », loin de la bohème, mais artiste authentique. Il expose au Salon, déteste l’académisme, et doute tellement de son art qu’il finira par renoncer « à ses pinceaux officiels » pour ne montrer ce qu’il dessine ou peint qu’à ses intimes. Son tableau le plus connu est au Metropolitan, A l’orgue, une toile dans la gamme des bruns et des gris qu’il chérissait, à l’opposé d’un coloriste comme Renoir.

 

Lerolle collectionne les œuvres d’artistes qu’il admire, à une époque où les impressionnistes sont encore mal considérés : Corot, Fantin-Latour, Eugène Carrière, Puvis de Chavannes, Morisot, Monet, Maurice Denis, Degas (en nombre), Gauguin, Camille Claudel… Son beau-frère, le compositeur Ernest Chausson, est pour Henry Lerolle plus qu’un ami, un frère. Lui aussi collectionne dessins et peintures, ils rivalisent même dans la « course aux Degas ». 

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Henry Lerolle, La répétition à l'orgue, 1885, Metropolitan Museum of Art, New York

Le troisième homme, le plus sérieux au milieu de ces doux rêveurs, c’est Arthur Fontaine, qui a épousé la plus jeune sœur Escudier, Marie, la cadette de Madeleine Lerolle et de Jeanne Chausson (c’est elle qui tient une partition et chante sur le tableau A l’orgue). Œuvrant pour le progrès social, ce haut fonctionnaire est un « bourreau de travail ». Au contact des Lerolle et des Chausson, il développe son goût pour les arts et devient lui aussi un grand collectionneur.

A cette époque, chaque famille bourgeoise possède un piano. Jeunes filles au piano est le premier Renoir acheté par l’Etat, une date dans sa carrière. Pour Yvonne et Christine Lerolle au piano, il change de format, peint en largeur, ce qui donne plus de place au piano (elles sont de vraies musiciennes) et laisse entrevoir le décor : deux chefs-d’œuvre de Degas sur le mur du salon, Danseuses et Avant la course.

 

C’est Degas, « célibataire endurci », qui a « l’idée de marier deux fils d’Henri Rouart aux deux filles d’Henry Lerolle » et ensuite Ernest Rouart à Julie Manet. Il ignore qu’Eugène Rouart, grand ami de Gide, est tourmenté par ses penchants sexuels. Yvonne est d’abord rassurée par cette amitié, elle-même est amie de Madeleine Rondeaux que Gide vient d’épouser. Louis, le benjamin des quatre frères Rouart, brille en société, se passionne pour l’art et la littérature, c’est aussi un provocateur impétueux, ce qui semble convenir à Christine, qui aime rire et se moquer.

 

Et pourtant ces deux mariages vont mettre les deux sœurs à l’épreuve, sans jamais nuire à leur attachement. L’aînée se retrouve éloignée des siens, de Paris, par son mari qui se lance dans l’agriculture, la fait passer d’une ferme d’Autun à un château à Bagnols-de-Grenade, du côté de Toulouse. La cadette garde son environnement familier et ses relations parisiennes, mais elle subit les crises d’humeur de Louis, homme « orageux ». Dominique Bona raconte les « deux versions du malheur conjugal ».

 

Affaire Dreyfus, première guerre mondiale, créations, décès, héritages, collections dispersées, Deux sœurs est le récit d’une époque, d’un milieu, avec une incroyable « galerie de personnages », membres des deux clans et amis artistes. Deux sœurs nous introduit dans leur intimité et fait rêver devant cette formidable proximité entre collectionneurs et artistes au tournant d’un siècle, pour l’amour de l’art.

26/05/2015

Jaillir

Bajat Eternité.jpg

 « Ce qui importe par-dessus tout dans une œuvre d’art,

c’est la profondeur vitale de laquelle elle a pu jaillir. »

 

James Joyce

 

Une citation proposée par Nouria Bajat,
« Le voyage de mes couleurs »,

 

Galerie Art Nomade, Bruxelles,
du 7 au 29 mai 2015.
Nocturne ce vendredi 29 mai, de 17h à 22h, 
exposition prolongée jusqu’au 7 juin. 
 

© Nouria Bajat, L’éternité (détail)

25/05/2015

Nomade Nouria Bajat

Dans la petite galerie Art Nomade, tout près de la Porte de Hal, Nouria Bajat présente « Le voyage de mes couleurs », jusqu’à la fin du mois. Cette artiste d’abord tournée vers la céramique, la mosaïque – la table au plateau vert et bleu est son œuvre –, a osé le grand saut dans la peinture, avant tout par amour de la couleur. 

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Le tableau de l’affiche qui m’a décidée à pousser la porte, avec aussi la recommandation d’un ami, est un beau portrait de petit format mais très présent, « Mon James Joyce avec le chapeau à la plume de James Ensor » (ci-dessus). Il voisine avec un « Hommage à Egon Schiele » original où elle a repris dans le haut de la toile des mains de Schiele à la gestuelle si particulière. Près de ces deux œuvres de 2002, des peintures plus récentes et plus sombres, où le bleu domine, montrent une évolution récente vers l’abstraction.

 

Schiele, Kokoschka, Klimt, le fameux trio viennois, on ne s’étonne pas qu’elle les admire, en regardant « L’éternité » aux couleurs vibrantes. A gauche de l’entrée, « Le Pierrot  russe » de Nouria Bajat, qui m’a subjuguée, est tout mouvement, fantaisie. Sur un fond bleu et or, comme une mer profonde, Pierrot n’a gardé de blanc que le visage aux yeux ourlés de noir, sous un calot rouge, et le bas de son vêtement, où quelques pétales de couleurs semblent tombés de la cascade florale du haut – même la fraise de son costume se pare ici de bleu, de rouge, de vert, de jaune. Un Pierrot pas du tout lunaire, plutôt oiseau de paradis. A côté de lui, « Les mariés de Chagall », en blanc, sont un peu pâles.  

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© Nouria Bajat, Un Pierrot russe (détail)

Dans le passage vers la seconde salle est accrochée une esquisse de Nouria Bajat pour une fontaine installée à la Fondation Maeght, un mur d’eau mosaïque de toutes les nuances du bleu. Et voici deux petites peintures de fleurs exubérantes, un hommage aux tournesols de Van Gogh et « La nature sauvage », face à une grande toile plus abstraite, verticale, « Le jardin de Cézanne ». 

C’est là que l’artiste, qui m’a accueillie avec un large sourire dès que je lui ai adressé la parole, m’a gentiment offert un thé tout en répondant à mes questions. Le Maroc qu’elle a redécouvert longtemps après l’avoir quitté (à l’âge de trois ans), la difficulté d’être une femme artiste, encore aujourd’hui, l’importance d’une chambre ou d’un atelier à soi, l’art « nomade » par nature – d’où le titre de cette exposition –, nous avons abordé bien des sujets. Une belle rencontre. 

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Photos par courtoisie de l'artiste, Nouria Bajat, 20/5/2015

« Le voyage de mes couleurs » de Nouria Bajat, une exposition qui sera peut-être prolongée au-delà du 29 mai prochain (à vérifier*), est visible à la Galerie Art Nomade tous les jours sauf le dimanche de 10 à 16h. et le samedi de 11h30 à 16h. On y oublie instantanément la grisaille des jours sans soleil.

 

*Après une nocturne ce vendredi 29 mai, de 17h à 22h,
l
exposition se prolonge jusqu’au 7 juin.
(Mise à jour 26/5/2015)

23/05/2015

Design

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Michel Pastoureau, Noir. Histoire d’une couleur

 

Lampe à poser Kartell Taj ( http://www.uaredesign.com/taj-alessi-lampe-poser-noir.html )

21/05/2015

Noir Pastoureau

J’espère lire un jour l’histoire du rouge sous la plume de Michel Pastoureau. Dans son introduction à Noir – que le noir soit une couleur n’a pas toujours été une évidence – l’historien repousse l’idée de consacrer une monographie à chacune des six couleurs « de base » de la culture occidentale et des cinq couleurs « de second rang », ce qui « n’aurait guère de signification » à ses yeux. Vert est pourtant paru en 2013, espérons que l’auteur change d’avis.  

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Voyons donc Noir. Histoire d’une couleur (2008). Une lecture noir sur blanc dans la collection Points, sans les illustrations qui agrémentent les albums originaux au joli format presque carré, soit dit en passant. Au travail depuis des décennies sur « l’histoire des couleurs dans les sociétés européennes, de l’Antiquité romaine jusqu’au XVIIIe siècle », Pastoureau en rappelle les difficultés. 

D’abord en ce qui concerne les couleurs : « sur les monuments, les œuvres d’art, les objets et les images que les siècles passés nous ont transmis, nous voyons les couleurs non pas dans leur état d’origine mais telles que le temps les a faites. » De plus, nous les regardons « dans des conditions d’éclairage très différentes » d’avant. Et depuis le XVIe siècle jusqu’à récemment, historiens et archéologues ont travaillé à partir de gravures et de photographies, un « monde fait de gris, de noirs et de blancs ».

 

Une autre difficulté concerne la méthode, tant d’interrogations surgissent pour comprendre « le statut et le fonctionnement de la couleur » dans une société à une époque donnée, avec des « enjeux économiques, politiques, sociaux ou symboliques s’inscrivant dans un contexte précis ». Le danger de l’anachronisme n’est pas le moindre. Si le bleu est aujourd’hui une couleur froide, au Moyen Age et à la Renaissance, il passait pour une couleur chaude, « parfois même la plus chaude de toutes les couleurs ». La couleur est « un fait de société ».

 

En cinq chapitres, voici donc la chronologie du noir, du commencement du monde – « le noir matriciel des origines » – à nos jours. Pour les Anciens, « le feu est rouge, l’eau est verte, l’air est blanc et la terre est noire. » Au Moyen Age, on attribue le blanc aux prêtres, le rouge aux guerriers, le noir aux travailleurs. Le latin distingue « le noir mat (ater) et le noir brillant (niger) » comme il distingue deux blancs, albus et candidus. Peu à peu, le lexique des couleurs a laissé la luminosité dans l’ombre au profit de la coloration, et ce sont les comparaisons qui diront les nuances : noir « comme » la poix, la mûre, le corbeau, de l’encre…

 

Des connotations négatives sont depuis longtemps associées au noir, couleur de la mort, des enfers, des méchants. Cependant Pastoureau note que la fiancée du Cantique des cantiques proclame « Je suis noire mais je suis belle » (Ct I, 5). Autre exemple d’ambivalence, la symbolique du corbeau, « l’être vivant le plus noir qui puisse se rencontrer » : l’oiseau « qui observe le monde et connaît le destin des hommes » est entièrement positif pour les Germains, impur et diabolique pour les Pères de l’Eglise.  

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Le petit chaperon rouge, illustration pour un article de Michel Pastoureau

L’époque féodale fait du noir la couleur du diable et des démons. Puis on verra des diables rouges et même des diables verts, probablement parce que c’est la couleur des musulmans ennemis des chrétiens au temps des croisades. « Tout un cortège » d’animaux noirs porte cette malédiction, l’ours, le loup, le chat et aussi les chimères, la liste est longue de ce « bestiaire inquiétant ».

 

A l’opposé, la couleur contribue à dissiper les ténèbres et après l’an mil, les bâtisseurs d’églises sont « chromophiles ». Toutes les techniques célèbrent la lumière divine : « peinture, vitrail, émail, orfèvrerie, étoffes, pierreries ». D’autres refusent cette vision. Pastoureau rapporte l’aversion de saint Bernard pour la polychromie et la querelle des habits monastiques, « le blanc contre le noir ».

 

Aussi spécialiste du blason, Michel Pastoureau indique les correspondances des couleurs dans ce vocabulaire spécialisé – or, argent, gueules, azur, sable, sinople – et les règles pour les juxtaposer. Le noir n’y a pas de valeur particulière, ce qui a pu contribuer à l’apparition du « chevalier noir » soucieux de cacher son identité. Le noir devient dans les romans de chevalerie la couleur du secret.

 

Du XIVe siècle au XVIe, il est « une couleur à la mode ». Maurice l’Egyptien, « l’archétype de l’Africain chrétien », devient le saint patron des teinturiers. Jusqu’alors, il était très difficile de teindre les étoffes dans un beau noir solide, mais la demande des princes aidant, de nouveaux procédés vont accompagner la « mode des noirs vestimentaires qui touche toute l’Europe fortunée à partir du milieu du XIVe siècle. »

 

De noir s’habillent les légistes, juristes, magistrats, tous ceux qui travaillent au service de l’Etat, « signe distinctif d’un statut particulier et d’une certaine morale civique ». Et puis toute une clientèle « riche et puissante », Philippe le Bon, Charles-Quint, Philippe II. « En matière d’étoffes et de vêtements, tout est donc réglementé selon la naissance, la fortune, la classe d’âge, les activités ».  

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http://www.astropolis.fr/articles/Biographies-des-grands-savants-et-astronomes/Isaac-Newton/astronomie-Isaac-Newton.html

Avec le développement de l’imprimerie, « l’encre devient le produit noir par excellence », le livre « un univers en noir et blanc ». Au XVIIe siècle, Isaac Newton met en valeur le spectre de la lumière, tournant décisif dans l’histoire des couleurs et dans celle des sciences. Un nouvel ordre chromatique est révélé : « violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge », le classement scientifique de base jusqu’à nos jours. C’est une révolution : « le noir et le blanc ne sont plus des couleurs ».

 

Le dernier chapitre décrit le triomphe de la couleur au XVIIIe siècle, le retour du noir à l’époque romantique, « le temps du charbon et de l’usine », l’avènement du Technicolor et le succès de la « petite robe noire ». Le noir s’impose aussi comme couleur du pouvoir, « à la fois moderne, créatif, sérieux et dominateur ». Aujourd’hui omniprésent, il a perdu de sa superbe, il est « rentré dans le rang », affirme Pastoureau, observant qu'il n’est ni la couleur la plus appréciée (le bleu) ni la moins aimée (le jaune). Serait-il devenu une couleur comme les autres ?

16/05/2015

Couleurs d'amour

« Dans l’Art comme dans la vie tout est possible si, à la base, il y a l’Amour. » 

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© Marc Chagall, Le Cantique des Cantiques IV, détail, 1958.

« Si toute la vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir. »

 

Marc Chagall (Discours d’inauguration du musée, 7 juillet 1973)

14/05/2015

Musée Chagall, Nice

Au bas de la colline de Cimiez, le Musée national Marc Chagall est un bâtiment clair et moderne niché dans un jardin où, cela tombe bien, une cafétéria propose de quoi reprendre des forces en terrasse ou sous une gloriette blanche – pourquoi pas une salade, niçoise par exemple ? Il y a du monde ici, plus qu’au musée Matisse vu le matin, des autocars, des groupes scolaires, mais les espaces du musée sont vastes et nous pourrons le visiter bien à l’aise. 

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D’abord une exposition temporaire : « Marc Chagall Œuvres tissées » permet d’apprécier le travail d’Yvette Cauquil-Prince, qui a reproduit des œuvres du peintre en veillant à rendre fidèlement ses couleurs, le passage de l’une à l’autre, dans des tapisseries de basse lisse. Le garçon dans les fleurs (1955, collection particulière), une scène joyeuse dans les tons roses et verts, a été choisi pour l’affiche. La Tapisserie pour l’entrée, dite aussi Paysage méditerranéen, y est exposée (on l’a déplacée à l’ombre pour la protéger). 

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© Marc Chagall, Le garçon dans les fleurs, gouache sur papier, 1955.

Au bout de cette galerie, un grand auditorium sert de salle de concert. La dernière projection d’un film sur Chagall débutait à quatorze heures et nous n’en voyons que la fin. A gauche de l’écran, la lumière révèle le bleu des splendides vitraux sur La Création du monde (Chagall & Charles Marq). C’est une donation exceptionnelle de Marc et Valentina Chagall, du vivant de l’artiste et centrée sur le « Message biblique », qui est à l’origine de ce musée inauguré en 1973. L’architecte André Hermant l’a conçu comme une « maison » pour mettre en valeur les œuvres qu’elle allait accueillir. 

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Marc Chagall, tapisserie d'après "Le Garçon dans les fleurs" (détail), 1955. Maître d'oeuvre Yvette Cauquil-Prince © Adagp, Paris 2015

Au départ, les douze grandes peintures à l’huile illustrant la Genèse et l’Exode étaient destinées aux murs de la chapelle du Rosaire à Vence, et les cinq plus petites inspirées du Cantique des Cantiques pour la sacristie. En avançant dans son travail, « l’expression la plus achevée de sa peinture religieuse » (catalogue), Chagall a préféré « mettre l’accent sur la portée humaniste de ses œuvres » et les offrir à l’Etat français. Ces dix-sept peintures sont exposées en permanence dans le musée, c’est le cœur de la collection permanente. 

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© Marc Chagall, Abraham et les trois anges (détail), huile sur toile, 1960-1966.

J’ai admiré longuement Abraham et les trois anges (j’en avais vu une petite esquisse au Mucem). Trois anges sont attablés, deux portent de somptueuses ailes blanches, le troisième des ailes jaunes (couleur divine pour Chagall). De face, près de la table, Abraham se tient debout, vêtu de bleu, sa femme Sarah à côté de lui apporte un plat. Toute la scène – les anges annoncent au vieux couple étonné qu’ils vont avoir un fils, Isaac – baigne dans un rouge profond traversé de lignes et dans le haut à droite, un autre épisode de cette rencontre est évoqué dans une bulle. 

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© Marc Chagall, Le Cantique des Cantiques II (détail), huile sur toile, 1957.

Le buisson ardent, le déluge, l’échelle de Jacob… Même si l’on connaît peu ces épisodes de l’Ancien Testament, on est époustouflé par l’extraordinaire richesse et des couleurs et de la composition. Chagall est ici à son apogée. Que dire alors de la salle consacrée au Cantique des Cantiques, ce chant d’amour interprété par le peintre dans toutes les nuances du rouge et du rose. Un extrait au-dessus de chaque tableau en indique le thème. Une plaquette reprend la dédicace du peintre : « A Vava ma femme, ma joie et mon allégresse ». 

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Marc Chagall, Le prophète Elie, mosaïque, 1971.

Projet de vitrail, bas-reliefs, œuvres sur papier, toutes les facettes de son art sont illustrées dans ce musée dont l’architecture s’ouvre soudain sur un bassin, sous une mosaïque monumentale réalisée avec le mosaïste Lino Melano. On y voit le prophète Elie enlevé au ciel sur son char de feu, entouré des constellations du zodiaque. Devant la baie vitrée qui lui fait face, une banquette permet aux visiteurs de s’imprégner, de goûter la sérénité de cette « vision cosmique, baignée par la lumière méditerranéenne ». 

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Devant La Création de l’homme, un groupe d’élèves assis par terre écoutent attentivement la conférencière qui aide à regarder, à apprécier. Il faudrait rester ainsi, longuement, devant chacun des chefs-d’œuvre réunis dans ce musée.

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S’attarder sur les détails, comme ces arbres ou buissons lumineux, floraisons de couleurs vives (Adam et Eve chassés du Paradis, Le Cantique des cantiques V et III).  

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Je m’étais promis de visiter un jour ce musée Chagall de Nice tant vanté, la rétrospective de Bruxelles avait sonné le rappel. En sortant dans le jardin conçu par Henri Fisch, magnifié sous un ciel d’azur, on retrouve les arbres que Chagall aimait tant. Un eucalyptus impressionnant domine le site, planté de palmiers, oliviers, cyprès – on n’a pas envie de quitter ce bel endroit.

09/05/2015

Baigneuse

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Lignes et formes en bleu : deux arcs pour encadrer, quelques horizontales entre lesquelles glissent deux poissons, deux verticales.

Au centre, une femme assise, penchée, de profil. Toute en courbes : tête, bras, seins, torse, ventre, cuisse, mollet.


C’est une baigneuse dans les roseaux, c’est un Matisse.

 

 

 

Henri Matisse, Baigneuse dans les roseaux, 1952, papiers gouachés, découpés, collés et marouflés sur toile, 115 x 80 cm
© Succession Henri Matisse / Musée Matisse, Nice.

 

 

 

 

 

07/05/2015

Nice, musée Matisse

Nice. Sur les hauteurs de Cimiez, pour se rendre au musée Matisse, on traverse un quartier de résidences et de villas belle époque, on passe devant le splendide Regina, avant de trouver, si on a de la chance, une place pour garer la voiture entre le cimetière et un jardin public en haut de la colline. On emprunte alors une allée du parc qui mène à une grande demeure du XVIIe siècle, rebaptisée Villa des Arènes 

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Matisse a vécu plus de quarante ans à Nice, et en 1938, achète au Regina deux appartements au troisième étage. Ce « vaste lieu de vie et de travail, peuplé de vases, meubles, plantes, étoffes et tentures » sera sa dernière résidence. Il y décède en 1954. J’ignorais qu’il était enterré au cimetière de Cimiez, sinon j’y serais allée. (Sur la route de Matisse, brochure à télécharger sur le site du musée, Matisse et Nice). 

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http://www.musees-mediterranee.org/portail/musee_fiche.ph...

Le musée, qui contient la quasi-totalité de l’œuvre sculpté de Matisse a bénéficié de diverses donations, notamment d’objets lui ayant appartenu. Le site en donne un aperçu. Des peintures, et surtout des dessins, des œuvres graphiques, de beaux papiers découpés. De l’accueil, on descend dans un hall spacieux où sont présentés de grandes sculptures et les célèbres « Torses » en relief.

Le parcours est thématique. Une des merveilles de Matisse, c’est son art de la ligne. On a réuni dans la salle suivante quelques visages de femmes : le pinceau a tracé le contour, les yeux, le nez, la bouche, et cela suffit à capter une physionomie. En regardant de plus près la « tache d’encre » qui fait l’œil ou la corolle des lèvres, on voit qu’il y a là quelque magie. 

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Matisse, Nature morte aux livres, 1890 © Musée Matisse, Nice

La danse (la grande toile de l’Ermitage est exposée actuellement au nouveau musée Vuitton), les corps en mouvement, inspirent Matisse tout au long de sa vie, comme on peut le voir ici. Près des études préparatoires pour la fresque du Dr Barnes – des groupes de danseurs – se trouve un bois cylindrique où Matisse avait déjà sculpté des danseuses. 

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Matisse, Petite pianiste, 1924 © Musée Matisse, Nice

Sa toute première peinture, dans une salle consacrée à sa première période, 1890-1897, est une Nature morte aux livres : ils sont posés en pile sur une nappe blanche qui contraste avec le fond noir de cette petite toile assez sombre. Il l’a signée d’une anagramme, « Essitam ». Ce sont les voyages qui vont lui révéler la lumière. Une Petite pianiste en robe bleue, de profil devant un papier peint rouge, datée de 1924, montre un peintre très différent, qui couvre sa toile de couleurs et de motifs. Matisse marie les imprimés et les rayures, les arabesques et les aplats colorés, comme dans l’Odalisque au coffret rouge (1926).

Tempête à Nice (1919-20) est tout mouvement : les couleurs ici sont lavées par la pluie, mais le paysage entier – terre, mer et ciel – est pris par les bourrasques. Des hachures glissent dans le ciel gris du bleu, du rose ; les crêtes sombres des vagues conduisent l’œil aux montagnes, tout au bout, vers lesquelles convergent le parapet de la promenade, l’allée de pins parasols où s’interposent deux grands palmiers, la route où nous apercevons, en contrebas d’une balustrade à peine évoquée dans l’angle inférieur droit de la toile, une silhouette en noir sous un grand parapluie. 

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A l’étage sont exposés de nombreux objets légués par la famille de Matisse à la ville de Nice : des vases, des pichets, quelques meubles, une très jolie coupe en bois de forme ogivale, qu’on dirait aujourd’hui très « design ». Celle-ci tient compagnie à deux grandes sérigraphies : Océanie, le ciel et Océanie, la mer – splendides. 

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Matisse, Torse debout, 1909  © Musée Matisse, Nice

La prédilection de l’artiste pour l’infinie variété des visages s’illustre à nouveau dans une série d’eaux-fortes intitulées tantôt « Chinoise », tantôt « Martiniquaise ». Puis c’est le thème du nu qui se décline, en gravures et en sculptures. Un petit Torse debout (1909) n’a ni tête ni bras, mais dans ce torse et ces jambes, il y a le mouvement, la vie.

En 2012, une donation a permis au musée de s’enrichir d’éléments découpés non utilisés par Matisse, restés dans son atelier. Un meuble original à charnières permet de les regarder, chaque élément sous verre dans un cadre, regroupés par couleur, un alphabet de peintre.

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Dans la nouvelle aile, jusqu’au 17 mai, l’exposition « Henri Matisse : Regards sur la collection, une palette d’objets » présente des œuvres, des variantes autour d’un motif : par exemple, une nature morte, un bouquet près d’une petite tasse fleurie, celle en vitrine juste à côté. Matisse passe du format horizontal au vertical, puis essaye plusieurs compositions où la petite tasse change un peu de forme à chaque fois. Aux murs, des photos en noir et blanc des objets de Matisse dans sa villa Le Rêve à Vence, prises par Hélène Adant.  

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La Piscine - Collection Musée Matisse, Nice - Don de Claude et Barbara Duthuit, 2011.
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Un étonnant fauteuil vénitien et son guéridon assorti sont installés plus bas, dans le grand patio où une large baie vitrée éclaire un festival de couleurs et de formes : Fleurs et fruits, une de ses dernières œuvres (1952-1953), très grand format, près de neuf mètres de long, en gouaches découpées. 

Avant la sortie, une autre donation récente met une très belle touche finale à la visite : La Piscine. Sur un bandeau blanc, des silhouettes de nageuses, des formes stylisées, composent la fresque bleue dessinée par Matisse pour la piscine du Regina tout proche. Une création par laquelle il voulait produire de la « fraîcheur mentale » qui agirait comme un « calmant cérébral ». 

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C’est sur cette impression lumineuse que j’ai quitté le musée Matisse et retrouvé le bleu du ciel au-dessus de Cimiez. J’espérais trouver davantage de peintures dans ce musée niçois, mais j’y ai appris à mieux connaître l’univers de l’artiste. A dix-sept ans, en découvrant ses toiles au musée de l’Orangerie, j’étais très déconcertée par sa manière de peindre. Ici, à Nice, je me suis souvenue d’un échange avec ma titulaire de rhéto, qui m’avait dit alors : « Vous verrez, Matisse, c’est très beau. »