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11/09/2017

Des visages surtout

Que dire du dernier film d’Agnès Varda et de JR, L’Oeil d’Or du meilleur documentaire 2017 au festival de Cannes, que vous ne sachiez déjà ? Je suis allée voir Visages, villages en bonne compagnie dans le cinéma de mon enfance, au rendez-vous de l’amitié et des souvenirs (mais sans ouvreuse qui passe à l’entracte avec des friscos ou des noisellas). Le générique graphique surprend avec une longue liste de donateurs – les réalisateurs ont fait appel au financement participatif.

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Dans le camion de JR, les deux complices – lui en chapeau et lunettes noires, elle avec sa coiffure inimitable, ils se chamailleront gentiment à ce propos – se mettent en route pour aller à la rencontre des gens dans les villages de France, à la recherche des visages surtout. JR les invite à entrer dans le photomaton du camion d’où sortent leurs photos en grand format, photos qui seront collées ensuite sur des façades, des murs ou des endroits inattendus.

Pourquoi ? La question leur est souvent posée par ceux qui se prêtent au jeu : la dernière habitante d’un coron voué à la démolition, un agriculteur qui s’occupe seul de cultiver 800 hectares, un vieil artiste solitaire… Et même des dockers, quoique Le Havre où JR emmène Varda ne soit pas à proprement parler un village – et surtout leurs femmes, une des plus belles séquences du film.

Plus cadré, si je puis dire, que Les Plages d’Agnès, par le côté répétitif du procédé – la fantaisie, ici, réside dans le choix des rencontres et des lieux – Visages, villages véhicule ainsi toutes sortes de choses bonnes à dire ou à montrer. Où une personne aime vivre, ce qu’elle fait dans la vie, pour quoi elle se bat. Chacune laisse ici son empreinte, sur un mur et sur la pellicule, comme ce vieil ouvrier à son dernier jour d’usine qui se sent au bord d’une falaise, le vide de la retraite lui donnant le vertige. La guitare de Matthieu Chedid accompagne à merveille le déroulé du film.

Toutes sortes de rencontres sont partagées avec les spectateurs et parmi elles, la rencontre entre une réalisatrice d’un certain âge qui a des problèmes aux yeux et un jeune photographe-colleur qui cache les siens derrière des verres foncés. Leurs échanges m’ont semblé parfois plus parlants à l’image que dans le dialogue, où certaines paroles, certains mots sonnent un peu trop préparés.

On ne s’ennuie pas une seconde en regardant Visages, villages qui nous emmène loin des sentiers battus du cinéma. Les gens ordinaires n’en sont pas les vedettes mais tout de même les acteurs, d’une certaine façon, au risque de devenir populaires. Ainsi, sa photo en grand sur un mur du village a transformé une serveuse saisonnière en célébrité, on la reconnaît dans la rue et son image captée par les touristes se multiplie sur les réseaux sociaux. Cela ne lui plaît qu’à moitié.

Depuis le tournage, leur vie à tous continue, les photos collées subissent les effets du temps, comme ce magnifique collage éphémère sur une plage – moment fort du film repris par la plupart des critiques. La peau des murs vieillit comme celle des humains. La nostalgie, la vieillesse et la mort s’invitent dans ce documentaire d’Agnès Varda et JR, mêlées à la fantaisie et à l’humour, moins allègres toutefois que dans Les Plages d’Agnès.

Bien des thèmes de Varda (née à Ixelles) reviennent dans Visages, villages sur un ton différent, comme le rapport de l’image avec la mémoire, le goût du hasard, du quotidien. Fernand Denis écrit avec enthousiasme dans La Libre Belgique : « C’est fini, qu’est-ce qu’on a aimé ce Visages, villages ! Parce que c’est inattendu, parce que c’est humain, parce que c’est beau, parce que c’est poétique, parce que c’est chaleureux, parce que c’est drôle, parce que c’est émouvant, parce que c’est espiègle. Parce qu’avec les regards d’Agnès Varda et JR, on voit la vie autrement. »

05/09/2017

Hepburn à Bruxelles

Avenue Clays (11).JPGHepburn affiche.jpgEn balade vers lavenue Clays, nous avons eu le regard attiré par un hôtel de maître de style néo-Renaissance flamande (trois façades, 1887) qui a gardé une partie de son parc protégé par un mur de briques (couvert de tags), au 15 de la rue Fuss.

L’endroit a servi de décor pour une séquence d’un film célèbre, Au risque de se perdre (1959) de Fred Zinnemann, d’après le roman The Nun’s Story de Kathryn C. Hulme, avec Audrey Hepburn. 

Il faudra revoir le film pour y repérer le porche sous lequel passe la magnifique interprète de Sœur Luc. Audrey Hepburn aura bientôt une statue à Ixelles où elle est née.

31/08/2017

Houle

Livre pauvre (66).JPGLivre pauvre (67).JPGGouffres ténèbres

volcans falaises

lacs archipels

deltas méandres

 

 

Michel Butor, Alain Suby,
Houle d’un atlas

 

Les très riches heures du livre pauvre, Bibliotheca Wittockiana
> 10.09.2017

(mise à jour 4/9/2017)

28/08/2017

Des livres pauvres

Connaissez-vous « les livres pauvres » ? La Bibliotheca Wittockiana expose jusqu’au 10 septembre « Les très riches heures du livre pauvre », une partie de la collection de Daniel Leuwers, critique et poète français. Celui-ci la présente dans une vidéo tournée au Prieuré Saint-Cosme de Ronsard où est conservée la collection complète. Ami de René Char, qui avait réalisé des « manuscrits enluminés » avec les plus grands peintres de son temps, Leuwers a été séduit par cette formule de livres sans éditeur et non commercialisés, à la différence des livres d’artistes.

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© Michel Butor – André Villers, Affections

Il s’agit donc de livres « égotistes ». Daniel Leuwers propose à des poètes de réaliser avec des peintres qu’ils aiment de petits livres en duo, sans investissement. Il leur faut du papier correct, non luxueux, à plier de manière à obtenir quatre pages (couverture, texte et peinture, quatrième) ou bien en accordéon. Le poète écrit son texte, le peintre pose ses traits et couleurs : voilà un livre pauvre.

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© Corinne Hoëx - Roger Dewint, Le grisbi

En quelques exemplaires seulement (en principe, deux pour l’écrivain, deux pour le peintre, un pour le collectionneur, un pour la demeure de Ronsard). Le livre pauvre s’enrichit d’être hors commerce, sans marchandage, son existence relève du partage et du don. Imaginant d’abord se limiter à une centaine de livres, Daniel Leuwers a passé le cap des 1000 et même des 2000. Arrêter sa collection serait prendre le risque, dit-il, de la « muséification » des livres pauvres, aussi ne lui impose-t-il aucune limite, même si son avenir est incertain.

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© André Velter - Alexandre Galperine, Un pas

La Bibliotheca Wittockiana en montre une sélection, de vitrine en vitrine : on peut tourner autour pour en apprécier le recto et le verso. Poèmes courts ou longs, encres ou couleurs, chacun de ces livres pauvres est original dans tous les sens du terme. Les formats varient. Des noms sont plus connus que d’autres : Michel Butor, illustré ici notamment par Geneviève Besse, Annie Ernaux, Michel Tournier, François Cheng, Guy Goffette, Pierre Alechinsky, Hassan Massoudy, …

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© Michel Butor - Geneviève Besse, Le sapin ardent

Ici le regard est attiré par une écriture, une mise en page, un dessin, une harmonie, pour le plaisir des yeux et de l’esprit. On est dans l’art sur mesure, le fait main. Ces livres pauvres respirent une liberté totale. Leur fraîcheur est surprenante, on a envie de les toucher, de les tenir en main.

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© Henri Meschonnic - Hamid Tibouchi, Mes mots comme

Mme Wittock, qui m’a entendue demander au bibliothécaire, à l’étage, qui a sculpté le magnifique « Livre noir » accroché en bas entre deux fenêtres, a eu la gentillesse de me renseigner. Comme le gigantesque livre en pierre posé devant le musée des Arts du Livre et de la Reliure, cette œuvre superbe est du couple Kubach-Wilmsen. La ligne oblique qui suggère le signet en tissu des beaux livres est une veine naturelle de la pierre sculptée et polie.

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Sculpture ©
Kubach-Wilmsen

Comme à chaque fois, j’aimerais connaître les noms des créateurs de chacune des œuvres qui jalonnent les espaces de la Bibliotheca Wittockiana. Seuls les petits livres-objets en vitrine sont attribués. A l’entrée de la salle d’exposition, les deux grandes pierres levées sont de Pierre Culot. Une liste de légendes serait bienvenue pour ces œuvres du Fonds Michel Wittock.

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Vue partielle de l'exposition, avec la lectrice en fil de fer de Brigitte Schuermans sous le Livre noir (11/9/2017)

J’apprends aussi que la sculpture d’une lectrice, particulièrement bien placée près de la fenêtre pour cette exposition, est faite à partir d’un seul fil de fer : se démarquant des nombreuses représentations de lectrices qui regardent ailleurs ou rêvent un livre à la main, celle-ci baisse les yeux vers son livre – elle lit vraiment, à la lumière du jour.

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© Yasuhiro Yotsumoto
et Kaori Miyayama, Music score

Exposée malgré qu’il n’ait pas joué le jeu du livre pauvre, une réponse de Christian Bobin à Daniel Leuwers (adressée au « Cher monsieur du livre pauvre ») explique les raisons pour lesquelles il n’y participe pas – dommage. Yasuhiro Yotsumoto et Kaori Miyayama offrent avec Music score un étonnant livret traversé d’ondes, une interprétation très originale du concept.

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© Michel-Ange Seretti - Anne Walker, s.t.

Il vous reste deux semaines pour visiter l’exposition « Les très riches heures du livre pauvre » à la Bibliotheca Wittockiana, un titre inspiré des « Très Riches Heures du duc de Berry ». Elle sera suivie dès le 16 septembre par « Histoires de femmes », une exposition internationale de reliure contemporaine organisée par Ara Belgica. Une autre occasion de visiter ce musée dédié au beau livre et à la reliure, qui cultive l’art de sortir des sentiers battus.

17/08/2017

Enigmatique

« L’histoire de l’art est énigmatique. Pourquoi la peinture italienne, si novatrice au Trecento, n’a-t-elle pas inventé le paysage ? Pourquoi l’audace d'un Lorenzetti est-elle restée sans lendemain ? On s'accorde à voir dans Les effets du Bon Gouvernement (vers 1340) l’un des premiers paysages occidentaux. roger,alain,essai,littérature française,nature,art,culture,artialisation,regard,peinture
On mentionne moins souvent, sans doute en raison de leur format, deux minuscules tableaux du même Lorenzetti, conservés à la pinacothèque de Sienne,
Château au bord du lac et Ville sur la mer, dont la profondeur est assurément défectueuse, selon les règles des perspectives linéaire et atmosphériques, mais qui témoignent d'une volonté de laïciser le pays, en le libérant de toute référence religieuse.
roger,alain,essai,littérature française,nature,art,culture,artialisation,regard,peintureOn aperçoit même, dans l’angle inférieur droit du second tableau, une petite scène, éminemment profane : une femme nue, qui baigne ses pieds dans l’eau d'une crique… Mais, comme le souligne Kenneth Clark, ces paysages « demeurent sans postérité pendant presque un siècle. »

Alain Roger, Court traité du paysage

Ambroglio Lorenzetti, Château au bord du lac (à droite) / Ville sur la mer (à gauche), 1340, Pinacothèque de Sienne

14/08/2017

Pays et paysage

Que regardons-nous, comment regardons-nous quand nous admirons un paysage ? Le Court traité du paysage (1997) d’Alain Roger, paru dans la collection Folio essais, offre une approche « théorique et systématique » du sujet, qui s’applique aux belles vues devant lesquelles nous nous arrêtons pour les contempler (à pied, à cheval ou en voiture) comme aux peintures où l’œil se plaît à entrer (campagne, mer ou montagne dites pittoresques). 

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Lasne (VI.2017)

« Nature et culture. La double artialisation » : Alain Roger emprunte ce terme à Montaigne – artialisation : transformation par l’art – pour définir, dans le premier chapitre, les concepts utiles à la compréhension de son traité. Pour lui, le paysage est culturel et non naturel : notre regard est influencé par la peinture, la littérature, le cinéma, la télévision, la publicité, etc. « Nous sommes, à notre insu, une intense forgerie artistique et nous serions stupéfaits si l’on nous révélait tout ce qui, en nous, provient de l’art. Il en va ainsi du paysage, l’un des lieux privilégiés où l’on peut vérifier et mesurer cette puissance esthétique. Tel est l’objet de ce livre. »

Dans cette « opération artistique », il distingue deux manières d’intervenir sur l’objet naturel (« artialiser ») : « in situ » ou « in visu ». Comme on distingue la nudité (naturelle) et le Nu (artistique), il distingue le pays et le paysage, distinction lexicale qu’on retrouve dans la plupart des langues occidentales (land-landscape, land-landschap, pais-paisaje, paese-paesaggio, par exemple) : « un pays n’est pas, d’emblée, un paysage (…) il y a, de l’un à l’autre, toute l’élaboration de l’art. » 

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Thorembais-les-Béguines (VII.2017)

La théorie se mêle ici très rapidement à l’expérience littéraire ou artistique – Wilde, Proust, les impressionnistes ; le « génie du lieu » abordé à travers les mots de Barrès ou les tableaux de Cézanne qui ont créé la Sainte-Victoire ; « le Fuji, cette œuvre d’art, œuvre d’art ancestrale, création d’Hokusaï et de générations de peintres, éminents ou obscurs »…

Alain Roger remonte le temps pour étudier l’évolution du paysage dans la perception humaine : « Du jardin au land art ». La peinture de paysage naît en Occident au XVe siècle dans les villes du Nord (école flamande) et se développe ensuite aux Pays-Bas (XVIIe), en Angleterre (XVIIIe et XIXe), en France « enfin, au XIXe, avec l’école de Barbizon, puis les impressionnistes, ce chant du cygne de la peinture de paysage, qui va décliner quelques décennies après avoir été reconnue comme genre majeur. »

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Rixensart (VII.2017)

L’apparition de la fenêtre dans le tableau, où le paysage apparaît en miniature, minutieusement peint – le tableau dans le tableau – est une étape décisive dans l’avènement de la peinture de paysage. S’appuyant sur les grands maîtres anciens qui excellent dans cet art, l’auteur montre comment leur sujet évolue : la Campagne d’abord, « pays sage », puis, dès la fin du XVIIe siècle, ces pays « terribles » que sont la Montagne, la Mer, le Désert.

Alain Roger distingue le sentiment du beau et celui du sublime, le premier procurant du plaisir, le second « une sorte d’horreur délicieuse » (Burke), distinction reprise par Kant. J’ai sursauté en lisant ceci que je n’ai pas compris : « C’est pourquoi, tandis que les femmes ont le sentiment du beau, les hommes ont celui du sublime. »

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Une vingtaine d’illustrations sont encartées au milieu de ce Court traité du paysage, pourvu de notes et d’un index des auteurs et artistes cités. « Voyage et paysage », « Paysage et environnement », « Maîtres et protecteurs de la nature » (avec une critique virulente du « contrat naturel » selon Michel Serres), l’auteur y aborde les différents aspects du paysage dans le passé et aujourd’hui, avant de terminer sur une note plus personnelle.

« Un paysage peut-il être érotique ? », se demande même Alain Roger, que rien ne destinait à écrire sur cette matière. Il explique dans l’épilogue comment il est devenu un « Raboliot » du paysage. En braconnant à la fois sur les terres des paysans, des esthètes et des écologistes, il a suscité avec son Court traité de nombreuses réactions : le débat reste ouvert.

03/08/2017

La papesse du design

Qui était donc cette dame omniprésente sur les photos exposées à « Panorama », au Musée ADAM ? Dans son article « Au musée ADAM, le design belge revisité » (La Libre Belgique, 26/6/2017), Alain Lorfèvre présente Josine des Cressonnières.

 

adam,musée,design,exposition,panorama,belgique,plasticarium,atomium,bruxelles,culture,josine des cressonnières« Si elle ne fut pas la mère du design belge, cette ancienne styliste pour le grand magasin A l’Innovation en fut la « papesse », selon les termes du commissaire d’exposition Thierry Belenger. Née en 1925, d’abord secrétaire du « Signe d’or », label de qualité décerné à partir de 1957 aux créations belges à potentiel international, elle devient secrétaire générale du Conseil international des Sociétés de Design International en 1961 puis directrice du Design Centre à sa création en 1962. A ce double titre, elle va étendre son réseau de contacts – déjà important – et devenir l’ambassadrice du design belge. »

 

adam,musée,design,exposition,panorama,belgique,plasticarium,atomium,bruxelles,culture,josine des cressonnièresJe n’ai pas trouvé beaucoup de traces de Josine des Cressonnières sur internet. Mes recherches m’ont fait découvrir un blog tenu par des Bruxellois néerlandophones : Brusselblogt.be – « de Brusselse stadblog » (le blog de la ville de Bruxelles). Dans un billet consacré à l’exposition, Thomas y appelle cette styliste « notre Coco Chanel », c’est dire son importance.

 

Conclusion d’Alain Lorfèvre : « Sa disparition en 1985 marque la fin d’une époque. Le Design Centre ferme moins d’un an après. Seule sa personnalité maintenait l’existence d’une telle instance dans un pays taraudé par ses courants régionalistes. Alors que depuis, les pays scandinaves, l’Italie ou l’Allemagne ont fait du design une image de marque, la Belgique a perdu l’héritage de cette grande dame. »

Josine des Cressionnières à gauche du prince Albert (roi des Belges de 1993 à 2013)
à l'inauguration du Design Centre, 1962 (Photo Pol Provost, source ADAM, Bruxelles)

* * *

adam,musée,design,exposition,panorama,belgique,plasticarium,atomium,bruxelles,culture,josine des cressonnièresAux vacanciers du mois d'août, je rappelle l'exposition
« ORDRE ET CHAOS, exposition de design

autour de l’œuvre gravé de Nathalie van de Walle »

au Château de Ste Colombe en Auxois.
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(Photos in situ Nathalie van de Walle)

 

 

 

31/07/2017

Design belge

A deux pas de l’Atomium, le musée ADAM (Art & Design Atomium Museum) a ouvert ses portes en décembre 2015. Outre ses collections permanentes, ce nouveau musée bruxellois présente des expositions temporaires, cet été « Panorama », « cent ans d’histoire du design moderne en Belgique ».

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Sur le plateau du Heysel, il manque encore une signalisation claire pour les visiteurs peu familiers des lieux (suivre « Trade Mart »). En face du Palais 5, les lettres géantes de l’acronyme dans l’arrondi du trottoir signalent l’entrée du musée qui occupe 5000 mètres carrés au sein du Trade Mart. L’escalier d’accès, un échafaudage aux trois couleurs de la Belgique, signé Jean Nouvel et MDW Architecture, se veut « ludique ».

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http://www.adamuseum.be/batiment-museum-fr.html

« Panorama » s’ouvre sur l’Art nouveau avec divers meubles et objets dont une chaise de Paul Hankar (1897) et d’autres signées Gustave Serrurier-Bovy, Henry van de Velde, Victor Horta (chaise et bureau présentés à Turin en 1902). Le parcours comporte de nombreux sièges qui témoignent de l’évolution des formes et des styles tout au long du XXe siècle.

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De gauche à droite : Hankar, Serrurier-Bovy, van de Velde

Un dressoir de 1925 « pour De Coene frères – Ateliers d’art de Courtrai » illustre le design Art Déco avec ses formes géométriques et simplifiées ; le raffinement tient au choix du bois précieux et des appliques octogonales sur les portes de part et d’autre d’une colonne de tiroirs, où les deux personnages qui se font face sont à la fois symétriques et différents (profil de face à gauche, de dos à droite).

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Marcel-Louis Baugniet, Chaise longue, 1928

Près d’une chaise longue de Marcel-Louis Baugniet aux tubulures métalliques, une affichette ou une couverture de « L’art contemporain » invite à méditer 8 « vérités » – « 1. Le beau c’est l’utile, 2. La fonction crée la forme » etc. – qui résument clairement cette esthétique de l’entre-deux-guerres. A côté des noms les plus connus en Belgique, on en découvre beaucoup d’autres qui ont œuvré selon ces principes. Ainsi, Christophe Gevers et sa chaise TBA, simple et luxueuse à la fois avec ses pieds chromés, le siège et le dos en cuir (sans montants verticaux qui le relient à l’arrière).

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Services à café, vases, plateaux, meubles, affiches, vaisselle, toutes sortes d’objets sont rassemblés à chaque période. Ceux qui se souviennent de l’Expo 58, qui a eu lieu ici même, retrouveront les lignes modernistes de l’époque et la fameuse étoile à cinq branches de son logo. Etonnée de découvrir des Tupperware dans une vitrine, une invention américaine, j’ai appris qu’en 1961 était né Tupperware Belgique, dont les usines situées à Alost continuent à fabriquer de nouveaux produits.

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A l'avant, la chaise TBA de Christophe Gevers

Vous l’avez compris, ce parcours chronologique présente des objets d’époque, pas forcément des objets d’art comme à l’époque de l’Art nouveau et de l’Art Déco. Bien des objets familiers se retrouvent dans ce panorama du design belge : des meubles Meurop, le « M » du métro bruxellois, la bouteille de Spa Reine dans sa forme de 1930… Toute une section est consacrée au Design Centre de la galerie Ravenstein où plus de deux cents expositions ont été organisées pendant plus de vingt ans (1964-1985).

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Logo du métro bruxellois dessiné par Jean-Paul Emonds-Alt 

Le « Plasticarium », « noyau dur de l’exposition permanente du ADAM », s’est développé à partir de la collection privée de Philippe Decelle, un amoureux des plastiques et de leur « design populaire, joyeux et sans prétention » si présent dans les années 60. En 1973, la crise pétrolière a changé la donne, mais le plastique n’a pas disparu et renaît sous des formes plus écologiques. Ses atouts : une résistance et une flexibilité incomparables.

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Vue partielle du Plasticarium

On y voit plein de ces meubles, sièges et objets souvent de couleurs vives (jaune, orange, rouge, mais aussi du blanc ou du noir), de l’électro-ménager qu’on reconnaît si on a connu ces années-là. C’est amusant de découvrir les phases successives de cette « plasticité » : du fonctionnalisme pop à l’« antidesign » en passant par des formes inspirées par l’exploration spatiale et la science-fiction. Le mobilier contemporain comporte bien sûr des chaises transparentes, à la mode ; la plus surprenante est la chaise « fantôme » de Philippe Starck dont les formes évoquent un drapé souple à la vue, rigide au contact (cela vaut mieux pour un siège).

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De gauche à droite : Bertoia, Verner Panton, Philippe Starck

Certains plastiques ont bien vieilli, ils sont restés brillants et comme neufs (non utilisés ?), d’autres ont terni. Des objets courants côtoient des icônes du design comme le vase « Bambù » (Enzo Mari), le fauteuil « Diamant » (Harry Bertoia), la chaise « Cantilever » (Verner Panton)… Un petit guide du visiteur fournit des repères dans cette section du musée ADAM et décrit les propriétés caractéristiques de ce matériau : transparence, couleur, brillant, légèreté, structures gonflables, rigidité. (Pour les plus branchés, une application sur smartphone offre une visite commentée gratuite.)

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A l'avant, vaisselle des Vignelli ; à l'arrière, vases Bambù d'Enzo Mari

J’ai manqué l’exposition précédente consacrée au Bauhaus, ce qui aurait complété heureusement la lecture du Bal mécanique. Le dossier de presse est encore disponible sur le site du musée, où vous trouverez aussi le programme des activités, entre autres pour les enfants (chaque mercredi du mois d’août : « Dans les coulisses du musée »).

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Une superbe chaise-longue dont je n'ai pas noté l'auteur : qui pourrait me renseigner ?

Les touristes qui visitent Bruxelles manquent rarement la visite de l’Atomium. Juste à côté, le musée ADAM attirera sans doute les amateurs de design et tous les curieux. Ce nouveau musée bruxellois offre vraiment de quoi intéresser tout le monde. Je suis ravie de l’avoir enfin visité et j’y retournerai.

* * *

Chers fidèles de T&P,

Pour diverses raisons qui me tiennent loin du clavier et de la blogosphère, la meilleure étant l’appel de l’été, le blog tournera au ralenti pendant le mois d’août.
A bientôt.

Tania.

 

 

08/07/2017

Antoine de Vinck

La Louvière Keramis (86) Le baiser Vinck.jpg« La figure humaine très stylisée, plutôt archétypale, statique peut devenir buste ; et le buste appelle à son tour le masque. Sensible à l’art ancestral, Antoine de Vinck ne pouvait passer outre cet élément rituel familier de toutes les civilisations.

La Louvière Keramis (8).JPGLa figuration humaine évolue dans la série des Atlantes vers une asymétrie radicale présentant un profil souvent très éloigné de la forme humaine. Leur appellation et leurs silhouettes découpées évoquent la statuaire africaine et peut-être plus particulièrement celle du Congo, dont l’imaginaire d’Antoine de Vinck a été abondamment nourri (notamment par sa fréquentation du Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren). » 

Extrait du Dossier de presse de l’exposition « Antoine de Vinck. L’esprit des formes » au musée Keramis, 2016.

A gauche : © Antoine de Vinck, Le baiser, 1991, grès
A droite : Vue partielle d'un ensemble Antoine de Vinck au rez-de-chaussée du musée Keramis

 

06/07/2017

Au musée Keramis

De la gare de La Louvière, j’avais remarqué de loin ce bâtiment original avec sa peau grise aux craquelures plus claires, sans savoir que c’était là le musée Keramis : le Centre de la céramique, érigé sur le site de l’ancienne faïencerie Boch. Après la visite de l’exposition Alechinsky le matin, c’était un objectif tout indiqué pour l’après-midi.

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Inauguré en 2015, le musée Keramis est un bel exemple d’architecture contemporaine autour d’un bâtiment industriel classé. Quand on le découvre depuis la nouvelle Cité administrative, derrière un plan d’eau aménagé, on distingue bien les formes organiques de ses ailes en béton, en contraste avec le bâtiment ancien en briques.

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Le revêtement gris en deux textures sur une surface de 4000 m2, dû au plasticien Jean Glibert, évoque le « craquelé ou faïençage de l’émail » (La revue de la céramique et du verre). La constructiond’un centre commercial à proximité, prévue  en 2018-2020, changera sans doute la vision actuelle du musée entouré d’espaces verts.

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Une fois à l’intérieur, on se sent bien dans ces volumes de béton et de verre aux circonvolutions inattendues. Le parcours commence par une vaste salle spectaculaire : trois fours bouteilles (classés en 2003) y sont conservés in situ. « Derniers exemplaires belges de fours à faïence au charbon à flamme directe », ils datent du dernier tiers du XIXe siècle et ont fonctionné jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale.

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On accède ensuite à une salle dédiée à la céramique des XXe et XXIe siècles – Keramis est un musée et un centre de création contemporaine (atelier, résidence d’artiste). On y voit des oeuvres d’artistes actuels, comme Antoine de Vinck qui vient de faire l’objet d’une exposition, Pierre Culot avec un Grand vase à col émaillé (grès chamotté), Carmen Dionyse avec sa sculpture L’alchimiste (1990, grès, émail et jus d’oxydes).

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A gauche : © Carmen Dionyse, L’alchimiste (1990, grès, émail et jus d’oxydes).
En bas à droite : © Pierre Culot, Grand vase à col émaillé (s.d., grès chamotté)

Les pièces exposées là sont de grande qualité, originales par leurs formes, leurs couleurs, leur finesse et leurs finitions – on a envie de les toucher. Au mur, une plaque de Corneille à dominante bleue illustre ses figures de prédilection : oiseau, femme, soleil... et chat. Plus loin, je me suis attardée devant une sculpture monumentale de Guy Bauclair, Liberté anthropomorphique.

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Guy Bauclair, Liberté anthropomorphique (1983, grès chamotté et oxydes)

A l’entrée de la « réserve visitable » du musée Keramis, une grande composition murale (carrelage en faïence) de Raymond-Henri Chevallier illustre l’élément nécessaire aux métiers de la céramique, Le Feu. La Terre, du même artiste, est exposée à l’étage. Un panneau didactique et des vidéos rappellent les étapes de la fabrication des faïences dans cet espace qui correspond à un ancien atelier.

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A l’entrée de la réserve visitable, : © Raymond-Henri Chevallier, Le Feu (détail)
(vers 1948, composition murale en carrelages, faïence émaillée), Collection du musée royal de Mariemont

Dans de grandes armoires vitrées, on a rassemblé de la vaisselle, des vases, des objets divers (non étiquetés) qui illustrent l’histoire de la faïencerie Boch La Louvière, de « Boch frères Keramis » (1844) à « Royal Boch » (1994). (Les peintres Anna Boch et son frère Eugène appartiennent à cette famille.) Fleuron de la céramique jusqu’aux années 1970, Boch La Louvière va subir alors la crise économique et aller de restructuration en restructuration. Un film relate le combat des ouvriers, l’occupation de l’usine et, malheureusement, la faillite de la manufacture en 2011. Une belle vidéo de la Fondation Roi Baudouin retrace son histoire et présente l’art et les techniques de la céramique.

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On reconnaît au passage quelques services de table vus chez des grands-parents, des parents, comme le décor Rambouillet. Boch a diffusé de nombreux modèles à paysages, à figures, à fleurettes, comme cette théière bleue pour laquelle je craquerais sans doute si je la trouvais dans une brocante. Beaucoup de Belges achetaient du Boch pour sa qualité et son « design » liant l’utile et l’agréable. A l’étage, quelques services phares des différentes décennies du XXe siècle témoignent de la succession des formes et des modes. 

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Vases Art Nouveau

Des pièces exceptionnelles sont montrées là-haut, de format hors du commun, signées par des initiales ou des noms de peintres – la « collection Boch ». Décors peints, imitation du Delft ou ou de l’Iznik, puis le triomphe de l’Art Nouveau et surtout de l’Art Déco, avec ces vases Keramis qui ont toujours du succès dans les salles de vente, en particulier ceux signés par Charles Catteau, que j’avais admirés dans une rétrospective à Strepy-Thieu en 2006.

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Vases Art Déco signés Charles Catteau

La dernière grande salle, aux baies largement ouvertes sur le paysage environnant, expose des céramiques d’artistes modernes et contemporains, collection de l’Etat belge et achats de la Communauté française (réguliers jusqu’en l’an 2000). De très belles créations signées Antoine de Vinck, Pierre Caille ou Chantal Talbot.

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« Introspection : 7 ans d’acquisition », exposition temporaire
 

Il manque encore un bon catalogue à ce nouveau musée wallon, heureusement j’y ai trouvé un numéro de la Revue de la céramique et du verre qui lui est entièrement consacré (épuisé). Le site de Keramis est plein de ressources et propose même un parcours urbain : « Découvrez La Louvière sous le signe de la céramique ». Je ne peux que vous encourager à visiter un jour ce Centre de la céramique pour son architecture, son histoire, ses collections – un patrimoine qui nous est cher.