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26/03/2018

Choses sur une table

L’exposition sur la nature morte espagnole au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar), Spanish Still Life, à visiter jusqu’au 27 mai prochain, permet de parcourir toute l’histoire de ce genre longtemps considéré comme mineur (imitatif, peu ambitieux, décoratif), du XVIe au XXe siècle. En Espagne, on l’appelle « bodegón », du nom de ces auberges ou tavernes de bas étage, réduites ici à une table ou à une étagère portant aliments et boissons.

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Juan Sánchez Cotán, Coing, chou, melon et concombre, Ca. 1602, The San Diego Museum of Art

A l’origine, explique le Guide du visiteur (source des citations), fruits et légumes sont présentés comme vus par la fenêtre, à l’exemple de ces Coing, chou, melon et concombre de Juan Sánchez Cotán : le peintre les dispose et suspend « dans le cadre d’une sorte de fenêtre ou à un linteau de pierre ». Sur un fond sombre, l’éclairage et le souci du détail descriptif leur donnent une présence quasi réelle.

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Juan van der Hamen y Léon, Nature morte : fruits et verres, Ca.1629 Huile sur toile 87,3 x 130,8 cm, Williams College Museum of Art

Le genre de la nature morte pâtit du manque de raison apparente à représenter des objets, au contraire de ce qui motive la peinture de sujets religieux ou historiques, voire de portraits. Pourtant, les peintres sont sollicités par ceux « qui y trouvent d’intéressants jeux visuels » et par les amateurs de toiles décoratives où des objets raffinés et des mets délicats se côtoient sur une table bien remplie. Juan van der Hamen y León (né en Espagne d’une famille flamande) est un spécialiste en la matière très prisé à la cour de Madrid.

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Diego Velázquez, Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, Ca. 1618 Huile sur toile 60 x 103.5 cm, National Gallery, London

Le Christ, dans la maison de Marthe et Marie, est relégué à l’arrière-plan de la peinture du jeune Diego Velázquez. A l’avant-plan, sur la table, un pilon, de l’ail, un piment, des poissons et deux œufs sur des assiettes attirent d’abord le regard. Montré depuis la cuisine où une jeune femme et une femme âgée sont au travail, le sujet religieux donne comme une dignité nouvelle aux aliments.

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Miguel de Pret, Dos racimos de uvas con una mosca, 1630-1644, Museo del Prado, Madrid

Parmi les fruits, les raisins réclament beaucoup d’habileté de l’artiste pour rendre leur éclat, la pruine. Deux petites toiles de Miguel de Pret côte à côte montrent des grappes de raisins blancs qui occupent à elles seules l’espace de la toile. La Nature morte aux raisins, pommes et prunes de Juan de Espinosa, plus recherchée, illustre la présentation traditionnelle du genre, sur le bois d’une table, ainsi que la Nature morte avec pains tresses de Francisco de Palacios.

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Anonyme espagnol, Nature morte aux livres et au sablier, vers 1635-1640, huile sur toile, Staatliche Museen zu Berlin

Les livres peuvent suffire à incarner un univers, en compagnie d’un sablier et d’une plume plongée dans l’encrier : cette nature morte anonyme rend hommage à l’activité intellectuelle. Dans Le songe du gentilhomme, une grande toile signée Antonio de Pereda, maître du baroque, la nature morte devient « vanité », invitation à réfléchir sur « le caractère fugace et illusoire des choses », comme l’illustre le crâne sur le livre ouvert. Au-dessus de cet amas de richesses, un ange rappelle au rêveur la futilité des biens terrestres par rapport à l’éternité. Même message dans la belle Allégorie du Salut de Juan de Valdés Leal.

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Antonio de Pereda, Le Songe du gentilhomme, vers 1640, huile sur toile 152 × 217 cm, Académie San Fernando, Madrid

On revient à la vie dans la salle d’angle consacrée aux « fleurs et cuisines ». Tomás Hiepes excelle dans la représentation de fruits et de fleurs sur une table : bouquet, plantes en pot ou cache-pot de céramique au joli décor. Francisco Barrera s’inspire de gravures flamandes ou italiennes en incluant des figures allégoriques. Dans L’Eté, la surabondance des motifs permet d’observer là un chat intéressé par la volaille, ici différentes sortes de pains avec à l’arrière-plan des paysans dans un champ de blé, entre autres.

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Tomás Hiepes, Nature morte avec fruits et pots de fleurs de Manises, 1654, huile sur toile, Collection Arango

Cette fois, on célèbre les nourritures terrestres et parmi elles, la viande, le gibier, les poissons morts rendus avec réalisme – ce ne sont pas mes sujets de prédilection. Mais j’ai admiré ce Dindon mort de Goya. Ses natures mortes étaient accrochées dans sa propre maison et sont restées longtemps dans sa famille, des « visions très rapprochées d’animaux morts, exécutées avec une touche enlevée, violente, très éloignée de la minutie habituellement déployée par les spécialistes du genre ». Peintes pendant l’invasion napoléonienne, elles illustrent à leur manière le tragique de la guerre.

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Francisco de Goya, Dindon mort, 1808-1812, huile sur toile, Musée national du Prado, Madrid

J’aime ces natures mortes où une porcelaine délicate, l’éclat d’un cuivre suffisent à conjuguer la sensualité et l’esthétique (ci-dessous). Dans une grande composition de Francisco de Zurbarán, La Vierge enfant endormie, voyez près d’elle ces fleurs dans un pot évasé. Ou cette tasse et sa soucoupe fleuries dans la Nature morte aux friandises de Pedro de Peralta.

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Luis Egidio Melendez, Nature morte avec service de chocolat et brioches, 1770, huile sur toile, Musée national du Prado, Madrid

Trompe-l’œil, branches de cerisiers, ustensiles de cuisine, garde-manger, chacun peut trouver quelque chose d’intéressant dans ces incarnations variées de la nature morte espagnole. Puis on aborde le XXe siècle : la nature morte n’est pas morte mais elle se transforme, s’éloigne de la volonté de représenter pour incarner la nouveauté picturale, avec Picasso, Maria Blanchard, Dalí, Miró

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© Miquel Barceló, Le grand dîner espagnol, 1985, technique mixte sur toile, Musée national Centre d’art Reine Sofía, Madrid
(détail ci-dessous)

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Le grand dîner espagnol de Miquel Barceló offre une belle conclusion à ce parcours parmi des peintres connus et moins connus : sa matière épaisse qui prend la lumière, les couleurs de terre, les jaunes et les blancs font ressentir avec force ce qu’est avant tout ou après tout la nature morte : de la peinture.

Commentaires

Superbe et intéressant billet! Réunir tous ces artistes, dont beaucoup me sont inconnus, est une idée magnifique. J'ignorais aussi l'existence de motifs religieux dans les natures mortes.

Le dernier tableau de M. Barceló, tout à fait dans la ligne de ses matériaux et couleurs, est superbe.
Merci pour tout, bonne journée.

Écrit par : colo | 26/03/2018

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j'aime les natures mortes sauf les reliefs de chasse, j'aime celles des Flamands, de Chardin ou de Cézanne

Écrit par : Dominique | 26/03/2018

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magnifiques ces tableaux !
c'est ma prochaine visite :)

Écrit par : niki | 26/03/2018

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@ Colo : L'exposition montre bien la diversité du genre et son évolution. Je suis restée un bon moment devant la grande toile de Barceló et j'ai pensé à toi, bien sûr !

@ Dominique : Tu auras remarqué que je n'ai pas repris de nature morte avec gibier pour illustrer, à part le Goya qui est à part. J'aime beaucoup Chardin aussi.

@ Niki : Bonne visite prochaine au Palais des Beaux-Arts.

Écrit par : Tania | 26/03/2018

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superbe parcours, je revois l'expo par tes yeux :-)

Écrit par : Adrienne | 26/03/2018

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En allemand la "nature morte" s'appelle "stilleben" ce qui se traduit par "vie silencieuse" :-)
Merci pour ce joli billet !

Écrit par : fifi | 26/03/2018

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@ Adrienne : L'exposition était plus copieuse que je ne l'imaginais.

@ Fifi : Oui, comme en anglais, en néerlandais aussi. Avec plaisir, Fifi.

Écrit par : Tania | 26/03/2018

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C'est un très beau compte-rendu qui donne envie de visiter - quoique je ne raffole pas de la peinture espagnole -si austère et austère dans sa religiosité! Mais il y avait des éléments de nature morte que j'avais beaucoup aimé chez Zurbaran, je me rappelle.

J'aime beaucoup les raisins.

J'ai un ami blogueur, Nuages, qui fait un beau compte-rendu aussi (mais pas dans le même style que le tien) sur une expo sur le design soviétique (près de l'Atomium, jusqu'en mai). Cela fait tout d'un coup beaucoup d'expos à voir...

Aïe mon dos !

Écrit par : Pivoine | 27/03/2018

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J'ai un peu de mal avec les natures mortes, certaines vont même jusqu'à me rebuter (les scènes de chasse comme Dominique). Il y a en un quelques unes qui me paraissent superbes, mais dans l'ensemble c'est un genre sur lequel je ne me précipite pas.

Écrit par : Aifelle | 27/03/2018

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@ Pivoine : Je me souvenais d'une belle nature morte très épurée (des vases) que j'avais vue lors de la rétrospective Zurbaran, il n'y en avait pas de ce genre ici.
Je suis allée faire un tour sur le blog "Nuages", de chouettes photos ; le design soviétique ne me tente pas tellement. Le musée Adam vaut la visite, en tout cas. Courage avec le mal de dos.

@ Aifelle : Toute une exposition sur ce genre, ce n'est pas fréquent. Heureusement, l'approche était assez diversifiée.

Écrit par : Tania | 27/03/2018

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Superbe, tu as vraiment du te régaler, mes préférences vont vers Miguel de Pret et Juan Sanchez Cotan. Bel après midi Tania, je suis curieuse de savoir quel nouveau programme culturel tu as pour aujourd'hui... Bises. brigitte

Écrit par : Plumes d Anges | 27/03/2018

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Les natures mortes de Juan Sánchez Cotán sont remarquables, je n'en avais jamais vu. Aujourd'hui, mon après-midi était réservée, mais j'ai bien une autre expo en vue cette semaine. Bonne soirée, Brigitte, bises.

Écrit par : Tania | 27/03/2018

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Comme j'aime beaucoup les natures-mortes, je suis comblée. Je suis toujours fascinée par les techniques mises en oeuvre pour rendre, la finesse de la porcelaine, la transparence du verre, la douceur des peaux des fruits, la splendeur des velours et je prends toujours un malin plaisir à rechercher la moisissure, la mouche ou la petite guêpe, qui donnent tout son sens au tableau. Merci Tania pour cette visite.

Écrit par : Annie | 28/03/2018

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Avec plaisir, Annie. Ce rendu des matières et ces détails font le charme des natures mortes anciennes. Les peintres de bodegones ont été inspirés par les peintres flamands mais ils s'en distinguent, comme le montre cette exposition.

Écrit par : Tania | 29/03/2018

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