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29/01/2018

Aubenas journaliste

Les entretiens publiés dans La Libre Belgique sont souvent très intéressants, comme ces quatre pages où Florence Aubenas répond aux questions de Francis Van de Woestyne dans le journal du week-end dernier. Vous vous souvenez peut-être du Quai de Ouistreham (2010) où la journaliste racontait son expérience de « salariée précaire », et sûrement de son enlèvement en Irak avec son accompagnateur, 157 jours dans une cave (2005) qui lui valent encore, trop souvent, d’être reconnue comme « l’otage ».

Aubenas LLB.jpg
Source © Francis Van de Woestyne, Florence Aubenas, La Libre Belgique,
samedi 27 et dimanche 28 janvier 2018, pp. 50-53.

Elle vient de donner à Bruxelles une conférence intitulée « Grandeur et misère du journalisme aujourd’hui », Bruxelles où elle est née et a vécu dix-huit ans. Son père y était fonctionnaire européen avant de devenir diplomate. Sa mère, critique de cinéma, enseignait à l’Université libre de Bruxelles (Jacqueline Aubenas ! Je n’avais jusqu’à présent pas fait le lien entre la journaliste et sa mère, une des fondatrices des Cahiers du Grif et de Voyelles, rencontrée lors de réunions féministes dans les années 1970). Florence Aubenas, née en 1961, a fait ses études à l’Ecole européenne : « Cela vous donne une tournure d’esprit très particulière : l’Europe est une évidence, cela ne se discute pas. »

Le journalisme n’était pas son objectif au départ. Après des études de lettres sans désir d’enseigner, elle a passé le concours de journalisme et est devenue secrétaire de rédaction. Un remplacement l’a conduite à faire un premier reportage et elle a tout de suite aimé ce travail concret, sur le terrain, les rencontres avec des gens qui ne soient pas « des professionnels de la communication ». Puis elle est partie (pour Libération, puis Le Monde) au Rwanda, en Algérie, au Kosovo, en Irak – elle est devenue « correspondante de guerre ».

Inévitablement, Francis Van de Woestyne l’interroge sur son expérience d’otage. Florence Aubenas décrit ses conditions de détention et son instinct de survie, à la fois physique et mental – « il faut tenir ». Elle s’était intérieurement « programmée » pour tenir cinq ans avant d’avoir droit au désespoir ; elle avait confiance dans son pays, sa famille, ses amis, sûre de leur engagement pour la faire libérer. Sans preuve, elle pense qu’une rançon a été versée, contrairement aux pratiques américaines, et estime que « négocier » ainsi n’est pas de la faiblesse, mais une façon de priver les terroristes d’une victoire – un débat ouvert.

« Otage un jour, otage toujours ? » Florence Aubenas, ne voulant pas être réduite à cela, a repris le travail très rapidement. Elle explique pourquoi elle a pris ensuite un temps sabbatique et s’est inscrite à Pôle Emploi, pour vivre de l’intérieur la situation des travailleuses précaires et « dénoncer un problème économique et social » (dans Le quai de Ouistreham). Les réactions après coup l’ont surprise : « surprise de voir que la révélation de ces conditions de travail puisse poser un problème auprès des personnes que j’ai côtoyées ».

« En toute bonne foi », la journaliste a voulu se mêler à leur vie pour éviter la distance et les silences que peut susciter un micro tendu. Certaines lui ont reproché cette intimité, elles ont eu l’impression de « passer pour des imbéciles », « trop bêtes pour savoir dire non ». Lors d’un autre reportage dans une biscuiterie où les femmes étaient toutes moins payées que les hommes, elle a décrit leur « fatalisme » et elles lui en ont voulu, comme si elles étaient « des idiotes qui acceptent de se faire maltraiter. »

La tendance du journalisme, aujourd’hui, est de faire « parler les gens » : il importe de ne pas donner la parole qu’aux dirigeants, « l’homme de la rue » raconte aussi l’Histoire à sa manière. Mais ce n’est pas aussi simple de le montrer qu’elle ne l’avait cru d’abord, elle s’en est rendu compte. L’objectif, en évitant de « dupliquer » les institutions, reste d’intéresser les gens « à des sujets qui ne font peut-être pas partie de leurs préoccupations premières ». Un travail fondamental : « C’est le rôle des journalistes de maintenir des sujets importants. » (Son dernier livre, En France (2014), rassemble une cinquantaine d’articles parus dans Le Monde.)

Dans une partie plus personnelle de l’entretien, Florence Aubenas confie se ressourcer en pratiquant la natation, la marche, en allant au cinéma, en lisant. Les arts lui importent : « Un artiste vous fait entrer dans une autre dimension. » Le sujet qui préoccupe actuellement cette passionnée de justice sociale, « c’est la mobilité sur terre, les migrations. Dans trente ans, notre position vis-à-vis des grandes migrations économiques, écologiques, politiques, celles liées aux guerres, fera dresser les cheveux sur la tête des générations suivantes. »

Commentaires

Quelle femme passionnante ! J'admire ses choix et sa résistance. Je vais avoir la chance d'aller la voir bientôt à Rennes où elle intervient ce we :-)

Écrit par : Margotte | 29/01/2018

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J'ignorais qu'elle venait à Bruxelles avant de lire cet entretien dans le journal, j'aurais bien aimé l'écouter aussi.

Écrit par : Tania | 29/01/2018

J'ai toujours "le quai de Ouistreham" dans ma PAL ; j'ai lu plusieurs fois ou écouté des entretiens avec elle. Elle est passionnante et on ne peut pas la soupçonner de ne pas être sincère. Elle est un point de repère important dans le journalisme.

Écrit par : Aifelle | 29/01/2018

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Je viens d'ajouter sous l'illustration un lien vers l'entretien, mis en ligne sur le site de La Libre. Oui, Florence Aubenas fait honneur au journalisme, je suis d'accord avec toi.

Écrit par : Tania | 29/01/2018

Je ne la connais, malheureusement, que pour son enlèvement; alors je suis ravie de découvrir une "grande"femme, merci...je suivrai tes liens plus tard.
Un beso Tania.

Écrit par : colo | 29/01/2018

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je comprends que certaines de ces femmes se soient senties plus ou moins flouées ou trahies en découvrant après coup que celle qu'elles prenaient en toute confiance pour l'une d'entre elles était en réalité une journaliste (c'est comme ça que je me sentirais si quelqu'un venait faire la même chose dans mon école :-))

Écrit par : Adrienne | 29/01/2018

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Je connais surtout l'aspect romanesque du journalisme ( les romans du XIXeme siècle notamment ) mais c'est un domaine qui m'intéresse ! Rien lu d4aubenas mais ça m'intéresse. Il faudrait que je me penche sur la question

Écrit par : maggie | 29/01/2018

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@ Colo : "Le quai de Ouistreham" m'avait déjà donné un aperçu de son engagement journalistique, je lirai peut-être son recueil d'articles pour Le Monde.

@ Adrienne : Cela se discute, c'est vrai, et pourtant ce genre d'immersion permet aussi de montrer une réalité de l'intérieur, comme l'avait fait Orwell parmi les clochards de Londres et d'autres. Elle est très respectueuse des personnes dans ses récits, soucieuse surtout de dénoncer l'exploitation.

@ Maggie : Aujourd'hui, ces journalistes qui font autre chose que répéter ce qu'on leur dit en conférence de presse sont si importants pour la liberté d'informer.

Écrit par : Tania | 30/01/2018

Je me retrouve dans le commentaire de Colo :-)

Écrit par : fifi | 30/01/2018

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N'hésite pas à cliquer sur le lien sous l'illustration, tu pourras lire l'entretien in extenso. Bonne après-midi, Fifi.

Écrit par : Tania | 30/01/2018

Rectificatif : il semble que l'article intégral n'est disponible que pour les abonnés, je peux l'envoyer en fichier séparé aux visiteurs qui le souhaitent.

Écrit par : Tania | 30/01/2018

J'avais assisté à une conférence en duo avec Miguel Benassayag intitulée "Résister c'est créer" éponyme du livre qu'ils ont écrit ensemble. Deux belles personnes, intelligentes et sensibles

Écrit par : Zoë Lucider | 30/01/2018

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C'est vraiment quelqu'un de bien, avec des qualités rares aujourd'hui comme l'honnêteté intellectuelle et le courage.
J'aimerais bien avoir l'article en entier. Pourrais-tu me l'envoyer ? Merci.
Bonne journée !

Écrit par : Bonheur du Jour | 31/01/2018

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@ Zoë Lucider : Merci de me renseigner ce titre, Zoë, je le note.

@ Bonheur du Jour : Je te l'envoie illico, bonne journée !

Écrit par : Tania | 31/01/2018

Je comprendrais que ces femmes soient blessées si Florence Aubenas avait agi en camera cachée, mais là, au contraire, elle a saisi des moments de vérité, des moments intimes pour servir les intérêts de ces travailleuses, on ne voit pas leurs visages, on prend "simplement" conscience de ce qu'elles vivent. J'aime et j'ai envie de mieux connaître cette femme et ses livres. Je n'arrive malheureusement pas à lire l'article, c'est trop petit pour mes vieux yeux... Bises, merci Tania. brigitte

Écrit par : Plumes d Anges | 31/01/2018

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Je partage ton avis, Brigitte. (L'illustration est illisible de toute façon, je t'envoie l'article par courriel.)

Écrit par : Tania | 31/01/2018

Je me souviens très bien de cette journaliste à son retour de détention. Une très forte personnalité, une journaliste qui n'hésitait pas à prendre des risques, une forte tête en somme. Le retour à la vie normale a dû être difficile. Elle s'est enrichie certainement mais fragilisée probablement aussi. Il y a chez cette femme cette dimension de solitude.

Écrit par : armelle | 31/01/2018

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A la question "Quel serait votre plus grand malheur ?", elle répond : "Etre privée de ceux que j'aime." Elle en sait quelque chose.
Elle continue sur sa voie : "Avez-vous une devise ? - Le travail. Pour toute chose, il faut faire sa part. Il faut donner de soi et du sien."

Écrit par : Tania | 31/01/2018

Bonsoir Tania , une petite info . Si vous désirez , voir et écouter Florence Aubenas , vous cliquez " Collège de France audio " , elle anime en public , interviewée par Antoine Compagnon .une confèrence sur différents sujets dont
vous avez évoqués . Belle soirée , et douce nuit .
P.S. La date est fin janvier .

Écrit par : Brasseur Michelle | 04/02/2018

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Merci beaucoup, Michelle, j'ai trouvé cette conférence et je vais l'écouter.
Le lien, pour info aux autres visiteurs intéressés : http://www.college-de-france.fr/site/antoine-compagnon/seminar-2018-01-16-17h45.htm

Écrit par : Tania | 05/02/2018

Moi aussi je comprends que certaines femmes se soient senties trahies mais tout dépend du journaliste. C'est une démarche qui peut être enrichissante à partir du moment où elle est sincère et cherche à comprendre par l'intérieur. Si c'est fait par quelqu'un qui recherche le sensationnel, le scoop, le voyeurisme, tout ce qui est négatif dans le journalisme, évidemment c'est autre chose ! Mais ce n'est pas le cas de Florence Aubenas.

Écrit par : Ma librairie claudialucia | 05/02/2018

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Je pense comme toi que Florence Aubenas voulait comprendre et montrer la réalité de ces travailleuses précaires, tout en imaginant bien le malaise de celles-ci en découvrant son vrai métier après coup.

Écrit par : Tania | 05/02/2018

Un article très intéressant, en effet, sur une personne qui inspire le respect.
J'ai lu "Le quai de Ouistreham" et me souviens d'avoir été très émue, lorsqu'elle se découvre à la fin. Je peux comprendre la réaction de ses anciennes collègues - être trahies- peut-être plus (je me le demande) parce qu'elle allait retourner à un monde meilleur- pour elle c'était une dure parenthèse mais une parenthèse tout de même- alors qu'elles allaient rester dans leur misère dont elles mesuraient peut-être plus la profondeur , après avoir lu le livre. Pourtant de tels livres permettent à beaucoup d'ouvrir les yeux et de ne plus regarder de la même façon, femmes et hommes de ménage, caissières etc... que parfois certains ne voient même plus.

Écrit par : Annie | 05/02/2018

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Oui, Annie, tu exprimes bien la situation qu'elles ont vécue et aussi l'utilité du récit de Florence Aubenas. Dans la conférence renseignée ci-dessus, elle insiste sur cet objectif qui est le sien : "rendre visible" ce qui ne l'est pas ou pas assez.

Écrit par : Tania | 06/02/2018

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