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14/12/2017

Bouleversante Szabó

J’ai rarement terminé de lire un roman avec le cœur si serré : La porte de Magda Szabó (Az Ajtó, 1987, traduit du hongrois par Chantal Philippe) a remporté le prix Femina en 2003, le New York Times l’a élu meilleur livre de l’année en 2015. Il aura fallu des années à cette grande dame des lettres hongroises pour être lue à l’étranger, elle en a connu la reconnaissance à la fin du XXe siècle, avant de décéder il y a dix ans.

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Le récit s’ouvre sur un rêve, un cauchemar, un aveu : « c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. »

La narratrice a engagé Emerence, une « vieille femme silencieuse » sous son foulard qu’elle ne quitte jamais, après avoir déménagé avec son mari dans un appartement bien plus grand que son studio où elle faisait le ménage elle-même. « Redevenue un écrivain à part entière », elle a besoin d’aide. Emerence, jamais mariée, sans enfants, aimée dans tout le quartier et aussi concierge, tout près de chez eux, lui a été recommandée par une ancienne camarade de classe : « elle espérait qu’elle nous accepterait, car si nous ne lui plaisions pas, ce n’est pas l’argent qui l’inciterait à travailler pour nous. »

Guère aimable au premier entretien, la vieille femme a des exigences et des manières inattendues, des horaires irréguliers, mais elle compense par une « incroyable activité », travaille « comme un robot » et parfaitement. Le jour où, sans prévenir, son employeuse frappe à sa porte pour l’avertir d’un paquet à réceptionner en son absence, Emerence hurle qu’elle ne veut pas être dérangée après son travail et « qu’elle n’était pas payée pour ça ».

N’aurait-elle pas toute sa tête ? Au fil des jours, la personnalité d’Emerence qui ne reçoit jamais personne chez elle effraie, inquiète l’écrivaine. Adélka, « la veuve du préparateur en pharmacie », lui raconte comment un locataire colombophile s’en était pris au premier chat d’Emerence, excellent chasseur, et l’avait pendu à sa poignée de porte, suscitant la réprobation de toute la maison, du quartier, et valant même à Emerence l’amitié de la police, en particulier du lieutenant-colonel qui va la voir de temps en temps, alors encore sous-lieutenant.

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L'affiche du film de István Szabo,
avec Helen Mirren et Martina Gedeck dans les rôles d'Emerence et de Magda

Taciturne, intransigeante, la vieille femme est en réalité l’âme du quartier, où tout le monde l’admire : toujours au travail, au courant de toutes les nouvelles, portant un « plat de marraine » à qui a besoin de nourriture reconstituante, balayant la neige devant la plupart des immeubles, jamais couchée, littéralement – « elle se contentait de sommeiller sur un de ces minuscules canapés autrefois en vogue et appelés causeuses, (…) elle n’avait pas besoin de lit. »

Restée distante pendant des années, Emerence manifeste sa préoccupation à leur égard quand « le maître » tombe malade et doit être opéré : aux petits soins pour l’écrivaine, pour la première fois, elle lui tient compagnie, se raconte. L’enfance paysanne, la mort des deux jumeaux laissés à sa garde, quand elle avait neuf ans, foudroyés sous un arbre, sa mère se jetant dans le puits, et puis la vie de domestique. Elle économise pour construire un tombeau, « très grand, plus beau que tout ce qu’on n’a jamais vu », où tous les siens reposeront avec elle.

Sans que la vieille femme change de comportement, quelque chose s’est produit ; elle ne la considère plus comme une étrangère déconcertante, mais comme une amie. Pourtant ses absences, sa fierté, ses réactions inattendues les éloignent à nouveau. Jusqu’à l’arrivée d’un chien. Son mari guéri, l’écrivaine et lui tombent, une veille de Noël, sur un chiot enfoui dans la neige et le ramènent chez eux pour le sauver d’une mort certaine. Emerence s’en empare aussitôt pour le frictionner, le bercer, le maintenir en vie.

« Mon mari le tolérait, le caressait parfois quand il se montrait particulièrement intelligent ou amusant, moi, je l’aimais. Emerence l’adorait. » Ils lui ont donné « un joli nom français », Emerence l’appelle Viola et leur connivence est totale : le chien comprend tout ce qu’elle dit, la réclame, la suit, même si elle le bat quand il fait une bêtise.

Magda Szabó, une romancière préoccupée des « liens de dépendance entre les êtres » (Le Monde), raconte le destin d’une vieille femme aussi visible dans les mille services qu’elle rend à autrui que secrète dans sa vie privée. Entre l’écrivaine et elle, l’affection qui grandit n’a rien d’ordinaire et s’exprime de manière imprévue, souvent brutale même. Chacune est indispensable à l’autre, même si souvent elles ne se comprennent pas. Emerence, l’héroïne déroutante de ce magnifique roman, est très intelligente ; anti-intellectuelle, elle méprise ceux qui ne savent pas balayer eux-mêmes. La narratrice fait peu à peu son portrait et en même temps le sien, celui d’une femme passionnée avant tout par l’écriture et se débattant avec les contraintes matérielles de la vie.

Si sa carrière littéraire lui vaut de plus en plus de reconnaissance publique, elle sait envers qui elle en est, jour après jour, redevable. Et quand Emerence, à son tour, aura besoin d’elle, elle ne se sentira pas à la hauteur, maladroite, ne comprenant que trop tard ce qu’elle aurait dû faire – ou pas – pour ne pas se sentir éternellement coupable.

Commentaires

Je ne connais pas cette écrivaine, mais je dois dire que ton petit résumé est alléchant et donne un aperçu fort émotionnel du roman de cette étonnante Szabo dont je ne manquerais pas de me le procurer. Merci Tania

Écrit par : bizak | 14/12/2017

Bonne lecture, Bizak, un jour ou l'autre.

Écrit par : Tania | 14/12/2017

Tout a fait inconnue de moi aussi. La relation entre ces deux femmes semble vraiment curieuse et attachante. Je note avec plaisir, merci.

Écrit par : colo | 14/12/2017

ça a des airs de thriller, raconté comme ça :-)
intéressant, en tout cas!

Écrit par : Adrienne | 14/12/2017

@ Colo : Je te recommande ce livre, Colo, il est hors du commun.

@ Adrienne : Le suspense n'y manque pas - psychologique.

Écrit par : Tania | 14/12/2017

Je veux le lire depuis longtemps ; il faudra bien que je lui fasse une petite place un jour prochain.

Écrit par : Aifelle | 15/12/2017

J'ai lu de la littérature hongroise, avec intérêt, mais jamais cette auteure. Je crois que sa renommée m'impressionne.

Écrit par : Marilyne | 15/12/2017

@ Aifelle : Je l'avais noté depuis longtemps et je suis heureuse de m'y être plongée enfin. C'est une de mes grandes lectures de cette année.

@ Marilyne : Vu la force de ce roman, je n'en resterai pas là avec Magda Szabo, j'espère trouver d'autres titres d'elle à la bibliothèque.

Écrit par : Tania | 15/12/2017

J'ai lu ce roman et comme toi je l'ai beaucoup apprécié. je dois dire que je n'en ai pas lu d'autres mais c'est vrai que ce livre a beaucoup de force.

Écrit par : Ma librairie claudialucia | 15/12/2017

Je viens de vérifier, il est à la médiathèque, j'irai l'emprunter !

Écrit par : K | 16/12/2017

@ Claudialucia : Je viens d'aller lire ou relire ton billet consacré à ce roman, j'ajoute le lien pour info et aussi pour les extraits que tu y as cités : https://claudialucia-malibrairie.blogspot.be/2011/10/magda-szarbo-la-porte-editions-viviane.html

@ K : Tant mieux. Bonne lecture, K.

Écrit par : Tania | 16/12/2017

Votre article donne réellement envie de lire ce livre. Vous en dîtes assez pour éveiller notre curiosité (et plus!), sans rien dévoiler vraiment. Je trouve que c'est la grande difficulté quand on écrit un billet. Merci à vous, Tania et bon dimanche.

Écrit par : Annie | 17/12/2017

C'est passionnant de voir comment un même livre touche les uns et agace les autres.

Écrit par : Valérie | 29/12/2017

@ Annie : Merci, Annie, désolée de répondre tardivement à ce commentaire. Ne pas trop en dire tout en attirant l'attention, c'est un perpétuel défi. Bonne lecture de ce roman un jour ou l'autre & bon week-end de Nouvel An.

@ Valérie : C'est vrai. Je n'ai pas encore pris le temps de vérifier s'il s'agissait bien d'autofiction, comme tu l'écris. A bientôt.

Écrit par : Tania | 30/12/2017

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