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16/11/2017

Un islam personnel

Le nom d’Abdennour Bidar m’était inconnu avant qu’un ami me prête Self islam (2006, 2016 pour la postface), sous-titré « Histoire d’un islam personnel ». Ce Français dont la mère s’est convertie à l’islam avant sa naissance (en 1971) a grandi « entre les vignes et la mosquée » dans la région de Clermont-Ferrand. Il aimait comme un père son grand-père athée et communiste, que la chute du mur de Berlin avait perturbé et qui aimait parler de Dieu avec son petit-fils, un de ces êtres qu’on aime « pour la liberté qu’ils vous laissent d’être ce que vous êtes. »

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Odilon Redon

L’auteur appartient à la génération Mitterand. L’islam, il l’a d’abord nourri dans son cœur uniquement, puis à la mosquée où il ne comprenait rien, mais trouvait « paix, force, présence ». Ce « musulman auvergnat » qui ne porte l’islam ni sur son visage, ni sur ses vêtements, ni dans son mode de vie, a très tôt voulu détruire le mur entre deux mondes. Abdennour et Pierre sont ses deux prénoms. « Abdennour », qui signifie « serviteur de la Lumière », étonne les autres qui ne lui voient rien d’arabe (et il ne connaît pas l’arabe) ; ce prénom inattendu qu’il doit constamment justifier est bien le sien, en recherche de lumière intérieure. Le second le rattache au Christ. Il a des amis des deux côtés.

Sa mère, médecin, pratique un islam discret, mystique. Son père marocain, au contraire, appartient au « tabligh », un mouvement piétiste d’origine pakistanaise, très conservateur et « ostentatoire », toujours à prier et à prêcher, une sorte de fanatisme « pacifique et joyeux ». C’est sa mère qui l’a éduqué sur le plan spirituel, avec ses frère et sœurs qu’elle a élevés seule, en insistant toujours sur la quête de sens, le sens apparent et le sens caché des versets du Coran qu’elle leur enseignait.

Abdennour Bidar ne veut pas parler ici de ses parents mais de son propre cheminement entre Occident et Orient pour lesquels il rêve d’une « civilisation de la réconciliation à venir ». Il raconte son enfance modeste en banlieue, en HLM, entre pauvres et immigrés ; son éducation « à la droiture, au désintéressement, à la sollicitude envers autrui et à l’exigence envers nous-même ».

Pour lui, Allah désigne un « grand courant de vie, d’énergie, de lumière », dans une optique humaniste où les hommes sont avant tout reliés aux autres, à la nature, à la vie. La religion propose des moyens qu’il ne faut pas sacraliser selon lui, qui se situe à l’opposé d’un islam indiscutable et intouchable jouant trop souvent le jeu de la division et s’appuyant sur l’ignorance spirituelle.

Bon élève, lecteur de Jules Verne, souvent distrait parce qu’il est absorbé par ses pensées, Bidar passe souvent pour un « mauvais musulman » dans une religion « où le jugement de l’autre, apparent ou sournois, est une pratique si courante ». Le « self islam », au contraire, appelle à la responsabilité spirituelle de chacun et à une vie libre par rapport aux lois religieuses. Le mot « islam » ne signifie pas « soumission forcée » mais « obéissance choisie ». Bidar est allergique au « djihad », il veut dissocier le sacré et la violence.

Il lui a fallu du temps pour arriver à cet islam personnel. Poussé par un professeur à étudier à Paris, il prend conscience de sa vocation : « montrer qu’il y a de la lumière dans la caverne de l’existence ». Sa vie d’interne au lycée Henri IV a été une période « extrêmement difficile ». De bon élève, il devient « moyen » et surtout, il se sent différent : « Ils avaient lu l’Occident, j’avais médité l’Orient ». Aussi vit-il son islam clandestinement, comme exilé dans son propre pays. La rencontre en terminale de sa future femme, Laurence, va le soutenir. Attentive à ce qu’il vit et croit, elle finira par se convertir. Leurs trois fils seront élevés dans cette optique spirituelle, sans contraintes autres que le questionnement : qui suis-je ? que puis-je faire pour les autres ? comment se préparer à mourir ?

A vingt ans, il ressent de la tristesse et de la colère contre le matérialisme occidental. Ecœuré, épuisé par le travail scolaire, il est pris dans le conflit entre philosophie et religion – philosophie le jour, soufisme le soir. Enfermé dans cette opposition, il décide de ne pas suivre les cours à l’Ecole Normale Supérieure malgré son admission. Il travaille en solitaire, s’inscrit à la Sorbonne pour une licence et une maîtrise de philosophie, un DEA de culture et civilisation islamiques. Pendant sept ans, sa femme et lui ont adhéré à la « tariqa », une « éminente confrérie soufie du Maroc » qui appelle au respect des obligations religieuses et aux méditations fréquentes – une expérience libératrice, dans un premier temps.

Puis c’est la descente aux enfers : achat collectif d’une propriété, réunions, dérive sectaire, fanatisme et hystérie. La lutte continuelle contre l’ego, un djihad moral condamnant les fréquentations extérieures au mouvement et le questionnement finissent par l’isoler de tous, lui qui s’y refuse. Le voilà grandement déçu par rapport au soufisme en Europe qui, presque partout, cultive une fausse image d’ouverture et de paix. Trop personnel dans ses réflexions, il est rappelé à l’ordre, puis c’est la rupture, le vide autour d’eux, quelques amis exceptés. Sa femme et lui se font alors muter en Corrèze, ils achètent une maison près des bois et y trouvent l’apaisement. Sauvé par son sens critique, le philosophe entre en dépression, ressent un « vide absolu » durant deux, trois ans – à 26 ans, il le vit comme un échec personnel.

La troisième partie de Self islam raconte sa renaissance et son engagement. Abdennour Bidar se dit l’enfant de deux mondes agonisants où il observe la perte du sacré : celui « de la personne humaine » en Occident et celui de la « Grande Vie d’Allah » en Orient. Sa conception d’un islam personnel se fait jour, il l’explique. A partir de l’an 2000, il s’implique dans le débat sur l’islam en Occident, contre la menace et la terreur islamistes, contre l’hypocrisie d’un Tariq Ramadan dont il dénonce le double langage, usant des moyens démocratiques pour diffuser un islam antidémocratique, traditionnel, au nom du multiculturalisme.

Abdennour Bidar a écrit Lettre d’un musulman européen dans la revue Esprit, plus récemment Un islam pour notre temps : il veut promouvoir un nouvel islam, qu’il voit déjà en marche dans de nombreux pays. Chargé de cours à l’Université des sciences humaines à Nice, il considère l’Europe comme un terrain propice pour cette transformation. Il a fondé le cercle Al Mamoun, avec des intellectuels, des hommes et des femmes de bonne volonté, pour un « observatoire de l’évolution de l’islam ». Sur son site, où il résume son parcours, il se présente comme un « méditant engagé ».

« Nous n’avons pas besoin de chefs ni d’imams, mais de penseurs. » Bidar s’appuie sur de nombreuses lectures, celles des grands penseurs de l’islam comme Ibn Arabi, celle de Blaise Pascal aussi. Il dénonce la propagande religieuse dans les librairies remplies de codes de conduite, à travers les vidéos et les cassettes, téléguidée du Moyen Orient. Self islam est un témoignage et un appel à la responsabilité spirituelle, au progrès spirituel, et non au laisser-aller, à un islam self-service ou à la carte, comme le lui reprochent ses détracteurs. Aux catégories traditionnelles comme l’obligatoire, le licite et l’illicite, des concepts du passé, il oppose la nécessité d’une liberté totale. « Le texte propose, l’homme dispose. »

Cet essai offre en deux cents pages un point de vue original, « non conforme » comme le nom de la collection où il a paru en 2006, avant de sortir en format de poche (Points essais) l’an dernier. Une postface d’une vingtaine de pages y fait le point, dix ans plus tard. L’auteur a reçu beaucoup de courrier et de témoignages de lecteurs qui, quelle que soit leur croyance ou leur opinion philosophique, ont été sensibles à la « spiritualité libre » à laquelle il invite. En 2015, il a créé avec la psychologue Inès Weber l’association Sésame, « une maison des cultures spirituelles » à Paris, qui offre des ressources en ligne, des textes et musiques de diverses traditions culturelles.

Commentaires

un homme que j'ai apprécié dans ses chroniques je ne sais plus si c'était sur France inter ou France culture mais j'ai apprécié l'intelligence, la profondeur, le respect pour l'autre en même temps qu'une fierté pour l'Islam comme on voudrait le voir plus souvent

Écrit par : Dominique | 16/11/2017

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Pour moi, cette lecture a été une découverte d'une voix ou voie musulmane ouverte à la modernité. Abdennour Bidar vient d'écrire deux articles dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/recherche/?keywords=Bidar

Écrit par : Tania | 16/11/2017

Très belle découverte que "Textes & Prétextes"... Me suis régalée avec la page sur Colette et ai retrouvé avec émotion Abdennour Bidar sur le billet d'aujourd'hui. C'était lui qui animait Culture d'Islam sur France Culture à la suite d'Abdelwahab Meddeb, décédé, premier producteur de cet excellent et nécessaire programme. Cette émission qu'on pouvait entendre, en 2014, le dimanche après-midi a été reléguée sur la tranche 7 à 8 h 00, autant dire qu'on l'a privée d'audience. Merci pour cette chronique très complète qui donne évidemment envie de lire Bidar, en particulier "Self Islam", et me fournit l'occasion de saluer ici deux grands penseurs.

Écrit par : La Taulière de l'Appentis | 16/11/2017

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Alors, celui-là, je devrai le relire... Car il vaut une lecture approfondie. Ce sont des questions qui m'intéressent, tout comme m'a passionnée la rencontre de la religion mère (le judaïsme) et de la religion fille (le catholicisme - ou plutôt le christianisme)...

Écrit par : Pivoine | 17/11/2017

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J'ai eu l'occasion de le rencontrer dans ma librairie il y a un an ou deux ; un homme brillant, intelligent, avec de l'humour. Je l'aurais écouté pendant des heures et dans ces temps d'après-attentat, il avait un point de vue et un propos vraiment porteurs. Je l'écoutais aussi quand il animait "Culture d'islam" sur France-Culture.

Écrit par : Aifelle | 17/11/2017

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Tous vous le connaissez et moi je n'en ai jamais entendu parler, mais ce week-end cette ignorance, grâce à ton billet si intéressant, sera réparée.
Merci beaucoup, bonne journée Tania.

Écrit par : colo | 17/11/2017

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@ La Taulière de l'Appentis : Bienvenue, la Taulière, et vive France-Culture ! Merci pour ces précisions qui me font mesurer l'audience et la réputation de ce penseur.

@ Pivoine : Alors bonne relecture, Pivoine.

@ Aifelle : Heureuse d'apprendre qu'il est si connu et écouté.

@ Colo : Bonne journée, Colo, tant mieux si ce billet t'a intéressée.

Écrit par : Tania | 17/11/2017

Un homme qui dans son enfance a eu comme grand père "un de ces êtres qu’on aime « pour la liberté qu’ils vous laissent d’être ce que vous êtes" ne peut qu'en être riche toute sa vie... Merci Tania, tu nous mets là sur un beau chemin il me semble, on a envie d'aller vers ce livre et d'en savoir plus sur cet homme. Doux week end, courage. brigitte

Écrit par : Plumes d Anges | 17/11/2017

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Je le connaissais un peu par l'intermédiaire de "Culture d'Islam". Ce billet très complet et clair me donne envie d'en savoir plus. Un grand merci, Tania.

Écrit par : Annie | 17/11/2017

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@ Plumes d'Anges : Merci de reprendre cette formule que j'ai beaucoup aimée. Merci & bon week-end, Brigitte.

@ Annie : Tant mieux, Annie, merci à toi.

Écrit par : Tania | 18/11/2017

Il me semble trouver ici la voix de la sagesse et c'est très utile par les temps qui courent.
Merci pour toutes ces précisions.

Écrit par : Maïté/Aliénor | 22/11/2017

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Les sages ne sont pas ceux dont les médias parlent le plus. Si les blogs ne peuvent faire contrepoids, peut-être peuvent-ils faire résonner leur voix ?

Écrit par : Tania | 22/11/2017

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