Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

24/07/2017

Un étrange mariage

Miniaturiste de Jessie Burton (son premier roman traduit de l’anglais par Dominique Letellier) nous entraîne dans les ruelles d’Amsterdam où arrive en octobre 1686 Nella Oortman, une jeune femme de la campagne que sa mère a été soulagée de donner en mariage, un an après la mort de son père couvert de dettes, à un marchand en vue, Johannes Brandt.

burton,jessie,miniaturiste,roman,littérature anglaise,amsterdam,xviie,marchands,mariage,maison de poupée,culture

Précédant le récit, une photo de la luxueuse maison miniature de Petronella Oortman exposée au Rijksmuseum et une notice sur la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales qui a enrichi bien des commerçants au XVIIe siècle, montrent la volonté de la romancière de restituer fidèlement le milieu où évoluent les personnages principaux. Des mises en garde bibliques contre l’orgueil des riches et un récit de funérailles en guise de prologue donnent le ton.

L’accueil de Nella, dix-huit ans, au Herengracht, le canal d’Amsterdam où Brandt possède une maison sur la « Courbe d’Or », est littéralement glacial : elle s’y présente seule avec son perroquet Peebo dans une cage, on tarde à lui ouvrir. Une grande femme vêtue de noir s’inquiète d’abord du volatile – « Est-ce que nous allons avoir une ménagerie ? » – avant de l’informer de l’absence de son frère Johannes, qui a signé le contrat de mariage deux mois plus tôt, sans avoir encore partagé la couche nuptiale.

Les Brandt vivent là, servis par Otto, un noir, le premier que Nella voit de sa vie, et Cornelia, une vingtaine d’années, qui la conduit à sa chambre, somptueuse. Deux serviteurs, c’est assez, dit Marin : « Nous sommes des marchands, pas des fainéants. » Conformément à la Bible qui recommande de ne pas étaler ses richesses, la belle-sœur de Nella affiche une austérité de bon aloi, refuse les sucreries.

Johannes Brandt, trente-neuf ans, l’a écoutée jouer du luth avant de l’épouser, puis est parti aussitôt s’occuper d’une cargaison pour Venise. Quand il revient de Londres, l’air épuisé, il se préoccupe d’abord de ses chiens, Rezeki et Dhana, puis va se coucher, repoussant son épouse qui a frappé à la porte de sa chambre – « Nous parlerons au matin, Nella. » N’est-ce pas ce que lui avait dit sa mère, quand elle l’avait questionnée sur l’amour ? « Elle veut de l’amour ! Elle veut les fraises et la crème. »

C’est donc au petit déjeuner, « frugal » par humilité, que Nella découvre de plus près l’homme qu’elle a épousé. Pas un mot d’excuse de sa part, il parle surtout à sa sœur des dernières ventes « de tabac, de soie, de café, de cannelle, de sel ». Marin semble bien s’y connaître en affaires. « Nella se sent invisible, ignorée. C’est son premier jour chez eux, et ni l’un ni l’autre ne lui a posé la moindre question. »

Il est question du sucre d’Agnès Meerman que Brandt devrait vendre, son mari s’impatiente. De trois hommes noyés la veille, des poids accrochés à leur cou. Puis Johannes sort. Marin : « Mon frère part. Il revient. Il repart. Vous verrez. Ce n’est pas difficile. N’importe qui peut le faire. » Nella n’a donc rien d’autre à faire que de s’inquiéter de son perroquet, gardé dans la cuisine alors qu’elle le voudrait dans sa chambre, de faire connaissance avec Otto et Cornelia pendant qu’ils travaillent, de découvrir la maison, ses peintures, ses objets. La nuit, elle attend Johannes en vain.

burton,jessie,miniaturiste,roman,littérature anglaise,amsterdam,xviie,marchands,mariage,maison de poupée,culture
Maison miniature de Petronella Oortman au Rijksmuseum, à Amsterdam

Quand elle lève la main vers un des deux luths conservés dans l’office, Marin l’empêche de les prendre : « ce sont des chefs-d’œuvre d’artisanat que vos doigts abîmeraient. » Et quand la jeune épouse s’inquiète de son époux : « Petronella, il doit travailler, et vous, vous deviez vous marier. » Quelle vie va-t-elle mener dans cette demeure où elle seule n’a aucun rôle ?

Johannes « qui parle toutes les langues sauf celle de l’amour » rentre un jour avec un énorme cabinet en chêne et orme « avec un placage d’écaille de tortue et des incrustations d’étain », « soutenu par huit pieds incurvés et solides, deux rideaux en velours moutarde tirés sur sa façade » : son cadeau de mariage. Marin lui reproche aussitôt la dépense. Johannes offre à sa femme de quoi se distraire : l’intérieur du meuble est divisé en neuf pièces, tapissées ou lambrissées, c’est une réplique de leur maison.

Alors Nella se décide à explorer toutes les pièces de sa nouvelle demeure, et entre même dans la chambre de Marin, étonnée d’y découvrir une richesse et une fantaisie à l’opposé de son apparence personnelle. Jamais mariée, la sœur de Johannes garde dans sa chambre une lettre d’amour, qui tombe d’un des livres que Nella a pris en main quand sa belle-sœur fait irruption, furieuse. Cette nuit-là, Nella descend à l’office et monte le perroquet dans sa chambre. Elle apprendra de Cornelia que les robes noires de Marin sont toutes doublées de zibeline et de velours.

Dans La Liste de Smit, un registre des artisans et entreprises de la ville, elle va trouver, à « M pour Miniaturiste », quelqu’un à qui commander de quoi décorer sa maison vide. Sa première commande d’un luth avec ses cordes, d’une coupe de fiançailles et d’une boîte de pâtes d’amande, lui est livrée par un jeune Anglais, Jack Philips, ce qui semble irriter Johannes quand il l’aperçoit.

Mais c’est surtout le contenu du paquet qui étonne Nella et fait surgir le fantastique dans ce récit réaliste : un message – « Toute femme est l’architecte de son propre destin » – accompagne les miniatures : de la pâte d’amandes dans une petite boite en argent avec ses initiales, un luth « plus petit qu’un doigt », une minuscule coupe en étain. On y a ajouté plusieurs choses non commandées : deux fauteuils en bois, répliques exactes de ceux de leur salon, un berceau, deux chiens miniatures et leur os – les whippets de Johannes.

Jessie Burton construit peu à peu l’atmosphère mystérieuse de son roman : pourquoi Johannes tarde-t-il à toucher sa femme ? que cache Marin ? qui est ce miniaturiste qui a l’air de savoir mieux que personne ce qui se passe dans la maison des Brandt ? Nella va le découvrir avec curiosité et angoisse.

Commentaires

j'ai apprécié cette lecture

Écrit par : niki | 24/07/2017

Répondre à ce commentaire

Bien écrit, bonne ambiance, on est vraiment à cette époque, mais finalement je me serais passée de la maison miniature et des mystères autour!

Écrit par : keisha | 24/07/2017

Répondre à ce commentaire

@ Niki : Oui, tu en avais parlé sur ton blog, je suis allée relire ton billet qui me l'avait fait noter. J'ajoute le lien : http://sheherazade2000.canalblog.com/archives/2016/10/09/34418449.html#comments

@ Keisha : Le fantastique lié aux objets miniatures tranche, c'est vrai, avec le réalisme des descriptions d'époque. Mais c'est tout de même cette maison du Rijksmuseum qui a inspiré Jessie Burton.

Écrit par : Tania | 24/07/2017

Répondre à ce commentaire

Oui, je le sais, mais ça faisait un peu 'plaqué' à mon impression.

Écrit par : keisha | 26/07/2017

voilà le livre que j'aurais dû emporter :-)
j'ai vu cette maison de poupées mardi dernier au Rijksmuseum, j'en ai été impressionnée!

Écrit par : Adrienne | 24/07/2017

Répondre à ce commentaire

Je te le prêterai volontiers, Adrienne, voilà un incitant de choix !

Écrit par : Tania | 24/07/2017

Répondre à ce commentaire

Je n'ai pas encore lu ce roman, mais je pense le faire. Je n'ai aucune fascination pour ce genre de maison miniature, je crois que ça me retient pour le moment.

Écrit par : Aifelle | 25/07/2017

Répondre à ce commentaire

Moi non plus, et ces miniatures ne sont qu'une "réplique" secondaire de l'intrigue.

Écrit par : Tania | 25/07/2017

Répondre à ce commentaire

Je ne connaissais pas Petronella Oortman (il est vrai que le maquettisme d'avions auquel je me consacre est éloigné de ces magnifiques maisons de poupée). Plus contemporain, j'ai découvert le monde miniature de Antonio Marco sur la côte alicantine. Je fus sidéré, d'autant que je suis au fait des efforts, du temps et du avoir-faire pour aboutir à de beaux résultats. Marco prétend "jouer" 12 heures par jour... j'en dirais tout autant, bien que la minuscule pièce perdue sous la table perturbe parfois le jeu...

Deux liens :
http://fr.espana-live.com/muzej-miniatyur.html
https://www.guadalestmuseos.com/fr/

Écrit par : christw | 26/07/2017

Répondre à ce commentaire

Merci pour les liens vers ce miniaturiste espagnol, quelle passion et quels résultats ! Montrerez-vous un jour vos maquettes ?

Écrit par : Tania | 28/07/2017

Répondre à ce commentaire

Je vous fais parvenir un lien par courriel.

Écrit par : christw | 30/07/2017

un roman que j'ai beaucoup apprécié, j'ai tout aimé : l'époque, les personnages, cette maison au centre du roman, j'ai trouvé ce premier roman très réussi

Écrit par : Dominique | 28/07/2017

Répondre à ce commentaire

Fameux premier roman, oui !

Écrit par : Tania | 28/07/2017

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire