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30/05/2017

Rien ne se répète

Aleramo Orsa minore.jpg

 

« Apprendre à l’école de la vie ! C’est ce que nous nous répétons à chaque tournant, et chaque fois nous y croyons ! Alors qu’en réalité rien ne nous sert de leçon, que rien ne se répète pareillement, et qu’il n’y a qu’une chose qui reste égale dans le temps : notre regard, quand il s’élève de la vie vers le fond du ciel, dans une persuasion d’oubli. »

Sibilla Aleramo, Ursa minor

29/05/2017

L'aube de nouveau

C’est à la Librairie du Port de Toulon que le nom de Sibilla Aleramo a retenu mon attention, avec ce titre : Ursa minor, Notes de carnet et d’autres encore. « Les carnets intimes de la pasionaria des lettres italiennes ». Parmi ceux qu’elle fascina : Gorki, Colette, Anatole France, D’Annunzio, Rodin et Stefan Zweig qui aurait déclaré après l’avoir rencontrée : « Qui n’a pas vu Sibilla Aleramo à Rome en cette première décennie du vingtième siècle n’a rien vu. » (Quatrième de couverture)

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Sibilla Aleramo
(1876-1960) (Source)

Ursa minor (Orsa minore, Note di taccuino), son « livre secret » publié à Milan en 1938, recueille des notes de carnet en réalité écrites sur des feuilles volantes, « au gré des temps et des lieux », indique-t-elle dans la préface, où elle veut croire « à leur jeunesse intacte ». Aperçus d’une femme : l’une de ses idées fixes est de croire à « l’autonomie de l’esprit féminin ; celle de prétendre que l’écrivaine, la poétesse se différencient nettement de l’écrivain, du poète ».

Le premier fragment mériterait d’être cité en entier : « C’est l’aube de nouveau : tu ne devines pas encore si elle se teintera de rose ou de gris : n’importe, lève-toi, c’est un nouveau jour, tout recommence, et tout ce qui était hier est submergé, grâce aux quelques petites heures de la nuit qui sont passées sur toi comme la mort passe entre deux générations. Lève-toi, l’aube est faite pour la créature qui sait ainsi se présenter d’elle-même chaque jour à la vie.[…] » (Les notes ne sont pas datées, sauf certaines reprises dans une note finale ; le 8 mai 1912 pour celle-ci. Parfois elles commencent par un titre, thème ou lieu.)

Peu d’anedotes. Sibilla Aleramo jette sur le papier, au présent, des pensées, des émotions, des aphorismes : « Je ne suis pas portée à m’emparer des choses : les choses viennent à moi - et je me fonds en elles. » Intuition, mensonge, sincérité, création, tout nourrit sa réflexion. Et les lectures (Novalis, Colette, Shakespeare…) et les rencontres (« La fillette qui ressemble à celle que je fus. »)

Ses impressions naissent de son passage dans un lieu ou d’un événement : celles d’un samedi saint en train « parmi les champs de la Romagne », après avoir appris que Giovanni Pascoli agonise, deviennent un hommage funèbre au latiniste et poète (« Le bourdon du pèlerin »). « Ravenne », elle l’évoque dans un tableau coloré, puis par la visite d’un mausolée.

« Saisons d’Assise » : dessin d’un paysage, méditation sur la figure de saint François, poète en chacune de ses actions, « homme libre », observation des visiteurs d’Assise, douceur d’un « cyprès brun, avec son petit cyprès à côté », « violet de l’ombre », « souplesse » des lignes. « Le regard ne saurait désirer se porter au-delà ; tout ce que la terre a de plus suave tient dans cette coupe violette. »

Au « souriant visage ivoirin de Gabriele D’Annunzio » que le nom de Rimbaud a fait frémir, Sibilla Aleramo raconte sa visite à sa sœur Isabelle dans la petite maison d’Auteuil qu’elle habitait avec son mari, Paterne Berrichon, devenu le biographe dévoué de son beau-frère Jean-Arthur. Douleur, joie, autant de manifestations humaines de l’existence. « Chacun de nous croit presser la vie contre son cœur plus fortement que tout autre. (…) Alors que chacun n’est jamais qu’un aspect infinitésimal du mystère. »

En littérature, elle commente aussi bien le théâtre – Strindberg (Maitre Olof), Claudel (L’Echange) – que la poésie (« Poésie, je veux embrasser un pan de ton voile vert, en ce matin de mai où tu me souris de tes yeux de reine ») ou encore la philosophie (Nietzche, surtout). « La folie, ce n’est peut-être que la solitude perpétuelle devant sa propre pensée inexprimée. »

Ursa minor s’arrête aux livres (hommage à la grandeur de Balzac, redécouvert dans une maison où elle trouve son œuvre complète), à la musique, à la sculpture (Michel-Ange, Rodin), mais le plus souvent, Sibilla Aleramo est à la recherche d’une réflexion qui soit vraiment originale, à l’écoute des « influx spirituels ». Elle, c’est de sa vie qu’elle voudrait faire une œuvre d’art.

Le nom de Benito Mussolini, « thaumaturge grandiose » apparaît quand elle se réjouit de la lutte contre la malaria et pour la scolarisation des paysans nomades à laquelle elle a participé avec un médecin et avec son compagnon, Giovanni Cena, de 1902 à 1909) – troublant mélange d’action sociale et de fascisme.

Sibilla Aleramo, née Rina Faccio, doit à ce dernier son prénom d’écrivain : « Je la découvris et l’appelai Sibilla » (Cena dans son sonnet « En elle palpite l’humanité future »). Son nom, elle l’a puisé dans une ode de Carducci au Piémont, où elle-même est née. Il lui importe de donner un sens à son destin : « Etre certaine de pouvoir faire quelque chose qui vaille tout le temps que j’emploie à m’efforcer de vivre… » Dans « Renaissance », une nuit de pleine lune à Naples, elle écrit : « «  Vis ! Ecris ! » C’était ma loi qui parlait dans l’éclat de l’astre, la loi qui se manifeste et me sauve, toujours ponctuelle, par-delà tout délire et tout désespoir : inflexible, pour un grand rêve qui ne se réalise toujours pas. »

Autres carnets, en seconde partie, se présente sous la forme d’un journal, irrégulier, de 1901 à 1934. Sibilla Aleramo y note des citations, des impressions, des réflexions, comme dans la première. L’écriture est essentielle : « Fixer sur le papier des pensées sereines, de tendres sentiments ; exprimer par des mots écrits notre fervente vision intérieure de la vie ; céder, spontanément, à l’impulsion d’insuffler à d’autres esprits la même force lumineuse… c’est bon, c’est beau, c’est digne, ce peut être grand… » (1901)

Journal et notes représentent une aide précieuse pour reconstruire le passé – « Nous devenons presque toujours étrangers à nous-mêmes, au bout d’un certain temps. » Parfois elle semble souffrir de n’être pas artiste, mais elle se reconnaît « l’esprit spéculatif » et se sent dans la plénitude d’être en l’exerçant. Au fil des ans, l’amertume affleure chez celle qui fut davantage la muse du génie que l’artiste vouée à son art, une « compagne de douleur et de douceur ». La part des larmes est indissociable de l’amour, après la passion la solitude et la douleur. L’âge, la maladie, l’obsession d’être « vieille et finie ».

La notice bio-bibliographique que Sibilla Aleramo rédige elle-même, peu avant de mourir, met en relief son premier livre à grand succès, Une femme (1906), et le deuxième, Le Passage (1919), écrit après sa séparation avec Cena et moins bien accueilli. Dans les petites notes annexes de l’éditeur, on découvre les multiples expériences amoureuses de l’Italienne – une histoire personnelle dont la connaissance permet sans doute de donner une autre dimension aux réflexions d’Ursa minor.

27/05/2017

Presque

ferrante 2 folio.jpg« Tout à coup, je me rendis compte de ce presque. J’y étais parvenue ? Presque. Je m’étais arrachée à Naples et au quartier ? Presque. J’avais de nouveaux amis garçons et filles qui venaient de familles cultivées, souvent bien plus que Mme Galiani et ses enfants ? Presque. D’examen en examen, j’étais devenue une étudiante accueillie avec bienveillance par les professeurs absorbés qui m’interrogeaient ? Presque. Derrière ce presque, j’eus l’impression de comprendre comment se passaient vraiment les choses. J’avais peur. J’avais peur comme au premier jour de mon arrivée à Pise. Je craignais ceux qui savaient être cultivés sans ce presque, avec désinvolture. »

Elena Ferrante, Le nouveau nom

25/05/2017

Lenù et Lila, suite

Aux lecteurs de L’amie prodigieuse qui n’auraient pas encore découvert la suite, disons d’emblée que Le nouveau nom d’Elena Ferrante (sous-titré Jeunesse, traduit de l’italien par Elsa Damien) tient ses promesses. On y retrouve le quartier populaire de Naples autour de Lenù et Lila – leur amitié mise à l’épreuve par le mariage de Lila Cerullo, la fille du cordonnier, avec Stefano Carraci, l’épicier, alors que Lenù (Elena Greco, la fille du portier de mairie et la narratrice) poursuit ses études.

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Quand au printemps 1966, Lenù lit les cahiers personnels de Lila, qui les lui a confiés par crainte que son mari ne les trouve, elle y retrouve toute la séduction de son amie d’enfance. Lila a souffert de voir Lenù entrer sans elle dans le secondaire, puis s’est lancée avec enthousiasme dans la création de nouvelles chaussures Cerullo en compagnie de son frère Rino. A son mariage, malgré le choc de découvrir la première paire qu’elle a réalisée, achetée par Stefano, aux pieds de l’arrogant Marcello Solara, « Mme Carraci », à seize ans, semble se soumettre à son nouveau statut.

Doit-elle l’imiter, accepter les codes de son quartier, réprimer ses prétentions ? Tout en s’interrogeant, Lenù sort avec Antonio, le mécanicien, très jaloux de Nino Sarratore, fils aîné d’un journaliste et excellent élève, que Lenù admire. Mais elle comprend bientôt, après son retour du voyage de noces, qu’elle a peut-être tort d’envier Lila et ses nouvelles toilettes : son mari la frappe. Alors Lenù se remet sérieusement à étudier, après une période de flottement, et accepte l’invitation de Lila de se réfugier dans une pièce de son appartement pour travailler au calme.

« Au lycée, personne ne s’exprimait comme Nino, sans crainte des professeurs ni du proviseur. Non seulement il était le meilleur dans toutes les matières, mais il savait des choses qu’on n’enseignait pas et qu’aucun autre élève, même excellent, ne connaissait. Et il avait du caractère. Et il était beau. » Quand il s’adresse à elle, Lenù est comblée, mais une jeune fille « nette et soignée » l’attend après les cours, avec qui elle ne pourrait rivaliser.

Lila prend sa revanche contre Stefano de toutes les manières possibles, dépense sans compter, se fait remarquer partout. Elle le prend de court lorsqu’elle accepte qu’une grande photo d’elle en robe de mariée décore la vitrine du nouveau magasin de chaussures très chic que vont ouvrir les frères Solara, avec qui il s’est associé, sur la Piazza dei Martiri. Stefano confie un jour à Lenù comment sa femme lui fait la guerre et déclenche la violence en lui, depuis leur nuit de noces. Il voudrait qu’elle la raisonne, pour qu’elle se comporte en épouse plutôt qu’en ennemie.

Le nouveau nom conte tous les rebondissements de la vie de ce couple explosif et des autres qui se forment : la sœur de Stefano se fiance à Rino, le frère de Lila. L’amie « prodigieuse » a deviné depuis longtemps que Lenù est attirée en secret par Nino. Enceinte, elle déborde d’énergie, s’épuise en s’occupant de la nouvelle épicerie ouverte par Stefano, puis du chantier de la Piazza dei Martiri, passant d’un magasin à l’autre, puisant dans le tiroir-caisse, distribuant de l’argent à ses amis, jouant les stars.

Le jour de l’inauguration du magasin des Solara, Lila fait une fausse couche. Les chaussures Cerullo ont beaucoup de succès, bientôt on commence à les imiter. Sollicitée pour en créer de nouvelles, Lila refuse, ça ne l’intéresse plus, elle laisse son frère se débrouiller. Mais les Solara savent qu’elle a de bonnes idées et veulent lui confier le magasin.

Pour Lenù, le grand événement, c’est l’invitation de son professeur de lycée à une fête chez elle – « Pour moi, c’était comme me présenter à la cour, faire la révérence à la reine et danser avec les princes. » Elle n’a pas de belle robe, a peur de se ridiculiser. Quand Lila veut l’accompagner, elle craint qu’elle se fasse remarquer, parle en dialecte, mais elle n’ose refuser. Les enfants de Mme Galiani l’accueillent si gentiment que Lenù se sent tout de suite à l’aise.

« Tout à coup, je me rendis compte que mon état de suspension qui avait commencé le jour du mariage de Lila était fini. Je savais me comporter avec ces gens-là, et je me sentais mieux avec eux qu’avec mes amis du quartier. » C’est une soirée très heureuse même si Nadia, la fille de son professeur, est la belle petite amie de Nino, également présent. Lenù est enchantée de discuter avec ces jeunes gens cultivés qui évoquent l’actualité politique et leurs lectures. Lila, restée en marge, s’est ennuyée. Dans la voiture de Stefano venu les chercher, elle éclate en moqueries contre « ces gens-là », contre Nino le beau parleur, contre Lenù et sa façon prétentieuse de parler avec eux. Il s’ensuivra une première rupture et une longue séparation.

Nino aime discuter avec Lenù, lui prête une revue où elle découvre un article de lui, se renseigne sur ses projets de vacances et lui suggère, si elle le peut, d’aller à Forio, sur l’île d’Ischia, où il séjournera dans la maison d’un ami. En principe, ce ne sera pas possible, à cause de son travail, mais quand il est question de se rendre à la mer sur les conseils du médecin pour Lila, qui n’arrive plus à être enceinte, et que celle-ci lui propose de l’engager pour lui tenir compagnie, elle accepte – pour revoir Nino. Lenù ne peut résister à Lila. Malgré tout ce qui est déjà arrivé, elle ne soupçonne pas, dans son enthousiasme, tout ce dont son amie est capable, avec elle ou à ses dépens.

Cette amitié aux péripéties feuilletonnesques ne nous tiendrait pas si fort en haleine si elle ne se mêlait aux autres composantes de cette saga (Le nouveau nom est le deuxième de quatre tomes) : une observation précise des milieux, des familles et des modes de vie, le questionnement perpétuel sur la situation sociale, le rôle des études, les choix à faire pour ces jeunes adultes. Lenù ne peut nier ni son appartenance à ce quartier de Naples ni son désir d’en sortir par le haut. Y arrivera-t-elle ? Avec ou sans l’imprévisible Lila ?

23/05/2017

Usés

willems,paul,la cathédrale de brume,littérature française,belgique,nouvelles,poésie,imaginaire,écrivain belge,culture« Depuis lors, cette histoire de mots m’a poursuivi, dit Sergeï. Oui. Les mots s’usent, ou pire : ils tombent en panne. Tous ces mots que l’on voit chaque jour dans les journaux. Autos très usées. Il n’y a rien à faire. Il est trop tard. Nous sommes usés aussi et nous n’avons plus de plaine pour y élever des stèles. Je m’en rends compte depuis que j’ai perdu Macha. Ma fille. Si petite. Elle avait douze ans. Et je n’ai pas trouvé de mots pour parler d’elle dans ma mémoire. Alors j’ai fait une langue pour elle. Une langue secrète. Est-ce que j’ose dire : sacrée ? »

Paul Willems, Dans l’œil du cheval (La cathédrale de brume)

Source de la photo : http://www.papillonsdemots.fr/2014/07/05/memoire/

22/05/2017

Paul Willems rêve

Une trouvaille à la Librairie du Port de Toulon, où je ne pensais pas rencontrer le nom de l’écrivain Paul Willems, le fils de Marie Gevers, évoqué ici ou sur ce blog : La cathédrale de brume est un recueil de six nouvelles imprimées sur vergé ivoire, une belle édition ornée de bois de Max Elskamp (nouvelle édition Fata Morgana, 2005, celle de 1983 n’étant plus disponible). Pages non coupées, comme autrefois, pour ces six textes où Paul Willems raconte, rêve et fait rêver.

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L’incipit de Requiem pour le pain met en appétit : « Il ne faut jamais couper le pain, dit ma grand-mère, il faut le rompre. Et elle me prend le couteau des mains. Je ne réponds pas. On se tait quand on entend des paroles sacrées. » Cette première histoire concerne la grand-mère et deux enfants, son petit-fils et sa cousine, une histoire d’amour et de mort, où Ostende – « Avant la guerre, Ostende flottait sur la mer » – est un lieu clé.

On voyage beaucoup dans La cathédrale de brume : à Helsinki (Un voyage d’archevêque), en Extrême-Orient (Dans l’œil du cheval), en Bulgarie (Tchiripisch). Si Le palais du vide n’est pas localisé, la nouvelle éponyme nous ramène en Belgique, « dans la forêt d’Houthulst » au milieu des chênes et des hêtres. Entre blessures et bonheurs – « le bric-à-brac du non-dit qui s’est accumulé en moi au cours de ma vie et qui est devenu lentement la matière de mon rêve. » (Ecrire, communication à l’Arllfb, 1981)

Avez-vous lu ce beau roman que Paul Willems a intitulé Tout est réel ici ? Vous retrouverez dans ce recueil son art de créer du rêve avec peu, par la magie des mots et des silences. Racontées à la première personne, ses histoires s’ancrent dans la réalité concrète. Parfois c’est un objet qui donne l’impulsion, comme le pain de la grand-mère ou cette toque de fourrure – « une merveilleuse chose en kloupki à poil doré » – aperçue à la vitrine d’un chapelier.

Souvent, c’est une rencontre : avec un comte et sa femme dans « un immense appartement moderne » tout blanc, du moins à la première impression ; avec un « ethnologue en chambre » et professeur d’université, qui l’emmène en voyage dans sa voiture ; avec un ingénieur soviétique dont il a fait la connaissance en avion.

Comme il l’écrit dans Le pays noyé, un autre texte dont vous pouvez lire des passages en ligne sur le site de l’Académie, « Tous, pourtant, emportaient des souvenirs. Étrangement, ils ne choisissaient pas seulement les souvenirs heureux, mais aussi les chagrins, « car, disaient-ils, l’ombre fait briller la lampe d’une lumière plus claire ». » La cathédrale de brume appartient aux récits « venus de la mémoire profonde », des textes mi-biographiques, mi-oniriques « d’une simplicité bouleversante » (Liliane Wouters).

Dans l’univers de Paul Willems, l’étrange est familier. Des choses improbables se passent naturellement, c’est le monde d’un poète ou la poésie du monde. Il nous en reste des images, des sensations, impalpables comme celles que nous laissent nos rêves, mais qui flottent longtemps à la surface de nos souvenirs. Embarquez-y, si vous voulez, ou plutôt, comme sur les bois gravés de Max Elskamp qui ouvrent et ferment le recueil, posez-vous là comme un oiseau sur la branche et laissez le vent des mots vous balancer.

20/05/2017

Plus distingué

Gary Folio.jpg« – Tu seras ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit.

Tout de même, il y a une chose qui m’intrigue un peu. Pourquoi ne m’avait-elle pas fait Président de la République, pendant qu’elle y était ? Peut-être y avait-il, malgré tout, chez elle, plus de réserve, plus de retenue, que je ne lui en accordais. Peut-être considérait-elle, aussi, que dans l’univers d’Anna Karenine et des officiers de la Garde, un Président de la République, ce n’était pas tout à fait du « beau monde », et qu’un ambassadeur en grand uniforme, ça faisait plus distingué. »

Romain Gary, La promesse de l’aube

18/05/2017

Gary sur scène

Au Public, Michel Kacenelenbogen joue Romain Gary sur scène, dans La promesse de l’aube. Patricia Ide, épouse et co-directrice du théâtre, a accueilli le public de la première générale en racontant un sympathique échange entre le comédien et son metteur en scène, Itsik Elbaz. Celui-ci avait joué au Public dans La vie devant soi en 2011, ce succès d’Emile Ajar (qui n’était autre que Romain Gary) dans une mise en scène de Kacenelenbogen. Pour ce spectacle-ci, un « seul en scène », ils ont inversé les rôles. C’est réussi.

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Source Photo Le Public

Dans La promesse de l’aube (1960), Romain Gary (1914-1980) raconte son enfance, sa jeunesse, la guerre, mais il n’est pas le héros de cette autobiographie. L’héroïne, c’est sa mère. C’est d’elle qu’il parle constamment, puisqu’il lui doit tout : pas seulement une véritable adoration pour son fils, mais la conviction – qui l’a porté jusqu’à l’accomplissement – qu’il serait un jour un grand homme, dans ce pays où elle rêvait de vivre. « Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio, Ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es ! »

En costume, mouchoir à la pochette, Michel Kacenelenbogen capte l’attention immédiatement et sans temps mort pendant un peu plus d’une heure. Décor minimum, animé par l’éclairage : une paroi rouillée où il ouvre de temps à autre une porte, où quelques images sont projetées lors des transitions. Un jeu tout en sobriété, efficace : le public est suspendu à ses lèvres, rit, réagit. (Dans un entretien-portrait, il y a quelques années, ce petit-fils belge de grands-parents polonais répondait : « Ce n’est pas une blague ; l’amour de ses parents, c’est quelque chose d’extraordinaire, qui rend tout possible ! »)

Seule, « sans mari, sans amant », la mère de Romain Gary s’est toujours battue pour gagner de quoi vivre. Fille « d’un horloger juif de la steppe russe », partie de chez ses parents à seize ans, deux fois mariée et divorcée, un temps « artiste dramatique » sous le nom de Nina Borisovskaia, elle n’a d’autre objectif, depuis la naissance de son fils, que de le préparer au destin brillant qui l’attend. Dès l’enfance, elle lui apprend qui sont ses ennemis : Totoche, le dieu de la bêtise ; Merzavka, le dieu des vérités absolues ; Filoche, le dieu de la petitesse.

A Wilno (Pologne) où ils sont « de passage » avant d’aller en France où il devait « grandir, étudier, devenir quelqu’un », elle façonne des chapeaux pour dames, y coud des étiquettes « Paul Poiret », les vend avec difficulté, peine à payer son loyer à temps. Les voisins la trouvent louche, se méfient des réfugiés russes, la dénoncent à la police. Elle défend son honneur et, de retour dans l’immeuble, traite ses détracteurs de « sales petites punaises bourgeoises » en clamant qu’un jour son fils sera ambassadeur de France et... s’habillera à Londres !

Peu à peu, ses affaires prospèrent. Son garçon reçoit l’éducation élégante dont elle rêvait pour lui : gouvernante française, costumes de velours, leçons de maintien et de baise-main, apprentissage de la valse et de la polka, cours d’équitation et d’escrime. Mais à neuf ans passés, il tombe malade, sévèrement ; sa mère se ruine pour le sauver, appelle des spécialistes à son chevet et, quand il échappe à la mort, l’emmène à Bordighera, en Italie, pour qu’il reprenne des forces au soleil. Vu leurs dépenses et la baisse des affaires, faute de pouvoir partir en France, ils vont à Varsovie pour l’inscrire au lycée français, mais c’est au-dessus de leurs moyens.

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Source Photo Le Public © Gaël Maleux

Un jour pourtant, elle arrive à ses fins : ils vont vivre à Nice. Elle y tient, entre autres, une vitrine d’articles de luxe à l’Hôtel Negresco, elle se débrouille pour qu’il ait chaque midi un bifteck sur son assiette – végétarienne, elle n’en mange pas. Mais le garçon de treize ans la surprend un jour dans la cuisine en train d’essuyer avec du pain la poêle où elle l’a cuit et comprend soudain la vérité sur ses motifs réels de se priver de viande. Il en ressent une terrible honte, puis « une farouche résolution de redresser le monde et de le déposer un jour aux pieds de (sa) mère ».

Quand il rentre du lycée avec un zéro en math., elle accuse son professeur de ne pas le comprendre – il doit l’empêcher d’aller le trouver. Alors elle prédit qu’il sera, faute de don pour la musique ou la danse, un grand écrivain, « Victor Hugo, Prix Nobel ». Son ambition pour son fils ne connaît jamais le doute. Quand il part étudier le droit à Aix, elle lui fait des adieux déchirants à sa montée dans l’autocar. Quand l’armée française lui refuse le grade d’officier, à lui seul sur trois cents aspirants, du fait de sa naturalisation trop récente, il lui évite d’être déçue en prétextant une sanction pour avoir séduit la femme du Commandant – « elle aimait les jolies histoires, ma mère ».

Parmi les moments forts du spectacle, je retiens celui où Romain Gary, tenté par le suicide, est sauvé par un chat ; celui où sa mère, ulcérée qu’on ne reconnaisse pas dans son fils un futur champion de tennis, prend à témoin le roi Gustave de Suède de passage au Club du Parc Impérial ; le jour où elle l’envoie tuer Hitler ; la fin, bien sûr, dont je ne dévoilerai ni la surprise du récit, ni celle de la mise en scène.

La promesse de l’aube est le formidable hommage d’un homme à sa mère, un texte de fidélité et de reconnaissance. Il dit aussi la difficulté d’une telle attente, d’un amour maternel si passionné : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » Michel Kacenelenbogen, fidèle dans son adaptation théâtrale au récit de l’auteur, donne chair à cet homme qui voulait être à la hauteur du rêve de sa mère. Que vous ayez lu Romain Gary ou pas, vous pouvez le rencontrer sur la scène du théâtre Le Public, jusqu’au 24 juin prochain.

16/05/2017

Rondeur

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« Les images de la rondeur pleine nous aident à nous rassembler sur nous-mêmes, à nous donner à nous-mêmes une première constitution, à affirmer notre être intimement, par le dedans. Car vécu du dedans, sans extériorité, l'être ne saurait être que rond. »

Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, 1957.

15/05/2017

Riches frondaisons

Je passe, je suis passée si souvent en voiture le long de ce quartier cossu, à la lisière de la région bruxelloise et de la forêt de Soignes, mais je ne m’y étais jamais promenée. Les frondaisons printanières, leurs multiples couleurs, les vieux arbres splendides dans les jardins de ces belles propriétés qui ressemblent parfois à des parcs m’ont enchantée.

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Plutôt que de nous enfoncer dans la forêt à proximité, j’avais envie de jouir du bleu azur tant attendu et souvent éphémère chez nous, traversé par les lignes blanches des avions. Ce sera donc une balade le nez en l’air, à admirer ces arbres parés de vert déjà éclatant ou encore léger, selon les essences, et ces érables japonais aux jeunes feuilles pourpres ou vertes, souvent associés par contraste, d’autant plus fascinants quand on les regarde à contre-jour. (On en rencontre en ville aussi, d’une beauté explosive en ce moment.)

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Je repensais à cet élévateur vu aux serres communales il y a peu, qui permet d’accéder à la cime des arbres. On voudrait être oiseau pour se poser là et regarder la terre, non pas vue du ciel – une vue magnifique mais si éloignée de ce que l’œil perçoit d’ordinaire – mais vue du haut des arbres, comme quand je montais dans le grand noyer au fond du verger de mes grands-parents et m’y laissais balancer, bercée par le vent, l’été, dans la campagne flamande.

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La cime des arbres touche le ciel, les arbres se touchent entre eux – il paraît qu’ils se concertent – et c’est un bonheur de contempler leurs feuillages divers. Les hêtres pourpres mettent des accents de splendeur dans toute cette exubérance végétale qui prolonge la forêt de Soignes à proximité. Puis l’œil redescend à hauteur plus humaine, vers les cornus kousa, les pivoines arbustives, qu’un amateur de jardins m’a appris à reconnaître.

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Nous n’avons croisé quasi personne durant ces deux heures de balade, seulement quelques voitures. Je crains d’avoir inquiété une propriétaire qui s’éloignait dans la sienne en photographiant cet arbre mort couché sur la pelouse, qui offre un si bel avant-plan à sa charmante maison blanche, vue de la chaussée.

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Beaucoup de jardiniers travaillaient par ce temps clément, tandis que les robots tortues tondaient l’herbe. Même quand on ne possède pas de jardin à soi, on peut puiser ici de belles idées d’aménagements, comme ces ombelles violettes d’ail ornemental tout le long d’une haie ou ces azalées aux tons chauds assortis aux tuiles d’une maison pittoresque (les arceaux où s’enroule une clématite y répondent aux courbes d’une barrière en bois).

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Ailleurs ce sont de fières italiques en fer forgé qui agrémentent une grille noire devant une maison blanche – entrée fermée – ou des topiaires, des haies taillées qui encadrent joliment une plante en bac – entrée ouverte. Plus loin, une haie qui s’interrompt offre au visiteur un chemin d’accueil et au passant un aperçu sur le bel érable pourpre à l’angle de la maison.

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Pour terminer sur ces frondaisons fredonnantes, voici un dernier fouillis de verdure savamment agencé. « Les jardins sont une des formes du rêve, comme les poèmes, la musique et l’algèbre », écrit Hector Bianciotti. Je compléterai cette citation par une autre, d’Erik Orsenna : « Plus qu’aucun autre art, celui des jardins dépend d’un bon vouloir allié à de gros et durables moyens. » Pour reprendre à Pascale Seys la formule qui conclut sa formidable chronique matinale sur Musiq3, et vous, qu’en pensez-vous ?