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10/11/2016

Virginia 1931-1933

1931. Virginia Woolf note plusieurs résolutions dans son Journal : « D’abord, n’en prendre aucune. Ne pas s’engager. / Ensuite, défendre ma liberté et me ménager ; ne pas m’obliger à sortir, mais rester plutôt seule à lire tranquillement dans l’atelier… / Mener Les Vagues à bonne fin. » Un jour en prenant son bain, elle a l’idée d’écrire une suite à Une chambre à soi, un livre « qui traiterait de la vie sexuelle des femmes » ; cette perspective l’excite tellement – il pourrait s’appeler « The Open door (La porte s’ouvre) » – qu’il lui faudra plusieurs jours pour continuer Les Vagues et cesser d’y penser obsessionnellement (ce sera Trois Guinées).

Woolf virginia1932 avec Angelica Bell.jpg
Virginia Woolf et sa nièce Angelica Bell, 1932

Après avoir reçu Aldous et Maria Huxley de passage en Angleterre, elle se sent peu de chose en comparaison avec ces voyageurs infatigables (Indes, Amérique, France, projet de voyage en U.R.S.S.), s’autocritique. « Mes vantardises me nuisent ; ce que je suis en réalité demeure inconnu. » Elle attribue ses remous intérieurs aux Vagues qu’elle vient enfin de terminer.

Puis Arnold Bennett meurt (d’une fièvre typhoïde « contractée en buvant l’eau d’un robinet à Paris » indique une note en bas de page), quelqu’un qu’elle jugeait « authentique », même s’il la dénigrait : « Un élément de la vie, et même de ma propre vie, pourtant si éloignée de la sienne, disparaît. C’est cela qui m’affecte. » Plusieurs décès sont rapportés dans ce volume 5 du Journal, et chaque fois, elle en ressent l’onde de choc.

Pour leur voyage en France en avril 1931, les Woolf ont du temps très humide et froid. Virginia commente les étapes, les paysages, observe les gens. Heureusement, ils ont une « délicieuse journée de printemps » pour visiter le château de Montaigne – « Au-dessus de la porte : Que sçais-je ? »

En mai : « Un quart d’heure. Oui, et que dire en un quart d’heure ? Le livre de Lytton : très bon. C’est le genre où il excelle. » (Portraits en miniature et autres essais) En juin : « Un été du genre sombre. Le nuage qui planait sur La Rochelle en avril plane encore sur Londres. Malgré cela et grâce à mes bonnes résolutions, j’ai mené une vie pleine d’imprévus et plus stable que d’ordinaire. »

Le travail de correction des Vagues avance, interminable. Le 17 juillet : « j’ai, une fois de plus et pour la dix-huitième fois, recopié les phrases du début. L. lira le manuscrit demain et j’ouvrirai ce cahier pour consigner son verdict. » Elle l’appréhende, le livre lui a coûté beaucoup d’efforts. Puis le soulagement : « C’est un chef-d’œuvre », a dit Leonard, même s’il trouve les cent premières pages très difficiles.

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Les vacances à Monks House (août et septembre) sont bien méritées. Là-bas, elle devra encore corriger les épreuves. Et puis supporter la tension habituelle des critiques, qu’elle redoute. Un jour : « Oh ! mais ce matin je suis comme une abeille dans le lierre en fleur ; ne puis écrire tant je suis contente. » John Lehmann a aimé son livre – son avis la rassure – et ce sera ainsi tout l’hiver ; tantôt elle se sent « une corde de violon bien tendue », tantôt « tremblante de plaisir ». « Bon, continuons ce journal égocentrique », ironise-t-elle en octobre. Les Vagues battront le record de ses ventes (9400 exemplaires en décembre).

La fin de l’année est assombrie par de mauvaises nouvelles de Lytton Strachey, très malade. Virginia Woolf enregistre les hauts et les bas, espère qu’ils pourront à nouveau rire ensemble. En janvier 1932, elle aura cinquante ans : « et parfois j’ai l’impression d’avoir déjà vécu deux cent cinquante ans, et parfois que je suis encore la passagère la plus jeune de l’autobus. » Le 22 : « Lytton est mort hier matin. (…) Le sentiment que quelque chose s’est éteint, a disparu, c’est cela qui m’est si intolérable : l’appauvrissement. »

Après avoir terminé sa Lettre à un jeune poète : « Ecrire me devient de plus en plus difficile. » En travaillant pour le second Manuel de lecture, elle note dans son Journal qu’elle ne peut indéfiniment « essorer (ses) phrases pour les débarrasser de leur eau ». La mort de Lytton amène toutes sortes de réflexions sur l’écriture, la célébrité. On ne lui a pas fait de funérailles (par refus des conventions). « Et nous continuons… »

En mars, les Woolf rendent visite à Carrington à Ham Spray. Après qu’ils sont montés à l’étage pour regarder la vue que Lytton avait de la fenêtre, Carrington éclate en sanglots. Ils l’invitent à venir les voir, elle répond : « Oui, je viendrai… ou peut-être que non. » Le lendemain, elle se tire dessus et meurt quelques heures plus tard. 24 mars : « Je suis heureuse d’être en vie et triste pour les morts ; je ne comprends pas pourquoi Carrington a mis fin à tout ceci. »

En avril, ils vont en Italie puis en Grèce, ce sont leurs meilleures vacances depuis des années : « J’ai besoin de me faire cuire au soleil, besoin qu’on me ramène à ces gens bavards, amicaux, simplement pour vivre, pour parler ; non pour lire et écrire. » De retour à Londres, la dépression la reprend puis la lâche et la laisse « fraîche et tranquille ».

Woolf Flush Hogarth.jpg

On pourrait faire la liste de ses « Je n’aime pas… » : « … dîner chez Clive », « … les vieilles dames qui s’empiffrent ». Si elle le note rarement, l’état du monde l’inquiète, Maynard dit que l’Europe est « au bord de l’abîme ». Virginia aspire aux « vacances de fin de semaine, tous les quinze jours », à Rodmell. Elle est sujette à des évanouissements, doit se reposer. « Immunité », voilà ce qu’elle souhaite : « un état d’exaltation calme, désirable » qu’elle pourrait atteindre plus souvent, à condition de ne pas trop en faire.

Une autre disparition, en août, l’amène à cette conclusion : « ne pas laisser nos amis s’éloigner ». Mais elle se sait souvent morose, irritable, aspirant à la solitude. Une belle journée, et le moral remonte. Le 2 octobre : « Je ne crois pas que l’on vieillisse. Je crois que l’on modifie son aspect face au soleil. De là mon optimisme. Et pour me transformer maintenant, être plus pure, plus saine, il faut que je me débarrasse de cette vie facile et improvisée : les gens, la critique, la renommée ; toutes ces écailles brillantes pour rentrer en moi-même, me concentrer. »

Ainsi naît un nouveau projet, The Pargiters (Les années) : « Il devra tout englober : sexualité, éducation, manière de vivre, de 1880 à nos jours ; et mettre à franchir les années toute l’agilité et la vigueur du chamois qui bondit par-dessus les précipices. » 1932 s’achève avec l’achat d’une nouvelle voiture (Lanchester) et une humeur épicurienne : « Si l’on ne se détend pas un peu pour faire le point et dire à l’instant présent, à cet instant même qui passe : Attarde-toi, tu es si beau ! qu’y aura-t-on gagné à l’heure de mourir ? Non : Arrête-toi, instant qui passe. Personne ne le dit assez souvent. On se hâte toujours. Je vais maitenant rentrer pour voir L. et dire à l’instant qui passe : Attarde-toi. »

1933. Virginia Woolf, en écrivant Flush (le chien de la poétesse Elizabeth Barrett Browning), ne cesse d’imaginer The Pargiters. Elle voit du monde, étudie l’italien. Fin avril, elle décrit Bruno Walter qui leur a parlé « d’un certain poison » nommé Hitler. En mai, ils retournent en Italie, visitent Sienne. En juillet, elle parle de ses « variations d’humeur, dont beaucoup sont laissées sous silence », et du « désir de mort  comme autrefois ». Serait-ce de vivre dans deux mondes à la fois, « le roman et la vie réelle » ? Son bonheur est volontaire et elle insiste souvent sur leurs jours heureux, mais la vie reste fragile.

Relire le Journal de Virginia Woolf – 8

Relire le Journal de Virginia Woolf – 7

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Relire le Journal de Virginia Woolf – 3

Relire le Journal de Virginia Woolf – 2

Relire le Journal de Virginia Woolf – 1

Commentaires

mais la vie reste fragile en effet !! cela sous tend tout le journal

Écrit par : Dominique | 10/11/2016

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C'est un sacré projet cette relecture du journal ! Je le lirai un jour, c'est sûr... mais plongée dans celui de Gide déjà bien conséquent, cela attendra un peu...

Écrit par : Margotte | 10/11/2016

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On sent vraiment que c'est l'écriture qui la fait tenir, envers et contre tout. Jusqu'au moment où cela sera trop difficile.
Je vous embrasse.

Écrit par : Bonheur du Jour | 11/11/2016

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@ Dominique : Le fil du journal est le fil de sa vie, avec ses hauts et ses bas.

@ Margotte : Il me reste trois tomes à relire. J'irai te lire à propos de Gide, à bientôt.

@ Bonheur du Jour : Absolument. Et ne pas vivre à la superficie d'elle-même, comme vous l'écrivez. Un baiser en retour.

Écrit par : Tania | 11/11/2016

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En lisant ton billet, je pensais "petitesse et grandeur" tout se cotoie dans sa tête et dans sa vie, comme dans les nôtres. Difficile parfois de ne pas se laisser emporter par ce tourbillon de ressassement.

Écrit par : Aifelle | 11/11/2016

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Bien sûr. Et chaque fois, malgré tout, elle se reprend, elle entreprend...

Écrit par : Tania | 11/11/2016

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Hauts et bas que tu racontes si bien.
En te lisant je pensais à un passage, retrouvé, de Mrs Dalloway: "Il s'assit sur le rebord. Mais il attendrait le tout dernier moment. Il ne voulait pas mourir. La vie était bonne le soleil, chaud. Seulement, les êtres humains : mais qu'est-ce qu'ils voulaient ?"
Bon week-end dame Tania.

Écrit par : Colo | 12/11/2016

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Merci, Colo, pour ce passage très émouvant. Carpe diem.
Bon week-end, ici ce sont les premières gelées.

Écrit par : Tania | 12/11/2016

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Le suicide de Carrington m'a beaucoup posé question... Ne pouvait-elle plus envisager la vie sans Strachey ? Il est vrai que les premiers temps d'un deuil sont terribles. La tentation peut être grande parfois, de mettre fin aux souffrances qui en découlent.

Écrit par : Pivoine | 20/11/2016

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Il était sa raison de vivre, certainement. Et Carrington souffrait de dépression.

Écrit par : Tania | 20/11/2016

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Oui. Je sais bien. Je connais bien l'histoire de Carrington et ses peintures. J'ai même fait plusieurs versions du moulin de Tidmarsh au pastel. J'aime beaucoup. Elle a fait aussi un très beau portrait de la mère de Lytton "Her Ladyship".

Effectivement, un tel amour, ça ne se discute pas... Mais c'est curieux.

Écrit par : Pivoine | 20/11/2016

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Et cela me donne envie de revoir "Carrington" de Christopher Hampton, avec l'excellente Emma Thompson.

Écrit par : Tania | 21/11/2016

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