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16/06/2016

Chez soi

Chez soi de Mona Chollet, un essai sous-titré « Une odyssée de l’espace domestique », m’a passionnée de bout en bout. C’est ma première lecture numérique, on peut télécharger le texte gratuitement sur le site des éditions Zones ou acheter le livre. Cette réflexion sur nos manières d’habiter l’espace (et le temps) touche à plein d’aspects de notre vie, qu’on soit homme ou femme, qu’on vive seul ou non : besoin d’un toit et aspiration à l’intimité, architecture et écologie, solitude et vie sociale, condition féminine et évolution de la famille, etc.

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« Au départ, il y avait mon envie de défendre ces plages de temps où on n’est plus là pour personne, dont j’ai pour ma part un besoin absolu, ce qui suscite l’incompréhension ou la désapprobation de mon entourage. » Dès le premier chapitre, j’ai apprécié que la journaliste ose aller à l’encontre de ce qu’elle appelle « les vertus surestimées du mouvement perpétuel ». Aux confrères si friands de reportages dans des pays lointains, elle oppose son goût personnel : « J’hésite à leur dire que la sédentarité me convient très bien. Quand je le fais, j’ai du mal à les persuader que je ne souffre pas d’un manque de curiosité, mais que je dirige simplement la mienne ailleurs. »

L’auteure cite à plusieurs reprises le poète palestinien Mahmoud Darwich : « J’avoue que j’ai perdu un temps précieux dans les voyages et les relations sociales. Je tiens à présent à m’investir totalement dans ce qui me semble plus utile, c’est-à-dire l’écriture et la lecture. Sans la solitude, je me sens perdu. C’est pourquoi j’y tiens – sans me couper pour autant de la vie, du réel, des gens… Je m’organise de façon à ne pas m’engloutir dans des relations sociales parfois inintéressantes. »

Bien sûr, disposer d’une connexion à l’internet, circuler sur les réseaux sociaux, tout cela change considérablement la donne aujourd’hui – on ouvre ainsi chez soi une fenêtre de plus sur le monde, on invite en quelque sorte « une foule dans (son) salon ». La description que fait Mona Chollet des modes de vie est d’autant plus intéressante qu’elle ancre sa réflexion dans « nos conditions concrètes d’existence ». Prix des loyers, accès à la propriété, surface en mètres carrés, aménagement du territoire, héritage, elle ne néglige rien de ce qui touche à notre vie à domicile.

Se sentir bien chez soi, c’est tout un art – « Il faut un long ajustement pour qu’il se crée une harmonie entre les diverses composantes d’un intérieur, mais aussi entre l’occupant des lieux et le décor où il évolue » –, encore faut-il disposer d’assez de temps, ou plus exactement d’assez de temps libre. Pour illustrer l’art de vivre casanier (inutile de préciser que pour elle, le mot n’a rien de péjoratif), Mona Chollet confie son amour du thé : « Lorsque je visite un intérieur qui me plaît, ce qui achève de me séduire, c’est d’apercevoir une belle théière sur une table ou sur une étagère. Le thé, pour moi, représente du temps à l’état liquide, chaud et parfumé. » Ou cette merveilleuse façon d’être des chats qui choisissent dans la maison un emplacement au confort idéal pour s’y lover sans plus se préoccuper de rien.

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Ferdinand Schirren, Bouquet et théière

« Le temps est le trésor vital des casaniers. Pour les processus qu’ils espèrent enclencher, il leur en faut beaucoup, bien plus que les normes sociales ne sont disposées à leur en accorder. Il leur en faut une profusion dans laquelle ils pourront plonger, s’ébattre, s’ébrouer, virevolter. » Ignorant l’ennui, adeptes des rituels, les casaniers considèrent ce temps personnel volé à « la course folle du monde » comme un « tapis volant accueillant, doté du pouvoir de les transporter vers des destinations imprévisibles à travers une variété infinie de paysages. »

Les tâches domestiques ne manquent pas, souvent un second horaire de travail pour les femmes, encore trop peu partagé avec les hommes. « Faire le ménage », c’est aussi un thème que l’essayiste développe en confrontant les époques et les milieux sociaux dont le point de vue diffère sur cette activité, qu’on la délègue à d’autres ou qu’on l’assume soi-même. Les intertitres de l’essai sont parfois d’une ironie féroce, comme celui-ci, bien féministe : « De la servante-compagne à la compagne-servante » !

En relisant ce qui précède, je me rends compte que j’ai privilégié les préférences de Mona Chollet, au risque de vous donner une idée partielle de son essai. (Feuilleter un livre pour en rendre compte, ce n’est pas le même exercice que faire défiler le texte sur un écran.) Dans chacun des sept chapitres, elle inventorie toutes sortes de manières d’habiter l’espace, sans se limiter à l’expérience européenne.

Elle présente, par exemple, le concept du « wabi-sabi » dans l’esthétique japonaise, alliance entre la simplicité, « le recours aux matières humbles » (bois, papier, paille) et « le sentiment de l’impermanence et du transitoire », « la patine de l’âge, le renoncement à l’éclat » (accepter et apprécier les altérations de la matière, les traces du passage du temps, en magnifiant « la profondeur esthétique que l’usure, la perte de vivacité, la rouille peuvent apporter à un objet qui a bien servi »).

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Mount Fuji Architects Studio / Source : http://classique-design.com/article/archit2.php

J’ai été surprise de la voir citer, dans un développement sur le problème des campagnes et des espaces naturels sauvages qui disparaissent, le cas de la Belgique : « l’urbain diffus y est aussi particulièrement développé : dans le Brabant wallon, 48 % des logements sont des villas quatre façades, ce qui vaut à la province le surnom de « Wallifornie » ».

Nids solitaires ou cabanes d’écrivains, « chambre à soi » de Virginia Woolf, « gestes » d’architectes renommés, blogs et émissions de cuisine, évolution des familles et habitat groupé, logements pour les sans-abri, vous trouverez une grande variété de sujets d’actualité dans Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique de Mona Chollet – autant de pistes de réflexion. Elle-même reconnaît que son point de vue sur certaines questions, sur ses propres désirs, a évolué au fil des ans. Son essai aide, en tout cas, à prendre conscience des enjeux personnels, sociaux et écologiques de la façon d’habiter chez soi.

Commentaires

Que voilà un essai passionnant ! J'aime beaucoup cette manière d'aller à rebours du mouvement dominant, à savoir, l'agitation et le déplacement perpétuel qui parfois mènent à tourner en rond.
Cela me fait penser à cette quasi obligation de "partir en vacances". Quand on dit que l'on est resté chez soi (et que l'on y était parfaitement bien, pour lire par exemple...), on sent toujours une sorte de gêne chez l'interlocuteur. Y compris si celui-ci est "parti" et rentré épuisé après avoir affronté des bouchons, des hordes de touristes, du bruit, etc. Le tout étant de pouvoir dire "je suis parti(e)".
Enfin, de quoi entamer une réflexion stimulante c'est sûr !

Écrit par : Margotte | 16/06/2016

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Bonjour, Margotte. L'obsession de l'activité rend-elle plus heureux ? Ta réaction va tout à fait dans le sens de cet essai, je t'en souhaite bonne lecture.

Écrit par : Tania | 16/06/2016

Bon, lire sur écran... Faut-il beaucoup de temps, à savoir le livre est-il long? Ton billet donne vraiment envie.(commentaire écrit de chez moi, avec tasse de thé à portée de la main et deux chats faisant la sieste ^_^)

Écrit par : keisha | 16/06/2016

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il faudra que je le lise, parce que c'est vrai que "Se sentir bien chez soi, c’est tout un art" et cet art-là, dans ma maison d'aujourd'hui, je ne le maîtrise pas encore ;-)

Écrit par : Adrienne | 16/06/2016

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@ Keisha : La version papier aux Editions de la Découverte compte 330 pages. J'ai lu les premiers chapitres par petits bouts sur mon ordiphone et les derniers un par un, mais je ne saurais te préciser la durée totale.
Une caresse aux chats.

@ Adrienne : Peut-être y trouveras-tu de bonnes pistes ? C'est une question d'espace et aussi de temps à soi.

Écrit par : Tania | 16/06/2016

Prometteur, merci de la référence !

Écrit par : K | 16/06/2016

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J'ai remarqué cet essai à sa sortie et j'avais l'intention de le lire et puis j'ai oublié. Merci de me le rappeler, je suis à peu près sûre de me sentir bien dans ces pages.

Écrit par : Aifelle | 17/06/2016

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Ton livre m'intéresse... on y lit la manière de trouver un équilibre entre le temps de solitude, ce "trésor vital", indispensable à la création... et le temps du social, indispensable pour rester aimant, généreux avec ses proches et ses amis ou correct avec ses relations... et aussi pour ne pas péter les plombs ??
Si oui, je l'achète sur le champ !!

Écrit par : witchy | 17/06/2016

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@ K : Avec plaisir, K, bonne fin de semaine.

@ Aifelle : Je l'avais téléchargé il y a déjà un certain temps aussi. Bonne lecture, Aifelle.

@ Witchy : Pour toi, ce passage dans l'introduction : "Bien sûr, on pourra hurler à l’individualisme ; mais j’aime assez l’image à laquelle recourt l’architecte américain Christopher Alexander : si une personne ne dispose pas d’un territoire propre, attendre d’elle qu’elle apporte une contribution à la vie collective revient à "attendre d’un homme qui se noie qu’il en sauve un autre". (Comment ne pas penser en le lisant à toutes ces personnes qui aujourd'hui n'ont pas de chez soi ?)

Écrit par : Tania | 17/06/2016

Merci Tania ! Oui, j'y pense tous les jours au "sans chez soi", sans pays... leur nombre grandit, c'est affolant. Mais si j'offre mon toit, je n'ai plus de chez moi ;-). Exceptionnels sont ceux qui réagissent autrement. Il faut voir l'autre comme comme un de chez soi et ça ce n'est pas gagné "chez nous"...

Écrit par : witchy | 17/06/2016

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MERCI de présenter ce livre, qu'il faut absolument que je lise (même si je n'aime pas le thé ! :-) ...)

Écrit par : Nikole | 17/06/2016

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@ Witchy : Merci pour ta réaction, Witchy.

@ Nikole : Un bon café fera l'affaire ;-) mais ce n'est pas le même rituel.

Écrit par : Tania | 17/06/2016

Un essai très complet et riche, à ce que je vois! Pour moi, le mot casanier n'est pas péjoratif, loin de là, mais je préfère les voyages, le lointain donc ..

Écrit par : claudialucia | 17/06/2016

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"Loin de moi l’idée de contester l’intérêt et la nécessité d’aller à la rencontre des lieux et des gens" : Mona Chollet évoque la vie de Nicolas Bouvier, le goût d'écrire, elle ne déclare pas la guerre aux voyages, mais à l'obligation de bouger à tout prix. Son sujet, c'est l'exploration de l'espace personnel, en quelque sorte.

Écrit par : Tania | 17/06/2016

Merci pour le lien. J'aime autant les voyages que rester chez moi. J'ai hâte de lire cet essai. Par facilité, je vais le lire sur l'ordi mais je crois que j'aurai préféré le lire en version papier par habitude. Une première expérience...

Écrit par : maggie | 18/06/2016

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Bonne première lecture à l'ordinateur, Maggie. (En ce qui me concerne, cette lecture m'a fait découvrir où se nichait le surlignage sur l'ordiphone et comment y copier-coller des passages au lieu de prendre note sur des fiches comme habituellement.)

Écrit par : Tania | 18/06/2016

Je l'ai téléchargé et mis dans les 'pages à garder', voilà. Mais reste à trouver le temps!

Écrit par : keisha | 20/06/2016

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Le texte attendra son heure - bonne lecture, Keisha.

Écrit par : Tania | 20/06/2016

Un texte qui attendra son heure - bonne lecture, Keisha.

Écrit par : Tania | 20/06/2016

Ouh la la, que ce livre me tente..... Mais quand donc aurai-je le temps de le lire. Et pourtant, voici un thème très intéressant pour la casanière que je suis. Merci. Très bonne journée.
Une lettre postée hier matin.

Écrit par : Bonheur du Jour | 22/06/2016

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Je vous le recommande, il vous parlera... quand vous aurez le temps.
Une lettre, chic ! Bonne journée.

Écrit par : Tania | 22/06/2016

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