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12/05/2016

Au vertige de Staël

Entre récit et essai, Stéphane Lambert propose dans Nicolas de Staël. Le Vertige et la Foi (2015) une réflexion pénétrante sur la création, la peinture, le suicide. Avertissement : « Ce texte ne saurait être considéré comme une biographie, mais comme une évocation subjective de la vie et de l’œuvre de l’artiste Nicolas de Staël, un trait d’union entre l’essai et la fiction. »

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Dans « Tableau 1 : la nuit désaccordée », l’auteur  nous fait entrer sans préambule dans une pensée en cours (ni majuscule en début de paragraphe, ni point à la fin) : « combien de temps cela allait-il encore durer, il se le demandait, chaque matin, ce rocher à gravir, pour espérer revoir la lumière. Espérer. Chaque jour, espérer. » Cherche ce qui taraude Nicolas de Staël sur la route du retour à Antibes, qui se reproche peut-être cet aller-retour à Paris où il a assisté à un concert : « Schönberg. Webern. Ou l’inverse. Il ne savait plus dans quel ordre il les avait entendus. » Quelques jours plus tard, il se suicide, le 16 mars 1955.

Revoir Jeanne, un grand rectangle à peindre tandis que La Cathédrale sèche, voilà ce qui le fait tenir encore debout. « Et toute création qui tienne est le fruit de l’équilibre trouvé entre la foi et le vertige. Ou plutôt – entre le vertige et la foi. L’ordre des mots était important. Car le vertige, ce me semble, est mon plus vieux compagnon. » Stéphane Lambert reviendra plus loin sur le sens de ces deux mots clés choisis pour le titre.

Environ soixante ans après sa mort, l’auteur se tient au plus près du peintre à l’atelier dans une ancienne batterie du cap d’Antibes. « Peindre avait toujours été une manière de vaincre son instinct destructeur, de détourner vers l’œuvre cette énergie sauvage, la rage qu’il avait en lui. » Imaginant son état d’esprit : « Plus on devient soi et plus on devient seul. »

Solitude et insatisfaction, désir de renouvellement continu, telle est la voie de Nicolas de Staël, peu fait pour la vie ordinaire. Conquérant, il a séduit au Maroc une femme mariée, peintre, Jeannine Guillou, en une semaine (elle est morte dix ans avant lui). Jeanne, dont il est amoureux, l’a fui à Grasse. L’argent que lui procure le succès, obtenu de haute lutte, le gêne, mais lui permet d’acheter en 1953 le castelet de Ménerbes « pour les enfants » (dont Anne, fille de Jeannine, qui signe la préface de ce livre, « Une pensée en archipel »).

Stéphane Lambert évoque la jeunesse du peintre à Bruxelles : né à Saint-Pétersbourg en 1914, il a perdu ses parents peu après leur fuite hors d’URSS en 1919, orphelin à six ans. Ses sœurs et lui sont accueillis chez les Fricero, à Uccle, qui s’opposeront à son ambition artistique. Mais Géo de Vlaminck, son professeur à l’académie, le soutient et l’encourage. (Je vous rappelle la belle biographie de Laurent Greilsamer, Le Prince foudroyé – La vie de Nicolas de Staël.)

« Tableau 2 : la nuit transfigurée » s’ouvre sur la dernière toile (dite inachevée) peinte avant de se jeter dans le vide : Le Concert, trois mètres cinquante sur six mètres, un « océan de rouge ». L’atelier au sol rouge, l’enfermement, les meurtrières – la mort est proche, qui le conduira à 41 ans au cimetière de Montrouge (Paris) près de Jeannine décédée à 36 ans d’un avortement thérapeutique. Lambert s’interroge sur le « mais » de la notice du cimetière : « Coloriste raffiné mais plasticien audacieux ».

L’auteur a commencé par aller sur la tombe de Nicolas de Staël, par mettre ses pas dans les siens rue Stanley à Uccle, pas loin de chez lui, attiré par cet artiste tourmenté par des questions existentielles. Attentif à ses voyages (Espagne, Maroc, Sicile), il interroge les photographies et visite les lieux qui ont compté pour cet homme qui écrivait à 23 ans déjà dans une lettre : « Ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine. »

Publié sans illustrations, le texte de Stéphane Lambert est une plongée au cœur de deux mystères : l’art et la mort. La foi – « force qui anime », « certitude de devoir créer » – sera ici vaincue par le vertige « perte de confiance », doute, « appel de la mort ». L’équilibre entre les deux est la « clef de voûte » de la création.

S’il vient de faire paraître un livre sur Beckett, Stephane Lambert a déjà écrit sur deux autres peintres : L’adieu au paysage : les nymphéas de Claude Monet (2008) et Mark Rothko. Rêver de ne pas être (2011). Il rapproche même Rothko et Staël, si dissemblables. Fasciné par ces grands artistes, il confie : « Dans ce monde gouverné par la croissante agitation et la valorisation de la médiocrité, il me restait la compagnie des grands morts, et les mots pour m’y relier. »

Commentaires

je vais voir si ces livres sont en médiathèque car cela m'attire beaucoup
j'ai lu un petit opuscule sur Staël et j'avais été voir son expo à Martigny, sa correspondance aussi est très intéressante

Écrit par : Dominique | 12/05/2016

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chance les deux livres Beckett et Staël sont dans ma médiathèque
merci pour ce billet car c'étaient des livres que j'avais raté

Écrit par : Dominique | 12/05/2016

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voilà un peintre dont j'ai toujours apprécié l'oeuvre, découverte il y a bien des années, et j'en reste sous le charme

Écrit par : niki | 12/05/2016

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J’ai été fort intrigué par cette étude Tania sur un auteur belge qui aborde une « étude subjective » d’un auteur slave, Nicolas de Staël, devenu belge par adoption familiale au décès de ses parents. ---

Ces recherches m’ont conduit à des notes de jeunesse (1950) sur les mouvements artistiques révolutionnaires dont se sont revendiqué, par moment, tout les grands auteurs quels qu’ils soient. …

J’ai, à cette époque été intrigué par le Dadaïsme fondé et propagé en poésie par Tristan Tzara. --- Jeune révolutionnaire, à cette époque, j’étais enthousiasmé par tout ce qui me mènerait hors des sentiers battus. ---

Depuis, plus raisonnable ou plus vieux, je cherche l’équilibre entre la raison, le bon goût, l’éclectisme et la sagesse. ---

En ce qui concerne Nicolas de Staël, j’ai « déniché » la reproduction d’une de ses œuvres (la cathédrale 1955) et après l’avoir longuement regardée et avoir lu les commentaires, j’ai été « emballé » par cette œuvre qui finit par provoquer un trouble intellectuel. ---

Écrit par : doulidelle | 12/05/2016

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j'ai tout à découvrir, je ne le connais que de nom...

Écrit par : adrienne | 12/05/2016

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Merci encore pour cette présentation, et découverte, Tania !

Écrit par : Danièle | 12/05/2016

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Je garde un souvenir ébloui de trois expositions de lui, la dernière au Havre il y a deux ans. Il écrivait très bien aussi. Je retiens ce livre, raté à sa sortie, comme Dominique.

Écrit par : Aifelle | 13/05/2016

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@ Dominique : Heureuse que tu aies trouvé ces livres de Stéphane Lambert, bonne lecture, Dominique. Bien sûr, il a lu cette correspondance.

@ Doulidelle : De bons souvenirs de jeunesse, assurément. Nicolas de Staël a fait son chemin de peintre hors des mouvements, guidé par la couleur et la lumière.

@ Niki : Moi aussi, et la petite toile vue au musée Granet m'a tenue sous ce charme. Le lien pour rappel : http://textespretextes.blogs.lalibre.be/archive/2016/04/18/une-journee-a-aix-1150772.html

@ Adrienne : Un nom qui nous rappelle une grande dame de la littérature française dans cette famille Staël von Holstein.

@ Danièle : Avec plaisir, Danièle, à bientôt.

@ Aifelle : Je me souviens de ton billet enthousiaste. As-tu aimé lire sa correspondance ?
La présentation de "Lumières du Nord. Lumières du Sud" est encore en ligne sur le site du Muma : http://www.muma-lehavre.fr/fr/expositions/nicolas-de-stael-lumieres-du-nord-lumieres-du-sud

Écrit par : Tania | 13/05/2016

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Oui, j'ai aimé sa correspondance, d'ailleurs je m'aperçois que je n'ai pas fait de billet, je vais le reprendre .. J'ai vu une photo de lui dans son atelier samedi, à l'expo "Ateliers d'artistes" au Petit Palais. Expo foisonnante, beaucoup de clichés, de nombreux artistes inconnus (de moi) et par ailleurs d'autres photos très connues.

Écrit par : Aifelle | 16/05/2016

Merci pour ta réponse. Les ateliers d'artistes sont de beaux lieux très singuliers.

Écrit par : Tania | 16/05/2016

Bonjour Tania

j'aime beaucoup Nicolas de Staël et j'ai tourné autour de ce livre il y a peu.
Merci d'en faire sa présentation.
J'ai beaucoup aimé aussi " Le Prince foudroyé de Laurent Greilsamer et un tout petit livre aux Editions Fage en édition bilingue anglais/français intitulé " Paroles d'artistes" Nicolas de Staël avec détails de tableaux et citations extraites de sa correspondance.

Écrit par : Maïté/Aliénor | 13/05/2016

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Bonjour, Maïté. Je te recommande ce livre-ci pour compléter tout ce que tu sais déjà de Nicolas de Staël, le point de vue est vraiment original.
J'ai cherché la collection dont tu parles, "Paroles d'artistes" - j'y penserai à mon prochain passage en librairie.
Pour info aux visiteurs du blog, en voici le catalogue :
https://www.librairieforumdulivre.fr/editeur/fage/collection/paroles-d-artis/

Écrit par : Tania | 13/05/2016

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Encore un peintre qui m'intéresse - et en fascinait d'autres. Un de mes anciens collègues (architecte - je lui avais demandé quels peintres il aimait, tiens, curieuse question) l'aimait beaucoup... Mon ex ami aussi. Nous sommes donc allés voir à trois (avec une amie), une expo sur les années de jeunesse de Nicolas de Staël à Bruxelles, à l'Académie, ce devait être en 2012... Il a eu cours de dessin avec Henri Van Haelen, mais il me semble qu'on disait dans l'expo qu'il avait eu du mal, chez lui. Ma mère a eu aussi Henri Van Haelen, comme professeur de dessin, mais à partir de 1942 et il est mort pendant la guerre - une crise cardiaque pendant un bombardement... (C'était ce que ma maman me disait). Je mets le lien vers un document .pdf

Je ne sais pas s'il y avait un catalogue, là, j'ai commis l'erreur de ne pas l'acheter (s'il y en avait un).

https://www.ulb.ac.be/musees/images/TexteSitePDF.pdf

Écrit par : Pivoine | 15/05/2016

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Merci, Pivoine, pour tous ces renseignements. Je n'ai pas vu cette expo de 2012 ni même son annonce, aussi j'ai lu la présentation de l'ULB avec curiosité, sous cette belle citation : « Etre artiste, ce n’est pas compter, mais vivre comme l’arbre sans presser sa sève, attendre l’été »

Écrit par : Tania | 15/05/2016

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Ce livre m'intéresse car j'aime beaucoup ce peintre. Tout en lui m'émeut. Il y a eu, en 2014, une belle exposition de ses œuvres au musée Malraux du Havre. J'aime son trait, ses présences à peine suggérées, cette spiritualité qui se glisse si aisément entre graphisme et couleurs.

Écrit par : Armelle B. | 17/05/2016

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L'essai est à la hauteur du peintre, vous verrez. Je vous en souhaite déjà bonne lecture, Armelle.

Écrit par : Tania | 18/05/2016

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