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23/02/2015

Visages en images

Au bout du grand hall Horta, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar), on prend à gauche pour l’exposition Faces Now, « Portraits photographiques européens depuis 1990 » (31 artistes). Ces portraits sous verre, ces visages en images font un effet très différent des peintures de Faces Then, place ici à l’impression au sens photographique. 

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Palais des Beaux-Arts (Bozar), hall Horta

Une première série en noir et blanc porte un titre significatif : « L’autre » de Luc Delahaye. Le catalogue cite à propos Susan Sontag : « Il y a dans les visages des gens qui ne se savent pas observés quelque chose qui n’apparaît jamais quand ils en sont conscients. » Le photographe a pris ces clichés à l’insu de ces personnes qui ne sourient pas et ne regardent pas l’objectif.

C’est le contraire pour les séries en couleurs « Exactitudes » (pour « exact » et « attitude ») d’Ari Versluis & Ellie Uyttenbroek, conçues à partir de codes vestimentaires, gestuels et sociaux : hommes mûrs en pardessus ; noirs bien sapés ; femmes en manteau beige ; « Rebels » en jean, pouces en poche ; Africaines enturbannées portant sur leur boubou un châle de grande marque. Conséquence : on retient des attitudes, pas des visages.

Ces poses façon « gravure de mode » contrastent à l’extrême avec cinq grands formats de Boris Mikhaïlov, « Case history », portraits d’Ukrainiens que la fin de l’URSS a plongés dans la misère : couple avec hareng et vodka, homme en uniforme brandissant une hache, couple aux visages contusionnés, femme âgée contre un arbre dans la neige, homme à moitié nu sur les genoux d’une femme – impressions de désastre. 

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Case history © Boris Mikhailov

Cette première salle reflète la diversité des approches montrées dans Faces Now, diversité due aux choix des artistes dans leur travail et bien sûr à la sélection du commissaire de l’exposition, Frits Gierstberg (Nederlands Fotomuseum, Rotterdam), qui illustre la variété du genre et préserve les visiteurs de l’ennui que peut engendrer la succession du même. 

Les notices individuelles du catalogue (à disposition sur les banquettes) résument la démarche de chaque photographe – dommage qu’on ne les ait pas reprises près des cartels. Pour Anders Petersen, « l’essentiel, c’est la rencontre ». Ses portraits de femmes, parfois flous, n’ont pas un but esthétique, mais expressif, les attitudes sont très personnelles.

La plupart des figures exposées sont anonymes, d’autres ont un nom mais aucune expression : Thomas Ruff affiche en grand format des visages impassibles (affiche). On peut voir aussi des célébrités : portraits d’artistes par Anton Corbijn, de personnalités politiques (Christian Courrèges), et plus loin un très émouvant portrait de Jan Hoet mort (il avait donné son accord à Stephan Vanfleteren) – j’en reparlerai. 

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Café Lehmitz © Anders Petersen

Certains, certaines photographes travaillent comme des documentalistes de notre époque : intérieurs, vêtements, objets… Une mise en scène et un cadrage peuvent donner  aux portraits de famille un effet de naturel très travaillé. Dérangeante, la série « Kids » de Sergey Bratkov : ce « réaliste radical » a photographié des enfants mannequins russes dans des poses et des tenues qui ne sont pas de leur âge.

D’autres imposent une vision personnelle, comme pour ces jeunes en vêtements contemporains placés devant une toile paysagère à la manière du XIXe siècle (Clare Strand) ou pour ces paysans de la série « Karczeby » (Adam Panczuk a repris le nom d’un dialecte de l’Est de la Pologne) : des photos carrées en noir et blanc où les gens paraissent viscéralement liés à leur terre.

Les lieux ont aussi de l’importance pour Jitka Hanzlová retournée dans sa ville natale fuie à l’âge de 24 ans (« Rokytnik »). Paola De Pietri, « Io Parto » : trois femmes enceintes posent dans des environnements urbains (Milan et environs) qui occupent beaucoup plus de place qu’elles sur le cliché – une façon pour la photographe de conjuguer paysage et portrait. 

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© Alberto Garcia-Alix, Autorretrato. Mi lado femenino, 2002, Gelatin silver print, 110 cm x 110 cm, Courtesy the artista

Bien sûr, il y a des autoportraits – Jorge Molder, le visage et les mains blanchis, s’expose comme un acteur de théâtre, sans cadre ni verre, ce qui crée un contact particulier. Des coups de cœur ? Le portrait de sa mère par Koos Breukel, d’une présence incroyable. L’autoportrait d’Alberto García-Alix, « Mi lado feminino » (mon côté féminin). De Jitka Hanzlová encore, la série « There is something I don’t know » à la manière des peintures anciennes.

J’ai été surprise par l’art caméléon de Dita Pepe, « Self-portrets with Men », où elle pose en famille ou en couple comme si elle en faisait partie. Et impressionnée par les portraits de pêcheurs au visage buriné par Stephan Vanfleteren – il scrute le travail du temps sur la peau. Enfin je n’oublierai pas sa photographie en noir et blanc de Jan Hoet les yeux clos, vêtu d’une chemise blanche sous un gilet sombre, un superbe hommage à cet homme qui n’est plus mais dont le visage irradie encore : lumière, paix, sagesse.

Commentaires

Impressionnants ces visages, ces portraits. Reflets de mondes, d'époques, de pauvreté ou de spécificités.
Ce doit être une expo qui marque, des portraits difficiles à oublier...
Merci pour tout ce travail de documentation!

Écrit par : Colo | 23/02/2015

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Oui, certaines photos restent en tête, les plus fortes. Comme je n'ai pas acheté le catalogue, j'ai fait beaucoup de recherches en ligne, ce qui m'a permis de revoir et aussi de montrer. Bonne journée, Colo.

Écrit par : Tania | 23/02/2015

Bonjour Tania, ce doit être impressionnant et un peu glacial non ? Bonne journée Tania, Claude

Écrit par : Claude | 23/02/2015

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Bonsoir, Claude. Glacial, non, mais l'abord est moins chaleureux qu'avec un portrait peint, évidemment, aussi à cause du verre de protection qui marque une certaine distance. C'est d'autant plus formidable quand une photographie nous touche malgré tout.

Écrit par : Tania | 23/02/2015

Autant j'aime les porraits peints et les portraits photographiés qui semblent l'avoir été "en passant" (visages paysans, enfants rieurs etc...) autant je crains les portraits trop intenses... ils semblent l'être, ici...

Écrit par : Edmée De Xhavée | 23/02/2015

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Certains portraits sont saisissants (l'Ukraine, la femme tatouée), je m'intéresse de plus en plus à la photo, elle est porteuse d'une réalité différente, plus crue, mais tellement vraie.

Écrit par : Aifelle | 24/02/2015

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@ Edmée De Xhavée : Ne vous fiez pas aux illustrations que j'ai choisies pour ce billet, il y a toutes sortes de portraits à l'exposition, de l'intense à l'impersonnel, c'est très varié. Mais c'est autre chose, bien sûr, que ces photos "naturelles" comme "prises en passant".

@ Aifelle : Ton commentaire exprime bien la démarche des photographes de nous faire voir cette vérité à fleur de peau parfois, de nous amener à regarder autrement. (L'autoportrait d'Alberto Garcia-Alix interroge notre vision du genre, c'est sûr.)

Écrit par : Tania | 24/02/2015

J'espérais que tu écrirais un article au sujet de cette exposition et de Faces then, pour m'en faire une idée avant d'aller les voir. Toutes deux semblent vraiment intéressantes et susciter des impressions assez différentes ; tu as su attiser ma curiosité.

(Une petite question d'ordre pratique : penses-tu qu'il est possible de voir les deux expositions en une après-midi ou vaut-il mieux prévoir plus de temps pour chacune ?)

Écrit par : Mina | 24/02/2015

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Bonjour, Mina. Les deux expositions sont à voir, avec une bonne pause entre les deux, il me semble (j'y ai passé deux fois deux heures).

Écrit par : Tania | 24/02/2015

je me tâte encore pour aller voir cette expo, mais après ton intéressant billet, je m'y déciderai peut-être

Écrit par : niki | 24/02/2015

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La peinture m'attire plus que la photographie, mais ici le thème et la diversité ont de quoi toucher tous les visiteurs. Et l'expo fait connaître de grands photographes d'un peu partout en Europe, ce qui m'a plu aussi.

Écrit par : Tania | 24/02/2015

Vraiment très bien.
En tout cas, on voit bien u'ils nous regardent.

Écrit par : K | 25/02/2015

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Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Merci Tania, aujourd'hui, le clic m'a amenée au centre d'art macédonien.

Écrit par : chinou | 26/02/2015

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@ K : Regards croisés, oui. Bonne journée, K.

@ Chinou : Ah, vous voyez !

Écrit par : Tania | 26/02/2015

Une démarche qui m'intéresse avec ces possibilités immenses de la photographie et tout ce qui est montré de l'univers des artistes et de leurs sujets.
Merci.
C'est saisissant.

Écrit par : Maïté/Aliénor | 26/02/2015

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Merci de ton intérêt, Maïté. Que de variété dans le genre du portrait photographique, en effet.

Écrit par : Tania | 27/02/2015

De vraies "gueules" ! Elles sont impressionnantes ces photos. Le genre de visages qu'on n'oublie pas...

Écrit par : Margotte | 27/02/2015

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Bonjour, Margotte. Toutes ne sont pas si impressionnantes, mais celles-ci sont du genre à forcer la confrontation.

Écrit par : Tania | 28/02/2015

C'est loin pour que je visite. J'aime bien les rockers en N&B de Corbijn. Depuis l'invention de la photographie, il y a peu de temps, le champ photographique est devenu immense.

Écrit par : Liousha Tiki | 28/02/2015

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Les liens donnent un aperçu, en effet. Bonne soirée, Liousha.

Écrit par : Tania | 28/02/2015

Comme tu évoques bien les différents aspects de cette expo ! J'ai beaucoup apprécié, ça m'a permis de soigner un peu mon inculture en photo contemporaine.

Écrit par : Anne | 03/03/2015

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Merci, Anne. Je vais rarement à des expos photos, et pourtant c'est passionnant. Je projette d'en visiter une autre prochainement.

Écrit par : Tania | 03/03/2015

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