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26/01/2015

Re/lire Amin Maalouf

C’est après les attentats du 11 septembre 2001 à New York que j’ai lu pour la première fois Les identités meurtrières d’Amin Maalouf. Cet essai de 1998 reste pour moi un phare, tant son propos éclaire la question de l’identité et les malaises, les conflits de notre époque qu’il appelle « le temps des tribus planétaires ». Après l’incrédulité, l’émotion, la révolte, j’y ai trouvé alors apaisement et encouragement. 

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Amin Maalouf, novembre 2013 © Claude Truong-Ngoc (Wikimedia Commons)

Je l’ai relu souvent, stimulée par la réaction enthousiaste de mes élèves de rhétorique, pour la plupart de familles belges d’origine marocaine ou turque, que j’entends encore me dire : « C’est la première fois qu’on lit un livre qui parle de nous » et aussi « Faites-le lire aux élèves de l’an prochain, c’est un livre qu’il faut avoir lu. »

Les attentats de janvier 2015 à Paris, l’extraordinaire rassemblement qui l’a suivi, les réactions diverses au slogan « Je suis Charlie », la montée de l’islamisme radical dans le monde, tout cela m’a fait reprendre ce Maalouf en Livre de poche pour y chercher à nouveau des clés pour une meilleure compréhension. 

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Amin Maalouf, né en 1949, commence par décrire sa situation personnelle : Libanais arabophone, il a quitté son pays à 27 ans pour s’installer en France en 1976. Rien ne l’agace plus que la question de savoir s’il se sent plus français ou libanais. Ni l’un ni l’autre, ni moitié moitié ! Son identité est faite, comme pour chacun, de différentes appartenances et il refuse d’en choisir une seule : « mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. »

Issu d’une famille arabe et chrétienne, Libanais et Français, Maalouf considère que ceux en qui cohabitent des appartenances violemment opposées peuvent justement devenir des traits d’union entre les cultures, au contraire de ceux qui ont une conception étroite de l’identité qui mène à la haine et aux massacres. 

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Non seulement notre identité est constituée d’une foule d’éléments mais celle-ci se construit tout au long de notre vie, cette combinaison unique d’appartenances diverses évolue avec l’expérience et la hiérarchie entre ces éléments peut aussi varier dans le temps. L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle évolue au contact des proches et des autres, en fonction des « blessures de la vie ». Les identités deviennent « meurtrières » quand on exclut, quand on divise le monde en deux camps : « eux » et « nous ».

Le témoignage, les exemples personnels donnés par Amin Maalouf tout au long de son analyse donnent à cet essai une grande force, en plus des faits d’histoire ou d’actualité pour illustrer ses propos. Son point de vue original pour décrire le statut des migrants, les rapports entre Occident et Orient, les grandes religions est particulièrement utile pour mieux comprendre les enjeux géopolitiques et sociaux de notre siècle. 

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Quand il compare l’évolution au cours des siècles du christianisme et de l’islam (faut-il rappeler que ce mot seul désigne la religion musulmane, et non « l’islamisme », sa dérive intégriste et idéologique ?), il cherche les raisons pour lesquelles le christianisme, longtemps intolérant, a fini par respecter davantage la liberté personnelle, alors que l’islam, longtemps modèle de cohabitation pacifique, a pu évoluer vers l’intolérance, voire le totalitarisme.

Le contexte social et économique doit être pris en compte, les crispations nées de la domination de la civilisation occidentale, la méfiance envers la modernisation, la mondialisation vue comme une américanisation du monde. Dans « Le temps des tribus planétaires », Amin Maalouf explique pourquoi l’appartenance religieuse est de plus en plus mise en avant et propose des pistes pour dépasser cette situation, « un code de conduite, ou tout au moins un garde-fou pour les uns et les autres ». 

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S’il défend l’universalité des droits fondamentaux, l’auteur s’inquiète aussi du risque d’appauvrissement culturel, d’uniformisation. Contre la tentation du fatalisme ou du désespoir, il ouvre une série de voies pour plus de respect mutuel entre les hommes, entre les cultures, en insistant sur l’apprentissage des langues. « Car c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. »

Amin Maalouf dont les romans nous enchantent, membre depuis 2011 de l’Académie française, parle ici en humaniste, sans attitude béate ni complaisance. A tous ceux qui s’inquiètent de l’avenir, de l’évolution du monde, je recommande cet essai lumineux, moins de deux cents pages pour mieux comprendre l’autre et mieux se situer dans les remous du présent. Les identités meurtrières, un indispensable dans votre bibliothèque, un livre à lire, à relire, à offrir – n’hésitez pas.

 

Commentaires

Oui, c'est étrange comme sans forcément avoir un esprit réducteur, dans l'espoir de comprendre l'autre on lui pose des questions réductrices: tu te sens plus ceci ou celà, tu aimes plus ton père ou ta mère, la France ou un autre Pays, etc. Il est impossible de répondre correctement sans de nombreux alinéas, parenthèses et tirets à ces questions!

Écrit par : Edmée De Xhavée | 26/01/2015

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Merci de nous parler de ce livre en ce moment, je vais l'acheter, tout ce qui peut éclairer intelligemment ce qui s'est passé est bienvenu.

Écrit par : Aifelle | 26/01/2015

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@ Edmée De Xhavée : Tu es tout à fait sur la même ligne que Maalouf à ce sujet.

@ Aifelle : Je te le recommande, Aifelle, c'est un essai de référence.

Écrit par : Tania | 26/01/2015

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oui c'est une référence absolue et je le donne à lire à de nombreux élèves dont je pense qu'il leur "fera du bien" comme il m'en a fait à moi, qui m'y suis reconnue dès la première page: à moi aussi, comme Belge de la frontière linguistique, on me demandait tout le temps si je me sentais plutôt flamande ou plutôt francophone et ma réponse (je suis les deux) ne satisafaisait personne: il fallait choisir!
Quel bonheur de lire chez Maalouf que nos identités sont multiples et que la réduction à l'identité unique est un dangereux piège...

Écrit par : Adrienne | 26/01/2015

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J'ai lu cet essai il y a déjà quelque temps, il m'avait beaucoup marqué. Et comme ( d'habitude) je ne le retrouve plus car j'ai du le prêter, je l'ai donc commandé il y a quelques minutes.
Merci pour cet indispensable rappel. Bonne soirée Tania

Écrit par : gérard | 26/01/2015

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J'avais fait un billet sur "Les désorientés qui traite sous forme de roman de cette thématique
http://zolucider.blogspot.fr/search?updated-min=2014-01-01T00:00:00%2B01:00&updated-max=2015-01-01T00:00:00%2B01:00&max-results=25
J'ai recommandé "les identités " à ma fille qui l'a apprécié
J'aime beaucoup l'écrivain et l'homme. Merci Tania de nous inviter à le lire

Écrit par : Zoë Lucider | 26/01/2015

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Je découvre ce titre avec ton billet et je le note avidement ! Lecture indispensable, je le comprends bien, ton billet est éclairant.
Cette phrase sur nos évolutions identitaires m'interpelle : L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle évolue au contact des proches et des autres, en fonction des « blessures de la vie ».

Écrit par : Marilyne | 27/01/2015

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@ Adrienne : Merci pour ce témoignage. Bruxelloise de mère flamande et de père wallon, entre autres appartenances ;-), je m'y suis reconnue aussi.

@ Gérard : Oui, c'est un livre à faire circuler et à redécouvrir. Bonne journée, Gérard.

@ Zoë Lucider : J'ai retrouvé le billet où vous parlez des "Désorientés" - http://zolucider.blogspot.be/search/label/Amin%20Maalouf - un roman que je n'ai pas encore lu, merci.

@ Marilyne : Amin Maalouf approche la question de l'identité avec ces nuances qui évitent tous les simplismes. Bonne lecture, Marilyne.

Écrit par : Tania | 27/01/2015

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un des livres de Maalouf qui m'a le plus frappé et comme toi je l'ai souvent rouvert
j'aime beaucoup son approche tout en nuances et dignité

Écrit par : Dominique | 27/01/2015

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@ Dominique : La manière dont l'auteur s'implique ici en s'adressant au lecteur est remarquable de simplicité et de dignité, en effet.

Écrit par : Tania | 27/01/2015

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Vous avez raison : il faut relire ce livre.
Merci et bonne journée !

Écrit par : Bonheur du jour | 28/01/2015

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@ Bonheur du jour : Bien d'accord. Bonne journée à vous.

Écrit par : Tania | 28/01/2015

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Tu me donnes tellement envie de lire cet essai que je serais bien capable d'aller le chercher dès ce midi lors de ma pause! C'est un sujet qui me passionne réellement, comprendre les différences de cultures, liés ou pas à la religion. Et bien entendu, avec l'actualité, un tel essai donne des clefs de compréhension supplémentaires. Merci pour cette présentation!

Écrit par : Laeti | 29/01/2015

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@ Laeti : Tant mieux ! Tu y trouveras certainement de quoi mieux rencontrer l'autre et aussi soi-même. Bonne lecture, Laeti.

Écrit par : Tania | 29/01/2015

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Merci, mis sur ma liste pour ma prochaine tournée des libraires.

Écrit par : Liousha Tiki | 29/01/2015

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J'aime lire Amin Maalouf mais je ne connais pas le livre dont tu parles. je vais le noter.
J'ai pensé aussi lors de ces attentas à Yasmina Khadra .

Écrit par : Maïté/Aliénor | 30/01/2015

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@ Liousha Tiki : Un livre précieux, tu verras.

@ Maïté/Aliénor : Yasmina Khadra, je ne l'ai pas lu, j'y penserai.

Écrit par : Tania | 30/01/2015

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Ca y est, lu. A chaud...
D'abord 1998, du temps est passé et c'est toujours juste, parfois encore plus : "N'aurais-je fait qu'énumérer des évidences consensuelles ? Peut-être. Mais puisque les tensions persistent et s'aggravent, c'est c'est que ces vérités ne sont ni suffisamment évidentes, ni intimement reconnues." (LdP p51)
Sur la mondialisation, cela me semble moins pertinent. Sauf cette idée, en Europe, de promouvoir trois langues, la naturelle, l'anglais et une troisième, d'affinités, de choix, de cœur.
Une remarque féline : Amin Maalouf a failli donné le titre double "les identités meurtrières, ou comment apprivoiser la panthère". Ouf ! Un peu de déception même, qu'il se soit "imposé de dire... par quels moyens la "panthère" pourrait être tenue en laisse." (p165) Une identité malheureuse, en quelque sorte, mais je m'empresse de préciser, rien à voir avec le titre d'un machin d'un autre académicien - on aimerait être souris à l'Académie pour voir et entendre certains académiciens ensemble, miaouhihi.

Écrit par : Liousha Tiki | 07/02/2015

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Ca y est, lu. A chaud...
D'abord 1998, du temps est passé et c'est toujours juste, parfois encore plus : "N'aurais-je fait qu'énumérer des évidences consensuelles ? Peut-être. Mais puisque les tensions persistent et s'aggravent, c'est c'est que ces vérités ne sont ni suffisamment évidentes, ni intimement reconnues." (LdP p51)
Sur la mondialisation, cela me semble moins pertinent. Sauf cette idée, en Europe, de promouvoir trois langues, la naturelle, l'anglais et une troisième, d'affinités, de choix, de cœur.
Une remarque féline : Amin Maalouf a failli donné le titre double "les identités meurtrières, ou comment apprivoiser la panthère". Ouf ! Un peu de déception même, qu'il se soit "imposé de dire... par quels moyens la "panthère" pourrait être tenue en laisse." (p165) Une identité malheureuse, en quelque sorte, mais je m'empresse de préciser, rien à voir avec le titre d'un machin d'un autre académicien - on aimerait être souris à l'Académie pour voir et entendre certains académiciens ensemble, miaouhihi.

Écrit par : Liousha Tiki | 07/02/2015

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@ Liousha Tiki : Merci pour ces impressions de lecture toutes fraîches. Heureuse que cet essai te paraisse aussi juste et utile pour penser aux conflits actuels.
La panthère... la souris... en effet ;-)

Écrit par : Tania | 07/02/2015

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