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03/02/2014

A un cheveu près

Quelques phrases suffisent pour reconnaître le monde romanesque de Herta Müller ; courtes, simples, déroutantes, elles disent autre chose du réel que son apparence : « Les mots de notre bouche écrasent autant de choses que nos pieds dans l’herbe. Et que le silence. » Dans Animal du cœur (Herztier), traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, la narratrice est une jeune fille vivant sous la dictature (en Roumanie, le pays dorigine de la romancière, prix Nobel de littérature en 2009), et elle évoque d’abord son amie Lola qui vient de se suicider – « j’ai l’impression que chaque mort laisse en héritage un sac de mots. » 

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Lola venait du sud du pays, plus pauvre encore que les autres régions, à cause de la sécheresse. En ville, elle cherchait dans les cours ces mûriers que les jeunes emportent avec eux quand ils quittent leur village. Elle voulait apprendre le russe et rencontrer un homme qui étudie, un homme aux ongles propres, qui rentre au village avec elle, qui porte une chemise blanche, « un seigneur ». C’est ainsi qu’elle est arrivée au foyer, dans ce rectangle avec une fenêtre où dorment six filles, chacune avec une valise sous son lit, un haut-parleur au plafond.

Pour se maquiller, faute de mascara, les filles se mettent de la suie sur les cils. Elles rêvent de collants « d’une finesse aérienne » à la place de leurs collants « brevetés » en coton. Les souvenirs d’enfance de celle qui raconte sont peuplés de ciseaux : ciseaux à ongles qui font peur à l’enfant, sécateur du grand-père aux ongles épais, ciseaux pour couper le gros fil qui attache le bouton pour longtemps, ciseaux du coiffeur… 

Lola prend le tram du soir pour aller à la rencontre des hommes fatigués de leur journée à l’usine ou à l’abattoir, les attire dans le parc aux broussailles, rentre avec « les jambes griffées par les brindilles ». Les autres filles ne l’aiment pas, lui reprochent de piocher dans leurs affaires. Le soir, le haut-parleur hurle des chants ouvriers. Puis Lola s’inscrit au Parti, les brochures s’empilent autour de son lit. Pendant sa quatrième année d’études à la faculté, elle rencontre enfin « le premier en chemise blanche ». Peu après, au foyer, on la retrouve pendue à une ceinture dans une armoire. Deux jours plus tard, elle est exclue en public du Parti et de l’université.

Personne ensuite ne veut plus parler de Lola. Sauf la narratrice. Elle a lu le cahier de Lola, dérobé peu après, et voudrait le garder en tête. Seuls s’y intéressent Edgar, Kurt et Georg, qui l’abordent à la cantine – « Ils doutaient que la mort de Lola soit un suicide. » Ils vont se rencontrer tous les jours : elle leur dit « les phrases disparues » de Lola, Edgar en prend note. Les garçons vivent dans un foyer masculin, de l’autre côté du parc, où on ne peut rien cacher, mais ils ont « un endroit sûr en ville, un pavillon avec un jardin à l’abandon ». Ils accrochent le cahier sous le couvercle du puits, dans un sac en toile. 

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Au pavillon, il y a des livres qu’elle emporte pour les lire au cimetière. Elle a appris « à flâner, à enfiler des rues ». Elle mange en marchant, ne rentre au foyer que pour dormir, sans trouver le sommeil. « Ici, tout le monde reste paysan » dit Georg quand elle parle des sacs contenant les mûriers « rapportés des cours des vieilles gens ». Tous viennent d’un village et en parlent, loin de « ce silence villageois qui interdit de penser ». Dans le pays du dictateur dont on espère la mort à chaque maladie, « tout le monde vivait d’idées d’évasion. » Certains traversaient le Danube à la nage, d’autres les champs de maïs, en espérant « échapper aux balles et aux chiens des sentinelles ».

Edgar et Georg écrivent des poèmes, Kurt photographie clandestinement « les convois d’autocars aux rideaux gris fermés » qui conduisent les prisonniers aux chantiers. Elle, elle évite dans ses déambulations les « hommes de main » qui font les cent pas dans la rue, montent la garde, se remplissent les poches de prunes encore vertes. Mais les garçons du foyer font des ennuis aux étudiants, les accusent d’en provoquer. Le père d’Edgar reçoit la visite de trois types qui secouent tous ses livres, fouillent toutes les pièces et même la terre des balconnières. La peur grandit.

Animal du cœur décrit un monde sans liberté où chacun se méfie des autres, où tout peut arriver, où l’on disparaît sans dire adieu. Herta Müller, sans expliquer, raconte le ressenti et communique la terreur à travers de simples détails du quotidien décrits sans transition. Le récit lui-même semble sur le qui-vive. Comment vivre ainsi ? Les trois amis et celle à qui Lola manque se retrouvent tous les jours, ils rient ensemble ou inventent des jurons pour se tenir à distance, se disputent. « L’affection ne cessait d’être là, sauf que dans la dispute elle avait des griffes. »

Au premier interrogatoire chez le capitaine Piele, « qui avait le même nom que son chien », à cause d’un poème qu’ils récitent tout le temps et partout, ils comprennent qu’il faut redoubler de prudence. « Les animaux de nos cœurs filaient comme des souris. » Aussi, quand ils s’écrivent, il y a des règles : « Ne pas oublier la date quand on écrit, dit Edgar, et toujours mettre un cheveu dans la lettre. S’il n’est plus là, on sait qu’elle a été ouverte. » En cas d’interrogatoire, écrire une phrase contenant « ciseaux à ongles » ; de fouille, « chaussures » ; de filature, « enrhumé ».

Les choses et les mots jouent à la guerre : arbres, oiseaux, draps, moutons, melons… « Tout ce qui nous entourait sentait l’adieu. Aucun de nous ne dit ce mot. » Que vont-ils devenir ? Pourront-ils devenir ? « Difficile de ne pas voir un autoportrait dissimulé sous la voix de la narratrice : Herta Müller elle-même est née en 1953 dans la communauté souabe, une minorité germanophone de la Roumanie. Son père a été soldat SS et elle a travaillé comme traductrice dans une usine. Lorsqu’elle est récompensée par le Nobel de la littérature en 2009, on fêtait les vingt ans de la fin du régime de Ceausescu. » (Magazine littéraire)

Commentaires

Sacs de mots et silences, mots qui veulent dire autre chose ou rien du tout, ton résumé m'a fait penser par moments à ce que j'ai connu de l'époque franquiste; ces interdictions de dire, critiquer, la surveillance omniprésente...
Ce roman semble fort noir...mais les mûriers, les prunes, et cette écriture qui m'attire.
Merci, bleu ciel partout?

Écrit par : Colo | 03/02/2014

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Une atmosphère oppressante imprègne tout le roman, ton rapprochement est très intéressant : le langage même est affecté par les interdits, la méfiance, la prudence.
Grand bleu ciel sur Bruxelles, oui, comme hier : un cadeau de lumière. Un baiser pour toi, léger, léger, comme un oiseau dans l'air.

Écrit par : Tania | 03/02/2014

Il est question de mots que l'on ne devait pas prononcer non plus dans le roman récent de Lola Lafon "la petite communiste qui ne souriait jamais" (pas encore lu). J'ai toujours le projet de lire Herta Muller, sans y être encore parvenue. Le côté très sombre me freine peut-être un peu aussi.

Écrit par : Aifelle | 03/02/2014

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Autres non-dits du totalitarisme. Je comprends ton hésitation : le style de Herta Müller est très particulier, je la lis en m'arrêtant souvent pour relire, sans tout comprendre. A l'époque de son prix Nobel, un article du monde le décrivait ainsi : "une langue acérée, comprimée et ciselée, souvent difficile, qui emprunte à la fois à la poésie et au langage populaire".
http://www.lemonde.fr/livres/article/2009/10/09/herta-muller-prix-nobel-de-litterature-l-ecriture-contre-l-oubli_1251741_3260.html

Écrit par : Tania | 03/02/2014

Bonne semaine Tania. Fin de ma série sur les femmes belges.

Écrit par : Un petit Belge | 03/02/2014

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Elles n'ont pas eu le Nobel, mais les femmes que tu as présentées ont fait avancer la cause des femmes en Belgique et c'est bien de le rappeler.

Écrit par : Tania | 04/02/2014

la lecture d'Herta Müller fut un choc et une découverte magnifique. Je n'ai lu qu'un seul roman d'elle mais effectivement c'est une auteure à laquelle je reviendrai, je note ce titre là.
Pour enchainer sur Aifelle, certes ce sont des romans douloureux, forts mais en même temps tellement indispensables

Écrit par : Dominique | 04/02/2014

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Des romans douloureux et forts, tu as raison d'insister, et malgré la terreur, la poésie s'y infiltre, portée par une attention extrême aux choses, comme en zoomant sur les détails concrets de la vie.

Écrit par : Tania | 04/02/2014

Herta Müller est une auteure qui m'a toujours fait peur. Mais après votre article et le commentaire de Dominique, je pense que je vais oser. Merci à vous !

Écrit par : Annie | 04/02/2014

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Bonne lecture, Annie, et j'espère que vous partagerez aussi vos impressions.

Écrit par : Tania | 04/02/2014

Un monde où l'on disparaît sans dire adieu, où chacun se méfie de l'autre. Si le récit lui-même semble sur le qui-vive, il s'agit d'un roman réussi.

Retour vers H Müller après l'avoir découverte en 2010, ce qui atteste un bon ressenti que j'espère partager lorsque je croiserai un de ses titres.

Écrit par : christw | 05/02/2014

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Peu de ses oeuvres sont traduites en français, d'autres viendront sans doute. Christw, je vous recommande le dossier de la Revue des ressources (lien au dernier §).

Écrit par : Tania | 05/02/2014

Votre excellent résumé m'a donné très envie d'inscrire cet ouvrage tout en haut de ma longue liste.
« j’ai l’impression que chaque mort laisse en héritage un sac de mots. » . Cette phrase a une résonance toute particulière en moi. Je suis tombé sur un "trésor" laissé par ma fille, une montagne de poèmes que j'ai envie de faire éditer.
Merci beaucoup Tania pour cette découvertes

Écrit par : gérard | 05/02/2014

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Cher Gérard, quel plaisir de vous retrouver ici. Vous allez bien ?
Une montagne de poèmes de votre fille, quel bonheur et quel beau projet de les publier.
Pour vous, un autre passage du roman : "Un père, au jardin, désherbe l'été. Debout près de la bordure, une enfant se dit : mon père en sait long sur la vie." (Herta Müller)

Écrit par : Tania | 05/02/2014

Je retrouve dans ton billet tout ce que j'ai ressenti d'oppressant, de terrible, lors de ma première lecture d'Herta Müller, c'était " le renard était déjà le chasseur ".

Écrit par : Marilyne | 05/02/2014

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Oui, Marilyne, c'est la même atmosphère, mais le rythme, les images permettent d'aller tout de même de l'avant dans la lecture.

Écrit par : Tania | 05/02/2014

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