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18/11/2013

C'est un Monet !

Vincent Noce, critique d’art à Libération, se demande si l’obsession de Monet, qui « a passé sa vie à la recherche de la lumière », n’était pas aussi ou plutôt l’obsession de l’eau : le peintre a vécu près de la Seine, il a planté son chevalet devant la mer, les canaux ou les glaciers et, même ailleurs, « revenait toujours au fleuve, à la brume, à la vapeur. » La couverture bleue de Monet, l’eau et la lumière (publié en 2010, année de la rétrospective au Grand Palais) présente un détail de Marée basse devant Pourville. 

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Monet, Le bateau-atelier (1876)

La correspondance du peintre vient souvent à l’appui de cette intuition. L’auteur ne cherche pas à « poser un dogme », mais propose un fil conducteur éclairant pour suivre l’évolution du plus célèbre des impressionnistes. Son premier dessin (à quinze ans) représente un bord de rivière. « Son premier tableau connu, deux ans plus tard, est un paysage traversé par un ruisseau. »

Les études du physicien David Quéré aident à montrer combien l’artiste s’éloigne de l’exactitude physique pour rendre les effets d’une surface aquatique, défi permanent pour un peintre soumis aux variations de l’air et de la lumière tout au long du jour. Monet a reconnu sa dette envers Jongkind : « C’est à lui que je dus l’éducation définitive de mon œil. » En compagnie du Hollandais et aussi de Boudin, il ne peut résister à l’appel du large dès qu’il est, « libéré des obligations militaires » et, en 1864, reste à Honfleur quand Bazille, qui a descendu la Seine en bateau avec lui, décide de rentrer à Paris.

L’essai de Vincent Noce suit la chronologie d’une vie et d’une œuvre, les amours, les déplacements, les saisons. Confrontés à la photographie, les peintres de la seconde moitié du XIXe siècle donnent à voir autre chose. « Monet, dès qu’il pouvait s’émanciper, distinguait ainsi deux parties dans ses paysages : le haut, généralement d’une grande exactitude topographique, dont attestent les photographies de l’époque ; et le bas, réservé au fleuve ou à la mer, qui souvent s’écarte d’une reproduction fidèle de la réalité. »

Les débuts du peintre, très longtemps « dans un dénuement matériel dramatique » (ce qui l’a même conduit, un jour de juin 1868 où il est mis à la porte d’une auberge pour n’avoir pas payé son loyer, à se jeter de désespoir dans la Seine), ont été difficiles. « Déceptions, affronts, espérances, redéceptions » : Monet exprime son découragement dans ses lettres. « Voilà deux mois que je ne peux plus travailler, j’ai pris ma profession en dégoût ; la peinture me fait horreur, comme l’eau à un chien enragé. » 

Peindre à bord du navire de Caillebotte va donner envie à Monet, plus tard, de disposer de sa propre embarcation, comme Daubigny qui avant lui peignait déjà des nénuphars. La barque de Monet, qu’il emportera jusqu’à Giverny, où il pouvait manger ou piquer un petit somme, est représentée sur quelques œuvres : « Ce n’est pas le bateau-atelier, écrit Vincent Noce, c’est un autoportrait. »

D’Impression, soleil levant aux grandes « Décorations » des Nymphéas, l’essai rapporte les préoccupations du peintre, examine son choix des motifs, des cadrages, des formats, et surtout sa manière d’interposer l’eau sous toutes ses formes « entre lui et cette industrialisation à laquelle il ne voulait dire mot » : fleuve saisi par les glaces, crues, inondations, bords de mer, brouillard… Monet peignait par tous les temps, il ne craignait pas le froid. Lors d’un voyage en Norvège, il étonna ses hôtes en supportant aussi bien qu’eux les quelque moins trente degrés de l’hiver.

On prend conscience en lisant Monet, l’œil et l’eau, de la complexité des problèmes rencontrés par le peintre devant l’eau-miroir et les reflets, et de l’originalité de sa touche rythmée grâce à laquelle il donne vie aux surfaces même les plus étales. On suit bien sûr les péripéties de l’agrandissement du bassin aux nénuphars à Giverny et les problèmes de la cataracte dont Monet a longtemps évité l’opération par peur d’y perdre la vue – son appréhension des couleurs en sera terriblement chamboulée.

Vincent Noce donne des titres évocateurs à ses séquences de quelques pages : « Vagues », « Amour », « La vapeur, enfin », « Vague à l’âme », « Eaux semblantes », « La verticale du peuplier »… Ou encore « C’est un Monet ! », des mots qui auraient été prononcés par Rodin en découvrant l’océan sur la côte bretonne, d’après Mirbeau (chargé du catalogue d’une exposition commune du sculpteur et du peintre).

Cette biographie thématique très accessible, agréable à lire, donne envie de se rendre à Paris, à Giverny, entre autres, et de replonger sans attendre dans les livres d’art et les catalogues pour y observer un clapotis, un courant, des vaguelettes dans les paysages de Monet, y compris même dans des prairies, des champs de fleurs et jusque dans les nuages.

Commentaires

un billet qui me fait immédiatement ressortir le livre de l'expo du Grand Palais
j'aime les essais sur la peinture je les trouve enrichissant et j'aime que l'on conduise un peu mon oeil qui parfois manque de précision
j'aime ce bateau atelier d'une fausse simplicité

Écrit par : Dominique | 18/11/2013

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Bonjour, Dominique. Je n'ai pas vu cette fameuse rétrospective, mais comme tu l'écris, j'ai pris plaisir à suivre le regard de l'essayiste.

Écrit par : Tania | 18/11/2013

Un essai guide-yeux très séduisant! Une piste, l'eau, que je vais suivre.
Lire en cliquant partout, est fort intéressant, grand merci Tania.
Comme Dominique, j'aime énormément ce tableau que je n'avais jamais vu.

Bonne journée, le déluge continue ici..une barque sera bienvenue pour quitter ma maison!

Écrit par : Colo | 18/11/2013

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J'étais allée à la rétrospective du Grand Palais, et le festival des Impressionnistes cette année en Normandie était sur le thème de l'eau .. je suis passée hier à Pourville, que tu évoques au début de ton billet. Je pense souvent à Monet lorsque je suis dans ces coins-là et qu'il y a une lumière intéressante.

Écrit par : Aifelle | 18/11/2013

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Encore un beau livre incontournable, pour moi qui me suis beaucoup passionné pour ces peintres-là. Il est vrai que ses toiles marquantes, celles auxquelles je pense, montrent des reflets aquatiques.

L'exemple que vous proposez: comme il a admirablement rendu la surface de l'eau tranquille, frémissante, dans une lumière de doux recueillement.

Écrit par : christw | 18/11/2013

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@ Colo : Ce "Bateau-Atelier" est un des trois Monet de la Fondation Barnes. Je ne l'ai jamais vu en réalité, sur le site de la Fondation les tons sont plus pâles : http://www.barnesfoundation.org/collections/art-collection/object/5329/madame-monet-embroidering-camille-au-metier?artistID=188&rNo=0
Fichu temps dans le Sud, en effet, j'espère que ça va se calmer.

@ Aifelle : Tu y fais souvent référence, une belle région qui a inspiré les impressionnistes. Ah hier à Pourville, cette "Marée basse" te parle plus particulièrement alors.

@ Christw : L'auteur montre bien ses audaces dans le rendu de l'eau, qui nous plaisent tant mais dérangeaient ses contemporains.

Écrit par : Tania | 18/11/2013

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sitôt dit sitôt fait je viens de le commander d'occasion

Écrit par : Dominique | 18/11/2013

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Tu ne perds pas de temps ! Bonne lecture, Dominique.

Écrit par : Tania | 18/11/2013

Pour moi, Monet fut le premier peintre : le premier peintre dont j'ai vu les toiles, le premier peintre dont on m'a offert un livre, .... J'ai vécu longtemps sur les bords de la Seine, et je comprends tout à fait ce que vous rapportez de ce livre.
Merci de m'en parler. Je vais le commander, je pense.
Bonne journée.

Écrit par : Bonheur du jour | 19/11/2013

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Il semble que vous vous sentirez chez vous dans ce livre sans illustrations mais qui fait voir. Bonne journée à vous.

Écrit par : Tania | 19/11/2013

Monet peignait surtout des eaux douces et calmes, entourées d'arbres et couvertes de nymphéas, enveloppées de brumes au petit matin , comme autant de cocons d'ouate rassurants. Quelques exceptions bien sûr comme "mer agitée à Etretat"
La surface de l'eau était pour lui un miroir déformant qui multipliait tout par deux, mais où la symétrie des reflets n'était pas respectée, ajoutant du mystère à tout ce qui pouvait se passer dessous . Comme s'il nous suggérait qu'il existait sous la surface un autre monde à la fois identique et différent.
J'ai toujours été un admirateur de Monet, j'ai vu beaucoup de ses tableaux,j'ai visité Giverny mais je n'ai jamais eu l'occasion de voir son "bateau-atelier" . Alors merci beaucoup Tania de me permettre de l'ajouter à a collection.

Écrit par : gérard | 21/11/2013

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Noce raconte comme il se confrontait à "la mer terrible", 'la gueuse", comment en novembre 1885, par un temps glacial, une vague de marée montante l'a jeté à terre en emportant son matériel sous les portes calcaires d'Etretat : "Je me suis vu tout de suite perdu, car l'eau me tenait, mais enfin j'ai pu en sortir à quatre pattes, mais dans quel état bon Dieu ! avec mes bottes, mes gros bas et la gâteuse mouillés" (lettre à Alice).
Ravie de compléter votre collection, Gérard, bonne journée.

Écrit par : Tania | 21/11/2013

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