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23/09/2013

Le chantage du guet

Et te voici permise à tout homme (2011) est ma première incursion dans l’univers littéraire d’Eliette Abécassis, philosophe, romancière et essayiste française, et ce roman court m’a fait découvrir une coutume religieuse juive dont je n’avais jamais entendu parler, le « guet », point focal du destin de la narratrice qui se joue en quelque cent cinquante pages. Edifiant. 

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Anna, trente-huit ans, libraire à Paris, lève les yeux sur un homme à la voix mélodieuse : « Je cherche un livre, disait-elle. Un livre à offrir. Un livre qui ouvrirait une porte. » Elle l’accompagne à travers les rayons consacrés à la pensée juive, évoque quelques grands auteurs « qui avaient exploré la dimension humaine du judaïsme ». Sacha Steiner reviendra presque chaque jour à la librairie et peu à peu, l’homme, qui est photographe, s’installe dans la vie d’Anna et dans ses pensées. Elle finit par accepter de prendre un café avec lui et se présente, divorcée, mère d’une fille de huit ans. Lui est le fils de rescapés de la Shoah, « il n’avait jamais été proche de la religion. »

Ce dont n’ose lui parler Anna, « née dans une famille de stricte observance », c’est des lois religieuses qui régissent son mariage, même après un divorce civil. Sur sa relation de plus en plus forte avec Sacha, beau, amoureux, attentionné, pèse le refus de Simon, le père de sa fille Naomi : malgré le prononcé du divorce depuis presque trois ans, il ne lui a pas encore donné le guet (ou « guett », acte de divorce religieux juif, dont le titre du roman est une formule rituelle) que seul un mari peut donner à sa femme : « Eh bien, sache que tu ne l’auras jamais. »

Munie de la « kétoubbah » calligraphiée avec soin par son père, ce parchemin décoré où figurent toutes les circonstances et obligations du mariage, Anna espère trouver compréhension et soutien chez un rabbin du Consistoire, mais celui-ci confirme la règle – « c’est le mari qui décide ». Il ne peut y être contraint, cela ôte toute valeur au guet. Et sans ce dernier, une femme ne peut se remarier ni avoir de contact avec un autre homme. Un enfant d’une autre union serait un « mamzer », un bâtard, « qui ne pourrait jamais se marier religieusement, sinon avec un autre enfant adultérin, et ceci pour dix générations. » Peut-être pourrait-elle négocier le partage de leur patrimoine ?

Sacha ne comprend pas qu’Anna, divorcée, ne se comporte pas en femme libre, mais en femme mariée. Simon, pour sa part, réclame une nouvelle chance, des vacances ensemble avec leur fille à la montagne, en échange de quoi, si cela n’aboutit pas à une réconciliation, il lui donnera le guet. Anna s’y résigne. Sacha la surprend en se rendant au même hôtel qu’eux, pour être avec elle avant l’arrivée de Simon. Malgré tout, elle se refuse à lui, qui accepte de passer la nuit avec elle sans aller plus loin.

Cette semaine à la montagne est « terrible » : Simon se plaint de tout, ne parle que d’argent, « joue à l’époux et au père parfaits » en public, reprend son vrai visage dans la chambre. De retour à Paris, Anna revoit Sacha en secret, ils se découvrent plein de points communs, des lieux, amis, fêtes, qui auraient pu les faire se rencontrer des années avant. Mais rien n’est résolu. Une fois de plus, Anna comprend que son ex-mari l’a manipulée, qu’il ne tiendra pas sa parole, qu’il n’a jamais eu l’intention de lui rendre sa liberté.

Des bruits commencent à courir dans son entourage sur le fait qu’elle fréquente un autre homme. Simon réclame à présent la part d’Anna dans leur appartement. L’avocate consultée la met en garde quand elle lui fait part de son souhait de lui laisser tout son patrimoine. Les lois civiles la protègent, sauf si elle renonce d’elle-même, elle lui conseille donc de prendre encore le temps d’y réfléchir. Mais Anna veut sa liberté, même au prix fort, et dans le respect des lois religieuses. L’obtiendra-t-elle ?

Eliette Abécassis montre à travers les tourments d’Anna le conservatisme des juifs orthodoxes, pour la plupart attachés aux traditions, même si celles-ci maltraitent les femmes. Le grand écart entre le point de vue de Sacha, laïc, et celui d’Anna, soucieuse de ne pas rompre avec sa communauté, met leur amour à l’épreuve. Une spécialiste du droit rabbinique, prête à l’aider par désir de faire évoluer les règles, sera son seul appui.

Dans un entretien, la romancière attire l’attention sur le versant positif de cette histoire, Et te voici permise à tout homme est aussi une histoire d’amour et une quête de soi : « Oui, je voulais écrire un livre entre l’ombre et la lumière, pour montrer qu’il faut de l’ombre pour créer de la lumière. Ce n’est pas un principe théologique, mais plutôt en effet un message d’espoir. Après un divorce, il est possible de se reconstruire, et même de se trouver, et d’aimer comme jamais. »

Commentaires

"Un cri, un hurlement, un brulot" dit-elle.
On en est tout abasourdis...la religion qui aide (est-ce le mot?) à faire un scandaleux chantage.
Un combat de plus dont, comme toi, j’ignorais l'existence.

Écrit par : Colo | 23/09/2013

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Ah te voilà de retour! J'espère que tu as passé une agréable pause. Bonne semaine à toi, Tania!

Écrit par : Un petit Belge | 23/09/2013

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Le carcan des religions poussées à leurs extrêmes est vraiment épouvantable. Je n'ai lu qu'un roman d'Eliette Abecassis (Qmran), qui ne m'avait pas donné envie de réitérer avec l'auteur.

Écrit par : Aifelle | 24/09/2013

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PS. Je ne parvenais plus à laisser de commentaires chez toi depuis un moment, je viens de comprendre pourquoi. Un point virgule au lieu d'un point dans l'adresse e-mail !

Écrit par : Aifelle | 24/09/2013

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J'ai eu peur un instant, croyant qu'il s'agissait d'Agnès Abécassis qui vous correspond moins.

J'espère que vous avez bien profité de vos vacances, content de vous retrouver ici avec ce beau roman.

Je vois deux éléments que je ne veux pas confondre dans l'interview de EA: d'une part l'identité religieuse constitutive,originaire, qu'elle a choisi, religieuse donc contraignante (carcan), puis cet homme dominateur qui cherche à la manipuler. Ce dernier serait moins problématique sans l'Halakha.

Écrit par : christw | 24/09/2013

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Bonjour à toutes et à tous (moins JEA, l'allumeur de réverbères qui nous a quittés et dont j'ai lu les derniers messages avec émotion). Merci beaucoup pour vos commentaires.
Je suis bien rentrée et vous ai ramené, en plus du soleil, de bonnes nouvelles du Sud pour les prochains billets. (Celui-ci avait été programmé avant mon départ.) Mais me voilà encore requise par trente-six choses de la vie hors de la blogosphère. A bientôt.

Écrit par : Tania | 24/09/2013

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Un livre qui ouvre des portes... Essentiel
Quand la religion cadenasse toutes les portes...il faut sortir par la fenêtre.

Écrit par : la bacchante | 26/09/2013

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@ Colo : Merci de m'avoir fait lire ce livre. En plus de cette odieuse prérogative masculine, il est effarant de constater qu'une communauté liée par la même tradition religieuse rejette à ce point quiconque s'en écarte, a fortiori s'il en est victime.

@ Un petit Belge : Les vacances dans le Midi ont été excellentes à tout point de vue, je compte en partager quelques moments forts ici, comme tu peux déjà t'en rendre compte.

@ Aifelle : Je n'avais rien lu d'elle avant ce roman (ravie que tu puisses à nouveau laisser une trace de ton passage).

@ Christw : Une vision si contraignante de la religion me paraît relever de l'intégrisme. Tout au long de la lecture, j'espérais que l'héroïne s'en libère, comme Sacha l'y encourage, mais comme dit en réponse à Colo, la crainte du rejet familial et communautaire pèse terriblement sur ses choix. (Je ne connais pas cette autre Abécassis.)

@ La bacchante : C'est cela !

Écrit par : Tania | 27/09/2013

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Je ne connaissais pas cet usage terrifiant qui prouve une fois encore qu'il vaut mieux s'adresser au bon dieu qu'à ses saints. Merci de cet article fort intéressant. Voilà encore un livre qui me tente. A bientôt.

Écrit par : Armelle B. | 27/09/2013

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Bonjour, Armelle. Ce roman en aura surpris plus d'une, pourvu qu'il puisse contribuer à faire évoluer les choses.

Écrit par : Tania | 27/09/2013

Je ne connaissais pas cette terrible loi et reste toujours effrayée par l'acharnement que mettent les humains à se rendre la vie difficile. Un bon moyen de franchir un obstacle, certes (?). Mais pour quelques succès combien d'échecs et de vie en morceaux ? Merci pour cette découverte !

Écrit par : Annie | 29/09/2013

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Abécassis montre l'acharnement des uns à maintenir leurs privilèges sur les autres, vous l'avez compris. Bon dimanche, Annie.

Écrit par : Tania | 29/09/2013

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