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02/09/2013

Ouvrir sa porte

« N’avez-vous jamais pensé à tout laisser, délaisser, lâcher ? Vous libérer de toutes ces relations humaines lourdes d’un passé commun, chargées d’histoires remâchées, accommodées, rafistolées ? » Le premier roman de Verena Hanf publié au Castor Astral, Tango tranquille (2013), s’ouvre sur le ras-le-bol de Violette, la soixantaine, un soir de Noël. Dans son vieux fauteuil « vert fané », elle n’a pas envie de décrocher le téléphone, finit par le faire. C’est Lucienne, désolée d’apprendre qu’elle est seule chez elle – « Plaindre est son passe-temps favori. » 

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Sa cousine Micheline lui avait proposé d’être des leurs, mais Violette a décliné l’invitation, fatiguée de ces réunions de famille où elle fait « tache grise ». Elle ne supporte plus les intrusions de Lucienne – « tu te replies sur toi-même » – et lui demande de ne plus l’appeler : « Fous-moi la paix une fois pour toutes ». L’une et l’autre lui envoient des lettres, elles viennent même à Bruxelles sonner à la porte de sa maison, héritée du cousin Léo, mais elle ne leur ouvre pas.

« Depuis quelques années, c’est le calme total, le silence social. » Une carte de Richard, un vieil ami, est arrivée, qui lui demande de faire signe à Jean, mais elle n’y a pas répondu non plus, bien qu’elle pense souvent à lui. Pour ne pas se laisser aller, Violette s’est fixé un rythme, des habitudes, se lève tôt. « Car c’est seulement au petit matin que Bruxelles m’offre un air innocent, une certaine pureté, un calme de petits oiseaux. » En fermant sa porte, la voilà « libérée des liens, des lianes, des liaisons maléfiques », elle compte en profiter.

Enrique, sans papiers, n’a personne qui lui parle gentiment. Sa cousine Reina lui assure un toit, mais c’est tout petit chez elle, entre le bébé qui hurle et le mari qui fuit. Le jeune Bolivien connaît un peu de français, mais ne trouve pas de travail, alors il sort, il marche, pour oublier ceux qu’il a laissés derrière lui pour tenter sa chance en Europe. Une dame a mis une petite annonce, elle l’engage pour mettre son jardin en ordre, à cinq euros de l’heure. Mieux que rien.

Violette et Enrique – leurs récits se croisent – se rencontrent un jour en rue. Elle revient du magasin et surveille du coin de l’œil ce « petit jeune » qui marche lentement, sans but ; il ne faudrait pas qu’on lui arrache son sac. Et voilà que le sac en plastique des pommes de terre se déchire, et qu’il se précipite pour les ramasser – « Faut pas, jeune homme, je me débrouille très bien toute seule », mais elle lui ouvre l’autre sac puis le remercie.

Verena Hanf nous fait entrer dans la vie de ces deux solitaires que tout sépare : Violette a brisé ses anciennes relations, Enrique ne connaît personne ici. Entre souvenirs et discipline quotidienne, Violette dort souvent mal et le porto du soir n’y change rien. Quand elle pense trop à lui, elle se dit que Jean n’est plus là, « un point c’est tout ».

De retour d’une sortie en ville, elle reconnaît dans le métro le « maigrelet » croisé en rue : il fouille en vain ses poches en face de deux contrôleurs et Violette se surprend elle-même, interpelle son « filleul » et lui fait publiquement la leçon, ce qui le tire d’affaire. Elle, de son côté, se sent « forte et rajeunie ». Dans sa maison « forteresse », elle s’interroge sur ce jeune homme visiblement dans la dèche, et dehors, le cherche du regard.

Après l’avoir vu entrer dans une maison de l’avenue des Marronniers près du parc ou balayer les feuilles mortes sur le trottoir, Violette se décide à le saluer, et même à parler un peu. Enrique jardine ou bricole, selon ce qu’on lui propose ; en Bolivie il était instituteur, il a appris le français à l’université. Violette se met à passer régulièrement par là – « son sourire soulage mon silence social ». Mais en automne, il disparaît. Et elle tombe malade. Heureusement Luna, la Péruvienne qui l’aide pour le ménage, prend soin d’elle.

Une fois sur pied, elle reprend le chemin des courses et cette fois, c’est Enrique qui vient à elle. Violette accepte qu’il lui porte ses affaires, lui montre où elle habite. Enrique est à nouveau sans travail, elle l’invite à passer chez elle un de ces jours, elle aura peut-être quelque chose à lui proposer. La femme plutôt revêche du début, qui ne trouve d’apaisement que dans la musique, retrouve peu à peu le sens des autres.

Dans un style très dépouillé, familier, Tango tranquille raconte des choses de la vie toutes simples, parfois si compliquées quand on n’a pas ou plus de contact avec autrui. Après avoir fermé sa porte, Violette l’ouvre à nouveau, et c’est la vie qui entre. D’abord avec Enrique, puis avec un ancien amour qui donne son titre au roman. De père allemand et de mère égypto-libanaise, Verena Hanf vit à Bruxelles. Dans Les vendredis de Vincent, elle avait déjà révélé une attention singulière aux rapports humains, aux rencontres entre des êtres qui pourraient s’ignorer s’ils ne gardaient ouverte ou entrouverte la porte de leur cœur.

Commentaires

un roman qui, mutatis mutandis, semble présenter des points communs avec :
- "A deux c'est plus facile", un film d'Emilie Deleuze (2009) avec Luce Radot et Michel Galabru. Lui a 84 ans. Elle, 18 ans, est montée à Paris pour terminer des études artistiques. Une solitude + une solitude = ???

Écrit par : JEA | 02/09/2013

J'ai remarqué ce roman, je ne sais plus où. Rencontre hautement improbable et pourtant .. il suffit de laisser une porte entrouverte. Le début me fait penser à "se perdre avec les ombres" de F. Lefevre. Des femmes pour qui la soixantaine signifie le rejet de tout ce qui a précédé. Après bien sûr c'est très différent.

Écrit par : Aifelle | 02/09/2013

À l'heure où les informations circulent plus que jamais, où tout s'apprend, se sait vite et beaucoup, les chemins du cœur s'appauvrissent dans une société de plus en plus individualiste, effarouchée. Je redis votre conclusion, garder ouverte la porte du cœur.

Voilà un roman bienvenu avec une merveilleuse couverture.

Écrit par : christw | 03/09/2013

@ JEA : C'est cela. Il est parfois plus facile, il est vrai, de parler avec quelqu'un avec qui on n'a rien vécu. (Mais combien précieuses aussi les amitiés qui se bonifient avec les années.)

@ Aifelle : S'adresser la parole, c'est si simple et pourtant certains s'en méfient, en ville sans doute plus souvent qu'à la campagne.

@ Christw : Rester sur son quant-à-soi sans se renfermer, en effet. J'aime aussi cette couverture.

Écrit par : Tania | 03/09/2013

La première phrase de ton billet est terrible ! mais elle contient la suite positive car on sent bien qu'il faudra se libérer de la noirceur et ce sera la réponse. A lire, à lire en plus c'est du belge !

Écrit par : MH | 03/09/2013

Du passé on ne fait jamais table rase. Violette n'est pas du genre à arrondir les angles, mais tu l'as compris, ce repli sur soi n'est pas définitif.

Écrit par : Tania | 03/09/2013

J'ai beaucoup aimé votre article qui donne vraiment envie de lire ce roman ! Oui, le repli est parfois nécessaire si, par ailleurs on sait le remplir de choses qui font du bien. La porte s'ouvrira à nouveau, quand il sera temps !

Écrit par : Annie | 07/09/2013

Heureuse que vous vous intéressiez à "Tango tranquille", Annie. Que ceux et celles qui le liront n'hésitent pas à partager ici leurs impressions.

Écrit par : Tania | 07/09/2013

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