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30/05/2013

Mots perdus

Lire avec Marthe Robert  / 7     

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Deuil et mélancolie des mots perdus. – Qu’est-ce qui les a chassés du discours quotidien, où ils marquaient pourtant le besoin de la nuance, de la différence, et, au physique comme au moral, l’inépuisable variété des phénomènes humains ? Où sont partis le débonnaire, l’affable, le bonhomme ou le bonasse, l’atrabilaire ou le chafouin ? Où, le chenapan, le papelard, le doucereux ? Le salace, le graveleux, le salé ont complètement succombé au porno ; l’acrimonieux et le sarcastique s’abolissent dans l’agressif ; le piquant cède la place à l’intéressant, tandis que la charmeuse ou la sorcière, la sainte-nitouche ou la virago, et combien d’autres mots si propres à diversifier choses et gens, tombent dans le néant créé en hâte par notre rage de nivellement (comme si de tout fourrer dans la grisaille de l’uniforme avançait le règne de l’égalité). (…)

Marthe Robert, La vérité littéraire, Grasset & Fasquelle, 1981 / Biblio essais, 1983.

28/05/2013

Pas d'emploi

Lire avec Marthe Robert / 6      

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« Un homme qui ne trouve pas d’emploi est une figure infiniment plus tragique que n’importe quel Hamlet ou Œdipe. » On chercherait en vain cette phrase dans le discours politique d’un contemporain, lequel, d’où qu’il vienne, est tellement figé par les stéréotypes qu’il ne laisse plus rien passer de vrai. D’après Alice James, la sœur de William et d’Henry, qui la cite dans son Journal, la phrase a été prononcée par un certain John Morley qui, en 1866, avait été premier secrétaire pour l’Irlande au gouvernement britannique. Je ne sais si ce Morley a accompli d’autre part une œuvre mémorable, mais il a bien mérité de passer à la postérité, ne serait-ce que pour sa compréhension profonde du seul drame humain qui, quoique aussi vieux que la civilisation, n’a jamais eu accès aux hauteurs de la tragédie. 

Marthe Robert, Le Puits de Babel, Grasset & Fasquelle, 1987 / Biblio essais, 1988.

27/05/2013

Ambiguïté du « néo »

Lire avec Marthe Robert / 5      

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Du seul fait qu’il se réclame de quelque chose, qui l’a précédé, pour le renouveler sans doute, mais aussi en soulignant sa volonté de renouer avec une certaine portion du passé, le néo se trouve du même côté que le rétro, à ceci près toutefois qu’il utilise l’anachronisme pour faire neuf, tandis que le rétro cherche à se donner des airs d’ancien, sans vouloir réellement tromper.

Marthe Robert, La vérité littéraire, Grasset & Fasquelle, 1981 / Biblio essais, 1984.

25/05/2013

Fenêtre ouverte

Lire avec Marthe Robert / 4      

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Ce qui importe d’abord dans la vie, selon un rabbin du Talmud : transformer son miroir en une fenêtre ouverte sur la rue. C’est aussi la loi de toute littérature vraie, la fausse étant celle où l’auteur se contente de se contempler, en prétendant de surcroît que le lecteur y trouvera autant de joie qu’il en a pris lui-même à sa propre image.

Marthe Robert, La tyrannie de l’imprimé, Grasset & Fasquelle, 1984 / Biblio essais, 1986.

23/05/2013

Traduction

Lire avec Marthe Robert / 3  

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http://bisart.bluepundit.eu/index.php?id=53

« On ne donne pas au traducteur l’importance décisive, qui lui revient en fait, je ne dis pas seulement dans la diffusion de la littérature, mais dans la circulation et la fabrication des idées. Qu’on imagine pourtant à quoi la Bible, n’eût-elle été connue que dans sa langue et son pays d’origine, se fût trouvée nécessairement réduite. Il n’est pas de religion, pas de doctrine, pas d’innovation dans l’ordre intellectuel qui ne doive entièrement à la traduction ses chances d’expansion et son pouvoir de durer. »

Marthe Robert, Livre de lectures, Grasset & Fasquelle, 1977 / Biblio essais, 1983.

21/05/2013

Ecrits

Lire avec Marthe Robert / 2      

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Les grands livres changent la vie, les bons l’éclairent, les mauvais l’attristent non seulement parce qu’ils sont mauvais, et qu’ils prolifèrent, mais parce qu’ils ont toujours quelque côté par où l’on pourrait les avoir écrits.

Marthe Robert, Livre de lectures, Grasset & Fasquelle, 1977 / Biblio essais, 1983.

20/05/2013

L'intéressant

Lire avec Marthe Robert / 1     

La catégorie de « l’intéressant ». – Elle tend de plus en plus à évincer toutes les autres dans le lexique de la critique quotidienne, d’abord sans doute à cause de sa commodité, mais aussi parce qu’elle rend d’énormes services à la masse de produits du jour qui n’appellent pas de qualificatifs plus précis. Personne n’aurait l’idée de dire « intéressante » une œuvre classique ou simplement classée, le mot, c’est évident, est strictement réservé à ce qui n’a pas et n’aura peut-être jamais de place dans l’ordre de la durée.

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Lié à l’apparition de quelque chose dont nul ne sait combien de temps il mettra à passer, l’intéressant laisse en blanc toutes les qualités que l’objet actuel possède au mieux virtuellement, en revanche il souligne à gros traits la seule valeur qu’il puisse avoir à la rigueur, en tant que ce qui se fait aujourd’hui parmi nous, pour nous, à l’image même de nos incertitudes et de notre précarité. L’intéressant expulse du vocabulaire le beau, le vrai, le juste ou le faux, le manqué ou le réussi, pour ne parler que de l’ici et du maintenant où le contemporain trouve une preuve de sa propre existence, et comme une justification, voire une exaltation de son propre flottement dans un présent mal cerné. Il dit en somme qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, qu’aujourd’hui vaut bien hier, qu’il vaut même plus puisque rien n’en sort qui ne soit formé de notre substance, tramé avec les fils de notre singularité. Mais s’il console le présent en lui montrant l’attrait et l’abondance de ses produits – l’intéressant est aussi nombreux que le vrai est rare –, il a surtout pour but de faire obstacle au jugement, car il n’y a pas de jugement de l’instant en matière de création, afin de pouvoir remplacer les attendus de la rigueur critique par la complaisance vague de l’opinion. »

Marthe Robert, Livre de lectures, Grasset & Fasquelle, 1997 / Biblio essais, 1983.

18/05/2013

Fascination

« Je veux en somme demander aux livres qui me sont tombés un jour entre les mains ce qu’il en est de la littérature en général, ce qui justifie son extraordinaire pouvoir social et de quel fonds mal exploré elle tire toujours sa fascination. »

Marthe Robert, Livre de lectures 

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Un rappel : il reste 16 jours pour soutenir le projet "Pour Rosé" sur http://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/rose?ref=simi...


16/05/2013

Avec Marthe Robert

Tandis que je vous prépare quelques extraits choisis pour les deux semaines qui viennent – espérant trouver plus de chaleur dans le sud de la France – je me décide à vous écrire quelques mots sur la grande lectrice avec qui je vais vous laisser, en bonne compagnie (vous en jugerez). 

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J’ai puisé dans le Livre de lectures de Marthe Robert (1914-1996) et je me désole de ne pas trouver davantage de renseignements sur la Toile pour vous parler d’elle, que je connais par ses livres, et que j’aurais aimé connaître aussi en personne. C’est Kafka qui m’a fait découvrir son nom, son cher Kafka sur qui elle a tant écrit : de l’Introduction à la lecture de Kafka (1946) à Seul, comme Franz Kafka (1969).

Essayiste et traductrice nourrie de littérature et de psychanalyse, Marthe Robert « occupe dans la géographie de notre monde intellectuel une place inassignable, et pourtant irremplaçable. » (Livre de Poche) Tournée surtout vers la littérature en langue allemande, langue qu’elle a apprise « parce que son père, combattant dans la Première Guerre mondiale, était devenu un militant de la paix » (Wikipedia), elle a traduit entre autres le Journal de Kafka, « triplement suspect aux yeux des Tchèques » de Prague par le fait qu’il était juif, parlait allemand et était le fils d’un commerçant dont la plupart des employés étaient tchèques.

La notice consacrée à Marthe Robert sur « L’Encyclopédie libre » ne nous apprend pas grand-chose de sa vie, mais la bibliographie de cette spécialiste de Kafka parle pour elle. Etonnant tout de même d’apprendre là qu’elle a eu pour premier mari un peintre, et pour second un psychanalyste, alors que les notices concernant ces messieurs ne citent même pas le nom de Marthe Robert (ni rien de leur vie privée). Et c’est ainsi que le nom des femmes (intellectuelles, artistes, etc.) continue trop souvent à être gommé des tablettes de l’histoire.

Roman des origines et origines du roman (1972) est une lecture essentielle pour qui s’intéresse au genre romanesque. Genre « indéfini », le roman est « passé du rang de genre mineur et décrié à une puissance probablement sans précédent » et règne à présent sur la vie littéraire, « genre révolutionnaire et bourgeois », « libre jusqu’à l’arbitraire et au dernier degré de l’anarchie ».

« Les histoires à dormir debout sont de celles qui tiennent le mieux éveillé », écrit-elle à propos des contes. S’inspirant du « roman familial des névrosés » selon Freud, elle distingue « deux façons de faire un roman : celle du bâtard réaliste, qui seconde le monde tout en l’attaquant de front ; et celle de l’enfant trouvé, qui, faute de connaissances et de moyens d’action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie. » Dans la première catégorie, Balzac, Hugo, Tolstoï, Dostoïevski, Proust, Faulkner, Dickens… Dans la seconde, Cervantes, Hoffmann, Kafka, Melville… Où situer Flaubert ? La réponse de Marthe Robert sintitule En haine du roman.

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Pour vous, j’ai feuilleté les quatre tomes de son Livre de lectures, « une sorte de Journal non daté » où elle s’est donné pour but de « relever au jour le jour ce que le fait littéraire a de flou, de fuyant et d’incompréhensible au fond sous ses airs rassurants de phénomène classé ». Je vous en souhaite bonne lecture. 

14/05/2013

L'âge du silence

« Un matin, alors qu’elle fouillait dans les caisses, elle découvrit l’exemplaire moisi de L’histoire de l’amour. Elle n’avait jamais entendu parler du livre, mais le titre attira son attention. Elle le mit de côté et, un jour où il y avait peu de clients, elle lut le premier chapitre, intitulé « L’âge du silence ».

Le premier langage des humains était fondé sur les gestes. Il n’y avait rien de primitif dans ce langage qui coulait des mains des hommes et des femmes, rien de ce que nous disons aujourd’hui qui n’aurait pu se dire à l’aide de l’ensemble infini de gestes possibles avec les os minces des doigts et des poignets. Les gestes étaient complexes et subtils, ils nécessitaient une délicatesse de mouvement qui depuis a été complètement perdue. 

Pendant l’âge du silence, les gens communiquaient davantage, et non pas moins. La simple survie exigeait que les mains ne soient presque jamais au repos, et ce n’était que durant le sommeil (et encore) que les gens cessaient de se dire des choses. »

Nicole Krauss, L’histoire de l’amour 

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