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13/05/2013

D'une Alma à l'autre

Dédié en premier à ses grands-parents « qui (lui) ont appris le contraire de la disparition », en second à son époux, le premier roman traduit en français de Nicole Krauss (par Bernard Hoepffner) s’intitule L’histoire de l’amour (2005). Comme dans La grande maison, le récit déploie plusieurs intrigues, mais ses personnages que tout semble séparer vont peu à peu se rejoindre dans leur quête de vérité et de bonheur. 

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© Jean Lambert-Rucki (Cracovie, 1888 - Paris, 1967) 

Il y a d’abord le vieux Léopold Gursky qui fait chaque jour « un effort pour être vu » par quelqu’un : demander quelque chose dans un magasin, hésiter, sortir sans rien acheter, par exemple. Ou même, expérience périlleuse, en réponse à une petite annonce, poser nu devant une classe de dessin pour quinze dollars. Léo a travaillé cinquante ans comme serrurier chez un cousin. Son ami d’enfance, Bruno, s’est installé dans le même immeuble que lui, il passe régulièrement et multiplie les attentions.

Enfant, Léo aimait écrire. Son premier livre parlait de Slonim, l’endroit où il vivait en Pologne, puis il a écrit une fiction « pour la seule personne de Slonim dont l’opinion (lui) importait » : son amie Alma. Son troisième livre, sa lectrice bien-aimée n’a pu le lire, partie en Amérique dès 1937 – « Aucun Juif n’était plus en sécurité. » Sa mère a sauvé Léo en l’envoyant se cacher dans la forêt, il y est resté trois ans et demi, avant de rencontrer des Russes et d’échouer pour six mois dans un camp de réfugiés. Les autres membres de sa famille n’ont pas survécu à la Shoah.

En 1941, il est parti chez un cousin à New York. Quand il a retrouvé Alma, elle lui a appris qu’elle était enceinte de lui quand elle avait quitté la Pologne. Isaac, son garçon, est le frère d’un autre enfant né deux ans plus tard, Alma a épousé le fils de son patron. « Tu as cessé d’écrire. Je te croyais mort. » Elle refuse de le suivre à présent.

Une nuit, quelqu’un appelle Léo pour une porte à ouvrir à l’autre bout de la ville. Il ne travaille plus, mais l’homme insiste, et Léo va le dépanner. Dans la bibliothèque de cette belle maison, il y a un recueil de nouvelles d’Isaac Moritz, Maisons de verre. Léo étonne le propriétaire en se déclarant le père de l’écrivain – il suit la vie de son fils, année après année, il s’est même rendu à une de ses lectures publiques, sans jamais avoir trouvé la force de lui dire qui il était. Mais un jour, il met dans une enveloppe kraft toutes les pages qu’il a écrites et les lui envoie.

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Alors commence le récit d’une autre Alma, Alma Singer, qui va avoir quinze ans. Elle écrit sur sa famille, sur son frère Bird, sur leur mère inconsolable de la mort de leur père. Celle-ci est traductrice. Un certain Jacob Marcus lui écrit pour lui demander de traduire en espagnol, contre une bonne rémunération, « L’Histoire de l’amour » de Zvi Lirvinoff, un Polonais exilé au Chili en 1941, un livre publié par une petite maison d’édition et devenu quasi introuvable. Or l’héroïne de ce roman porte le même prénom qu’Alma. Coïncidence qui ne va cesser de lintriguer.

Et puis Léo Gursky apprend par le journal la mort de son fils romancier à l’âge de soixante ans. Il décide d’aller à ses funérailles, s’achète avec peine un costume convenable et arrive en retard, à la fin de la cérémonie. Bernard, le demi-frère d’Isaac, n’accorde de l’attention au vieillard que lorsqu’il lui parle de Slonim. Chez Bernard, Léo reconnaît une photo d’Alma enfant avec lui, que ses fils ont trouvée à la mort de leur mère quelques années plus tôt. Il la subtilise avant qu’on le reconduise chez lui.

L’histoire de l’amour, par tours et détours, révèle peu à peu les dessous de textes écrits par quelqu’un, confiés à quelqu’un d’autre, et leurs voyages dans l’espace et dans le temps. A Slonim, Alma avait plus d’un admirateur : « Elle était douée pour garder les secrets. » A New York, la jeune Alma Singer espère un improbable rendez-vous avec une autre Alma. Il faut parfois se perdre pour trouver.

Dans un entretien, Krauss répond à la question « A quoi sert la littérature ? » :
« Bellow disait que la littérature est une compensation pour la méchanceté du monde. J’aime ce mot : compensation. Je dirais aussi que la littérature est une longue conversation sur ce que c’est d'être humain. Les grands livres nous empêchent de nous recroqueviller face à la peur, ils réduisent la distance entre les individus, ils nous enseignent l’empathie. » (Libération)

Commentaires

Rien que pour la citation qui clôture le billet, j'ai envie de vous suivre avec Nicole Kraus. J'ai "La grande maison" sur ma liseuse depuis longtemps.
"...la littérature est une longue conversation sur ce que c’est d'être humain.": qu'espérer de plus, de mieux ?

Écrit par : christw | 13/05/2013

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Le mauvais temps qui nous retient à l'intérieur est propice à ce genre de conversation, non ? Bonne journée.

Écrit par : Tania | 13/05/2013

un des livres qui m'a enchanté avant d'avoir un blog, je l'ai lu, fait lire à mes filles et pour toutes cela est un excellent souvenir de lecture
j'ai beaucoup élagué ma bibliothèque mais celui là est resté pour l'écriture, pour les personnages, pour l'hymne à la vie et à l'amour

Écrit par : Dominique | 13/05/2013

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Bonjour, Dominique. Chouette transmission de mère en filles.

Écrit par : Tania | 13/05/2013

J'ai beaucoup aimé ce roman, lu il y a quelques années (sais-tu que tu as la chance d'avoir une expo de Fabienne Verdier jusqu'en Août, à Bruxelles ?)

Écrit par : Aifelle | 13/05/2013

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Je n'en ai lu que du bien jusqu'à présent. (Oh merci, Aifelle, je n'avais pas vu l'annonce de cette expo - et à la Maison d'Erasme en plus.)

Écrit par : Tania | 13/05/2013

j'ai lu d'autres avis sur le livre de nicole krauss - je finirai probablement par me laisser tenter :)

Écrit par : niki | 13/05/2013

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Ce roman est à présent disponible en Folio, pour info. Je t'en souhaite bonne lecture si tu te décides, Niki.

Écrit par : Tania | 13/05/2013

j'ai lu et apprécié La grande maison
j'avais commencé L'histoire de l'amour mais je n'avais pas réussi à "rentrer" dans le texte...
je ferai donc une deuxième tentative ;-)
(et tu as raison, avec ce temps de coin de feu, je lis tous les soirs :-))

Écrit par : Adrienne | 13/05/2013

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Il est vrai que le récit en est assez labyrinthique, avec ses faits et ses personnages incertains, qui se révèlent plus tard différents de ce que l'on avait cru. Du bois dans ta cheminée ?

Écrit par : Tania | 13/05/2013

Une grande découverte dans mon parcours de lectrice, pas seulement pour ses livres, mais aussi pour sa réflexion sincère et touchante sur la littérature. Pour ceux qui comprennent bien l'anglais, beaucoup d'interviews intéressantes sur la toile qui valent le détour. Par exemple: http://youtu.be/2WrCIY3T8zs
Bonne semaine à vous!

Écrit par : D. | 13/05/2013

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Merci pour le lien vers cet entretien. Nicole Krauss aborde beaucoup de thèmes essentiels dans ses deux romans traduits, nous la suivrons certainement.
Bonne semaine, D.

Écrit par : Tania | 14/05/2013

"Les grands livres nous enseignent l'empathie". Oui, oui, oui, trois fois oui ! Ils aident à développer les sens aussi.
Je viens de lire "Entre les bruits" de Belinda Cannone, on y apprend à entendre alors que lire est un acte silencieux....

Écrit par : Euterpe | 15/05/2013

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Bonjour, Euterpe. Tu m'intrigues avec ce livre, je note le titre.

Écrit par : Tania | 16/05/2013

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