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17/09/2012

Sans y toucher

Loin de la vie de bohème, les personnages d’Angela Huth, dans De toutes les couleurs (Colouring in, 2004), tiennent à leurs habitudes. Isabel et Dan Grant forment un « couple sympa » sans histoire aux yeux de leur fille, Sylvie, comme de Gwen, leur femme de ménage. Isabel vient d’avoir quarante ans et n’aime pas qu’on perturbe son « train-train quotidien ». Sylvie et Dan partis, elle monte à son atelier sans parler à qui que ce soit, elle n’y a pas de téléphone, pendant que Gwen commence à passer l’aspirateur en bas. 

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http://orlane.artblog.fr/737392/masque-venitien/

Dans le grenier, toute la matinée, Isabel confectionne des masques, les commandes ne manquent pas. Il suffit d’un message sur le répondeur pour l’agacer : Dan a invité Bert Bailey à dîner et ils tombent d’accord pour proposer à Carlotta, une amie d’enfance, trente-six ans et célibataire, de se joindre à eux. Dan se réjouit de revoir son vieil ami qui a travaillé à l’étranger, d’abord pour l’armée, puis pour une compagnie pétrolière, sans jamais se marier. Il vient de rentrer de New York pour se réinstaller à Londres. S’il gagne bien sa vie dans l’import-export, Dan cultive une autre passion dont il aime parler avec Bert : le théâtre. Sa première pièce a remporté un succès inattendu, mais depuis, il en a écrit plein d’autres dont personne ne veut.

Pour faire entendre le point de vue de ces six personnages, Angela Huth leur donne la parole tour à tour, comme si chacun tenait une sorte de journal. Les impressions de Gwen, qui adore travailler chez les Grant – elle ne se sent nulle part ailleurs aussi bien que dans leur maison où elle travaille depuis neuf ans – donnent un aperçu extérieur de cette famille bourgeoise : une femme posée, aimable, parfois un peu dans la lune ; un homme digne et charmant, courtois ; une fille « bonne fille, mais lunatique et têtue comme une mule ».

La mise en situation est assez lente, le temps de présenter les uns et les autres. Le bonheur serait-il de trouver une place, un endroit où l’on se sente bien ? Pour Isabel, c’est très clairement son atelier – « mes plumes, les perles, tous ces bouts de tissus sont toute la couleur qu’il me faut. » Pour Bert, heureux de retrouver l’Angleterre, ce n’est sans doute plus sa maison londonienne qui a grand besoin d’être rafraîchie. Carlotta lui propose ses services, elle a été décoratrice d’intérieur avant de se lancer dans le marketing. Elle l’agace, mais il n’ose refuser.

Carlotta va-t-elle réussir à séduire Bert ? Cette question récurrente dans la première partie du roman va peu à peu s’insinuer dans les rapports entre les quatre amis. Carlotta sent qu’Isabel la discrète, la fidèle épouse, la femme secrète, ne lui dit pas tout à propos de ses contacts avec Bert. Quant à Dan, il n’est pas tout à fait insensible aux provocations de la tapageuse amie de son épouse bien-aimée.

De toutes les couleurs suit surtout cette trame sentimentale. A l’opposé des ambiances feutrées, on découvre aussi les problèmes de Gwen, harcelée par un homme avec qui elle s’est liée un certain temps, et qu’elle craint à tout moment de retrouver sur ses pas. Il  l’espionne partout, se campe même parfois en face de la maison des Grant. Elle n’ose en parler à personne.

« C’est une chose de vivre seul quand vous êtes dévoré par une passion telle que la peinture, l’écriture, la musique ou autre – mais c’est tout autre chose quand vous n’avez rien de particulier à faire », remarque Rosie, une vieille et sympathique artiste-peintre qui habite une « petite maison de silex et de briques » près des marais à Norfolk ; enfant, Bert jouait dans son jardin, qu’elle a considérablement embelli.

Est-ce la structure fragmentée du roman ? la manière dont l’auteur aborde les émotions, sans y toucher vraiment ? Je suis restée à distance de ces chassés croisés amoureux, mêlés ici aux tournants de l’âge. A relire quelques-uns de ses titres – L’invitation à la vie conjugale (1991), Une folle passion (1994), Tendres silences (1999) –, on comprend qu’Angela Huth a choisi les affaires de cœur comme thème de prédilection.

Mais voici le résumé de Pierre Maury, plus enthousiaste : « Cachotteries : le titre d'une pièce que Dan commence à écrire. Inspiré, pour une fois, par sa vie réelle. Car les six personnages du roman ont tous quelque chose à cacher aux autres. Alors qu'ils ne sont pas coupables. Autour de petites tentations sans importance, Angela Huth déstabilise des existences tranquilles. Les questions que chacun se pose prennent des dimensions inattendues. Et on observe cette danse du désir avec un sourire au coin des lèvres tant elle est plaisante. » (Le Soir, 27/10/2006)

Commentaires

Dommage, je crois avoir lu un roman de cette auteure mais il ne m'a laissé aucun souvenir, il ne devait pas être beaucoup plus convainquant que celui là

Écrit par : Dominique | 17/09/2012

un jour, on se lasse, même de jouer à cache-cache...

Écrit par : JEA | 17/09/2012

@ Dominique : "Les filles de Hallows Farm" m'ont davantage intéressée. (Un film en a été tiré : "Trois Anglaises en campagne")

@ JEA : Le vague à l'âme est difficile à déguiser, en effet.

Écrit par : Tania | 17/09/2012

Une lecture "distancée" d'un livre "plaisant"... et je te vois même le tenir en mains d'une manière nonchalante, je me trompe ? Ensuite le livre à peine fermé, les personnages s'évaporent par le trou crânien du masque ;-)

Écrit par : MH | 17/09/2012

Il y a une suite, beaucoup moins interessante ("Souviens-toi de Hallow Farm": ça se passe juste après la guerre, et on y suit Prue en particulier). Mais détail intriguant, la suite des aventures des trois héroines ne colle pas avec les 1er et dernier chapitres des "Filles de Hallow Farm" ;-)

Écrit par : Cuauhtli | 18/09/2012

ce que j'aimerais trouver, c'est un livre qui soit à la fois gentiment sentimental (ça fait tellement de bien ;-)) et littérairement bien écrit et bien construit.
Est-ce que ça existe?

Écrit par : Adrienne | 17/09/2012

@ MH : C'est vrai, MH, ce n'est pas un de ces livres dont la trace s'imprime en nous - juste une "évaporation" : bien trouvé.

@ Adrienne : "Gentiment sentimental" et de la bonne littérature ? Il me semble que les sentiments ne soient pas matière si légère. En lisant ta question, Adrienne, j'ai d'abord pensé aux Russes, mais rien de mièvre chez eux, à Elsa Morante (à relire), à... Un beau sujet de dissertation. @ Toutes & tous : si vous avez un titre à suggérer ?

Écrit par : Tania | 17/09/2012

@ Cuauhtli : Merci pour cette précision, même si cette suite semble décevante.

Écrit par : Tania | 18/09/2012

and the rest is silence ;-) mais je continue d'espérer! merci Tania!

Écrit par : Adrienne | 19/09/2012

Encore un auteur que je ne connais pas. Je lirai plutôt ceux que tu as aimés.

Écrit par : mado | 19/09/2012

Merci de ton passage, Mado.

Écrit par : Tania | 19/09/2012

J'en ai lu plusieurs de l'auteur, je dirais dans des moments de paresse où l'on a besoin surtout de se mettre du baume facile au coeur. Dans ce cadre là, j'en ai apprécié quelques uns, surtout les premiers. Mais je l'ai abandonnée sans même y penser, il doit bien y avoir une raison ..

Écrit par : Aifelle | 22/09/2012

Angela Huth montre des personnages qui nous ressemblent, dans la vie ordinaire. C'est cela qui m'intéresse dans ses romans, cette façon de faire exister les silences et les vides qui s'insinuent dans une vie de couple ou de famille, les non-dits entre amis, les rêveries non partagées qui s'installent parfois durablement dans les esprits.
"De toutes les couleurs" rompt avec le récit traditionnel au passé qui me semble mieux porter cette thématique, mais je ne voudrais pas rejeter l'auteur pour autant. C'est pourquoi j'ai repris pour terminer le point de vue de Pierre Maury avec cette formule très juste : "Angela Huth déstabilise des existences tranquilles."
Bon week-end, Aifelle.

Écrit par : Tania | 22/09/2012

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