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05/01/2012

Ensemble séparément

Ma vie de Sofia Tolstoï (suite)

 

Sa vie avec Tolstoï ? « Nous vivions ensemble séparément », dira celle qu'il appelle « Sonia » dans les quelque neuf cents lettres à sa femme conservées et publiées. En 1891, Sofia Tolstoï prend conscience de l’éloignement entre sa fille Macha et elle, « irrémédiablement étrangères l’une à l’autre ». Elle manque de temps pour tout, s’occupe de leurs propriétés. Un article dénonce le « pharisaïsme » de Tolstoï : il incite à tout donner mais laisse sa femme faire commerce de ses droits d’auteur. Le comte décide de partager ses biens entre les membres de sa famille.

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La famille Tolstoï en 1887

Sofia s’étonne du rejet de Tolstoï envers l’art et la musique dans ses écrits « alors qu’il les aimait aussi passionnément. » Tous deux trouvent la vie à la campagne « bien plus attirante, simple et facile ». Ils apprécient d’y vivre au printemps avec leurs neuf enfants. Sofia souffre d’être un « instrument sexuel » pour son mari qui ne lui montre pas d’amour par ailleurs.

 

Elle se rend à Saint-Pétersbourg dans l’espoir d’intégrer La sonate à Kreutzer aux œuvres complètes : Elena Cheremetiev lui a obtenu d’être reçue par le tsar. Elle espère ainsi démentir l’image de victime qu’on lui attribue depuis la publication de ce récit. Au Palais Anitchkov, le tsar, très aimable, évoque l’influence de Tolstoï sur le peuple et sur la jeunesse ; elle défend son enseignement basé sur les valeurs évangéliques, sans menace pour l’ordre public. Quand elle demande au tsar de lire lui-même les œuvres de l’écrivain en premier pour en juger, et non le comité de censure, il lui répond favorablement, lève la censure sur La Sonate à Kreutzer. Dans la foulée, elle est reçue par l’impératrice Maria qui l’accueille en français. C’est un succès. Le tsar l’a jugée « sincère, droite et sympathique ».

 

A Iasnaïa Poliana, le partage des biens soulève des discussions, Macha renonce à sa part, mais sa mère la préserve et pourra la lui donner plus tard, quand elle en aura besoin. Tolstoï rédige Les carnets d’une mère. L’ambiance est négative, on se querelle sur le régime végétarien, l’héritage, l’Eglise, les femmes… Quand elle refuse que Tolstoï renonce à tous ses droits d’auteur, il la juge « cupide et bête ». Elle quitte la maison, désespérée, pense se jeter sous un train à la gare. Heureusement son propre frère y est, par hasard, il aperçoit son « air terrible » et l’apaise.

 

Tolstoï ne veut pas l’accompagner à Moscou où elle doit inscrire les enfants au lycée, puis se ravise, mais bientôt il s’absente pour distribuer des vivres aux victimes de la famine dans les campagnes. Par voie de presse, il annonce renoncer à tous ses droits sur les œuvres publiées depuis 1881 et futures. Du coup, La Sonate à Kreutzer est à nouveau censurée. Sofia décide d’écrire un pendant à ce récit du point de vue de l’épouse.

 

Elle reste seule en ville tandis que Tolstoï et ses filles voyagent pour organiser des soupes populaires. La situation des paysans est terrible. Sofia rédige elle-même un appel aux dons et récolte des centaines de milliers de roubles au profit des affamés, étonnée de la confiance envers sa famille qui organise les distributions de vivres. Elle-même accompagnera Tolstoï dans ses tournées pour répondre à cette « misère immense ».

 

Le régime est de plus en plus critiqué, on accuse Tolstoï d’inciter à la révolution. Lui-même souffre des effets pervers de l’aide qui suscite jalousie, cupidité, tromperies. Une traduction subversive de l’anglais Dillon (« Le peuple se soulèvera ») fait scandale à Moscou. Des rumeurs folles circulent, le tsar attend un démenti de Tolstoï. Sofia le rédige, mais le ministère de l’Intérieur refusant de le laisser publier, elle l’envoie directement à plusieurs journaux. Ils décident ensuite de ne plus réagir à tout cela. L’important, ce sont les réfectoires ouverts, les refuges pour les enfants. Le typhus aggrave encore la situation. Tania, épuisée, tombe malade.

 

Tolstoï écrit Le royaume de Dieu, les visites des « obscurs » commencent à lui peser. Sa santé, celles de Tania, de Liova déclinent. Iasnaïa Poliana est attribué dans le partage à Sophia et à Vanetchka. A nouveau, elle est en désaccord avec son mari qui ne voit « rien de moral » dans la musique alors qu’elle en retire tant d’apaisement. Elle est préoccupée par Liova au service militaire, par ses filles privées de vie personnelle, par la différence d’âge qui se marque entre son mari et elle.

 

Tolstoï donne l’impression à tous d’être heureux mais elle le sait insatisfait de tout et irrité par la vie moscovite. Seules ses filles et Liova, qui adhèrent totalement à ses idées, font la joie de leur père. Mais Liova n’est pas bien, va à l’étranger pour se soigner. Tania le ramènera de Paris où il déprimait complètement.

 

Les élans amoureux de Tolstoï pour sa femme apparaissent en négatif dans son Journal : « mal dormi, mauvaises pensées ».  Sofia en est offensée. Elle constate que leur entente charnelle est pourtant propice à ses activités littéraires. Tolstoï rédige alors Maître et serviteur. A la campagne, lui et les filles s’occupent des petits, Sofia accompagne les grands à Moscou. La mort du tsar et le serment à Nicolas II provoquent des remous chez les étudiants.

 

Quand Tolstoï et Tania vont séjourner chez leurs amis Olsoufiev, c’est au tour de Sofia d’être jalouse. Malgré la passion que lui prodigue son mari de 68 ans à son retour, elle est furieuse de le voir céder les droits exclusifs sur Maître et serviteur à l’éditrice d’une revue coûteuse, va jusqu’à menacer de se supprimer si le récit ne peut figurer dans les œuvres complètes ! Grande scène : Sofia sort en robe de chambre dans la rue en criant, Tolstoï la rattrape, elle tombe malade, l’accuse de nuire à la santé de tous ses proches, refuse de le voir. Tolstoï finit par céder.

 

A posteriori, Sofia considère cette crise comme un pressentiment du malheur qui va les frapper : la mort de Vanetchka, celui qui ressemblait le plus à son père, en qui celui-ci plaçait tous ses espoirs, un enfant que tous trouvaient exceptionnellement gentil, gai, sensé, généreux, réfléchi, délicat – il n’avait pas encore sept ans. Ses parents souffrent terriblement.

 

(Fin du "feuilleton" tolstoïen lundi prochain.)    

Commentaires

Il y a quelque chose de curieux à penser que j'ai commencé à lire sur Sofia Tolstoï avec un tout petit livre de sa fille sur son père aux éditions Actes Sud , elle y apparaissait en demi teintes et maintenant avec ce livre le poids la densité d'un portrait de famille car au delà de Sofia, c'est toute la famille qui est restituée
J'ai beaucoup aimé aussi ce tableau de moeurs, les liens avec les amis, les réceptions, le fameux accueil russe... un livre riche et vaste

Écrit par : Dominique | 06/01/2012

@ Dominique : Première page de "Sur mon père" de Tatiana Tolstoï (Allia, Paris, 2003), écrit au crayon : "Terminé dans le train Moscou-Iasnaïa Poliana le samedi 10 juillet 2004 en voyage avec ..."
Page 11 : "Ma mère me confiait aussi ses peines secrètes et me faisait part de ses joies. J'étais sa fille aînée, de vingt ans seulement moins âgée qu'elle. Au cours des années, la différence de nos âges s'effaça au point qu'elle me traita très vite presque comme son égale et son amie."
Dominique, tu as déjà compris que je vais le relire, ce petit livre.

Écrit par : Tania | 06/01/2012

J'ignorais que Sofia ait écrit et particulièrement la réponse à la Sonate. Tolstoï comme la plupart des hommes ne supporte pas que sa femme ait d'autres vertus que celle de lui servir d'objet sexuel, ce dont il a honte de surcroit. Ah! l'ingratitude de ces génies!
Merci pour cet excellent résumé qui donne le gout de découvrir Sofia

Écrit par : Zoë Lucider | 06/01/2012

@ Zoë Lucider : Je l'ignorais aussi, Zoë. Un livre qui donne envie d'en lire d'autres, le Journal de Sofia, bien sûr, et aussi de relire les romans de Tolstoï.

Écrit par : Tania | 06/01/2012

La photo fait penser à l'organisation d'une tente chez les lapons nomades quand ils sont plongés dans l'hiver au-dessus du cercle polaire.
L'HOMME au centre, le plus près du feu et de la nourriture.
Autour de lui, les garçons, futurs dominants. Juste une petite place accordée ponctuellement à la dernière.
Sinon les filles pour former le cercle le plus éloigné des bienfaits du foyer. La mère en périphérie de la périphérie...

Écrit par : JEA | 07/01/2012

@ JEA : Bien vu... Léon Tolstoï en blouse paysanne, sa tenue préférée, et Sofia ont eu quatre filles sur treize enfants (Varvara n'a pas survécu). Devant lui, la petite Sacha (Alexandra), née en 1884. (Vanetchka le bien-aimé, le petit dernier, n'est pas encore de ce monde (1888-1895)).

Écrit par : Tania | 07/01/2012

En fait, Sofia est le premier ministre d'une sorte de tyran qui tyrannise son entourage avec sa "générosité" pour le peuple mais pas pour ses proches. C'est sans conteste un grand écrivain mais psychologiquement, il est assez antipathique finalement. Par contre, elle, on la comprend bien (du moins à travers les lignes de tes (on pourrait se tutoyer, si tu/vous es/êtes d'accord) billets.

Écrit par : Euterpe | 08/01/2012

@ Euterpe : Antipathique, Tolstoï ? Je ne dirais pas cela. Nombre de ses contemporains venaient à Iasnaïa Poliana pour l'écouter, discuter avec lui. En société, il se montrait affable, chaleureux, joyeux même. Un sage d'une hauteur de vues impressionnante. D'une grande générosité. Vénéré par le peuple russe, admiré de l'étranger. Mais avec qui il était - certes - difficile de vivre !
Ce récit m'a passionnée, Euterpe, parce que Sofia n'y fait pas de portrait à charge de son époux, elle souligne ses qualités, respecte sa personnalité hors du commun, mais souffre terriblement de le sentir à l'écart de ses propres préoccupations et besoins. Il s'est déchargé sur elle de nombreuses responsabilités, dont l'éducation des enfants, et elle n'en pouvait plus, par moments, de cette vie pour les autres qui ne lui permettait pas de s'épanouir elle-même. Les pleins et les creux de la vie de couple poussés à l'extrême, chacun y étant confronté à sa propre solitude !
Difficile de te résumer mon impression générale, Euterpe, il y aurait tant à dire (d'où cette série de billets). Je reviens sur le mot "tyran" : oui, dans le sens où tu l'écris dans ton commentaire. Mais aussi un artiste tourmenté qui a cherché toute sa vie le sens de notre existence humaine et la manière de la mener de façon aussi "juste" que possible.

Écrit par : Tania | 09/01/2012

Bon et bien il ne me reste plus qu'à lire Sofia Tolstoï pour comprendre l'homme...J'ai toujours en tête les images de la bande annonce du film "Tolstoï, le dernier automne" avec Helen Mirren dans le rôle de Sofia Tolstoï. Ils avaient l'air heureux...

Écrit par : Euterpe | 09/01/2012

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