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06/10/2011

Une dame de la cour

De la cour impériale du Japon au début du XIe siècle, Sei Shônagon, la dame d’honneur de la princesse Sadako, nous a laissé ses Notes de chevet, écrits intimes rédigés « à l’abri des regards » et non destinés à la publication. Dans cet âge d’or de la littérature nippone, cette descendante d’une famille de lettrés est la seule qui tienne le parallèle avec Murasaki Shikibu et son célèbre Roman de Genji 

 Sei Shonagon by Otsuka The_Pillow_Book.jpg
Sei Shônagon par Otsuka
http://www.hisashiotsuka.com/hisashi_otsuka_22845.htm

D’abord intitulées Le Livre de Sei Shônagon (son surnom de dame du palais), ces Notes de chevet (traduites par André Beaujard) ne suivent pas d’ordre chronologique. Elle y parle à peu près de tout : de la nature, des gens, des divinités, des choses de la vie concrète et de la vie spirituelle. Plus que ce dont elle parle, c’est son style souple et coloré qui lui vaut sa réputation littéraire. Entre des descriptions et des tableaux de la vie de cour, des scènes et des portraits, Sei Shônagon glisse des « séries » originales où elle énumère les noms de montagnes, de plaines, d’arbres, de marchés, d’édifices… ou désigne des « Choses désolantes », « Choses détestables », « Choses qui font battre le cœur », « Choses ravissantes »…
 

Cela commence avec les saisons : « Au printemps, c’est l’aurore que je préfère. » L’été, c’est la nuit ; l’automne, le soir ; l’hiver, le matin. Une des premières anecdotes touchantes concerne un chien et une vieille chatte – « L’Empereur avait accordé le cinquième rang à l’auguste chatte du palais. » Le chien Okinamaro, appelé par une gardienne qui voulait faire rentrer la chatte installée dans la véranda, s’élance sur elle, qui court se réfugier sur la poitrine de l’Empereur. Aussitôt le chien est chassé, banni, les dames de la cour s’en désolent. Quelques jours plus tard, des aboiements précèdent l’apparition d’un chien battu, tout enflé et tremblant – serait-ce Okinamaro ? La bête ne réagit pas à l’appel de son nom, jusqu’au moment où Sei Shônagon, en sa présence, exprime sa tristesse devant le sort cruel d’Okinamaro : le chien qui était couché se met à trembler et à verser des larmes, et montre enfin sa joie d’être accueilli et réconforté.
 

Les relations entre dames d’honneur et autres courtisans offrent évidemment un large champ d’observation : détestables sont le visiteur qui reste trop longtemps, « un homme sans talent qui parle beaucoup, à tort et à travers, comme s’il savait des choses »,ou le moustique qui vient vous frôler le visage, la nuit. En revanche, des dents « bien noircies » (!) égaient le cœur, de même qu’un chat qui a le dos noir, et tout le reste blanc, ou encore un prédicateur à la figure agréable.
 

Sei Shônagon adore les paysages de neige, déteste la pluie. Avec précision, cette dame qui aime le respect de l’étiquette, la distinction et les vêtements élégants dépeint les couleurs et la richesse des étoffes. Le violet est sa couleur préférée en été, presque chaque ton porte une appellation végétale : clou de girofle, cerisier, vigne, prunier rouge, aster, glycine, saule, feuille morte… Elle aime les couleurs claires et les tissus blancs portés par en dessous.
 

Le spectacle de la cour, en particulier les jours de fête ou lors de cérémonies, l’inspire particulièrement : chaque groupe a son costume, selon son rang, sa fonction. On regarde des danses, on écoute des chants, l’œil de la dame de cour enregistre toutes les allées et venues – « Est-il rien qui soit comparable au cortège de l’Empereur quand il sort de son Palais ? » Dans l’hédonisme ambiant, ellle se soucie du beau plutôt que du bien.
 

Il est une activité de cour qui l’emporte dans les Notes de chevet de Sei Shônagon : l’écriture poétique. Pas de jour sans que l’on reçoive un billet bien tourné auquel il convient d’apporter une réponse drôle ou astucieuse, pleine d’esprit. Elle est connue pour ses formulations originales, ses reparties, et les billets circulent entre gens de cour qui se les montrent, les commentent, les apprécient, s’en font l’écho. Sei Shônagon classe dans les « Choses qui rendent heureux » « du papier de Michinoku, du papier blanc, épais, de fantaisie, et même du papier ordinaire, s’il est blanc ou net. » Mais la dame d’honneur n’aime pas écrire n’importe quoi sur commande et l’Impératrice, attachée à son talent, la délivrera de toute obligation de ce genre. 
 

Précieux témoignage d’une civilisation lointaine, Le Livre de Sei Shônagon nous apprend beaucoup sur les rituels de la vie de palais, ses catégories sociales, les rendez-vous galants, les rivalités, et aussi sur ses aspects concrets : les stores derrière lesquels on se dissimule, les coiffures, l’art de présenter les cadeaux… C’est dans ses notes plus intimes sur le vent, la tempête, les fleurs, les joies et les tristesses, et dans ses listes toutes simples mais évocatrices que réside son plus grand charme : « Choses qui gagnent à être peintes : Un pin. La lande en automne. Un village dans la montagne. Un sentier dans la montagne. La grue. Le cerf. Un paysage d’hiver, quand le froid est extrême. Un paysage d’été, au plus fort de la chaleur. »

 

 

Commentaires

Au début du XIe siècle ! Je trouve qu'il y a une ambiance pas si ancienne dans cette description. Voilà un livre intéressant pour mon XVIe siècle occidental. La vie de cour a l'air d'avoir été la même pendant tout le temps des monarchies et des empires.
Les dents peintes en noir pour faire joli, est une coutume qui avait encore cours au XXe siècle.

Écrit par : Euterpe | 06/10/2011

Dans les modestes Ardennes marginalisées,
au printemps, c'est déjà l'automne que le soleil apprend à dessiner
en été, les nuits sortent en manches fort courtes
l'automne ne profane pas la fragile mémoire du printemps
les moindres faits d'hiver sont retranscrits dans bien des journaux privés...

Écrit par : JEA | 06/10/2011

Oh JEA ! C'est très charmant ce que vous avez écrit là !

Écrit par : Euterpe | 06/10/2011

Chose qui gagne à être lue à l'aube: ce beau billet.

Écrit par : colo | 07/10/2011

@ Euterpe : Entre les siècles, empruntez toutes les passerelles que vous voulez, Euterpe, je suis toujours curieuse de ce que vous nous en racontez, même si quelques soucis me laissent encore un peu éloignée de la blogosphère. (Dents noircies / blanchies : un sujet pour Michel Pastoureau ?)

@ JEA : Autour de votre billet, j'enroule une feuille de vigne vierge, j'y attache un bambou avec un ruban de soie vert saule - et je le garde.

@ Colo : Merci, amie de l'aube. Dans les "Choses qui sont à propos dans une maison", Sei Shônagon cite en premier "la cuisine", cela te plaira.

Écrit par : Tania | 07/10/2011

Quel plaisir de lire billet et commentaires
un livre de chevet pour moi, feuilleté, lu , rouvert, picoré au gré des humeurs
Admiratrice des paysages de neige je ne peux que me sentir en connivence.
Un billet qui invite au voyage des yeux et de l'esprit.
Verdier vient de rééditer "le dit du Genji" et je n'ai pas su résister alors cet hiver j'irai retrouver Dame Murasaki

Écrit par : Dominique | 08/10/2011

Merci Tania , vous résumez toujours si bien ce que vous lisez !
Cette dame avait sans doute un grand talent , celui de peindre les moindres anecdotes , les choses simples ,la nature , la vie sous toutes ses formes même celle très protégée et facile au sein de cette cour de privilégiés .
Ce qu'on oublie trop souvent de faire actuellement , trop pressés , trop accaparés par notre vie trépidante .
Et puis maintenant on se fabrique une vie virtuelle , un "alias" , un "avatar" qui est censé nous emmener dans des univers fascinants mais qui ne sont en réalité que des projections apocalyptiques de nos cerveaux embrumés.
Cette dame détestait la pluie ? Je me serais donc pas entendu avec elle ...car les éléments ne sont pas seulement là pour faire joli mais sont la preuve que la terre est bien vivante !
Mais j'aime la dernière phrase "Choses simples...."
Je trouve comme Euterpe que le poème de JEA est magnifique . Je le garde précieusement .
Comment faites-vous Tania pour lire autant ? Vos yeux ont l'air d'aller beaucoup mieux , je m'en réjouis.

Écrit par : gérard | 08/10/2011

@ Dominique : C'est chez toi, sans doute, que j'en ai lu le début - je viens de le mettre en lien sur la page du jour.

@ Gérard : Mille ans nous séparent de ces "Notes de chevet" où, bien sûr, certaines préoccupations nous sont tout à fait étrangères, mais d'autres, je vous l'assure, nous parlent de très près.
Merci, Gérard, j'ai retrouvé mon rythme de lecture - pas un jour sans lire - dont seuls les accidents de santé arrivent à me priver. Une vraie passion, un besoin vital, comment dire ? Un de mes arrangements avec la vie ?

Écrit par : Tania | 08/10/2011

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