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21/02/2011

Folle imagination

Rosa Montero, journaliste à El País et écrivain (de passage à Bruxelles pour la Foire du livre), fait de ses livres et de ses amours les bornes qui jalonnent sa mémoire. Dans La Folle du Logis (2003) – c’est ainsi que Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus appelait l’imagination –, elle aborde en quelque deux cents pages ce qui lui fait battre le cœur : écrire. (Merci, Colo, de m'avoir mise sur la voie de ce livre passionné et passionnant.)

 

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« Pour exister, il faut se raconter et il y a beaucoup d’affabulation dans cette histoire de nous-même » prévient-elle. Ainsi ses souvenirs d’enfance, loin des « paradisiaques enfances russes », diffèrent de ceux de Martina, sa sœur jumelle. « Nous inventons nos souvenirs, ce qui revient à dire que nous nous inventons nous-mêmes car notre identité se trouve dans notre mémoire, dans le récit de notre biographie. » Impossible donc de séparer ce désir d’écrire sur l’écriture du récit de sa vie. Montero tresse ces deux fils dans « une sorte d’essai sur la littérature ». Il en résulte une réflexion très personnelle, une sorte de conversation à bâtons rompus qui fait réfléchir et divertit. Montero est une conteuse qui aime s’emballer, changer de registre, nous surprendre, nous faire rire en même temps qu’elle de ses folies.

 

Qu’est-ce qui caractérise un écrivain ? D’écrire sans cesse. De rester un enfant capable de rêver tout éveillé. De jouer avec les « et si ? ». Ses romans naissent « d’un minuscule grumeau imaginaire » qu’elle appelle « le petit œuf » : une rencontre, une personne, une vision, une illumination. Comme cette nuit passée avec un acteur italien dans une chambre d’hôtel, qu’elle a quitté en pleine nuit sur la pointe des pieds, se demandant ce qu’elle faisait là, et puis les regrets, six mois de passion vaine, et leurs retrouvailles vingt ans après. Cette nuit avec M., elle la réinventera plusieurs fois.

 

« Le journalisme est mon être social, contrairement à la fiction qui est une activité intime et essentielle. » Des journées devant un écran d’ordinateur, des moments de peur qu’elle oppose aux élans créatifs, moments de grâce où « on essaie surtout de ne pas penser ». Montero déploie des images fortes pour nous faire ressentir ce qu’il en est, comme l’attente et puis la rencontre d’une baleine au Canada. Elle cite l’écrivain péruvien Julio Ramón Ribeyro : « Nous avons tous en réserve un livre, peut-être même un grand livre mais, dans le tumulte de notre vie intérieure, il émerge rarement ou si rapidement que nous n’avons pas le temps de le harponner. »

 

Quand Rosa Montero écrit un roman, ce qui lui prend deux ou trois ans, elle vit à cheval entre vie réelle et imaginaire. Plus elle avance, plus « la sphère narrative occupe d’espace », plus les coïncidences entre ce qu’elle écrit et ce qu’elle observe dans la vie se multiplient. Elle ne contrôle pas ses fantasmes, comme ce leitmotiv du nain, de la naine, qui se glisse malgré elle dans ses œuvres et qu’elle ne remarque souvent qu’après, quand quelqu’un lui en parle. Elle se rappelle un documentaire sur les cirques allemands des années trente qu’elle a regardé à Cologne, lors d’un festival. « Je me suis vue » : une parfaite lilliputienne, blonde, très coquette, ressemblait trait pour trait à une photo d’elle vers quatre ou cinq ans.

 

La romancière observe les rapports des écrivains avec le pouvoir, avec les autres, puisqu’ils sont des « éternels indigents du regard des autres ». Goethe se fourvoie à la cour de Weimar, Melville échoue aux yeux de ses contemporains, Robert Walser finit par être interné, Truman Capote ne se remet jamais du succès de son formidable reportage romancé, De sang froid. Comment mesurer la qualité littéraire ? Aujourd’hui, on a tendance à la confondre avec le succès commercial, le nombre d’exemplaires vendus. Les écrivains qui remportent un succès critique aimeraient attirer plus de lecteurs, ceux qui récoltent les meilleures ventes apprécieraient d’être mieux vus des critiques.

 

Quelques belles formules : « La littérature est un chemin de connaissance et on doit le suivre chargé de questions et non de réponses. »  – « La fiction est à la fois une mascarade et un chemin de libération. »« La littérature est une facilité innée et une difficulté acquise. » (Frères Goncourt) Rosa Montero distingue deux types d’écrivains : les hérissons et les renards. Proust, « parfait hérisson », tourne toujours autour du même sujet ; elle-même se sent « renard » à cent pour cent, toujours sur une nouvelle piste.

 

Tous les romanciers sont des « lecteurs dévorés et dominés par une insatiable fringale de mots. » Si elle parle des livres et des histoires qui l’ont marquée, Montero aborde aussi des questions annexes où son ironie fait merveille : existe-t-il une littérature de femmes ? romancière ou journaliste ? que font les épouses d’écrivains ? qui sont les muses ? où a disparu sa sœur ? pourquoi le roman est-il un genre fondamentalement urbain ? Scènes réinventées de sa vie, anecdotes, citations se succèdent avec générosité.

 

« La Folle du Logis » (La Loca de la casa, traduction de Bertille Hausberg) : ce titre s’est imposé à l’auteur en plein travail, un de ces moments où survient « le chuchotement de la créativité ». Surtout, dit-elle, ne pas tuer son « daimon », ne pas écarter ses rêves. Le pouvoir de l’imagination est tel que Rosa Montero y voit aussi une protection contre les crises d’étrangeté du monde, les crises d’angoisse, la folie. « L’imagination débridée est une sorte d’éclair au milieu de la nuit, elle brûle mais illumine le monde. »

Commentaires

Tu en as fait un billet si vivant, à l'image du livre, bravo, bravo!

Écrit par : colo | 21/02/2011

écrire dans ce cas, est une folie, et cette folie fait peur
elle est stérile
écrire c'est tourner tout le temps autour de soi et cet ego fait peur
écrire c'est laisser parler l'inconscient
autant aller voir un psy
la folle est au logis

écrire ce n'est pas ça

Écrit par : rosa | 21/02/2011

C'est parfait ce billet car si j'avais bien noté le dernier roman de cette auteure pour lequel les critiques sont bonnes, ce livre là dont j'avais lu le billet chez Colo, m'était sorti de la tête
je vais le noter à nouveau car quelqu'un dévoré par" l'insatiable fringale des mots " c'est forcément une auteure avec laquelle je vais me sentir en pays ami

Écrit par : Dominique | 21/02/2011

Je sais que les hérissons avancent lentement et se mettent en boule quand ils se sentent en danger, est-ce cela "tourner autour d'un même sujet" ? Rosa Montero a de l'imagination qui dépasse largement celle du logis ! Chouette personnalité et chouette billet, merci Tania.

Écrit par : MH | 21/02/2011

@ Colo : Je l'ai lu en pensant beaucoup à toi, tu t'en doutes !

@ Rosa : Un autre extrait à ce sujet :
"Le romancier développe ces différentes altérations, ces irisations de la réalité comme le musicien compose des variations sur la mélodie originale. L'écrivain prend une parcelle authentique de son existence, un nom, un visage, une petite anecdote, et entreprend de les modifier à l'infini, en changeant les ingrédients ou en leur donnant une autre forme, comme s'il avait posé un kaléidoscope sur sa vie et faisait tourner inlassablement les mêmes fragments pour construire mille formes distinctes. Et voici le plus paradoxal: plus on éloigne le kaléidoscope de sa propre réalité, moins on peut reconnaître sa vie dans ce qu'on écrit et plus on pénètre profondément au fond de soi." (Rosa Montero, "La folle du logis")

@ Dominique : Fais-tu allusion à ses "Instructions pour sauver le monde"? Lecture et écriture, un livre où une grande lectrice comme toi pourra faire son miel, certainement, Dominique.

@ MH : J'aime beaucoup cette distinction entre hérissons et renards. Montero la reprend à Isaiah Berlin et précise ceci, pour répondre à ta question : "les bons écrivains hérissons approfondissent toujours davantage leur sujet comme on enfonce un vilebrequin dans un morceau de bois."

Écrit par : Tania | 21/02/2011

Chapeau pour la cohabitation entre journalisme et littérature...

Écrit par : JEA | 21/02/2011

@ JEA : Montero précise que quand elle fait du journalisme, elle "travaille". Quand il s'agit de textes personnels, des nouvelles, un roman, elle "écrit".

Écrit par : Tania | 21/02/2011

Écrire, « en tournant autour de soi » comme dit Rosa est stérile si cette complaisance dans « l’égo » ne suscite pas chez le lecteur la curiosité de la découverte d’un « univers nouveau et inconnu » … qui demande beaucoup de talent à décrire … "en tournant autour de soi"

Écrit par : doulidelle | 22/02/2011

oui Tania il s'agit bien de "instructions pour sauver le monde" que je n'ai pas lu mais quelques billets sont très positifs et les critiques aussi

Écrit par : Dominique | 22/02/2011

@ Doulidelle : Eveiller la curiosité, ouvrir une fenêtre, absolument.

@ Dominique : Un titre qu'il faut oser, sacrée Montero !

Écrit par : Tania | 22/02/2011

Ce livre présenté par toi de cette façon magistrale, m'intéresse beaucoup...
Un livre sur l'écriture... tout ce qui m'intéresse!
merci Tania pour ce billet qui donne envie!

Écrit par : Coumarine | 23/02/2011

@ Coumarine : J'espérais que Rosa Montero et toi vous étiez peut-être rencontrées à la Foire du Livre. Je n'y vais plus depuis des années, pour toutes sortes de raisons, et j'ai caressé l'idée de m'y rendre pour t'y saluer, mais une forme légère d'agoraphobie ou d'ochlophobie voire de claustrophobie (je viens de faire un tour sur Wikipedia) a pris le dessus. J'ai vu que tu en as tiré du positif, je m'en réjouis pour toi.

Écrit par : Tania | 23/02/2011

c'est vrai Tania... cela m'aurait fait grand plaisir de te rencontrer...
(merci pour le BEAU commentaire,, si vrai, si juste que tu m'as mis sur mon blog...)

Écrit par : Coumarine | 23/02/2011

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