Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

04/10/2010

Revisiter le passé

Nouvelle inédite de Zweig (1881-1942), écrite en 1929, Le voyage dans le passé (titre conservé bien que raturé dans le tapuscrit) a été publié en 2008 dans une édition bilingue, texte original allemand et traduction française (par Baptiste Touverey), qui a remporté un beau succès. Aujourd’hui, il est disponible au Livre de poche, dans les deux langues, suivi de Stefan Zweig et le monde d'hier, une étude d'Isabelle Hausser (une trentaine de pages).

 

Laudy Jean Fe au collier de perles.jpg

Jean Laudy (1877-1956)

 

« Te voilà ! » : premiers mots des retrouvailles entre un homme et une femme qui ne se sont plus vus depuis neuf ans. Lui, d’origine modeste, travailleur consciencieux,
devenu l’homme de confiance d’un riche entrepreneur, revient du Mexique où il n’était censé passer que deux ans mais où il a été retenu à cause de la première guerre mondiale. Il y a fait fortune. Elle, l’épouse de l’entrepreneur, s’est éprise de lui secrètement quand il a accepté, à son corps défendant, de s’installer dans leur
élégante villa, la santé de son employeur ne lui permettant plus de se déplacer.

 

A la gare de Francfort, ils prennent enfin ensemble l’express du soir pour Heidelberg, déçus du monde qui les prive d’intimité même en première classe où ils espéraient être seuls. « Mon Dieu, comme c’était long, comme c’était vaste, neuf ans, quatre mille jours, quatre mille nuits, jusqu’à ce jour, jusqu’à cette nuit ! Que de temps, que de temps perdu et, malgré cela, surgissait en eux une seule pensée, qui les ramenait au tout début de leur histoire. »

 

La pauvreté, les railleries des domestiques dans les maisons où il a travaillé comme précepteur, ont rendu le jeune assistant du Conseiller G. farouchement attaché à la liberté d’un chez soi, fût-ce une chambre meublée. Le luxe le blesse, le rend conscient de sa nullité dans « ce monde de l’argent plein de morgue et d’ostentation » où on l’a traité comme un « larbin, valet, pique-assiette, meuble humain, qu’on vend
et qu’on prête ».
Mais le malaise ressenti en s’installant dans la chambre d’amis s’évanouit quand il se trouve pour la première fois en présence de la femme du Conseiller. Sa gratitude, ses paroles de réconfort très respectueuses, son souci de tout faire pour qu’il se sente chez eux comme chez lui, lui vont droit au cœur. Délicate « madone bourgeoise », elle lui demande surtout la franchise dans leurs rapports, pacte conclu.

 

Le voyage dans le passé remonte donc le temps vers ces débuts, cette maison dont il va apprendre à goûter l’harmonie, ces attentions à son égard pour rendre sa chambre « plus confortable, plus colorée et chaleureuse », l’agrément de tenir compagnie à cette femme et à son enfant de onze ans au théâtre ou au concert. « Dès leur première rencontre, il l’avait aimée », mais il faudra du temps pour qu’il se l’avoue et des circonstances très particulières pour qu’il l’exprime ouvertement. Le Conseiller lui donne pleins pouvoirs pour une mission de deux ans au Mexique, où gisent de grandes quantités d’un minerai nécessaire au développement de l’usine de Francfort. « Partir, c’était façonner, créer, c’était les hautes charges », le jeune ambitieux ne peut refuser. Mais partir, c’est quitter cet endroit familier, c’est surtout la quitter, elle, et cette perspective le déchire. Elle aussi, qui se décompose en apprenant la nouvelle et dans un long baiser lui révèle à quel point son amour est partagé.

Les années mexicaines, le retour en Allemagne, les retrouvailles avec une femme devenue veuve entre-temps, alors que lui s’est marié et est maintenant père de famille, Zweig les raconte avec son art habituel de tisser une atmosphère, d’effleurer les sentiments de plus en plus près jusqu’à leur donner une intensité palpable. Revisiter le passé, c’est, comme elle le dit à son amour d’autrefois, découvrir que « on change, mais on reste la même personne. »

Commentaires

J’aime les juifs depuis que j’ai appris à les connaître … Dans ma société de chercheurs, il y en avait beaucoup, de toutes les origines, des athées, des religieux, en provenance de tous les milieux, des idéalistes qui nous quittaient pour se faire massacrer en Israël … C’était des amis sincères qui me pardonnaient de les avoir persécuté dans mon histoire de chrétien … L’un d’eux m’a raconté Stéphan Zweig, ce juif allemand, qui s’est suicidé avec sa femme en 1942, parce qu’il ne supportait plus la monstruosité de sa race et le dégoût des hommes … Je n’oublierai jamais la voix douce de celui qui me racontait ça, d’origine allemande, lui aussi … et qui « angoissait » le drame de « son » écrivain …

Écrit par : doulidelle | 04/10/2010

Répondre à ce commentaire

Un livre à garder sur sa table de nuit. La délicatesse, la sensibilité, un style soyeux comme l'eau, tout Zweig est là. Avez-vous lu son " Marie-Antoinette", un autre chef-d'oeuvre. Merci de ce bel article.

Écrit par : Armelle B. | 04/10/2010

Répondre à ce commentaire

C'est un esprit profond que cet homme ! Et votre superbe présentation me rappelle que j'ai lu quelque chose de lui. Il me semble que cela avait à voir avec la vie de Humboldt mais je ne sais plus quel livre c'était. Je me souviens que cela m'avait beaucoup plu parce qu'il y avait tellement de descriptions végétales (j'aime les livres pleins de verdure).
Me voilà à nouveau tentée...

Écrit par : Euterpe | 04/10/2010

Répondre à ce commentaire

@ Doulidelle : Merci pour ce témoignage plein d'émotion, Doulidelle.

@ Armelle B. : Non, je n'ai pas encore lu "Marie-Antoinette" - encore une bonne idée de lecture. "Délicatesse" : merci d'ajouter ce mot qui convient particulièrement à Zweig.

@ Euterpe : Avez-vous lu "La confusion des sentiments", une merveille ? "Le monde d'hier", autobiographique ? (Pour Humboldt, ne serait-ce pas "Les arpenteurs du monde" de Kehlmann ?)

Écrit par : Tania | 04/10/2010

Répondre à ce commentaire

J'ai été très sensible à cette lecture, j'aime l'analyse des sentiments que fait Zweig, son talent pour créer une atmosphère particulière
C'est un roman qui m'a plu même si ce n'est pas le meilleur de Zweig on y retrouve sa "patte" et sa sensiblité

Écrit par : Dominique | 06/10/2010

Répondre à ce commentaire

J'ai lu et apprécié, tout comme les autres ouvrages de ce talentueux écrivain autrichien. Comme dit Dominique, ce n'est pas le meilleur, mais c'est tout de même du très bon (et puis l'original en allemand me fait réviser cette langue que j'ai maltraitée, dédaignée, méprisée pendant trop longtemps).

Écrit par : Damien | 06/10/2010

Répondre à ce commentaire

@ Dominique : J'aurais dû mettre un lien vers ton billet, Dominique. J'ai tant à faire par ailleurs que je consacre moins de temps aux blogs ces temps-ci et m'occupe du mien en un minimum de temps. Le voici, pour compléter :
http://asautsetagambades.hautetfort.com/archive/2009/01/13/le-voyage-dans-le-passe.html#more

@ Damien : J'admire, Damien, ceux qui entretiennent comme toi leur connaissance des langues étrangères et peuvent lire "en version originale". Merci de rappeler la nationalité de Zweig, que j'ai omise et que je vais ajouter dans les mots clés.

Écrit par : Tania | 06/10/2010

Répondre à ce commentaire

je dois absolument me remettre à la lecture de zweig

Écrit par : niki | 11/10/2010

Répondre à ce commentaire

@ Niki : Bonne lecture, Niki.

Écrit par : Tania | 12/10/2010

Répondre à ce commentaire

tout à fait d'accord avec le commentaire sur la lecture en V.O., malheureusement en allemand, je sais que mon niveau n'est pas suffisant cvar cela m'aurait plus en effet

Écrit par : niki | 12/10/2010

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire