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09/09/2010

La fille du Jardin

Le jardin de cuivre (De Koperen Tuin, 1950) était le roman préféré du prolifique écrivain néerlandais Simon Vestdijk (1898-1971). Nol Rieske, qu’on appelle dans la ville de W*** « le fils du juge », commence son histoire à l’époque où son frère Chris, son aîné de trois ans, joue au ballon dans le jardin avec des camarades et
prend plaisir à se moquer de lui, à l’insulter – « sale Nol ! » – voire à lui donner des coups de pied sous la table à l’insu de leurs parents. La rivalité entre les deux frères s’exacerbe : « Devenu écolier, lorsque je cherchais pendant mes heures de loisir la compagnie de ma mère, je trouvais toujours Chris sur mon chemin. »

 

Chris n’est pas là quand sa mère, en compagnie de ses amies, l’emmène au Jardin peu après les vacances par une chaude journée et lui laisse le champ libre en lui donnant rendez-vous au Pavillon central. L’enfant s’amuse en courses folles vers le haut du parc, observe des volatiles dans leurs cages, un paon, des souris blanches, une oie, des faisans. De la crête, il découvre émerveillé « la cuvette la plus surprenante, la plus charmante, la plus chinoise qui se pût imaginer ». Un pont en fûts de bouleaux y traverse un petit lac jusqu’à un énorme kiosque de bois où il aperçoit trois musiciens avec leurs cuivres. De l’autre côté, le public s’est installé sur des enfilades de chaises, non loin du Pavillon central. C’est là qu’il observe pour la première fois « un homme trapu revêtu d’un habit », tout seul, le visage rouge, les moustaches noires, un air de « conquérant ».

 

Nol décide alors de descendre de ce côté sur un petit sentier entre les rochers, se laisse glisser vers la pente herbeuse et se trouve un observatoire : après un moment de silence total, la musique se déchaîne, vents, cuivres et bois « obéissant au doigt et à l’œil aux gestes énergiques de l’homme en habit, qui les excitait à la frénésie ». Plus tard, il apprendra qu’on jouait là le Stars and Stripes, une marche de Sousa. Quand, à la fin du concert, le chef d’orchestre, pour Nol désormais le héros de W***. reprend la marche formidable, Nol ne peut s’empêcher de se balancer, de bouger en rythme, rejoint tout à coup par « une longue et pâle jeune fille » qu’il avait aperçue, solitaire, près du Pavillon, et qui lui prend les mains pour danser avec
lui en cadence. Moment magique, « l’impression de planer ». Puis le regard rieur de sa mère, assise avec ses amies, feignant de n’avoir rien vu.

 

Elle lui apprend que Trix (douze ans, quatre de plus que lui) est la fille d’Henri Cuperus, le chef d’orchestre, un « personnage impossible » qui « se prend pour un artiste » et boit trop. Un jour, à la sortie de l’école de couture, Nol surprend Trix en train de frapper ses compagnes. Il rêve même d’elle et de son père, un soir, puis se réveille en entendant la musique d’un piano quelque part – « Rien au monde n’est plus beau qu’un piano qui joue deux maisons plus loin, et cette musique-là était large et sérieuse, presque menaçante par l’intensité de la conviction qu’on y mettait, malgré son allure badine. » Deux jours plus tard, Nol demande à sa mère, elle-même musicienne, de pouvoir prendre des leçons de piano avec Cuperus et finit par vaincre les résistances de ses parents.

 

Il admire son professeur, adore l’entendre commenter la musique, se confie à lui. Cuperus devient le modèle de Nol – « Il eut une influence inouïe sur moi ».
Celui-ci s’attriste de voir l’homme incompris, méprisé pour ses excès de boisson et son anticonformisme qui déplaît aux bourgeois de W***. La famille Cuperus se retrouve en difficulté. Nol, fidèle à son professeur, prend des leçons chez lui quand sa mère ne le veut plus chez elle, et Cuperus le traite bientôt comme un fils.

Vestdijk, qui aurait voulu devenir musicien, consacre de nombreuses pages à la musique, notamment à travers les préparatifs de Carmen, que Cuperus a décidé de représenter à W***. Le Jardin de cuivre est un roman d’apprentissage. On y voit Nol Rieske grandir, s’affirmer dans un milieu soucieux de respectabilité avant tout, prendre goût à la « bonne musique », entamer des études de médecine (comme l’auteur). Son amour discret pour Trix Cuperus, qui le tient à distance et traîne une réputation de plus en plus douteuse avec les années, est l’autre ressort principal de ce beau récit : « L’amour, je l’avais déjà dit, n’avait rien à voir avec le temps ; commencer, finir lui étaient étrangers. »

Commentaires

Voilà un auteur que je ne connais pas du tout et un thème qui m'intéresse. Comme d'habitude tu as fait un billet très complet, qui donne envie de se plonger sur le champ dans la lecture.

Écrit par : Aifelle | 09/09/2010

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Auteur inconnu pour moi aussi mais j'aime la littérature flammande et néerlandaise alors je vais retenir le nom de l'auteur
Je viens d'acheter un roman d'Erwin Mortier écrivain de langue flammande aussi car j'avais beaucoup aimé un précédent roman "Marcel"
Une littérature riche qui m'attire

Écrit par : Dominique | 09/09/2010

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Encore une affaire de rythme, ça me plaît énormément; après celui des mots, aujourd'hui de la musique!
Bon weekend amie.

Écrit par : colo | 10/09/2010

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Puisque dans les commentaires, on évoque la littérature flamande et néerlandaise, il serait intéressant que Tania qui connait bien le sujet, nous donne à l’occasion son avis, dans les grandes lignes, sur la spécificité de la littérature flamande et celle de la littérature hollandaise, le néerlandais étant devenu la langue parlée dans les deux pays … Ces deux peuples parlent la même langue depuis que les Flamands ont aligné leur dialecte sur le néerlandais … l’esprit et le fond sont différents … les cultures et l’histoire aussi … les Flamands utilisent entre eux de préférence une langue « entre les deux » dérivée des patois locaux, (tussentaal ) ...

Écrit par : doulidelle | 10/09/2010

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@ Aifelle : C'est le premier roman de Vestdijk que j'aie lu. Je me souviens en avoir découvert le sujet sur un blog qui a éveillé mon intérêt, mais je ne l'ai pas retrouvé en préparant ce billet. Bon week-end, Aifelle.

@ Dominique : Mortier ? Encore un auteur à découvrir, merci, Dominique.

@ Colo : Pour toi qui aimes l'art lyrique, il y a de belles pages musicales dans ce roman. Baisers.

@ Doulidelle : Je connais trop peu la littérature néerlandaise pour te répondre, d'autant plus que je la lis en traduction, mais tu soulignes à juste titre les différences. Un site que je viens de découvrir grâce à Dominique devrait t'intéresser, il est consacré essentiellement aux écrivains des Flandres et de Hollande : http://flandres-hollande.hautetfort.com/

Écrit par : Tania | 11/09/2010

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Vous avez un blog magnifique, j'y passerai quelques moments de temps en temps pour m'instruire et rêver.
J'ai appris la langue néerlandaise dans ma jeunesse mais je vis en France depuis l'âge de 19 ans, donc je découvre.

A vous lire,
Hermine

Écrit par : Hermine | 11/09/2010

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@ Hermine : Bienvenue, Hermine. Je vais découvrir le vôtre qui débute sur lalibreblogs, à bientôt.

Écrit par : Tania | 12/09/2010

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