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15/07/2010

Penser à quelqu'un

Métamorphoses d’un mariage, le premier roman que j’aie lu de Sándor Márai (1900-1989), date de 1980. Cette fois, j’ai découvert sa première œuvre, publiée à l’âge de vingt-huit ans, Le premier amour. C’est le journal intime d’un professeur de latin proche de la retraite, tenu du 4 août au 20 juin, le temps d’une année scolaire sous le signe du changement pour ce vieux solitaire. Même s’il a bien du mal, d’abord, à le reconnaître.

István Csók, Orphelins (1891).jpg

Ce cahier dans lequel il avait commencé à écrire vingt-huit ans auparavant (il n’avait alors que trente ans), il l’a emporté avec lui à Virágfüred, « au pied des Tátra », dans une station thermale sur le déclin, où il est revenu à la villa Tivoli, dans la même chambre qu’alors. Ecrire lui est difficile, mais lui fait du bien, et il n’a « rien d’autre à faire ». Il n’a pas emporté de livres : « Cela fait quatre ans que j’ai fermé mon compte chez le libraire. C’était après mon cinquantième anniversaire, alors que j’avais commencé à me laisser pousser la barbe, ayant congédié mon ancienne gouvernante et réorganisant ma vie à tous les niveaux. »

En relisant ce qu’il pensait alors, le professeur commence une sorte de bilan, depuis cette erreur de jeunesse qu’il se reproche – un trop gros bouquet de fleurs envoyé à la fille d’un homme avec qui il jouait aux tarots, interprété par cette famille comme un premier signe d’engagement, alors qu’il n’avait aucune intention la concernant, ce qui lui a valu le repas le plus embarrassant de son existence, où il fut incapable de dire un mot – jusqu’à cette vie rythmée par de strictes habitudes soudain troublée par une affiche de voyage devant laquelle il s’est mis à pleurer, confirmation pour ses collègues de son état dépressif et de la nécessité pour lui de prendre des vacances.

« Au cours de cette matinée, allongé dans mon lit, je me suis rendu compte que j’étais seul. Pas une âme, pas un seul être au monde que j’aimerais, avec qui je partagerais quelque chose. (…) Cela fait longtemps, peut-être quinze ans, que je vis totalement seul. Je n’ai d’intimité avec aucune de mes relations. » A la salle à manger, ils ne sont que trois sans compagnie à table. A l’heure de la messe dominicale, un homme d’âge moyen, seul dans la salle, lui adresse la parole, en ricanant sur la religion. Bien qu’il lui déplaise, quelque chose attire le professeur vers ce Tímar, secrétaire à Budapest, au point de lui rendre visite dans sa chambre lorsqu’il ne se montre plus.

Tímar, à qui un problème au larynx donne une voix très désagréable, admet fuir la compagnie des hommes – « On ne gâche pas volontiers la fête, le bal des gens en bonne santé. » Mais il a reconnu chez le professeur la même solitude que la sienne, pas celle qu’on choisit, mais « celle qui est comme la gale, qui se lit dans le regard, se trahit dans la démarche et les mouvements, qui marque la peau. » Or, selon Tímar, « tous ceux qui sont loin des gens sont coupables », sans accès aux deux seuls remèdes, l’amour ou Dieu, parce qu’incapables de compassion. Cette conversation amène le professeur à lui raconter toute sa vie, enivré « du simple fait
de parler et d’être écouté par quelqu’un. »

A la rentrée scolaire, il décide de fréquenter davantage ses semblables et modifie son emploi du temps. Il continue à écrire dans son cahier, notamment ses impressions sur ses élèves – on lui a confié contre son gré une classe de terminale assez faible, et mixte, une expérience nouvelle. Il parle avec son collègue Mészáros de Mádar, un garçon doué mais une personnalité « trouble », pensent-ils. Le 10 octobre : « A ma grande surprise, je me rends compte que, depuis mon retour, j’écris dans ce journal à propos de tout, sauf ce qui me préoccupe véritablement. » Il pense souvent à Tímar, à qui il a prêté de l’argent, le seul être qui aurait pu devenir son ami. Il est triste d’être sans nouvelles de lui, note « Je suis triste » de plus en plus souvent.

Conscient d’attendre que quelqu’un vienne à sa rencontre, le professeur s’intéresse au concierge de l’école, qui boit trop ; puis au jeune professeur d’histoire, un rebelle qui démissionne ; à Mészáros, qui lui confie son désarroi en apprenant que sa maîtresse est enceinte et lui emprunte une grosse somme. Enfin, il observe plus attentivement les « trente-quatre têtes penchées sur leurs cahiers », vingt-huit garçons et six filles – « Elles constituent pour moi un territoire inconnu. » Surnommé « le Morse » à cause de sa moustache, il ressent d’abord de la pitié pour Mádar quand celui-ci est absent à cause d’une pneumonie, lui rend visite pour l’encourager dans sa chambre d’étudiant pauvre et lui offre discrètement un manteau neuf, dont il a grand besoin.

Bien que le garçon travaille très bien, il le prend ensuite en aversion, à cause de sa
voix nasillarde, de son visage boutonneux, de son regard constamment sur lui. Quand
il soupçonne que son meilleur élève est amoureux d’une condisciple, la petite Czerey, que lui-même aime tant regarder, le professeur se métamorphose, jusqu’à se raser la barbe et s’offrir un nouveau costume. Tout le monde s’étonne de sa nervosité nouvelle, de ses fréquentes promenades en ville, de son comportement de plus en plus étrange. Entre le professeur et Mádar, une terrible partie va se jouer.

Profonde observation de la solitude qui éloigne irrémédiablement certains êtres des autres, et de leur souffrance, Le premier amour est une terrible plongée en eaux souterraines. Impossible pour moi de ne pas songer constamment, pendant cette lecture, à notre vieille voisine, trouvée morte il y a peu dans son appartement, qui coupait toujours court aux tentatives de conversation et refusait toute aide. Personne, quelques semaines plus tard, ne s’est encore manifesté chez elle. La réalité dépasse la fiction.

Commentaires

Fascinée par ce que tu dis de cet auteur et des romans que tu as lus de lui (le premier dont j'ai aussi été relire ta critique)
A découvrir, à lire très certainement...
merci de ces belles et enthousiasmantes citriques
(j'aime énormément le tableau dont j'ai pu voir qu'une partie se trouve en page de couverture de Un premier amour...)

Écrit par : Coumarine | 15/07/2010

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Merci pour cette critique très prenante.

Écrit par : MH | 15/07/2010

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Il y a quelque chose de totalement glaçant dans ton billet, je reconnais bien là le talent de Sandor Maraï pour parler de la solitude de certains et des dessous de l'âme humaine.

Écrit par : Aifelle | 15/07/2010

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C'est un auteur riche qui a plusieurs palettes et celle là est particulièrement dure mais sans doute proche de la réalité, l'incapacité à accepter les mains tendues c'est toujours incompréhensible et pourtant ...
J'aime beaucoup l'atmosphère des ses romans évoquant tout un monde disparu

Écrit par : dominique | 15/07/2010

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Il y a du "Mort à Venise" dans cette histoire mais je préfère celle-là, du moins d'après le billet. C'est complètement fascinant qu'un jeune homme de 28 ans ait écrit une histoire avec comme héros, un homme si âgé ! Mais on peut être très seul à 28 ans aussi. Cette présentation est une oeuvre d'art. Quand on commence à la lire, on ne peut plus s'arrêter en chemin. Quel talent d'écriture, Tania !

Écrit par : Euterpe | 15/07/2010

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@ Coumarine : Márai est de ces écrivains dont on sent, dès le premier abord, qu'ils sont un monde à explorer.

@ MH : Merci, MH.

@ Aifelle : Kafka a écrit qu'"Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous."

@ Dominique : Une atmosphère presque étouffante, ici. Mystérieuse solitude, envers du bonheur de l'amitié.

@ Euterpe : Je me suis étonnée aussi de cela : l'âge de l'auteur, celui de son personnage. Le roman parle de la difficulté des rapports humains quel que soit l'âge. Merci, Euterpe.

Écrit par : Tania | 15/07/2010

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Je ne connais pas cet auteur, mais ce que tu en présentes me dit bien que je dois y remédier. Cependant je ne sais pas si je saurais plonger dans cette tristesse. Ca me fait un peu peur... Et comme toi, ça me fait penser à tant d'histoire de solitudes que j'ai côtoyées: "Le monsieur tout pâle" qui vivait dans le studio voisin du mien à Aix en Provence, par exemple.

Si triste, bel homme, marié avec deux enfants, rendait sa femme malheureuse, pas mal de disputes presque silencieuses, il regardait tristement la vue depuis son balcon et nous souriait avec la mort accrochée au visage. Il a un jour mis sa tête dans le four.

Je pense souvent à lui, son isolement était une prison, un grand malheur.

Écrit par : Edmée | 15/07/2010

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La découverte de Sandor Marai a été un choc, il n'y a pas si longtemps. J'ai commencé par " Les braises", puis par " Mémoires de Hongrie" peut-être le livre que je préfère de lui. Je ne connais pas encore " Le premier amour", mais il reflète cette mélancolie des êtres, l'isolement de chacun de ses héros confrontés à un quotidien qui ne cesse de les désespérer, le climat habituel de Marai. Oui, il y a un peu de " Mort à Venise" dans cette atmosphère.

Écrit par : Armelle B | 16/07/2010

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Lecteur handicapé, j’ai pris connaissance de l’auteur et de l’ouvrage, par l’étude de Tania et la documentation qu’elle propose … J’apprends que le héros du bouquin est un « prof de rhéto » quinquagénaire qui se retourne, par le truchement d’un journal, sur son passé qu’il pense avoir raté … c’est un célibataire avec une vieille domestique et un canari … avec ses haines pour un préféré et son « émotion … jusqu’à la folie … » pour une jeune fille …
« Huis clos d’une rare puissance » commente Tania …

Écrit par : doulidelle | 16/07/2010

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@ Edmée : Je comprends, Edmée, que ce "monsieur tout pâle" revienne dans vos pensées. Notre effroi devant de telles solitudes et notre impuissance...

@ Armelle B : Merci pour ces titres, Armelle, et pour votre article sur http://voyages.ideoz.fr/sandor-marai/

@ Doulidelle : Réduire trois cents pages à une seule oblige à écarter beaucoup, mais cela laisse aussi au futur lecteur le plaisir de la découverte, des surprises...
A toi le noyau du récit et le reste à imaginer, à rêver ?

Écrit par : Tania | 17/07/2010

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Je cultive plus la tristesse que la joie mais cela ne se voit pas.

Écrit par : jacobs micheline | 31/07/2010

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