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10/10/2009

La plage d'Ostende

Florilège d’automne /Incipit

 

 

Dès que je le vis, je sus que Léopold Wiesbeck m’appartiendrait. J’avais onze ans, il en avait vingt-cinq. Ma mère dit :

- Voici ma fille Emilienne.

Il me fit un sourire distrait. Je pense qu’il n’avait aperçu qu’une brume indistincte, car ma mère captait le regard.

 

Dubois Raphaël Jeune femme à la fleur.jpg

 

Elle était, et fut jusqu’à sa mort, une femme couverte d’ornements : colliers et bracelets, écharpes, chignon architecturé, elle manipulait toujours quelque chose, une cigarette, son sac, une boucle d’oreille, les cheveux de sa fille. Elle avait manqué de peu l’éventail qui passa de mode pendant son adolescence, les ombrelles et le face-à-main, mais elle eut les étoles qui glissent le long des épaules, les plis de la jupe qu’il faut sans cesse disposer avec grâce, les manches à réenrouler, une perpétuelle turbulence de tissus qui flottaient autour d’elle. Tout cela scintillait, étincelait, vibrait, cliquetait, elle était au centre d’un frémissement et je disparaissais parmi les mouvements des mains, les hochements de tête et l’abondance de sa parole. Elle avait une belle voix ronde, aimait à parler et, comme il lui venait peu d’idées, elle se répétait :

- C’est ma fille.

- Certainement, dit Léopold.

Ainsi, la première chose qu’il sut à mon sujet fut que j’étais, certainement, la fille de la belle Anita.

Moi, j’étais foudroyée.

 

 

Jacqueline Harpman, La Plage d’Ostende, Stock/Livre de Poche, 1993.

Commentaires

Très beau passage, que je relis avec plaisir plutôt deux fois qu'une !

Écrit par : claire | 10/10/2009

J’ai découvert Jacqueline Harpman, il y a trois ans quand la Libre Belgique a publié son livre « Moi qui n’ai pas connu les hommes » a l’occasion de la semaine de la « Fureur de lire » et me suis trouvé très en symbiose avec elle : Habitante d’Etterbeek comme moi, elle a mon âge, réchappe comme moi à 20 ans d’une tuberculose avec pneumothorax à l’aube des antibiotiques salvateurs et est démangée par l’écriture depuis toujours …

Aussi, j’ai aimé son style caustique, … ses trouvailles incroyables et sulfureuses … comme la description de cette femme encombrante que nous rencontrons souvent : « couverte d’ornements … qui manipule toujours quelque chose … qui est au centre d’un frémissement et qui fait disparaître sa fille parmi les mouvements des mains, les hochements de la tête et l’abondance de sa parole … (La fille disparaissait dans "une brume indistincte" car sa mère captait le regard ...)

Écrit par : doulidelle | 10/10/2009

Comme Claire j'ai relu plusieurs fois cet extrait de la "femme encombrante" et de sa jeune et encore grise adolescente. Merci.

Écrit par : colo | 12/10/2009

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