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10/09/2009

Ecrire court

Ils n’ont pas attendu l’injonction des professionnels de l’écriture – écrire court –, ces écrivains qui ont choisi la nouvelle ou le conte comme genre de prédilection. Certains s’y sont magistralement exprimés, comme Maupassant ou Tchekhov, d’autres s’y essaient de temps à autre. Kenji Miyazawa (1896-1933), comparé en quatrième de couverture avec Andersen, montre avec Le bureau des chats (1997) son art de conteur inspiré par les animaux, les plantes, les étoiles même. Agronome de formation, ce Japonais a abandonné l’enseignement pour écrire des histoires qui s’adressent à tous. Il ne sera connu du grand public qu’après sa mort.

A califourchon, une photo de Christinedb.jpg
"A califourchon", une des très belles photos que Christine partage
jour après jour sur son site  http://images.christinedb.fr/

Les jumeaux du ciel, premier texte du recueil, raconte les aventures de deux minuscules planètes, « les petits palais de cristal habités par Chun et Pô, les frères jumeaux ». Toutes les nuits, ils accompagnent à la flûte la ronde des étoiles. Un jour, au lever du soleil, Chun propose à son frère d’aller du côté de la Fontaine de la plaine de l’ouest, où leurs jeux seront interrompus par l’arrivée du Corbeau, suivi du Scorpion. Ces derniers ne se supportent pas, la dispute éclate : le Corbeau fond sur le Scorpion qui lui enfonce dans la poitrine son dard empoisonné. Chun et Pô ont fort à faire pour aspirer le venin chez l’un, nettoyer la blessure chez l’autre. Le Corbeau réussit à s’envoler, mais le Scorpion traîne la queue et a besoin des jumeaux pour le raccompagner. Ceux-ci craignent de ne pas rentrer à temps pour la tombée de la nuit. Un Eclair bleu aux ordres du Roi vient les sauver de ce mauvais pas.

Un soir de ciel nuageux, une comète, la Baleine du Ciel, leur propose un voyage auquel, certifie-t-elle, le Roi consent puisqu’ils n’ont pas à jouer de la flûte quand les nuages sont de la partie. « Les deux enfants saisirent avec vigueur la queue de la Comète. Celle-ci annonça en répandant dans l’air un jet de lumière bleutée : Cette fois, c’est le départ. Gi-gi-gi fû, gi-gi fû ! » Ravie de leur avoir joué un bon tour, la comète disparaît aussi vite et les voilà qui tombent à la renverse « dans le vide bleu-noir », traversent un nuage et s’enfoncent dans les eaux profondes de la mer.
Ils auront beau dire aux étoiles de mer qu’ils sont, eux, de vraies étoiles, elles ne les croiront pas. Comment arriveront-ils à jouer de la flûte comme il se doit quand la nuit se lèvera ?

L’univers poétique de Miyazawa, qu’il mette en scène araignée, limace et blaireau, vigne sauvage et arc-en-ciel ou encore faucon de nuit, combine une fine observation de la nature et, à la manière d’un fabuliste, une description des comportements humains ou sociaux. Le bien et le mal se trouvent partout, les naïfs sont pris au piège, les fourbes ricanent, mais tout rentre finalement dans l’ordre, c’est la loi du merveilleux. La langue du conteur est appréciée au Japon pour sa musicalité et sa créativité, il a inventé une multitude de noms de personnes, de lieux et surtout de magnifiques onomatopées. Non sans humour.

Sous-titrée « Fantaisie autour d’une petite mairie », la nouvelle éponyme a pour décor le Sixième Bureau des chats, « dont la principale activité consistait à effectuer des recherches sur l’histoire de ces félins ainsi que sur la géographie. » Le matou noir chef de bureau se fait aider par quatre secrétaires dont le quatrième, Kama, est un chat bistre au  museau et aux oreilles « noirs de suie ». Cette sorte de chats « qui ont plutôt l’air de blaireaux » est détestée par les autres chats, et Kama l’est encore plus par ses collègues à cause de son efficacité et de sa rapidité à apporter les bonnes réponses. Quand il s’agit d’informer un chat de luxe qui se rend dans la région de Behring à la chasse aux souris de glacier – il veut savoir qui sont là-bas les personnages importants – Kama a vite fait de consulter ses registres, à la grande satisfaction de son supérieur : « Le chef, Tobaski, a une haute réputation de moralité. L’éclat de ses yeux est éblouissant, mais il a tendance à dire les choses avec un léger retard. Genzoski, personnage fortuné, a tendance à dire les choses avec un léger retard mais l’éclat de ses yeux est éblouissant. » C’en est trop pour les trois autres secrétaires, qui préparent leur vengeance.

Je dédie ce billet aux habitants de Louvain-la-Neuve, cité universitaire qui n’a plus de véritable bureau de poste depuis le premier septembre, en espérant qu’il se trouvera un responsable – plus soucieux du service public que le Lion d’une entreprise de plus en plus privée – pour jouer le deus ex machina, à la manière du délicat Kenji Miyazawa.

Commentaires

Le service public n'existe plus et pour le remettre à l'honneur il faut être acrobate comme votre jolie araignée !

Écrit par : claire | 10/09/2009

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A notre époque particulièrement encombrée d’écrits de tous genres, d’une prolifération d’écrivains de toutes sortes, d’un besoin de « raconter sa vie » en biographies plus ou moins intéressantes, il est logique que les professionnels recommandent « d’écrire court » parce que le temps manque… on n’a presque plus le « loisir » de lire : on est « rivé » à sa télé ou à son PC …

La nouvelle est un « flash », une portion dans un tout à raconter. Amélie Nothomb, je crois, a réussi cette gageure d’écrire tout en une centaine de pages.

Écrit par : Doulidelle | 10/09/2009

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A lire ton billet, j'ai l'impression de retrouver tout de suite la délicatesse de certains écrits japonais. L'image est aussi très belle.

Écrit par : Aifelle | 10/09/2009

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@ Claire et Aifelle : j'ai précisé la légende de la photo - un site remarquable que je vous recommande.

@ Doulidelle : "écrire court", pour ce qui est des écrivains cités dans ce billet, est surtout l'art de conjuguer intensité et concision. Mais tu as raison, le lecteur d'aujourd'hui est souvent pressé, les articles de journaux raccourcissent, les formats courts ont la faveur du temps.

Écrit par : Tania | 10/09/2009

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Encore que, chère Tania, il ne faille pas réduire le débat "écrire court/écrire long" au seul nombre de pages...

Écrit par : Chr. Borhen | 11/09/2009

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Bonjour Tania, j'avais lu de Kenji Miyazawa : "les pieds nus de lumières" qui m'a beaucoup impressionné. Des nouvelles poétiques, mystérieuses d'une beauté énigmatique... Je ne me rappelle pas bien. C'est bien ton billet me donne envie de relire cet auteur. bonne soirée.

Écrit par : carole | 11/09/2009

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Certes, cher Chr. Borhen.

Bonjour, Carole. Bonne lecture ou relecture.

Écrit par : Tania | 12/09/2009

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