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07/09/2009

Ethel par Le Clézio

J.M.G. Le Clézio, né à Nice en 1940, a reçu le prix Nobel de littérature en 2008, l’année où paraît Ritournelle de la faim, un roman inspiré par l’histoire de sa mère. L’auteur ouvre le récit sur sa propre expérience de la faim, associée aux goûts nouveaux découverts à la fin de la guerre, quand les Américains lancent à la volée chewing-gum, chocolat, pain blanc surtout, « à la mie aussi blanche que le papier » sur lequel il écrit – « Et à l’écrire, je sens l’eau à ma bouche, comme si le temps n’était pas passé et que j’étais directement relié à ma petite enfance. » 

Pavillon de l'Inde française à l'exposition coloniale de 1931 sur Wikimedia Commons.jpg

 

L’histoire d’Ethel se raconte en trois temps : La maison mauve, La chute, Le silence. Ethel a dix ans lorsqu’elle visite avec son grand-oncle l’Exposition coloniale. Celui-ci est pressé de lui montrer le pavillon de l’Inde française, une maison « très simple, en bois clair, entourée d’une véranda à colonnes. » Au centre, un patio, avec un bassin circulaire. Monsieur Soliman l’a achetée pour l’installer sur son terrain planté d’arbres exotiques. Ethel, émerveillée par la couleur « légère, irréelle comme une fumée, couleur d’hortensia, couleur de crépuscule au-dessus de la mer » diffusée par des barres électriques dans des niches de bois, la baptise « la Maison mauve », sans savoir encore que son grand-oncle la lui destine.

 

L’oncle Soliman tombe malade. Avec sa nouvelle amie Xénia dont elle a fait la connaissance à la rentrée des classes – Ethel admire ses yeux bleu pâle, son regard lointain (sa mère a fui la Russie après la Révolution) –, elle se rend au terrain de la rue de l’Armorique pour lui montrer les planches de la maison protégées sous une bâche, un peu mal à l’aise en devinant la pauvreté des Chavirov (la mère de Xénia, comtesse, travaille dans un atelier de couture). Ethel décide d’apprendre le russe, Xénia se moque d’elle et clame son désir de faire table rase du passé pour « changer de vie ».

 

Le Clézio interrompt à plusieurs reprises la narration pour nous faire entendre les « conversations de salon » chez les parents d’Ethel, Alexandre et Justine Brun, qui reçoivent tous les dimanches. Les souvenirs de l’Ile Maurice font résonner des noms de lieux qui excluent les non-Mauriciens. Quand Ethel demande à Monsieur Soliman pourquoi il a quitté son île, celui-ci répond : « Petit pays, petites gens ». Parmi les invités de son père, elle fuit un financier aux mains frôleuses pour se réfugier auprès de Laurent Feld, un Anglais qu’elle aime comme un grand frère. Alexandre Brun aime partager ses marottes : le Grand Soir des anarchistes, les avions, les dirigeables. On parle beaucoup aussi de l’actualité, de la Révolution russe, du prix de la vie, d’Hitler. Les « instants musicaux » font partie du rituel dominical : Ethel au piano, son père à la flûte ou au chant. Parfois on écoute la belle Maude (la maîtresse de son père,
devine Ethel).

 

La mort de Monsieur Soliman en 1934 coupe court aux rêves. Son père l’emmène chez le notaire, elle ne comprend pas immédiatement qu’il s’approprie tout l’héritage, ce dont son grand-oncle avait voulu la préserver, connaissant ses imprudentes foucades. C’est le début de « La Chute ». Ethel en prendra conscience trop tard, le jour où Xénia lui parle avec un certain mépris du chantier de la rue de l’Armorique, où l’on a creusé un énorme trou pour bâtir un immeuble de rapport. Feignant d’être au courant, Ethel s’informe alors de tous les aspects de la construction, voit l’architecte, vérifie les comptes. « Il fallait quitter l’enfance, devenir adulte. Commencer à vivre. » Les projets fumeux d’Alexandre sont en train de les ruiner. Ethel conclut un arrangement avec le notaire pour vendre tout ce qui peut l’être, régler les dettes, sauvegarder l’appartement parisien.

 

Puis la guerre éclate. En 1942, les Brun se réfugient à Nice et y découvrent le dénuement. « On mourait petit à petit, de ne pas manger, de ne pas respirer, de ne pas être libre, de ne pas rêver. » Même la mer, qu’Ethel aime tant, devient « juste un trait bleu dans le lointain, entre les palmes, par-dessus les toits rouges ». Dans le sous-sol de la Villa Sivodnia, Ethel retrouve Maude vieillie, affamée, mais tenant le coup par la force de son imaginaire, même si elle doit ramasser les restes du marché ou chanter de cour en cour pour se nourrir. A ses parents, elle n’a plus grand-chose à dire : Alexandre, malade, ne quitte plus son fauteuil, Justine ne songe qu’à lui. Ethel renonce aux questions qu’elle pensait leur poser un jour sur leur passé, découvre qu’elle ne les aime pas, mais qu’elle a pour eux une « faiblesse ».
A la fin de la guerre revient Laurent Feld, qui n’a cessé de lui écrire des lettres et des poèmes. Dans Paris qui renaît, Ethel va découvrir sa guerre à lui et entrer dans une autre vie.

Roman un peu disparate, Ritournelle de la faim ne tient pas toujours la note. Tableau d’une société en perdition, d’une époque, d’une famille, c’est quand il explore les sentiments d’Ethel qu’il prend le plus de force, bien que les attaches profondes de la jeune fille, comme ses rêves, semblent parfois muselées. Peut-être, après tout, par la colère.

Commentaires

J'avais très envie de le lire à sa sortie celui-là. Et puis maintenant je ne sais plus .. j'attendrai tranquillement le poche.

Écrit par : Aifelle | 08/09/2009

Disparate dis-tu, sans doute. Je ne connais pas la Ritournelle mais d'après les oeuvres lues de lui, je dirais qu'il se promène dans les digressions, se laisse emporter par des bribes d'Histoire,de géographie, de sociologie...
"Mourir de ne pas rêver", à éviter!

Écrit par : colo | 08/09/2009

Merci Tania pour le petit poème chez moi. J'aime beaucoup aussi :-)

Écrit par : carole | 08/09/2009

L’enfant de 1940 qui se souvient qu’il a mangé sa première tartine de pain « à la mie aussi blanche que le papier » seulement à 7 ou 8 ans et qui sent encore « l’eau à sa bouche », le pain blanc n’étant revenu sur les tables que bien longtemps après la guerre.

En 1942, à Nice (zone libre) « on mourrait petit à petit, de ne pas manger, de ne pas respirer, de ne pas être libre, de ne pas rêver… » mais que dire du dénuement et de l’angoisse des pauvres (quelle que soit leur classe, presque tout le monde était pauvre, en dehors des collaborateurs) de Bruxelles, zone occupée, affamée par les Allemands ?

Je reste songeur et révolté quand je pense à ces temps de crime, de barbarie et d’extermination … Merci à Tania de choisir des œuvres qui font réfléchir …

Écrit par : Doulidelle | 08/09/2009

Précisions : Tout le monde était pauvre ... les riches s'étaient réfugiés à la campagne et mangeaient du pain blanc acheté à prix d'or chez les fermiers ...

Écrit par : Doulidelle | 08/09/2009

Bonjour,
beaucoup de lectures intéressantes sur votre blog.
Je ne lis pas beaucoup,mais j'ai lu "La ritournelle de la faim" qui m'a beaucoup plus, même si c'est certes un peu décousu: en toile de fond c'est la fuite de personnes indésirables à une époque assez épouventable de l'histoire européenne: suite à cette lecture,je suis allée découvrir l'allée des cygnes à Paris dont il est souvent question dans ce bouquin, ainsi que le magnifique monument situé pas très loin dédié aux juifs et à leur rafle.Un bel endroit de Paris en l'occurence. A bientôt Jocelyne ARTIGUE

Écrit par : artigue | 05/09/2010

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