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16/03/2009

De l'intérieur

Sous le titre L’intérieur de l’art, Dora Vallier a réuni cinq entretiens parus dans les Cahiers de l’art entre 1954 et 1960. Il y a un demi-siècle, elle rencontrait à Paris Braque, Léger, Villon, Miró et Brancusi. Quelques pages situent ces entretiens, suivies de leur compte rendu surtout axé sur les propos des artistes, qui ont pris connaissance de ces notes avant leur publication.

Georges Braque avait donné son accord pour des conversations d’une heure, de six à sept. Dora Vallier en fit Braque, la peinture et nous. « Je n’ai jamais eu l’idée de devenir peintre pas plus que de respirer. De ma vie je n’ai pas le souvenir d’un acte volontaire… »  Braque pense comme Nietzsche que « Le but est une servitude ». Quand il évoque le cubisme, le compagnonnage avec Picasso, il insiste sur la recherche de l’espace. « Pas question de partir de l’objet : on va vers l’objet. C’est le chemin qu’on prend pour aller vers l’objet qui nous intéresse. » Après l’attention des impressionnistes à l’atmosphère, des Fauves à la lumière, il fallait « ramener la couleur dans l’espace ». Adepte de la lenteur dans le travail, Braque considère que « celui qui regarde la toile refait le même chemin que l’artiste, et comme c’est le chemin qui compte plus que la chose, on est plus intéressé par le parcours. »

Braque L'oiseau et son ombre 1 Litho 1959.jpg 

 

J’avais en tête les quelques onze millions d’euros donnés pour La tasse de thé de Léger, une des œuvres phares de la vente Yves-Saint-Laurent/Bergé chez Christies, en lisant La vie fait l’œuvre de Fernand Léger, sur celui qui aimait qu’on l’appelle « le primitif des temps modernes ». La première guerre mondiale, raconte-t-il, lui a mis « les pieds dans le sol ». Pas romantique du tout, ce fils d’un marchand de boeufs est attiré par les objets et rien d’autre : les bicyclettes, les machines, la ferraille, les troncs d’arbres (qu’il n’aime que sans feuilles). « Affranchi de Cézanne et détaché des impressionnismes, Léger venait d’ébaucher ce qui sera sa découverte capitale : la puissance des formes en contraste. » Loi des contrastes aussi pour les couleurs, pour les droites et les courbes. « Je sais que dans un tableau par les contrastes, je donne une vie à l’objet : en établissant les contraires, j’anime. »

 

Intelligence de Jacques Villon révèle une peinture qui s’adresse autant à l’esprit qu’à l’œil chez ce peintre qui veut « tout ramener à l’absolu », obsédé par la section d’or et la science des couleurs. « L’espace du tableau devient l’espace-couleur de la lumière, et c’est la lumière qui, en se décomposant, construit les objets. » Après cette peinture « mentale », celle de Miró – « Je suis dans mon atelier comme un jardinier dans son potager. Je regarde autour de moi : il y a un bourgeon à couper par-ci, une branche de trop par là » – nous ramène à la terre, comme avec cette Ferme de Montroig commencée sur le motif, retravaillée à Barcelone et finie à Paris. Mais c’est à une vision intérieure du réel que l’a initié Gali, son professeur à Barcelone. Le peintre de Palma de Majorque aime « l’art des artisans, l’art anonyme ». « Plus je suis maître du métier, plus j’avance dans la vie, plus je reviens à mes premières impressions. Je pense qu’à la fin de ma vie j’aurai retrouvé toutes les valeurs de l’enfance. »

 

Un coin de l'atelier de Brancusi.JPG

 

Le dernier entretien, Vendredi 4 mai 1956 chez Brancusi, est un texte à part. Dora Vallier lui rend visite dans son atelier-baraque de l’impasse Ronsin, alors quasi inaccessible, sauf pour quelques proches. « Ce vénérable vieillard qui dominait de très haut la sculpture de son temps avait choisi de vivre en solitaire. »
A l’intérieur tout est blanc. Il y flotte une étrange odeur, celle du poêle en briques et
de la chaux. Dora Vallier est terriblement impressionnée – et son texte impressionne encore – par le silence de l’homme à la longue barbe, habillé de blanc, qui a fait de
ses propres mains tous les objets qui l’entourent : lit, tabourets, table, étagères. Un mur couvert d’outils. Il se déplace appuyé sur deux bâtons de berger pour lui montrer ses œuvres, pêle-mêle dans la poussière. L’artiste a légué ses œuvres à la France à condition que son atelier soit reconstruit tel quel (on peut le visiter en face du Centre Pompidou) : « Je compris que ce n’était pas l’espace anonyme, stérilisé du musée que Brancusi voulait, c’était l’enceinte sacrée. »

Commentaires

Quel plaisir Tania tes billets sur l'art, si j'apprécie grandement la peinture je n'ai pas le talent et les connaissances pour en parler, dans tes billets je suis à la fête
Dans un billet précédent tu nommais Paul Willems, j'ai profité du salon du livre pour dénicher "lire écrire" un pur plaisir, merci d'avoir été la "passeuse" de cet auteur

Écrit par : Dominique | 16/03/2009

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Très beau le musée consacré à Miró ici, à Palma de Mallorca. Je ne peux mettre de photos mais voici un lien où il y en a: http://miro.palmademallorca.es/grafica/cbiograf5.html
Une "enceinte sacrée" aussi.
Au passage je signale que dans le centre-ville il y a plusieurs vieilles maisons-musées modernes, magnifiques, l'entrée est gratuite....bien mieux que la plage!
Un beso de sol.

Écrit par : colo | 16/03/2009

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La vision « de l’intérieur ». Cette faculté fragile, déroutante, tellement puissante est en tout artiste-poète … J’ai retrouvé ou trouvé le Braque de mes emportements juvéniles … maintenant, je me suis laissé aller à méditer sur des phrases comme : « … c’est le chemin qu’on prend pour aller vers l’objet qui nous intéresse … » « ramener la couleur dans l’espace » … « celui qui regarde la toile refait le même chemin que l’artiste, et comme c’est le chemin qui compte plus que la chose, on est plus intéressé par le parcours ... "

Écrit par : Doulidelle | 16/03/2009

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Mais quel travail d'orfèvre vous faites en votre blog, bon sang de bois !

Epiphanie de Braque : " Les preuves fatiguent la vérité. "

Écrit par : Chr. Borhen | 16/03/2009

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Très beau billet, j'apprends plein de choses en passant chez toi.

Écrit par : Aifelle | 17/03/2009

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Mais quel blog remarquable! quelle culture vous avez, merci de nous la partager, je resterais des heures à vous lire.

Écrit par : So | 17/03/2009

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