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27/11/2008

La passion Claudel

Camille Claudel (1864 – 1943) est connue du grand public depuis les années ‘80, grâce à Une femme Camille Claudel d’Anne Delbée (1981), puis au livre de sa petite-nièce Reine-Marie Paris (1984), « avertie du destin de sa grand-tante non pas par son grand-père ni par sa mère, mais par un ami amateur d’art ». En 1989, Bruno Nuytten filme Adjani, superbe dans le rôle de l’artiste, face à Depardieu en Rodin, une rareté au cinéma peu tourné vers la sculpture.

 

Dominique Bona renouvelle l’approche de cette destinée dans une biographie parallèle de la sœur et du frère, Camille et Paul - La passion Claudel (2006). Après son remarquable Berthe Morisot - Le secret de la femme en noir (2000), elle évoque ici l’affection entre deux fortes personnalités très tôt vouées à l’art, et puis le terrible éloignement qui va laisser Camille seule, à l’asile, pendant trente ans, sans personne
de sa famille à sa mort ni à son enterrement. Même pas une tombe à la mémoire de la sculptrice, laissée à la fosse commune.

 

Camille Claudel, Jeune Romain ou mon frère à seize ans.jpg

 

Paul Claudel : « On était les Claudel, dans la conscience tranquille et indiscutable d’une espèce de supériorité mystique. » Camille est née en décembre, Paul en août quatre ans plus tard, Louise entre-temps. A la maison, l’ambiance est détestable. Beaucoup de disputes. La mère est sèche et sévère (sauf avec sa fille cadette), le père taciturne. « Ce qui manque au foyer des Claudel, c’est la joie. (…) Aucune espèce d’insouciance ne lève jamais la chape d’un monde où même les enfants sont graves. » Fonctionnaire à l’enregistrement, le père déménage régulièrement. C’est à treize ans que Camille suit ses premiers cours de sculpture, avec Alfred Boucher. Le petit Paul, comme elle l'appelle, adore marcher, et aussi lire : « Quand la lecture entre dans sa vie, elle ne le lâche plus. » Entre le frère et la sœur, qui s’aiment beaucoup, elle sera une passion partagée.

 

La première oeuvre marquante de Camille, c’est un Paul Claudel à treize ans (1881). La famille vit alors à Paris : Paul va au lycée Louis-le-Grand, Camille à l’atelier Colarossi. Travail avec d'autres jeunes filles, visite des musées, liberté nouvelle, Paris exalte Camille. Paul, lui, déteste la ville. Rebelle au kantisme régnant,
il préfère lire Baudelaire. La sœur et le frère, « les Claudel », se soutiennent l’un l’autre, passent leurs vacances ensemble, voyagent en tête à tête.

 

Quand Camille entre à l’atelier de Rodin, elle n'a pas encore dix-huit ans, lui en a quarante-deux. On travaille beaucoup chez Rodin. Douée, Camille se voit confier des mains, des pieds, devient bientôt une praticienne du maître. Paul s’inscrit à Sciences-Po ; il veut voir du pays, traverser des mers – « Fuir ! Là-bas, fuir ! » (ensemble, ils fréquentent pendant des années les mardis de Mallarmé). 

 

1886. Paul est ébloui par les Illuminations de Rimbaud, qui devient « la référence absolue ». Cette même année, à Notre-Dame de Paris,  le Magnificat chanté par des voix d’enfants à la messe de Noël le submerge. Une inscription au sol de la cathédrale garde le souvenir de sa conversion. Foi et poésie pour l’un, Art et amour pour l’autre, leurs chemins se séparent. Quai d’Orsay,  Amérique, Chine, … Le poète-diplomate ne cesse d’être ailleurs et d’y nourrir son œuvre.

 

Camille Claudel, Causeuses (onyx).jpg

 

Camille quitte l’atelier de Rodin en 1892. Dans l’onyx, elle sculpte ses Causeuses, ne vit que pour son art, et un temps, dans l’amour de Rodin. Mais elle n’est pas partageuse et lui ne veut pas se séparer de Rose Beuret. C’est la rupture. L’âge mûr l'évoque, même si on ne peut réduire ce chef-d’oeuvre à l’anecdote : une jeune femme à genoux implore un homme entraîné par une vieillarde. Dominique Bona fait revivre les heures créatrices de Camille, ses difficultés, ses réussites, celles de Paul en alternance. L’éclairage biographique passe de l’un à l’autre avec la même attention. Lui aussi est déchiré par l’amour : Rosalie Vetch, mariée, l’a aimé puis quitté, bien qu’enceinte de lui, pour un autre. Partage de Midi. Vie, douleur et création.

 

Puis viennent les années terribles. Délire de persécution. Camille voit partout la « bande à Rodin » qui cherche à lui nuire. Son père, qui l’a toujours aidée, meurt. Une semaine plus tard, à quarante-huit ans, Camille, souffrant de paranoïa, est enfermée à l’asile. Quand elle va mieux, sa mère refuse de l’accueillir. Elle paie sa pension mais ne veut plus la voir. Pire, elle interdit toute correspondance ou visite qui ne soit pas de sa famille proche. Sa sœur verra Camille une seule fois, Paul quatorze - en trente ans, dix-sept visites seulement !

 

Il faut lire là-dessus La robe bleue, le beau roman de Michèle Desbordes (2004), qui s’inspire d’une photographie de Camille prise en 1929 à l’asile de Montdevergues par le mari de Jessie Lipscomb, son amie d’atelier. Jean Amrouche, à qui Paul Claudel accepte de se confier au début des années ’50 pour des Mémoires improvisés,
insiste pour qu’il parle davantage de sa sœur : « échec complet », juge celui-ci, qui l'oppose à sa réussite. Comme l’avait prédit Eugène Blot, ami fidèle de Camille Claudel, le temps a remis tout en place. Paul Claudel a connu les honneurs de son vivant, il a sa place dans l’histoire littéraire. La rétrospective Camille Claudel organisée l’hiver dernier a attiré les foules au musée Rodin. Elle est devenue une légende. « Claudel, ce nom glorieux, a désormais deux visages. »

 

Photos d'après le catalogue de l'exposition Camille Claudel, musée Rodin, 1991.

Commentaires

Quel étrange destin que celui de cette forte personnalités partageant la vie dissolue de Rodin qui la trahira et sera la cause de sa prétendue folie et de son enfermement, alors que son frère, Paul Claudel, se convertissait dans un mysticisme étrange, profitait de sa célébrité et la délaissait au point de l’abandonner, à son décès, à la « fosse commune » avec la seule assistance du personnel de l’asile où elle fut enfermée pendant trente ans.

Rodin et Claudel, furent les deux personnages contradictoires qui enthousiasmaient mes vingt ans, l’un éveillant une sensualité pudibonde d’époque, l’autre me retranchant dans une spiritualité troublante et difficile.

Mais quelle belle étude as-tu réalisée sur Camille Claudel qui fut trahie par ces deux personnages qui ont marqué ma jeunesse, à tel point que j’ai passé une partie de ma journée à réveiller des souvenirs et à les retrouver !

Écrit par : Doulidelle | 27/11/2008

«L'amour et un noble coeur ne font qu'un, et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est comme quand l'âme abandonne la raison.»
Dante.
L'âme abandonne la raison, l'un abandonne l'autre, quel dommage;
des mains de fée...

Écrit par : colo | 27/11/2008

moi aussi je me souviens de mon engouement pour l'oeuvre de rodin, quand j'avais une 20ne d'années..
mais claudel, j'ai jamais vraiment accroché..
j'ai lu le très beau livre d'anne Delbée..il y a qq années..
j'aimerais lire "la robe bleue", que je ne connais pas..
merci pour cette belle évocation de camille ..

Écrit par : laine | 27/11/2008

J'ai beaucoup aimé le livre de Dominique Bona qui est une excellente biographe. Il y a eu à Deauville durant l'été 2007 une magnifique exposition des oeuvres de Camille et, auparavant, une rétrospective magnifique à l'Abbaye aux Dames de Caen, avec conférences et débats d'un grand intérêt.

Écrit par : Armelle B. | 14/04/2009

Comme vous j'ai beaucoup apprécié ce double portrait de Camille et Paul. Dominique Bona est une excellent biographe. Elle sait parfaitement analyser les plus fines nuances de ses personnages. Là, elle tenait un sujet en or. Bien sûr Paul n'a pas le beau rôle, mais sa poésie reste tout de même irremplaçable.

Écrit par : Armelle B | 15/02/2010

J'ai beaucoup aimé le livre de Dominique Bona " Camille & Paul - La passion Claudel" comme l'ensemble de ses biographies qui sont toujours profondes et subtiles, mais si vous ne le connaissez pas encore, je vous conseille la lecture d'un livre formidable de Gérald Antoine " Paul Claudel ou l'enfer du génie".
Et je profite de ce commentaire pour vous souhaiter une merveilleuse année 2012,riche dans tous les domaines et particulièrement celui des arts et lettres.

Écrit par : Armelle B. | 31/12/2011

@ Armelle B. : Merci pour le conseil, je ne connais pas cet essai et j'en prends note. Heureuse que vous ayez aimé le livre de Bona et que vous l'écriviez ici. A vous aussi, Armelle, meilleurs voeux pour 2012 - comme vous les avez formulés sur votre site.

Écrit par : Tania | 03/01/2012

J'aime beaucoup les biographies de Dominique Bona et particulièrement celle-ci consacrée à deux artistes que j'admire profondément. Le génie des Claudel est fascinant.

Écrit par : Armelle B. | 07/11/2014

Pas encore lu "Deux sœurs" dont vous aviez parlé sur votre blog, l'heure viendra.

Écrit par : Tania | 07/11/2014

Les commentaires sont fermés.