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24/07/2008

Un chant d'amour

Quartiers d'été / Incipits 

 

Je suis assis devant mon bureau dans une petite pièce qui donne sur l’avenue Gabriel et qu’une aimable vieille dame m’a prêtée pour trois mois. Le soleil brille. C’est le mois de mai. Les marronniers sont en fleur. Sous ma fenêtre les philatélistes butinent parmi les éventaires des marchands de timbres et une nurse pousse une voiture d’enfant à l’ombre des Champs-Élysées. J’aperçois (je crois que j’aperçois) la poussière d’eau qui vole autour de l’une des fontaines de la place de la Concorde. Le bonheur flotte dans l’air. Au-dessus de ma tête, quelqu’un joue du Mozart.

J’ouvre un mince volume et contemple une petite fleur de pissenlit écrasée. Je regarde une photographie où bien des doigts ont laissé leur empreinte et où s’inscrit une dédicace tracée d’une écriture maladroite et enfantine. Je caresse un vieux mouchoir marqué dans un coin d’un S brodé. Ce sont mes talismans. Ils m’ont porté bonheur. Je les transporte avec moi depuis de longues années. Ils m’ont sauvé la vie une fois à Tokyo (du moins j’aime à me l’imaginer) et un soir à Monte-Carlo ils ont fait ruisseler sur moi une pluie d’or.

Je ferme les yeux et me voici brusquement emporté par un torrent d’images. Je distingue une voile, d’une blancheur de mouette, au bord de l’horizon. Je distingue un lac ridé par l’averse, une écharpe de colombes autour de la basilique. Je distingue le long du quai les platanes qui s’accrochent au brouillard comme de grandes tarentules. Je respire l’odeur de la sueur et de l’écœurant sirop d’amande dans le souk.

Est-ce tout ? Rien qu’une éblouissante vision de formes à demi oubliées que rien ne relie entre elles hormis le sombre fil de la passion ? Eh bien, la voici.

 

Frederic PROKOSCH, Un chant d’amour, Actes Sud / Babel, 1982.
Traduit de l’américain par Marcelle Sibon.

 

Commentaires

Je ferme les yeux et je distingue une amie penchée sur une fleur, je distingue des montagnes, quelques nuages èpars.
Moi, sur mon île, à l'abri du soleil et de la chaleur, je te lis et je me demande si ce sont là les romans que tu as emportés...

Écrit par : colo | 26/07/2008

Merci à l’auteur et son traducteur (qui est le plus talentueux des deux ?) pour les étincelles littéraires qui éclairent cette seule page :
Les philatélistes qui butinent… la poussière d’eau qui vole… le lac ridé par l’averse… l’écharpe de colombes… les platanes qui s’accrochent au brouillard comme de grandes tarentules…

Écrit par : Philippe Mailleux | 29/07/2008

Les commentaires sont fermés.